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« Roman, rotor, stator », le Centre Pompidou consacre une riche exposition au Prix Goncourt 1999.

Jean Echenoz Imperator. C’est presque une impression de triomphe romain que le vi­siteur éprouve aux abords de l’exposition donnée à la Bibliothèque publique d’information (BPI), avec son mystérieux titre, « Roman, rotor, stator », et sa promotion à travers le Centre Pompidou, qui abrite la BPI. On ­retrouve le portrait, signé Roland Allard, affiche de la manifestation, placardé un peu partout à travers le Centre, ainsi qu’en fond d’écran des ordinateurs de la bibliothèque. En faisant le trajet jusqu’à l’exposition avec Jean Echenoz pour aller la visiter en sa compagnie, on voit celui-ci gagné par l’effarement, à mesure qu’il réalise sa propre omniprésence. « C’est si étrange, murmure-t-il, bizarrement narcissique. En principe, on fait ça avec les écrivains morts. »

Mais il se trouve que, en plus d’être, à 69 ans, un écrivain majeur, l’auteur de Cherokee (Minuit, comme tous ses livres, prix ­Femina 1983) et de Je m’en vais ­(Goncourt 1999), objet d’une quarantaine de thèses, Jean Echenoz est aussi le premier à avoir confié de son vivant ses archives à la ­Bibliothèque Jacques-Doucet, partenaire de l’exposition. Lui décrit ce legs comme une espèce d’opération logistique : « En 2011, je m’apprêtais à quitter un appartement comprenant une pièce dans laquelle je mettais tous les vieux papiers – manuscrits, documentation – que je n’arrivais pas à jeter… Je partais pour un endroit où il y aurait moins de place. C’est à ce moment-là que la bibliothèque ­Jacques-Doucet m’a proposé de prendre mes archives. En quelque sorte, ça tombait bien. » Les tapuscrits amendés, cahiers de notes, photos et autres éléments de documentation qui se trouvaient dans ces quarante cartons nourrissent cette exposition, mê­me si elle ne s’y cantonne pas – la richesse du matériau et des ­approches proposées rappelle qu’Emmanuèle Payen, l’une des commissaires (avec Isabelle Bastian-Dupleix, Gérard Berthomieu et Isabelle Diu), a codirigé le livre Exposer la littérature (Cercles de la librairie, 2015), s’interrogeant sur les pistes à explorer pour sortir de la seule exhibition de manuscrits.

« J’adore l’étape de documentation ! On sait qu’on travaille, mais sans avoir besoin d’écrire. On a sa conscience pour soi ! »

L’exposition s’ouvre sur l’élément favori de l’écrivain, réalisé pour l’occasion : un planisphère restituant les voyages de ses personnages. Allers, détours et retours. « Rotor, stator », les deux termes empruntés au vocabulaire de la mécanique qui donnent son titre à l’événement, renvoient à un passage du Méridien de Greenwich, son premier roman (1979), dont les protagonistes ont fait moult voyages, et puis, note le narrateur : « Au double, triple jeu, succéda l’absence de jeu, à l’effervescence, la ­répétition, au rotor, le stator. » ­Problématisée autour du mouvement, et se penchant sur l’œuvre échenozienne comme sur le moteur d’une voiture, la manifestation est conçue comme un petit labyrinthe circulaire.

Pratique du zeugme

La première partie, la plus classique, autour de « la fiction et ses rouages », expose les documents de travail d’Echenoz. Des images de lieux qui l’ont inspiré, comme la photo d’un tunnel parisien (« C’était pour L’Equipée malaise (1986) »). Des livres qui l’ont nourri, à l’image de la biographie de Maurice Ravel signée Maurice Marnat (Fayard, 1986), « fondamentale » pour l’écriture de son Ravel (2006). Les carnets dans lesquels, pour retracer la vie du coureur Emil Zatopek dans Courir (2008), il a recopié des articles entiers de L’Equipe : « J’ai recopié les performances, les temps, les épreuves… Je savais que ça ne me servirait à rien, mais j’ai tout noté, à chaque fois qu’il apparaissait dans L’Equipe. C’est sans doute un truc maniaque, mais j’en ai besoin. » On trouve aussi les carnets de guerre de Constant Oheix, grand-oncle de son épouse, dont la découverte a fini par l’amener à écrire 14 (2013).

Où l’on constate, chez cet artiste du minimalisme, un goût certain pour l’accumulation d’informations. « J’adore l’étape de documentation ! On sait qu’on travaille, mais sans avoir besoin d’écrire. On a sa conscience pour soi ! », glisse-t-il dans un rire nicotinique, avant d’ajouter : « Au-delà de la maniaquerie, il y a le plaisir d’apprendre des choses, même quand on sait qu’on se servira de très peu. »

La deuxième partie, « la diction et ses doubles », se penche sur son goût pour les paires et pour le jeu. Y est notamment explorée la récurrence du strabisme chez ses personnages (« Je ne m’en étais pas aperçu, commente Echenoz. Mais j’ai réalisé que, dans un projet en cours, un personnage louchait. J’ai corrigé ça. ») Il y est aussi question de sa pratique du zeugme, cette figure de style ludique dont on trouve un merveilleux exemple, entre autres, dans Je m’en vais (1999) : « (…) un vaste complexe commercial et hôtelier chinois dresse son architecture mandchoue au bord du fleuve et de la faillite ». Peut-être inquiet d’une analyse de ses procédés qui en écraserait l’humour et la légèreté, Jean Echenoz fait la moue quand on lui demande de commenter ce rapport à la rhétorique : « Je ne me dis jamais : “Tiens, je vais faire une petite métonymie ou un zeugme !” Ça s’impose ou pas dans le rythme du texte. » Il retrouve sa bonne humeur pour évoquer, dans la même pièce, la (délicieuse) lecture de ­Ravel par Olivier Cadiot, qu’on peut écouter au casque. « Je voulais absolument qu’il soit présent dans l’exposition, c’est un ami. »

Parcours circulaire

L’amitié est du reste ce qui domine la dernière partie de l’exposition, « sur la scène du roman », dont il n’est pas sûr d’avoir compris l’angle exact, et nous non plus. Au côté de photos avec des écrivains proches (Pierre Michon, Jean et Olivier Rolin, Patrick ­Deville…), on trouve une lettre de Jean-Patrick Manchette, ainsi que la feuille de papier jaune sur laquelle Echenoz jeta ses souvenirs en apprenant la mort de son éditeur, Jérôme Lindon, le 9 avril 2001 – cette ébauche deviendra le texte Jérôme Lindon (2001).

A l’issue de ce riche parcours circulaire, jalonné d’interviews vidéo de l’auteur, le visiteur revient, comme un personnage d’Echenoz, au point de départ. Il a saisi quelque chose du fonctionnement des « machines » que l’écrivain élabore depuis près de quarante ans. Mais la magie demeure intacte. Le voilà bien, oui, ramené au point de départ : au désir de lire et relire Echenoz.

Jean Echenoz. Roman, rotor, stator, BPI du Centre Pompidou. Jusqu’au 5 mars.

En marge de l’exposition, plusieurs événements : lectures par les élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de « Lac », de « Courir » et d’« Envoyée spéciale » (les 11, 18 et 25 janvier) ; une master class « Jean Echenoz et les figures de style » (le 14 février).

Source: Le Monde