Ateliers consacrés à la scène, la musique ou la philosophie y sont organisés pour des jeunes en difficulté. 

Par  Fabienne Darge – Publié aujourd’hui à 08h30

Temps de Lecture 6 min.

Un atelier philosophie au Théâtre de la Criée, à Marseille, le 17 juin 2020. CLÉMENT VIAL

Sur le Vieux-Port, ce grand paquebot qu’est le Théâtre de la Criée a pris un nouveau départ. Fermée depuis le 17 mars, comme toutes les salles de spectacle de France, l’institution a rouvert ses portes le 8 juin, et pour tout l’été. Avec un public particulier, composé de toute la palette, riche et variée, de la jeunesse défavorisée de la cité phocéenne.

Macha Makeïeff, capitaine du navire depuis 2011, n’a pas attendu les recommandations du président de la République, dans son intervention du 6 mai, pour lancer ce vaste projet intitulé « Rêvons au théâtre », inédit pour un Centre dramatique national. L’été, les institutions théâtrales françaises sont systématiquement fermées. Y compris dans cette ville où une majorité de jeunes ne part pas en vacances. « Quand le confinement a été établi, je me suis trouvée face à un énorme déficit de sens, raconte-t-elle. Je ne voyais pas comment cet outil magnifique, avec ses équipes, pouvait rester vide pendant des mois. J’avais déjà décidé que la saison 2020-2021 de La Criée serait différente, axée sur la transmission, l’ouverture et l’itinérance. Je me suis dit : autant commencer tout de suite ».

La directrice de la Criée a fait ses fonds de tiroirs, réuni les économies réalisées sur les frais de fonctionnement en raison du confinement, battu le rappel de quelques mécènes, et mobilisé ses équipes, hyper partantes pour cette nouvelle aventure. Et elle a appelé quelques-unes de ces associations qui, dit-elle, « forment à Marseille un tissu grâce auquel la ville tient encore debout ».

Elle et son commando de choc, composé d’Hélène Courault, directrice adjointe des productions, et de Julie Nancy-Ayache, responsable des relations publiques, ont décidé de « coudre du sur-mesure » en fonction des publics. Ateliers théâtre, écriture, conte, musique, philo ou cuisine, tout est ajusté au plus près.

Macha Makeïeff, directrice de La Criée :« Ce que nous pouvons proposer, c’est un accès à la beauté, celle de la langue, notamment, et à la liberté de l’imaginaire »

« Les besoins ne sont pas les mêmes, selon que l’on s’adresse aux enfants des associations Môm’Sud ou Because U. Art, qui ont déjà une pratique artistique, aux jeunes de l’Ecole de la deuxième chance, qui se réinsèrent dans un parcours scolaire, aux petits Roms des squats de Marseille amenés par ATD Quart Monde, ou aux femmes dont s’occupe l’association Jane Pannier, majoritairement africaines, et qui ont vécu des parcours effroyables », soulignent les trois femmes.

Les artistes aux manettes

La ligne générale, elle, était claire : il fallait que les artistes soient aux manettes. « Il s’agit de rompre avec une certaine idée de l’animation socioculturelle, pose Macha Makeïeff avec douceur. Ici, c’est un lieu d’excellence où travaillent, à l’année, des artistes complets et généreux. Ce que nous pouvons proposer, c’est un accès à la beauté, celle de la langue, notamment, et à la liberté de l’imaginaire. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il n’y ait pas d’un côté les actions sociales et de l’autre le grand art, mais que tout cela se brode, se tisse ensemble, dans une grande proximité, en tirant le meilleur parti des injonctions sanitaires ».

 

La directrice de la Criée, metteuse en scène et plasticienne à l’univers poétique, a placé au cœur du dispositif la magie du théâtre et de son artisanat, de ses sortilèges. Ce matin-là de juin, comme beaucoup d’autres, la journée commence avec une proposition intitulée « Le spectacle du plateau » : où, pour une fois, ce sont les techniciens qui sont les stars, chargés de révéler les secrets des coulisses.

Devant une petite assemblée d’adolescentes venues de l’Ecole de la deuxième chance, le théâtre fait spectacle de lui-même. Le rideau rouge qui barre la scène s’effondre dans un grondement de tonnerre, une petite valise descend des cintres, tandis qu’un joli cochon rose traverse l’espace, et qu’un film en accéléré montre le montage du décor de Lewis versus Alice, la dernière création de Macha Makeïeff.

Un atelier dégustation au Théâtre de la Criée, à Marseille, le 17 juin 2020. CLÉMENT VIAL

Puis Yves Giacalone, le directeur technique du théâtre, qui a « commencé il y a quarante ans en déchargeant les camions », monte sur le plateau, et invite les jeunes filles à faire de même. Et il explique tout, toute la bricole du théâtre – comment le rideau en pongé de soie s’escamote du bord de scène grâce à un pédalier de vélo – et tout son langage, la face et le lointain, à Cour et à Jardin… Les adolescentes, ravies de manipuler les fils de la machinerie, en sortent avec le sourire aux lèvres, après avoir elles-mêmes tiré le rideau sur la scène.

Pendant ce temps, dans la petite salle du théâtre, des enfants pris en charge par l’association Because U. Art, venus du quartier Noailles – celui de la rue d’Aubagne où, en novembre 2018, deux immeubles vétustes se sont effondrés, provoquant la mort de huit personnes –, rejoignent l’atelier musique. La violoncelliste Marine Rodallec et l’accordéoniste Solange Baron les initient, en petits groupes, au maniement de leurs instruments respectifs, expliquent comment lire une partition, avant d’entamer une tarentelle endiablée. Deux petites filles entrent dans la danse, d’autres non, trop intimidées pour se lancer. « Vous êtes notre premier public depuis le confinement, confient les musiciennes, très émues. Jouer devant un public, c’est l’essence de notre métier ».

Les mêmes petites filles, âgées de 9 ans, avaient fait sensation trois jours avant pendant l’atelier philosophie, en remarquant que l’allégorie de la caverne de Platon avait beaucoup à voir avec le passage du confinement au déconfinement. L’atelier philo, justement, est vite devenu un « must » de Rêvons au théâtre, grâce à la jeune professeure qui l’anime, Valérie Dufayet.

Kant, Hegel et Jul

La voilà cette après-midi-là avec un groupe de jeunes venus eux aussi avec Because U. Art. « C’est quoi, la philosophie ? », demande-t-elle d’emblée à Abdul, Quentin, Emma, Djamal, Kevin et Amel, assis en rond autour d’elle en une moderne assemblée socratique. « C’est se poser des questions », répond l’une des jeunes femmes.

« J’ai pensé que c’était bien de partir des mythes, et notamment de ceux de Narcisse et des âmes sœurs, leur propose Valérie Dufayet. Vous faites des selfies ? » Trois ou quatre mains se lèvent. « Qu’est-ce qui fait qu’à un moment l’amour de soi ça s’emballe ? » A partir de là, en deux heures étourdissantes, la professeure va embrayer sur Kant, enchaîner sur Hegel, rebondir avec Bergson et Aristote, tout en relançant sans cesse la balle aux jeunes qu’elle a en face d’elle.

Au cœur du dispositif mis en place, la magie du théâtre et de son artisanat, de ses sortilèges

Même le rappeur Jul, idole de la jeunesse marseillaise dont les morceaux, ceux qui parlent du racisme ordinaire notamment, s’entendent à tous les coins de rues, en ces chaudes journées de juin, sera convoqué pour nourrir la réflexion de ces jeunes qui s’interrogent sur leur identité, l’acceptation de soi, l’adaptation à son milieu et à la société. Ce n’est plus un atelier philo, c’est une performance, où il sera aussi question des champignons qui, apprendra le jeune Abdul, « se murmurent entre eux », et des différents niveaux d’amour selon les Grecs, de la « porneia », ou l’amour comme consommation, à la « philia », ou l’amour de l’autre pour ce qu’il est.

 « Etymologiquement, exister, c’est sortir de soi », conclut Valérie Dufayet. En se déconfinant de certaines habitudes, le Théâtre de la Criée est peut-être en train d’inventer de nouveaux usages pour ces institutions théâtrales françaises, uniques au monde et infiniment précieuses, mais qu’il est urgent de repenser pour le monde qui vient. Tour en continuant à rêver, bien sûr.

Fabienne Darge ( envoyée spéciale à Marseille)