Par Damien Aubel

le Mercredi 14 Novembre 2018

AMIENS

38eFestival international d’Amiens, jusqu’au 17 novembre

Le Festival international du film d’Amiens prouve qu’engagement et générosité ne sont pas incompatibles avec les ambitions esthétiques. Au contraire. La preuve par quatre rencontres in situ.

N’en déplaise à Salvador Dali, grand pourvoyeur de slogans péremptoires devant l’Eternel, le centre du monde n’est pas sis en quelque gare du Sud mais, en ces premières rigueurs automnales en tout cas, et pour l’Internationale nomade des cinéphiles, à l’autre extrémité de l’Hexagone. A Amiens, précisément, là où, à l’heure où on trousse ces lignes, le Festival international du film d’Amiens bat son plein. Pour l’occasion, on a pris le dur jusqu’à la cité de Jules Verne, et on s’est attablé, dans la ruche de la Maison de la culture, avec un beau carré d’as de têtes pensantes et filmantes, histoire d’évoquer ce trente-huitième chapitre de l’odyssée des images qu’est le festival.

Déférence protocolaire obligeant, on commence par Emilio Maillé, le réalisateur mexicain, francophone (et -phile), investi des hautes fonctions de président du jury de la compétition des longs. Entrain communicatif, ferveur joviale, l’homme est le reflet du festival : curieux, exigeant, accueillant.

Comment envisagez-vous votre rôle à la tête du jury ?

C’est un festival où deux de mes longs métrages ont été montrés, et que je connais depuis très longtemps. Cette fois, c’est à mon tour, sans mes films, d’y être, et j’en suis enchanté ! C’est très subjectif. A un moment donné tous les films sont égaux ; alors pourquoi en aimer un plus qu’un autre ? Quand vous allez au ciné avec un ami, qu’il n’aime pas le film, ça arrive, c’est normal. Aussi je crois qu’il faut justifier ses choix, mais jusqu’à un certain point. Sinon, on n’est plus dans un exercice de respect de l’art ou de plaisir, tout est trop cérébral. Mais c’est mon approche, quand je tourne un film ou dans la vie : je me laisse emporter !

Le cinéma mexicain a une place de choix cette année, avec un panorama consacré au film noir. Bonne occasion pour faire le point sur la santé de ce cinéma…

Un des premiers films qu’on pourra voir sera le magnifique Une aube différentede Julio Bracho, dont l’image est signée du grand Gabriel Figuerora. C’est l’époque, des années 40 jusqu’aux années 60, qu’on considère comme l’Age d’or du cinéma mexicain. Mais aujourd’hui, nous vivons un autre grand moment, qui n’a rien à voir avec le précédent bien sûr, mais qui est formidable. Reste toutefois un grand drame : les spectateurs ne regardent que 9% de films mexicains, un chiffre particulièrement bas. C’est un paradoxe très étonnant : le cinéma mexicain a une présence très forte dans les festivals, est couronné de prix, mais le public local ne suit pas…

Inutile d’être prophète pour dire que le public d’Amiens, lui, va suivre, et avec quelle passion ! De cette passion contagieuse qui émane du moindre mot, du moindre geste de la pimpante Annouchka de Andrade, la DA du festival. Qui a trouvé quelques minutes, dans un emploi du temps à donner des accès de tachycardie au premier ministre venu, pour interrompre son mouvement perpétuel et nous dire quelques mots.

Vous avez évoqué le désir de revenir aux « fondamentaux » du festival. En quoi consistent-ils ?

Il s’agit de redonner la part belle aux cinéma africain et d’Amérique latine, qui étaient l’essence de ce festival. Lors de sa création, c’était lelieu où on pouvait voir le cinéma africain. Cette identité s’est ensuite un peu diluée ces dernières années. Dans un contexte où les festivals se sont multipliés, il m’importait que l’identité d’Amiens soit clairement établie, et qu’elle soit celle qu’elle a toujours été.

L’hommage à Idrissa Ouedraogo s’inscrit donc dans cette logique ?

Absolument. Idrissa était un immense cinéaste, un grand ami du festival, qui a présenté la quasi-totalité de ses films, et dont il a été président du jury. Je n’ai pas choisi de lui rendre hommage, ça s’est imposé ! Mais nous avons aussi voulu dans le même temps mettre à l’honneur les pionniers du cinéma africain : on verra ainsi trois courts métrage. Un de Sembène Ousmane, un autre de Paulin Soumanou Vieyra, premier cinéaste africain à avoir filmé en Afrique, et enfin celui de Sarah Maldoror. Une façon de rappeler qu’Idrissa s’inscrit dans cette lignée-là.

On ne retient pas plus longtemps Annouchka de Andrade, qui reprend son rythme trépidant. On est parvenu à mettre la main, enfin le micro, sur une autre femme particulièrement occupée. Et pour cause : Sylviane Fessier est la présidente du Festival. Et à ce stade, on commence à se dire que la solution à la crise énergétique planétaire se trouve ici, à Amiens. Tant chacun des participants, des responsables, crépite d’une inextinguible vitalité.

C’est un exercice délicat, mais comment définiriez-vous, en quelques mots, le festival, vous qui êtes sa présidente ?

Je suis présidente et co-fondatrice, puisque j’étais là dès le début, lorsqu’on a créé le festival avec Jean-Pierre Garcia, en 1979. Si je devais donner une définition générale, je dirais que, pour ceux qui sont à l’origine du festival, on est tous des militants antiracistes, doublés de cinéphiles. On a la passion du cinéma chevillée au corps. C’est ce qui nous a guidés depuis le début : aller à la rencontre des autres par le prisme du cinéma.

Annouchka de Andrade a rappelé que l’âme d’Amiens était en grande partie africaine…

C’est aussi lié à notre militantisme de l’époque. Avec Jean-Pierre Garcia, on était au MRAP, et on militait beaucoup contre l’apartheid. Dès lors, on s’est intéressés de très près à l’Afrique du Sud et au reste du continent. C’était une évidence. Et dès les premières éditions du festival, on est allé voir ce qui se passait dans les pays du sud, et on est jumelé avec le FESPACO, le festival de Ouagadougou, depuis 1983.

Une vaste ambition – aussi vaste que la réputation de Barbet Schroeder, à qui vous rendez hommage…

C’est un cinéaste d’un éclectisme absolu. Lui aussi est un citoyen du monde, passé d’un pays à l’autre : sa filmographie traverse le monde. Et il aborde autant le documentaire que la fiction. On aime l’idée de faire une pause, de remettre en lumière toute la filmographie d’un cinéaste pour l’offrir à une relecture ou permettre de le découvrir.

« Découvrir », justement, c’est un des maîtres mots du festival. La sélection « Au-delà du Jourdain, femmes de la Méditerranée » est un véritable filon pour tout cinéphile un peu curieux. Et la présentation Working Woman, de l’Israélienne Michal Aviad, elle aussi semble-t-il branchée sur cette centrale électrique d’idées, d’enthousiasmes et de convictions qu’est le festival, sera un des moments phares. On la rencontre, elle et son anglais impeccable, entre hall d’hôtel et cérémonie d’ouverture.

DansWorking Woman, il est question de harcèlement sexuel. Un thème qui résonne fortement avec l’actualité…

J’ai entrepris l’écriture du film en 2012, soit bien avant #MeToo. C’est au moment du tournage que le mouvement s’est créé et on s’est dit, « qui sait, on va peut-être devenir mainstream ! » Je suis une réalisatrice féministe, sociale et politique, aussi tout ce qui arrive autour de moi m’influence. Je suis une femme de mon époque.

Invisible, sorti en 2011, examinait les remous psychiques causés par un viol. Un thème qui n’est pas si éloigné de celui de Working Woman

Les deux films sont différents. Invisiblea pour sujet le trauma causé par un viol brutal. Un trauma dont souffre deux femmes, des décennies après les faits Working Womana pour sujet les zones grises, et moins grises, du harcèlement sexuel sur le lieu de travail. Il montre des femmes ordinaires. Pas les femmes de #MeToo, mais celles qui ne sont pas célèbres, ne sont pas riches, ne défraient pas la chronique. Ces femmes qui sont employées de ménage, secrétaires, infirmières, qu’on trouve partout dans le monde. Le film s’interroge sur les raisons qui les poussent à ne pas claquer la porte. Comment en parler à sa famille, quand décider de partir, si on part ? On pourrait dire qu’Invisiblereprésente un pôle de l’agression sexuelle, et Working Womanl’autre. Et entre les deux, naturellement, il y a énormément de cas de figure.

On se dit, en quittant les lieux du festival et en regagnant la gare, qu’en ces temps où une certaine ironie stérile a tout corrodé, en ces temps où le ricanement se porte bien et où il est de bon ton de railler l’ « engagement », le festival d’Amiens prouve, et avec éclat, que ce n’est pas un gros mot, tant s’en faut. Au contraire même : l’inventivité esthétique, la capacité à se renouveler au contact d’autres cinémas, trouve là ses racines. Dans cette conviction inébranlable qu’il faut déborder toutes les limites, toutes les frontières géographiques, mais aussi, comme chez Michal Aviad, tous les corsets sociaux ou mentaux qui asservissent les corps ou les esprits. Vaste travail, qui requiert une inlassable énergie. Ca tombe bien, Amiens en a à revendre…

https://www.transfuge.fr/festival-amiens-ville-monde,441.html