En cette période de reconfinement, l’établissement parisien propose plusieurs spectacles joués en direct et visibles gratuitement en streaming sur son site Internet.

Par Brigitte Salino  Publié aujourd’hui à 02h06, mis à jour à 05h44

Temps de Lecture 4 min.

Scali Delpeyrat, dans la pièce « Je ne suis plus inquiet », le 5 novembre.
Scali Delpeyrat, dans la pièce « Je ne suis plus inquiet », le 5 novembre. JEAN-LOUIS FERNANDEZ

Changement de programme : au premier confinement, le Théâtre de la Ville avait choisi de maintenir un lien avec le public en lui proposant des consultations poétiques par téléphone. Au deuxième, dont on espère qu’il sera le second, il passe de l’oral à l’image, en offrant des spectacles qui étaient prévus en novembre, dans un format particulier : ils sont joués en direct et visibles en streaming sur le site Internet du théâtre ou sur Facebook Live, mais seulement une ou deux fois.

L’idée : que les spectateurs prennent rendez-vous, comme quand ils assistent à une représentation. Qu’ils soient dans l’ici et maintenant du théâtre, autant que faire se peut. David Lescot échappe à la règle : sa nouvelle création, J’ai trop d’amis, a droit à trois passages. Elle a été présentée une première fois le vendredi 6 novembre, à 14 h 30, un horaire spécialement choisi pour les écoles, qui ont été près de 360 à faire découvrir le spectacle à 20 000 élèves, dans toute la France.

Des pas de côté

Nous n’avons pas pu voir cette pièce, taillée pour les préadolescents, qui sera donnée une dernière fois le vendredi 13 novembre, à 18 heures. Mais nous avons pu assister à la préparation de deux autres : Royan, de Marie Ndiaye et Je ne suis plus inquiet, de Scali Delpeyrat, jouée dans une petite salle autrefois réservée aux projections de films. Cette intimité s’accorde au propos : Scali Delpeyrat se livre, seul en scène. Cet acteur, qui s’est fait connaître du grand public avec son rôle de secrétaire général de l’Elysée dans la série de Canal+ Baron Noir, écrit comme il pratique le théâtre, où il s’ouvre à toutes les expériences : en faisant avec talent des pas de côté.

Je ne suis plus inquiet commence comme le journal de bord d’un homme qui s’observe et observe le monde autour de lui avec une empathie mise à distance par sa solitude de célibataire dans Paris : qu’il adopte un chat, dîne chez des amis ou écoute FIP, tout est source d’affolement, d’une angoisse sourde teintée d’un humour presque involontaire. Puis des souvenirs d’enfance se mêlent aux séquences du quotidien, et un écheveau se met en place. Il mènera au nœud de l’histoire, à la grand-mère juive, sauvée pendant la seconde guerre mondiale par un résistant, alors qu’elle passait en zone libre avec sa fille qui, par son mariage avec un fils d’agriculteur, fera de Scali Delpeyrat « un juif du Lot-et-Garonne », parlant avec l’accent du Sud-Ouest et récitant en hébreu les prières de shabbat.

Grand écart culturel, problème existentiel ? Oui et non, car Scali Delpeyrat sait se raconter avec une incongruité qui le rend drôlement attachant. Ecoutez-le parler de la télécommande qu’il a fait encadrer, de la façon dont sont modulées les annonces vocales des stations de métro, du silence du reporter en direct à la télévision, attendant que la question en studio lui parvienne à l’oreille. Ecoutez-le tout court, jeudi 12 novembre à 19 heures, et vous comprendrez pourquoi il a pu appeler sa pièce Je ne suis plus inquiet.

Une femme puissante

Dans Royan, une autre voix solitaire se fait entendre : celle d’une femme, jouée par Nicole Garcia. Mardi 10 novembre, à 21 heures, vous pourrez voir des extraits de ce monologue, accompagnés d’une discussion entre l’actrice et Emmanuel Demarcy-Mota, le directeur du Théâtre de la Ville. L’équipe, dirigée par le metteur en scène Frédéric Bélier Garcia a préféré cette formule, mieux adaptée à l’état des répétitions, encore en cours.

Royan est l’une des trois pièces de Marie NDiaye prévues cette saison : Berlin mon garçon, qui devait être créée au printemps au Théâtre national de Strasbourg, dans une mise en scène de Stanislas Nordey  est annoncée pour le printemps 2021. Les Serpents a été créée fin septembre à Tours, dans une mise en scène de Jacques Vincey mais sa tournée a été interrompue par le confinement. Royan, qui devait être créée à l’Espace Cardin, devrait tourner de janvier à fin mars 2021.
C’est la quatrième fois que Frédéric Bélier-Garcia met en scène un texte de Marie NDiaye. Il dirige sa mère, pour qui la pièce a été écrite, à partir d’un fait divers : le suicide d’une adolescente, maltraitée par ses camarades de classe. Sa professeure de français rentre chez elle. Elle sait que les parents de la jeune fille l’attendent. Ils veulent parler avec elle, comprendre ce qui s’est passé. Mais Gabrielle, la professeure, refuse toute explication, et se refuse à toute compassion. Pourquoi ?

C’est tout l’enjeu de la pièce, qui dresse le portrait d’une femme puissante, dans la lignée de Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye elle dit non. Non à la bonne pensée, aux bons sentiments, à la bonne tenue. Mais, comme toujours chez l’autrice, ce « non » s’accorde à une écriture taillée dans un diamant fauve, qui soulève plus de mystères qu’il n’en résout. C’est un cadeau pour Nicole Garcia, et une ode à son jeu heurté qui renvoie mille et un éclats sur le destin d’une femme.

Les directs du Théâtre de la Ville à suivre sur le site www.theatredelaville.com

J’ai trop d’amis, de David Lescot (Actes Sud-Papiers, 64 p., 10 €). Je ne suis plus inquiet, de Scali Delpeyrat (Actes Sud-Papiers, 72 p., 13,50 €). Royan, de Marie NDiaye (Gallimard, 72 p., 9,50 €).