Au Théâtre de l’Atelier, à Paris, les soixantenaires dans la tourmente nucléaire

Eric Vigner crée « Les Enfants », une pièce de la jeune autrice britannique Lucy Kirkwood, servie par Dominique Valadié, Cécile Brune et Frédéric Pierrot.

Par Brigitte Salino 

Une nouvelle autrice dans la saison : Lucy Kirkwood. Fille d’un analyste de la City et d’une professeure de langue des signes, cette Britannique de 38 ans, très repérée dans son pays, est deux fois à l’affiche à Paris : Chloé Dabert met en scène Le Firmament, au Centquatre, et Eric Vigner Les Enfants, au Théâtre de l’Atelier, avec Dominique Valadié, Cécile Brune et Frédéric Pierrot. On n’aurait pu rassembler trio mieux accordé pour jouer cette pièce intrigante, drôle et brutale, dans la lignée du théâtre anglo-saxon qui n’hésite pas à lorgner du côté du boulevard pour aller vers l’absurde, le non-dit, ou l’abîme de l’incompréhension.

Les Enfants, ce sont des retraités : un couple, Hazel (Cécile Brune) et Robin (Frédéric Pierrot), à qui vient rendre visite Rose (Dominique Valadié). Ils habitent une maison au bord de la mer, près de la centrale nucléaire dans laquelle ils ont travaillé, comme ingénieurs. Depuis qu’ils ont arrêté, ils se sont reconvertis dans l’agriculture biologique. Après la catastrophe, un tsunami qui a endommagé la centrale, ils n’ont pas voulu partir. Ils vivent avec des coupures d’électricité, un compteur pour mesurer les radiations, le yoga pour Hazel, les vaches pour Robin.

Rose arrive comme une apparition. Trente-huit ans qu’ils ne l’ont pas vue. Elle était physicienne à la centrale puis elle a vécu sa vie ailleurs. Elle ne fait pas de yoga, elle vit seule, n’a pas d’enfants, et elle ne cesse de parler à Hazel et à Robin de leur fille aînée, Lauren, née quand ils travaillaient ensemble. Trois adultes et un enfant : cette multiplication hasardeuse est le premier indice d’une histoire dont la pièce découvre peu à peu la teneur. Tout se passe comme dans le jeu de mikado, où l’extraction de chaque baguette libère un espace. Le spectateur voit s’ouvrir des fentes qui peuvent devenir des gouffres, intimes et générationnels.

Humour feutré

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. D’une génération qui a autour de 65 ans, et qui a vécu dans un autre monde, si l’on peut dire. L’avenir ne dépendait pas d’un tsunami, ni le présent d’une coupure de courant. D’une certaine manière, Hazel s’accroche à ce temps-là. Elle veut résister en combattant la vieillesse. Elle a des phrases-chocs. Sur l’endroit où elle vit avec Robin : « Les retraités, c’est comme les centrales nucléaires. On aime vivre au bord de la mer. » Sur le plaisir d’être grand-mère de quatre petits-enfants : « J’adore les rendre à leurs parents ! »

Rose, elle, a l’humour feutré et cinglant de qui sait manier la périphrase. Avec ses deux seins en moins, et la pilule qu’elle prend pour annihiler sa libido, elle perçoit le temps de la vieillesse autrement. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle est venue : pour donner aux plus jeunes le temps de vivre. A la centrale, les ingénieurs ont 35 ans, des enfants, et leur espérance de vie est limitée par les risques majeurs de radiation. Rose a mis sur pied un projet pour qu’une équipe de soixantenaires les remplace. Elle se sent responsable d’avoir participé à la construction de la centrale sans avoir sérieusement pris en compte les questions de sécurité.

Tout s’imbrique dans « Les Enfants » : le présent et le passé, la confrontation et la libération, l’autre et soi

Et Robin ? C’est un homme perdu, qui cache à Hazel sa véritable occupation : non pas nourrir les vaches, mais les enterrer. Un homme transpercé, que la présence de Rose renvoie à un amour inassouvi. Un homme qui crâne devant les deux femmes, avec sa « tête de maison hantée », selon Hazel, et qui refuse catégoriquement d’« apprendre à vivre avec moins », comme les temps de pénurie le dictent, selon Rose. Son humour filtre avec la dérobade et le grincement de dents. Il se sent « érodé », et pense que sa mort et celle d’Hazel libéreraient leur fille Lauren, qui va mal.

Tout s’imbrique dans Les Enfants : le présent et le passé, la confrontation et la libération, l’autre et soi. Un jeu complexe, qu’Eric Vigner maîtrise subtilement. Le metteur en scène sait manier l’ellipse, jusque dans le décor, qu’il signe. Un beau décor, subtil et irradiant, comme les trois comédiens. Chacun a sa personnalité. Cécile Brune possède la force, Dominique Valadié l’étrangeté, Frédéric Pierrot la vulnérabilité. Ils se complètent et accordent leurs désaccords de vieux « enfants ».

Les Enfants, de Lucy Kirkwood. Traduction : Louise Bartlett. Mise en scène : Eric Vigner. Avec Dominique Valadié, Cécile Brune et Frédéric Pierrot. Théâtre de l’atelier, place Charles-Dullin, Paris 18e. Jusqu’au 27 novembre, du mardi au samedi à 21 heures ; dimanche à 15 heures. De 21 € à 41 €. Le texte est édité à L’Arche (92 p., 13 €). 

www.lemonde.fr