LE MONDE | • Mis à jour le | Par Mirel Bran (Bucarest, correspondant)

En Roumanie, une pièce de théâtre montée par Eric Vigner fait écho aux difficultés du sculpteur à être reconnu dans son pays.

Si l’art de la politique, c’est de faire de la politique un art, ce pari a été gagné le 10 décembre au Théâtre de l’Odéon de Bucarest. La première du spectacle Brancusi ­contre les Etats-Unis, mis en scène par Eric Vigner, ancien directeur du Théâtre de Lorient, a eu lieu au moment où les Roumains s’apprêtaient à voter aux élections législatives du 11 décembre. Mis en scène avec des acteurs roumains, ce spectacle puise au plus profond de leur imaginaire collectif. « Il est important que les Roumains ­connaissent le procès de Brancusi contre les Etats-Unis et son rejet à l’époque du communisme, affirme Eric Vigner. Je dis aux acteurs qu’ils ont un compatriote qui a gagné une bataille contre un Etat. C’était un artiste comme eux. Et ils ont la responsabilité de poser la question : A quoi sert le théâtre ? Est-ce du divertissement ou le théâtre sert-il à tracer des perspectives d’avenir ? Brancusi contre les Etats-Unis, c’est plus qu’un spectacle, c’est le moyen de travailler ce que cet artiste a incarné par rapport à l’avenir de la Roumanie. »

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Brancusi, sculpteur parisien d’origine roumaine qui a introduit l’abstraction dans la sculpture dans les années 1920, s’est retrouvé lui aussi en campagne électorale sur ses terres natales, en mode post mortem. En mars, le gouvernement dirigé par le technocrate Dacian Ciolos avait en effet lancé une souscription publique en vue d’acheter un des chefs-d’œuvre du sculpteur, La Sagesse de la terre, estimé à 11 millions d’euros. Avec l’idée de rassembler les Roumains, très divisés sur les questions politiques, autour d’une campagne intitulée : « Brancusi est à toi ». « Nous avons créé une possibilité pour que les Roumains qui le souhaitent assument la paternité de cette œuvre d’art, avait-il déclaré avant les élections. C’est ainsi qu’on développe un esprit communautaire. »

Eric Vigner, metteur en scène : « Je dis aux acteurs qu’ils ont un compatriote qui a gagné une bataille contre un Etat »

Malgré ces beaux discours, le montant nécessaire pour acquérir La Sagesse de la terre n’a pas été ­atteint. Candidat pour un nouveau mandat de premier ministre avec le soutien de la droite, Dacian ­Ciolos s’est même vu accusé par les socialistes de vouloir détourner l’argent des Roumains. Le 11 décembre, ces derniers ont préféré donner leurs voix au Parti ­social-démocrate (PSD), qui a remporté 46 % des suffrages. Une victoire écrasante pour ce parti, héritier du Parti communiste.

Et un camouflet de plus pour Brancusi. Car c’est à l’époque du règne du Parti communiste roumain que le sculpteur s’était vu refuser en 1951 le don de ses œuvres à son pays d’origine. « L’œuvre de Brancusi n’aide en rien la construction du socialisme en Roumanie », lit-on dans le rapport officiel de l’époque. En 1955, l’artiste avait aussi demandé aux autorités roumaines à être enterré dans le cimetière de son village, Hobita, dans l’ouest de la Roumanie. Nouveau refus. Le 12 avril 1956, il léguait donc dans son testament ses œuvres et son atelier parisien, à l’Etat français.

« Une vision de l’avenir »

Le fameux procès de Brancusi contre les Etats-Unis qu’Eric Vigner a voulu faire découvrir aux Roumains a lui eu lieu un quart de siècle plus tôt. L’histoire débute en octobre 1926, lorsque les douaniers américains interceptent un objet en bronze haut de 1,35 mètre expédié par Brancusi à la galerie Brummer de New York afin qu’il soit exposé sous le titre L’Oiseau dans l’espace. La décision tombe : ce n’est pas une œuvre d’art (exonérée de taxes), mais un simple morceau de métal, et il sera taxé comme tel. Brancusi est sommé de payer 240 dollars pour récupérer son oiseau, ce qu’il ­refuse de faire. En mars 1927 s’ouvre le procès Brancusi contre les Etats-Unis, qui doit définir ce qu’est une œuvre d’art. Plusieurs personnages illustres témoignent : le photographe américain Edward Steichen, le sculpteur ­Jacob Epstein ou le rédacteur en chef de la revue Vanity Fair, Frank Crowninshield. Brancusi a fini par l’emporter, le 26 novembre 1928. « Alors qu’en 1928 les Etats-Unis avaient accepté une vision de l’avenir, en 1951, l’Etat roumain a fait le contraire », résume Eric ­Vigner. Brancusi a quitté la Roumanie en 1904 en marchant jusqu’à Paris. En 2016, Eric Vigner a fait le chemin inverse pour ­expliquer aux Roumains le sens de ce procès grâce à un spectacle qui restera dans leur mémoire. « Le procès de Brancusi est la pierre angulaire de l’art moderne, af­firme-t-il. C’est inouï : un homme seul, un artiste, s’est opposé à l’Etat le plus puissant du monde. Je veux que les Roumains connaissent ce procès. Je veux que la langue maternelle de Brancusi assure la défense de cet artiste dans son propre pays. C’est sa langue, ce sont ses compatriotes qui vont répondre à la question : Brancusi est-il un artiste ou non ? »

Crédit Photo : Abi Bulboaca

Source : Le Monde