Au TNP de Villeurbanne, l’irreprésentable « Agatha » de Duras

Critique 

En se saisissant de la pièce écrite par Marguerite Duras en 1981 sur un amour incestueux, la jeune Louise Vignaud représente avec force une passion qui dérange.

Guillemette de Préval, le 17/02/2020 à 15:30

À peine entré, le spectateur se trouve enveloppé d’un impressionnant bruit de vagues. Une comédienne est déjà là. L’arrivée du public ne la perturbe nullement. Seule, en silence, elle erre de la chaise au canapé, du canapé au petit secrétaire. Elle en ouvre les tiroirs, un à un. Métaphore des douloureux souvenirs qui se déploieront sur scène ?

Un jeune homme arrive. Ils se vouvoient et pourtant, ils sont frère et sœur. Ils sont dans la villa de leur enfance, surnommée « Agatha », le prénom de la jeune femme. Leur mère est morte il y a huit mois. Agatha annonce à son frère son départ, pour rejoindre un homme. Il s’y refuse. Quelque chose d’intense s’est produit entre eux, lors de «cette promenade au bord du fleuve », « ce jour de juillet ».

Ce mystère – dont le spectateur devine aisément toute la pesanteur – par bribes, se dissipe. Comme un jeu de puzzle, les mémoires se réactivent. « Nous avons pénétré dans l’hôtel ». Puis, en réminiscence, cette effroyable scène où « Cela s’est produit ». L’insoutenable, l’impensable a lieu.

En 2020, trois pièces en tournée

Durant toute la pièce, flotte le fantôme de leur mère. Consciente de la passion interdite entre ses enfants, elle confiait à sa fille, « vous avez la chance de vivre un amour inaltérable ». Serait-ce la voix de Marguerite Duras ? Elle qui considère l’inceste comme la forme la plus achevée de l’amour. « L’inceste, le deuil, sa relation avec sa mère… Dans cette pièce, l’écrivaine a tout mis !, souligne la metteure en scène Louise Vignaud. Au moment de l’écriture, elle vivait avec l’écrivain Yann Andréa, qui était homosexuel. C’était très violent entre eux. » Il figurera dans la version filmée de la pièce (1981), avec Bulle Ogier. Et, en voix off, Marguerite Duras.

Pour Louise Vignaud, l’envie de porter l’irreprésentable sur scène a germé dès la première lecture de la pièce : « Derrière la beauté de la langue, il y a un mystère. Ce genre de texte reste. C’est surprenant car, en même temps, on n’y comprend rien. On a fait beaucoup appel à la grammaire pour décortiquer ce texte cérébral. Il fallait en sortir pour rendre la langue vivante. »

Pour l’incarner, un duo s’impose : Marine Behar, grande présence sombre et douloureuse, et Sven Narbonne, qui, oubliée une agitation légèrement poussive, se dévoile ensuite dans sa résignation.

L’année 2020 sera riche pour Louise Vignaud, qui fut assistante à la mise en scène de Christian Schiaretti. Son Rebibbia, de Goliarda Sapienza, créé en 2018 au TNP, se donne à La Tempête (1) et son adaptation du Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas, (2) part en tournée.

« Agatha », jusqu’au 21 février au TNP. (1) Du 23 mai au 14 juin (2) Du 3 au 14 mars au Théâtre 14 puis tournée jusqu’en avril.