La réponse des Hommes de Tiphaine Raffier - Critique sortie Théâtre France

EN TOURNÉE / TEXTE ET MISE EN SCÈNE TIPHAINE RAFFIER

Publié le 18 décembre 2020 – N° 289

Afin de pouvoir interroger la morale, ce que signifie ou pas le bien, la compassion, l’empathie, Tiphaine Raffier a choisi de s’appuyer sur les Œuvres de miséricorde décrites dans l’Évangile de Saint-Matthieu, des actes charitables devant être accomplis par les chrétiens afin de racheter leurs fautes. A partir de ce socle, elle a écrit une succession d’histoires d’aujourd’hui indépendantes les unes des autres, mais pas totalement car elles s’avèrent brillamment reliées entre elles par certains aspects et résonances. Toutes mettent en jeu l’idée du choix, d’un dilemme qui ne s’effectue pas entre le bien et le mal, mais plutôt révèle de manière concrète une multitude de dommages collatéraux, de faces obscures, d’incohérences et de contradictions entre ce qui est dit ou souhaité et ce qui advient. Remarquablement agencée, cette variation contemporaine en forme de palimpseste est conçue autour de neuf œuvres de miséricorde : accueillir les étrangers, nourrir les affamés, prier pour les vivants et pour les morts, donner à boire aux assoiffés, vêtir ceux qui sont nus, visiter les prisonniers, assister les malades, ensevelir les morts, sauvegarder la création. Sans s’y noyer – ce qui est une prouesse ! –, Tiphaine Raffier parvient à faire émerger l’ambivalence des situations, où les vernis se craquellent, où la volonté humaine paraît hélas bien empêtrée. Ce qui est clair, c’est que la réponse des hommes aux intentions premières n’en est pas une, et à cet égard la dernière histoire concentre tous les questionnements, en mêlant éthique et esthétique.

Le plaisir d’un théâtre irrésolu   

Ancrée dans l’angoisse actuelle de l’urgence écologique et d’une fin du monde programmée, la séquence finale montre avec une force sidérante l’effroi qui saisit mais aussi l’oubli des mœurs policées en cas d’urgence. Serait-ce que le mal est plus banal que le bien ? Qu’est-ce qui est le plus juste en cas de naufrage, de crise sanitaire, de guerre ? Qui sauver ? Qui soigner ? Comment ne pas se contenter pas d’un laconique « nous sommes désolés » face aux malheurs ? La pièce chemine sans jamais se faire moralisatrice ni pompeuse, bien au contraire. Tout commence par un cauchemar splendide et effarant autour d’un totem enflammé, celui d’une mère qui a mal au crâne, dont on apprend ensuite qu’elle se trouve dans un service de maternologie car elle ne parvient pas à établir de lien avec son bébé. Hôpital, prison, salle de procès, salon familial… : tous ces lieux constituent un espace commun d’interrogation, une sorte de laboratoire des comportements aux issues de secours plus qu’incertaines. Sharif Andoura (excellent comme toujours), Éric Challier, Teddy Chawa, Pep Guarrigues, François Godart, Camille Lucas, Édith Mérieau, Judith Morisseau, Catherine Morlot et Adrien Rouyard forment un collectif remarquable, accompagné sur scène par les musiciens de l’Ensemble Miroirs Étendus. Impeccablement rythmée, d’une beauté formelle minutieusement organisée, la pièce tient en haleine sans relâche. Avec ce quatrième opus, Tiphaine Raffier, membre du collectif d’artistes du Théâtre du Nord, déploie le talent d’une artiste de très grande envergure.

Agnès Santi