Spectacle Vivant

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23 06/2020

A Marseille, le Théâtre de la Criée sur le pont cet été | Le Monde – 23-06-20

mardi 23 juin 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Ateliers consacrés à la scène, la musique ou la philosophie y sont organisés pour des jeunes en difficulté. 

Par  Fabienne Darge – Publié aujourd’hui à 08h30

Temps de Lecture 6 min.

Un atelier philosophie au Théâtre de la Criée, à Marseille, le 17 juin 2020. CLÉMENT VIAL

Sur le Vieux-Port, ce grand paquebot qu’est le Théâtre de la Criée a pris un nouveau départ. Fermée depuis le 17 mars, comme toutes les salles de spectacle de France, l’institution a rouvert ses portes le 8 juin, et pour tout l’été. Avec un public particulier, composé de toute la palette, riche et variée, de la jeunesse défavorisée de la cité phocéenne.

Macha Makeïeff, capitaine du navire depuis 2011, n’a pas attendu les recommandations du président de la République, dans son intervention du 6 mai, pour lancer ce vaste projet intitulé « Rêvons au théâtre », inédit pour un Centre dramatique national. L’été, les institutions théâtrales françaises sont systématiquement fermées. Y compris dans cette ville où une majorité de jeunes ne part pas en vacances. « Quand le confinement a été établi, je me suis trouvée face à un énorme déficit de sens, raconte-t-elle. Je ne voyais pas comment cet outil magnifique, avec ses équipes, pouvait rester vide pendant des mois. J’avais déjà décidé que la saison 2020-2021 de La Criée serait différente, axée sur la transmission, l’ouverture et l’itinérance. Je me suis dit : autant commencer tout de suite ».

La directrice de la Criée a fait ses fonds de tiroirs, réuni les économies réalisées sur les frais de fonctionnement en raison du confinement, battu le rappel de quelques mécènes, et mobilisé ses équipes, hyper partantes pour cette nouvelle aventure. Et elle a appelé quelques-unes de ces associations qui, dit-elle, « forment à Marseille un tissu grâce auquel la ville tient encore debout ».

Elle et son commando de choc, composé d’Hélène Courault, directrice adjointe des productions, et de Julie Nancy-Ayache, responsable des relations publiques, ont décidé de « coudre du sur-mesure » en fonction des publics. Ateliers théâtre, écriture, conte, musique, philo ou cuisine, tout est ajusté au plus près.

Macha Makeïeff, directrice de La Criée :« Ce que nous pouvons proposer, c’est un accès à la beauté, celle de la langue, notamment, et à la liberté de l’imaginaire »

« Les besoins ne sont pas les mêmes, selon que l’on s’adresse aux enfants des associations Môm’Sud ou Because U. Art, qui ont déjà une pratique artistique, aux jeunes de l’Ecole de la deuxième chance, qui se réinsèrent dans un parcours scolaire, aux petits Roms des squats de Marseille amenés par ATD Quart Monde, ou aux femmes dont s’occupe l’association Jane Pannier, majoritairement africaines, et qui ont vécu des parcours effroyables », soulignent les trois femmes.

Les artistes aux manettes

La ligne générale, elle, était claire : il fallait que les artistes soient aux manettes. « Il s’agit de rompre avec une certaine idée de l’animation socioculturelle, pose Macha Makeïeff avec douceur. Ici, c’est un lieu d’excellence où travaillent, à l’année, des artistes complets et généreux. Ce que nous pouvons proposer, c’est un accès à la beauté, celle de la langue, notamment, et à la liberté de l’imaginaire. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il n’y ait pas d’un côté les actions sociales et de l’autre le grand art, mais que tout cela se brode, se tisse ensemble, dans une grande proximité, en tirant le meilleur parti des injonctions sanitaires ».

 

La directrice de la Criée, metteuse en scène et plasticienne à l’univers poétique, a placé au cœur du dispositif la magie du théâtre et de son artisanat, de ses sortilèges. Ce matin-là de juin, comme beaucoup d’autres, la journée commence avec une proposition intitulée « Le spectacle du plateau » : où, pour une fois, ce sont les techniciens qui sont les stars, chargés de révéler les secrets des coulisses.

Devant une petite assemblée d’adolescentes venues de l’Ecole de la deuxième chance, le théâtre fait spectacle de lui-même. Le rideau rouge qui barre la scène s’effondre dans un grondement de tonnerre, une petite valise descend des cintres, tandis qu’un joli cochon rose traverse l’espace, et qu’un film en accéléré montre le montage du décor de Lewis versus Alice, la dernière création de Macha Makeïeff.

Un atelier dégustation au Théâtre de la Criée, à Marseille, le 17 juin 2020. CLÉMENT VIAL

Puis Yves Giacalone, le directeur technique du théâtre, qui a « commencé il y a quarante ans en déchargeant les camions », monte sur le plateau, et invite les jeunes filles à faire de même. Et il explique tout, toute la bricole du théâtre – comment le rideau en pongé de soie s’escamote du bord de scène grâce à un pédalier de vélo – et tout son langage, la face et le lointain, à Cour et à Jardin… Les adolescentes, ravies de manipuler les fils de la machinerie, en sortent avec le sourire aux lèvres, après avoir elles-mêmes tiré le rideau sur la scène.

Pendant ce temps, dans la petite salle du théâtre, des enfants pris en charge par l’association Because U. Art, venus du quartier Noailles – celui de la rue d’Aubagne où, en novembre 2018, deux immeubles vétustes se sont effondrés, provoquant la mort de huit personnes –, rejoignent l’atelier musique. La violoncelliste Marine Rodallec et l’accordéoniste Solange Baron les initient, en petits groupes, au maniement de leurs instruments respectifs, expliquent comment lire une partition, avant d’entamer une tarentelle endiablée. Deux petites filles entrent dans la danse, d’autres non, trop intimidées pour se lancer. « Vous êtes notre premier public depuis le confinement, confient les musiciennes, très émues. Jouer devant un public, c’est l’essence de notre métier ».

Les mêmes petites filles, âgées de 9 ans, avaient fait sensation trois jours avant pendant l’atelier philosophie, en remarquant que l’allégorie de la caverne de Platon avait beaucoup à voir avec le passage du confinement au déconfinement. L’atelier philo, justement, est vite devenu un « must » de Rêvons au théâtre, grâce à la jeune professeure qui l’anime, Valérie Dufayet.

Kant, Hegel et Jul

La voilà cette après-midi-là avec un groupe de jeunes venus eux aussi avec Because U. Art. « C’est quoi, la philosophie ? », demande-t-elle d’emblée à Abdul, Quentin, Emma, Djamal, Kevin et Amel, assis en rond autour d’elle en une moderne assemblée socratique. « C’est se poser des questions », répond l’une des jeunes femmes.

« J’ai pensé que c’était bien de partir des mythes, et notamment de ceux de Narcisse et des âmes sœurs, leur propose Valérie Dufayet. Vous faites des selfies ? » Trois ou quatre mains se lèvent. « Qu’est-ce qui fait qu’à un moment l’amour de soi ça s’emballe ? » A partir de là, en deux heures étourdissantes, la professeure va embrayer sur Kant, enchaîner sur Hegel, rebondir avec Bergson et Aristote, tout en relançant sans cesse la balle aux jeunes qu’elle a en face d’elle.

Au cœur du dispositif mis en place, la magie du théâtre et de son artisanat, de ses sortilèges

Même le rappeur Jul, idole de la jeunesse marseillaise dont les morceaux, ceux qui parlent du racisme ordinaire notamment, s’entendent à tous les coins de rues, en ces chaudes journées de juin, sera convoqué pour nourrir la réflexion de ces jeunes qui s’interrogent sur leur identité, l’acceptation de soi, l’adaptation à son milieu et à la société. Ce n’est plus un atelier philo, c’est une performance, où il sera aussi question des champignons qui, apprendra le jeune Abdul, « se murmurent entre eux », et des différents niveaux d’amour selon les Grecs, de la « porneia », ou l’amour comme consommation, à la « philia », ou l’amour de l’autre pour ce qu’il est.

 « Etymologiquement, exister, c’est sortir de soi », conclut Valérie Dufayet. En se déconfinant de certaines habitudes, le Théâtre de la Criée est peut-être en train d’inventer de nouveaux usages pour ces institutions théâtrales françaises, uniques au monde et infiniment précieuses, mais qu’il est urgent de repenser pour le monde qui vient. Tour en continuant à rêver, bien sûr.

Fabienne Darge ( envoyée spéciale à Marseille)

 

 

22 06/2020

Jacques Weber, ogre un jour, ogre toujours | Le Figaro – 22- 06 -20

lundi 22 juin 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

PORTRAIT – Le comédien, irrémédiablement lié au personnage de Cyrano, a hâte de retrouver la scène. Il joue lundi sur la scène du Théâtre Antoine, lors d’une soirée au profit des soignants et des pompiers.

 

Par Etienne Sorin

Publié hier à 18:22, mis à jour hier à 18:25

Il y a un an, presque jour pour jour, Jacques Weber était en pleine répétition d’Architecture. La pièce de Pascal Rambert lui offrait la possibilité de venir pour la première fois en cinquante ans de carrière au Festival d’Avignon et d’arpenter la Cour d’honneur du Palais des papes, lieu mythique et mystique.

Début mars 2020, ce même spectacle, après une longue tournée, le mène en Italie. Architecture ouvre le Festival de Bologne. Le soir de la dernière représentation, le directeur de la manifestation tire le rideau. En France, le Covid est encore une abstraction et le confinement n’est alors qu’un «scénario à l’italienne». Il devient une réalité quelques jours plus tard. Le pays se claquemure et Jacques Weber doit renoncer à jouer Crise de nerfs au Théâtre de l’Atelier. Trois farces de Tchekhov mise en scène par l’Allemand Peter Stein: Le Chant du cygneLes Méfaits du tabac et Une demande en mariage«J’étais fou de joie, d’autant plus que Peter Stein est considéré comme le grand spécialiste de Tchekhov, dans le monde entier et même en Russie», raconte l’acteur, ce matin de juin, tout juste descendu de son vélo électrique pour s’attabler à la terrasse d’un café parisien. La première, prévue le 24 mars, n’a pas eu lieu mais le spectacle n’est pas mort avec la pandémie puisqu’il sera repris à partir du 22 septembre, quel que soit le protocole sanitaire (gestes barrières et jauge réduite?). «Je jouerai, peu importent les contraintes, parce que la scène est mon métier, affirme Weber. Un comédien doit toujours surmonter des difficultés, que ce soit le mistral à Avignon ou une salle vide. Il faut essayer de positiver, même si c’est invivable longtemps sur le plan économique et artistique. La promiscuité est essentielle au théâtre et j’espère qu’il y aura des assouplissements à la rentrée.»

Weber trépigne. Il est si impatient de rejouer qu’il n’attend pas. Il adapte et réalise les jours prochains une version filmique d’Oncle Vania dans les murs du Théâtre de l’Atelier. À la suite de Louis Malle (Vania, 42ème rue) et de Luc Bondy (Les Fausses Confidences au Théâtre de l’Odéon), il se lance dans ce projet hybride pour France Télévisions, au croisement du théâtre et du cinéma. Il veut tourner à l’arrache, sans décor ni costume, mais avec une distribution de haut vol: François Morel, François Marthouret, Audrey Bonnet, Christine Murillo, Catherine Ferran…

« J’étais dans un sale état, j’ai perdu mes cheveux et Avignon m’a fait me tenir debout » Jacques Weber

Weber a des fourmis dans les jambes. Pourtant, il a beaucoup marché pendant le confinement. Le bois de Boulogne devient son «jardin d’Eden»«Je faisais partie des grands privilégiés, admet le comédien. D’un seul coup, j’avais du temps pour moi, je pouvais marcher, travailler, réfléchir dans le silence et le chant d’oiseaux méconnus. C’était tout à fait merveilleux mais je m’empresse de dire que je ne pouvais rester tranquille dans ce bonheur inopiné en ignorant ce qu’il se passait autour de moi.»

 

Le Covid remplit les services de réanimation des hôpitaux et vide les théâtres, les cinémas, les restaurants. Weber a respecté la distanciation physique mais il ne s’est jamais inquiété pour sa santé. Sans doute parce qu’il sortait victorieux d’un combat contre le cancer. «J’ai été malade en 2019. J’ai eu un lymphome embêtant mais localisé qui s’est très bien soigné avec des produits qui tuent tout. J’étais dans un sale état, j’ai perdu mes cheveux et Avignon m’a fait me tenir debout. Donc, le Covid… J’étais pourtant la cible idéale: défenses immunitaires basses, pas obèse mais un peu gros, 70 berges… Mais je n’ai pas eu peur.»

 

Le coronavirus n’a fait que renforcer l’admiration qu’il voue aux personnels de santé. C’est pour eux qu’il a accepté de monter sur la scène du Théâtre Antoine, ce lundi 22 juin, le temps d’une soirée au profit des soignants et des pompiers. «Je leur dois énormément, au-delà du Covid. Ce sera pour le nombre de fois où j’ai dit à mes infirmières:“On nous applaudit et vous, on ne vous applaudit jamais.”» Il improvisera en puisant dans son panthéon personnel: Flaubert, Hugo, Molière, Devos, Artaud peut-être, Rostand sûrement.

 Amoureux du Liban

Chassez Cyrano, il revient au galop. Le personnage lui colle à la peau. Weber l’a joué plus de cinq cents fois en 1983, dirigé par Jérôme Savary. Il lui a consacré un livre, Cyrano, ma vie dans la sienne (Stock). En 1990, il laisse le rôle à Gérard Depardieu et enfile le costume du Comte de Guiche dans le film de Jean-Paul Rappeneau. Il donne à ce salaud du panache et obtient le César du meilleur acteur dans un second rôle. C’est naturellement vers «le héros le plus aimé et partagé des Français»que le comédien se tourne pendant le confinement.

Il poste des vidéos qui forment une master class improvisée sur la pièce de Rostand et ses paradoxes. «Bizarrement, je suis l’un des plus critiques,explique Weber. Le premier acte est provocateur, moderne et rebelle mais il est suivi d’une pièce résolument nostalgique du théâtre du XIXe, au moment où Alfred Jarry créé Ubu roi… Et puis, on admire un homme qui signe un pacte faustien et qui n’arrête pas de se plaindre de son sort au dernier acte sans voir qu’il a foutu en l’air la vie d’une femme.»

 « J’ai découvert le danger brutal, direct, le risque de la mort, en même temps qu’un pays d’une sensualité confondante » Jacques Weber

En 1983, Cyrano laisse Weber exsangue et aphone. Il part au Liban tourner Une vie suspendue, de Jocelyn Saab, alors que la guerre n’en finit pas de finir. «Je suis parti avec ma femme en laissant à la maison un petit enfant d’un an et demi, se souvient l’acteur. J’ai découvert le danger brutal, direct, le risque de la mort, en même temps qu’un pays d’une sensualité confondante, les merveilles Baalbek et Byblos. Même Beyrouth abîmé reste Beyrouth.» De cette expérience il a tiré un récit qu’il a enfin terminé pendant le confinement. Paris-Beyrouth sortira au Cherche Midi à la rentrée.

Dès le mois d’août, Weber commencera à apprendre Le Roi Lear, qu’il jouera en 2021 sous la direction de Georges Lavaudant. Un gros morceau. Il a revu la captation du spectacle d’André Engel. «C’est très beau et troublant de voir que Piccoli, comme le Roi Lear, est atteint par l’âge. Il y a une confusion touchante. Le personnage incarne cette folie qui peut vous atteindre quand la fin devient concrète. C’est encore plus sensible dans le cas d’un homme qui a connu la pleine puissance.» Piccoli l’a joué à 80 ans. Weber en a dix de moins et une énergie à déplacer les montagnes. Il donnera sans doute une autre couleur au héros shakespearien. Une chose est sûre, l’ogre n’a rien perdu de son appétit de jouer.

Bio express

1949 Naissance à Paris.

1983 Joue Cyrano de Bergerac, au Théâtre Mogador, dans la mise en scène de Jérôme Savary.

1986-2001 Directeur du Théâtre de Nice.

1991 César du meilleur acteur dans un second rôle pour son interprétation du Comte de Guiche dans Cyrano de Bergerac.

2019 Architecture, dans la Cour d’honneur du Palais des papes au Festival d’Avignon.

2020 Lit des textes de Victor Hugo et Gustave Flaubert au Théâtre Antoine, le 22 juin. Crise de nerfs, au Théâtre de l’Atelier, à partir du 22 septembre.

11 06/2020

franceinfoRadioFrance | entretien avecMacha Makeïeff, la directrice du théâtre La Criée à Marseille | 02_06_20

jeudi 11 juin 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Déconfinement : la directrice de La Criée à Marseille refuse de « dénaturer le théâtre » en le transformant en « vaste dispensaire »

Macha Makeïeff préfère attendre septembre où les conditions devraient être plus favorables. En attendant, les répétitions reprennent et La Criée s’ouvre à la jeunesse marseillaise avec l’opération « Rêvons au théâtre ».

Macha Makeïeff, la directrice du théâtre La Criée à Marseille. (PIERRE ROBERT / MAXPPP)

Mis à jour le 02/06/2020 | 08:28
publié le 02/06/2020 | 08:28

Les théâtres peuvent rouvrir à partir de ce mardi 2 juin, avec port du masque obligatoire, sauf dans les zones orange où la réouverture est fixée au 22 juin. À Marseille, le théâtre national La Criée ne rouvrira sans doute pas au public avant septembre, a indiqué sur franceinfo sa directrice Macha Makeïeff. « Ce serait dénaturer le théâtre que de le transformer en vaste dispensaire, en infirmerie, avec un spectateur sur quatre et avec les préconisations actuelles. Il vaut mieux attendre et accueillir les artistes différemment », a-t-elle expliqué. La Criée propose donc à partir du 8 juin l’opération « Rêvons au théâtre », des « ateliers artistiques » à destination de la jeunesse de Marseille.

franceinfo : Chez vous, la réouverture n’est pas pour tout de suite, mais les répétitions, en tout cas, reprennent dès aujourd’hui ?

Macha Makeïeff : Oui, on commence les répétitions du Jeu des ombres de Novarina et Bellorini, et La Réponse des hommes de Tiphaine Raffier. La création est en marche. Les ateliers sont ouverts et tout avance. Et après, dans le théâtre, c’est autre chose, on ne va pas rouvrir les salles tout de suite. D’abord parce que ce serait dénaturer le théâtre que de le transformer en vaste dispensaire, en infirmerie, avec un spectateur sur quatre et avec les préconisations actuelles. Il vaut mieux attendre et accueillir les artistes différemment. C’est pour cela qu’on organise toute une série d’ateliers artistiques pour les enfants les plus démunis de Marseille, et puis aussi pour les adolescents, pour des primo-arrivants, avec l’École de la deuxième chance, avec ATD Quart Monde et quatre autres associations.

Vous préférez donc attendre encore plusieurs semaines pour pouvoir faire le plein dans vos théâtres plutôt que d’ouvrir au compte-gouttes avec un siège sur deux ou un siège sur trois ?

Oui, ce serait dénaturer le théâtre. Et puis surtout, il y a un équilibre financier à trouver. Je ne pourrais pas mettre plus de 160 personnes dans la grande salle. Donc c’est compliqué de faire ça, il y a un équilibre financier qui ne serait pas atteint. On a de très bons signaux du côté du ministère tous les 10 jours. Je pense que tout va s’assouplir, tout va rentrer dans l’ordre. Je pense qu’en septembre, on pourra, je le souhaite en tout cas, ouvrir comme d’habitude et sans dénaturer la relation entre les spectateurs. Mais en attendant, évidemment, il faut que le théâtre dans la cité soit ouvert et qu’on accueille les artistes et qu’on organise de la transmission artistique.

Cette émotion du théâtre vous manque-t-elle, justement ?

Oui, ça a été le moment dans le confinement qui a été extrêmement difficile, après la sidération. À l’heure de la représentation, le théâtre qui n’a pas lieu, on se demande où il va… C’est perdu. Donc, après ce temps-là, il a fallu commencer à imaginer autre chose.

Il y a un partage de l’imaginaire à mettre en place. Le confinement m’a permis d’imaginer et de solliciter mes équipes, très compétentes et très enthousiastes, pour mettre au point ce ‘Rêvons au théâtre’ afin d’accueillir les enfants et les artistes d’une autre façon.Macha Makeïeff, directrice du théâtre La Criée à Marseilleà franceinfo

8 06/2020

Libération | Déconfinement de la culture, poids et mesures | 03_06_20

lundi 8 juin 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

TRIBUNE
Festival du théatre de rue d'Aurillac en 2013.
Festival du théatre de rue d’Aurillac en 2013. Photo Vincent Muteau pour Libération

Est-ce que l’économie du spectacle vivant, contrainte à un empilement de mesures sanitaires drastiques, peut oser la comparaison de sa survie à celle des transports publics ?

Tribune. Est-ce parce que le spectacle vivant, qu’il soit théâtre, musique, danse ou cirque, prend racine dans l’irrationnel que s’applique à sa réouverture des règles qui finissent par sembler tout aussi irrationnelles ?

Est-ce parce que les transports publics sont pragmatiques et rationnels qu’ils échappent à ces mêmes règles, permettant ainsi au secrétaire d’Etat aux Transports, Jean-Baptiste Djebbari, de lever en un tournemain les mesures de distanciation pour ce secteur ?

Est-ce qu’une haute autorité scientifique s’est penchée sur l’exemple du transport aérien qui dès le mois d’avril s’autorisait régulièrement à remplir la jauge complète des sièges étroits de certains de ses vols ?

Est-ce la même autorité qui permettra désormais aux RER et bientôt à tous les trains, de circuler à 100% de leur jauge, malgré le conditionnement des usagers, bien plus confinés dans ces modes de transport qu’ils ne le seraient jamais dans la plupart des salles spacieuses et parfois en plein air, où se déroulent les spectacles ?

Est-ce qu’une étude scientifique aurait démontré l’innocuité de la propagation virale dans ces rames en rapport en comparaison des volumes d’air et de leur renouvellement ?

 Et si oui, ce renouvellement était-il comparable entre avion, TGV et RER pour qu’une même règle s’applique communément à eux ?

Et si oui encore, quel était le dénominateur commun servant de référence pour permettre d’englober toutes les salles de spectacle dans une même équation démontrant par comparaison leur nocivité ?

Et si la santé des personnes est en jeu, la vie d’un usager des transports publics est-elle donc moins importante que celle d’un spectateur ?

 Est-ce que ces hautes autorités ont véritablement mis en évidence la nécessité vitale d’imposer 4m2 autour de chaque spectateur effectuant le voyage irrationnel d’une représentation quand seulement 10 cm seront désormais nécessaires pour accomplir un voyage rationnel de la même durée ?

Est-ce que la récente circulaire qui impose aux lieux accueillant du spectacle vivant un empilement de mesures drastiques n’aura pas in fine un effet encore plus anxiogène de nature à décourager la plupart des spectateurs

Est-ce qu’à l’instar des transports le réflexe naturel des publics ne régulera pas déjà en soi la fréquentation habituelle des théâtres ?

 Est-ce que les annulations en cascades, les dégâts économiques et artistiques ne sont pas suffisamment catastrophiques pour encore y ajouter des normes en forme de gageure qui reviennent à tétaniser et asphyxier la relance de notre activité ?

Est-ce qu’on ne pourrait pas fonder cette reprise sur un peu plus de confiance dans le professionnalisme des directeurs de tous les secteurs du spectacle vivant, sur la connaissance de leurs outils, et ne pas les verrouiller comme s’ils étaient par nature irresponsables ?

Est-ce que l’économie du spectacle vivant peut oser la comparaison de sa survie à celle des transports publics ?

 Est-ce qu’on peut espérer que dans le monde de demain, que d’aucuns appellent de leurs vœux, la culture prenne enfin concrètement la place qu’elle occupe déjà si symboliquement dans l’aspiration profonde et naturelle de tant d’individus

Christophe Perton metteur en scène, Compagnie Scènes et Cités , Muriel Mayette-Holtz comédienne, metteuse en scène, directrice du Centre Dramatique National Nice Côte d’Azur , Charles Berling comédien, metteur en scène, directeur de la Scène Nationale Théâtre Liberté / Châteauvallon , Bartabas Théâtre Equestre Zingaro

6 05/2020

Pas de plan Marshall pour la culture |Libération 05-05-2020

mercredi 6 mai 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

TRIBUNE

Pas de plan Marshall pour la culture mais du bon sens et de la solidarité

Par FrédéricBiessy, directeur de la Scala Paris 
Lors du chantier d'ouverture de la Scala, le 10 septembre 2018 à Paris.

Lors du chantier d’ouverture de la Scala, le 10 septembre 2018 à Paris. Photo Joel Saget. AFP

Face à la crise, les théâtres doivent devenir des lieux de débat et de transmission autant que de représentation, quitte à ouvrir de jour comme de nuit, selon le directeur de la Scala Paris.

Tribune. Comme tout le monde, nous sommes passés de la sidération à l’agitation puis à la réflexion. Nous avons commencé à communiquer sur nos réseaux sociaux et sur notre site internet comme si la Scala Paris pouvait s’engouffrer dans la Toile pour réapparaître intacte sur les écrans de nos spectateurs.

Quand il a fallu voir la réalité en face, la violence de ce virus avec les drames qu’il a engendrés, et qu’il n’a pas fini d’engendrer, toutes nos actions, comparées à celles des équipes médicales, des chercheurs, des enseignants ou de ceux qui continuaient à travailler à risque nous ont semblé dérisoires. Les déboires de notre profession, bien que graves et accablants, nous ont paru peu de chose en comparaison de l’attaque que tous subissaient. Alors, nous avons demandé à l’équipe de la Scala Paris de suspendre son vol. Nous avons préféré donner la parole au poète Fernando Pessoa :

«De tout, il resta trois choses :

La certitude que tout était en train de commencer,
La certitude qu’il fallait continuer,
La certitude que cela serait interrompu
avant que d’être terminé.
Faire de l’interruption, un nouveau chemin,
faire de la chute, un pas de danse,
faire de la peur, un escalier,
du rêve, un pont,
de la recherche…
une rencontre.»

Nous avons observé, lu et écouté. J’ai été surpris par les sujets de préoccupation de beaucoup d’entre nous : quand rouvrirons-nous nos théâtres ? En septembre 2020 où en janvier 2021 ? Quelle jauge sera autorisée ? Pleine, à moitié, au tiers ? A quand un retour possible «à la normale» ? Les pouvoirs publics en font-ils assez pour nous aider ?

Adapter nos salles aux impératifs de la crise

Pour moi, peu importent ces questions. Peu importent ces contraintes, peu importe que nous devions redéfinir et mettre à plat nos modèles économiques pour en inventer un nouveau, adapté à cette crise. Savoir nous adapter n’est-il pas le cœur de notre métier ? On sait faire d’un champ du Larzac une salle de concert en plein air qui peut accueillir des milliers de personnes en moins de quarante-huit heures et on ne saurait pas adapter nos salles aux impératifs de cette crise ?

Il faut se poser les bonnes questions : cette crise est-elle en train de modifier en profondeur notre rapport au spectateur ? Nos théâtres continueront-ils d’attirer le public ? Les missions de nos théâtres se trouveront-elles modifiées par cette crise ? Que peut-on attendre de l’Etat ? La reprise ? Avec quel contenu ? Cette crise est-elle en train de modifier en profondeur notre rapport au spectateur ? La réponse est oui.

Cette crise, nous l’avons traversée tous en même temps : artistes, spectateurs et nous, directeurs de salle. Chaque ressenti comptera. L’artiste puisera son inspiration dans sa propre expérience mais aussi dans celle du spectateur. Le public aura besoin d’une transcription poétique de ce qu’il a ressenti. Nos théâtres continueront-ils d’attirer le public ? La réponse est oui.

Dans toutes les périodes noires de notre histoire, les salles de spectacles ont été fréquentées. Il en sera de même cette fois-ci. Et la peur de sortir ? Je ne pense pas qu’il était moins dangereux d’aller au théâtre sous l’Occupation ou après les attentats de 2015. Les missions de nos théâtres seront-elles modifiées par cette crise ? La réponse est oui.

 Missions étendues

Notre mission va s’étendre considérablement. Nos théâtres vont devenir nécessairement des lieux de débat et de transmission autant que de représentation. Ça va nous permettre d’ouvrir nos portes de jour comme de nuit, et ce pour des raisons très pratiques. Par exemple, si les établissements scolaires et universités sont obligés de réduire pour des raisons sanitaires le nombre de leurs élèves dans les classes et dans les amphis, nos théâtres ouvriront dans la journée pour accueillir les autres élèves.

Que devons-nous attendre des pouvoirs publics ? Tout sauf un sauvetage ! Mieux que ça : un partenariat ! L’Etat a su nous soutenir dès le premier jour avec la mise en place du chômage partiel qui a sauvé nos maisons pendant ce début de fermeture. Notre rôle est de l’alerter et de le guider pour que son soutien aille aux plus démunis, et d’abord les intermittents qui sont les premières victimes de cette crise.

Au-delà, quelle pourrait être la forme de ce nouveau partenariat ? L’Etat peut nous accompagner pendant cette reprise. Prenons un exemple : supposons que nous soyons autorisés à rouvrir en septembre avec une demi-jauge. Nous ne pourrons pas maintenir nos équipes en activité comme si nos salles étaient pleines. Une partie de notre personnel devra rester au chômage partiel jusqu’au retour à la normale. Si l’Etat accepte, il devient un partenaire actif. Ce type d’exemple est déclinable à l’infini.

Le fond, le contenu de la reprise. Je ne comprends pas pourquoi les programmations des théâtres la saison prochaine n’ont pas été remises à plat. Quid des artistes et des spectacles programmés entre la mi-mars et la fin août ? A la Scala Paris, nous avons à cœur de reporter tous nos spectacles annulés la saison prochaine, de repartir d’une page blanche pour accueillir le plus d’artistes déprogrammés dans les autres salles, d’accélérer la construction de notre petite salle pour accueillir plus d’artistes encore, d’inciter les artistes à présenter sur nos scènes ce qui est né de cette période de crise.

Des œuvres novatrices au programme

Pendant cette période de confinement, nos échanges avec les artistes ont été réguliers. La plupart d’entre eux ont profité de ce temps retrouvé pour s’attaquer à de nouveaux sujets ou à de nouvelles partitions, ce que ne permettait pas le rythme de leur vie professionnelle avant la crise. Ces œuvres novatrices, je veux en faire le cœur de notre future programmation.

En conclusion, oublions un chimérique plan Marshall pour la culture. Pensons «bon sens et solidarité». Rien ne sera possible si les artistes, le public, l’Etat, les directeurs de théâtre, les producteurs, les techniciens, etc. ne sont pas solidaires. Nous devons réfléchir et préparer ensemble la réouverture de nos théâtres. Décider de faire cavalier seul, chercher à tout prix à faire «comme avant», c’est l’échec assuré. Quant à nous, si nous ne sommes pas capables de nous adapter à cette crise, ça signifiera que nous ne sommes pas des directeurs de théâtre, tout au plus des loueurs de salle.

Frédéric Biessy, directeur de la Scala Paris

23 03/2020

Sur la route, avec Peter Handke | Les Echos | 04_03_20

lundi 23 mars 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Philippe Chevilley / Chef de Service |

Moi (Gilles Privat) suivi par les Innocents et l\'Inconnue (Dominique Valadié, en robe bleu roi, à droite)
Moi (Gilles Privat) suivi par les Innocents et l’Inconnue (Dominique Valadié, en robe bleu roi, à droite) © Jean-Louis Fernandez

« Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale », la dernière pièce du prix Nobel de littérature, est à l’affiche du théâtre de La Colline. Aussi déroutante et énigmatique que drôle et poétique, elle est magistralement mise en scène par Alain Françon et magnifiée par l’interprétation de Gilles Privat et Dominique Valadié.

La force de la langue, la musique des mots… Le théâtre parfois est pur poème. Le dernier opus de Peter Handke, à l’affiche du théâtre de La Colline, nous le rappelle. Son titre à rallonge est éloquent : « Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale » ne saurait être de facture classique. Le prix Nobel de littérature autrichien tutoie l’abstraction avec ce texte flamboyant et énigmatique qu’il a mis près de quatre ans à écrire (et traduire en français). Que le spectateur soit dérouté par cette « route départementale » est normal. Il est bon, après tout, de se perdre dans un spectacle, quand il nous transporte et nous transforme à la fin.

Le héros de ce rêve éveillé est Moi. Un personnage ambigu : à la fois le « moi dramatique » et le « moi narrateur » de la pièce, « maître »et « valet » de ce petit bout de route départementale préservé. Préservé de quoi ? Du monde qui part en vrille, utilitariste, obsédé par l’économie… Sur la route, il y a la poésie, le silence, les oiseaux. Il revient à Moi de la défendre, contre les Innocents, ses semblables, qui peuplent la petite contrée rurale. Représentant d’une majorité silencieuse déshumanisée, ils sont les nouveaux « maîtres du monde ». Ils ont tiré un trait sur l’amour, l’amitié, lui préférant un bon « voisinage ». Derrière leur chef de tribu et sa femme, ils arpentent la route, bousculent Moi sans le voir ou l’invectivent. L’homme seul résiste pendant quatre saisons, guettant l’Inconnue, porteuse d’un message de paix ou de changement…

IMAGES PUISSANTES

Peter Handke émaille sa fable post-humaniste de références aux grands textes (La « Tempête » de Shakespeare, entre autres) et à ses propres oeuvres. Le propos est volontiers flou, ouvert, malicieux souvent… Pour ne pas y perdre son latin, on pouvait faire confiance à Alain Françon. Dans un superbe décor onirique de Jacques Gabel, le metteur en scène rend cette sortie de route théâtrale limpide. Il nous fait entendre tous les mots, toutes les intentions contraires de la pièce, en nous éblouissant d’images puissantes.

Françon déploie ici toute sa science de directeur d’acteurs. Les comédiens (un quatuor principal et huit Innocents) sont impressionnants de justesse et de rigueur. En particulier, Gilles Privat, qui porte les lourds habits du double Moi : bravache, émouvant, matois, drôle, il est, deux heures durant l’acteur absolu. Quant à Dominique Valadié, elle décuple la poésie du texte en ardente Inconnue, jusqu’à donner le frisson quand elle invoque de sa voix brisée tous les oiseaux du ciel. La beauté du monde peut se résumer à un simple bord de route départementale, quand le théâtre est un songe et nous emporte aussi loin.

 LES INNOCENTS, MOI ET L’INCONNUE AU BORD DE LA ROUTE DÉPARTEMENTALE
Théâtre

de Peter Handke

Mise en scène d’Alain Françon.

Paris, La Colline, 01 44 62 52 52  Jusqu’au 29 mars

Puis tournée: MC2 Grenoble du 2 au 4 avril 2020

TNS Strasbourg du 5 au 16 octobre 2020

23 03/2020

le Quai de Ouistreham | Télérama | 04_03_20

lundi 23 mars 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

On aime beaucoup

Il y a dix ans, Florence Aubenas écrivait Le Quai de Ouistreham, édifiant témoignage d’une grande force littéraire, pour les besoins duquel la journaliste s’était mise dans la peau d’une chômeuse cherchant du travail. Les cheveux teints en blond, Florence Aubenas a vécu pendant de longs mois le quotidien d’une femme de ménage. Elle a récuré les toilettes sur les ferrys accostant à Ouistreham, couru d’un job à l’autre et enchaîné les petits contrats. La force de ce récit documentaire, qui convoque le peuple des précaires, tient à son refus du pathos, son souci du détail et la netteté percutante de ses phrases. Louise Vignaud, metteuse en scène, confie à l’actrice Magali Bonat le soin d’en faire entendre chaque aspérité. Seule sur le plateau, la comédienne se chauffe au bois de l’écriture, son corps sec accusant peu à peu la fatigue et l’usure dont le récit rend compte. Implacable. Et incontournable.

23 03/2020

Peter Stein revient à Tchekhov | La Terrasse | 21_02_20

lundi 23 mars 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Peter Stein revient à Tchekhov avec Le Chant du cygne, Les Méfaits du tabac, La Demande en mariage et le comédien Jacques Weber.

©Maria_Letizia_Piantoni

D’ANTON TCHEKHOV / MES PETER STEIN

Publié le 21 février 2020 – N° 285

Après une double échappée dans le théâtre de Molière par le biais du Tartuffe et du Misanthrope, le metteur en scène allemand Peter Stein revient à l’un de ses auteurs de prédilection : Anton Tchekhov. Il crée Le Chant du cygneLes Méfaits du tabac et La Demande en mariage, trois pièces en un acte interprétées par Jacques Weber, Marion Combe et Loïc Mobihan.

Pour ce nouveau spectacle, vous retrouvez Jacques Weber qui semble être devenu votre comédien français fétiche. Comment pourriez-vous caractériser la relation artistique qui vous unit l’un à l’autre ?

Peter Stein : C’est une relation de grand respect et de grande fidélité qui a commencé avec ma mise en scène du Prix Martin de Labiche, en 2013, à l’Odéon. Je crois que ce qui plaît à Jacques Weber, c’est que je suis un metteur en scène très traditionnel, un metteur en scène qui envisage le théâtre de façon artisanale. Ce qui implique notamment de centrer mon travail sur l’acteur et la force de jeu qu’il est capable de déployer sur scène. Je suis très fier et très ému qu’un artiste de son envergure me fasse ainsi confiance, de spectacle en spectacle, pour l’accompagner dans son chemin d’acteur. C’est un grand cadeau qu’il me fait.

Comme vous le dites, l’art de l’acteur se situe au cœur de votre univers de création. Que cherchez -vous à explorer et à atteindre avec les comédiens que vous dirigez ?

  1. : J’appartiens à une catégorie de metteurs en scène qui n’existent plus. J’entends par là des metteurs en scène dont la préoccupation essentielle est d’éclairer l’œuvre d’art dont ils s’emparent et non d’essayer de se mettre en avant. Ce sont les acteurs qui me permettent de vraiment comprendre les textes que je mets en scène. C’est grâce à eux, à leur talent, à la puissance de leur art, que je réussis à percevoir la vérité profonde des chefs-d’œuvre de la littérature dramatique. J’en serais, je crois, incapable tout seul, malgré les connaissances que je peux avoir sur les auteurs, sur la place qu’ils occupent dans l’histoire du théâtre, sur la philosophie de leurs œuvres… Toutes ces choses sont évidemment fondamentales, mais sans l’expérience concrète à laquelle les acteurs donnent naissance sur scène, il me serait difficile de saisir toute la complexité des grandes pièces du répertoire. Les comédiens sont comme mes yeux, comme mes oreilles, comme mon cerveau… Même si je sais que, comme moi, ils ne sont pas très intelligents ! Mais, ensemble, nous pouvons parvenir à révéler le cœur d’un texte : comme des nains qui grimperaient les uns sur les autres et parviendraient ainsi à une hauteur qu’ils auraient été incapables d’atteindre individuellement.

 

« CE SONT LES ACTEURS QUI ME PERMETTENT DE COMPRENDRE LES TEXTES QUE JE METS EN SCÈNE. »

Pourquoi vous plonger aujourd’hui dans Le Chant du cygneLes Méfaits du tabac et La Demande en mariage d’Anton Tchekhov ?   

  1. : L’œuvre d’Anton Tchekhov représente un peu mon théâtre de prédilection. A côté des pièces des auteurs grecs classiques, cette écriture est sans doute celle pour laquelle j’ai le plus de considération. Lorsque Jacques Weber m’a demandé avec quel texte nous pourrions poursuivre notre chemin commun, je lui ai proposé ces trois pièces qui sont comme des monologues.

 Qu’avez-vous mis à jour à leur propos en commençant à répéter avec vos comédiens ?

  1. : Nous avons découvert que Le Chant du cygne et Les Méfaits du tabacne sont pas des farces, seule La Demande en mariage en est une. Ces deux premières pièces présentent des personnages tragiques, des personnages plongés dans des crises existentielles extrêmement vives. C’est très émouvant de découvrir ainsi un angle de vision auquel on ne s’attendait pas. Cela change évidemment la façon dont on s’empare de ces textes : on ne les aborde pas comme des comédies, mais comme on le ferait de n’importe quelle grande pièce de Tchekhov.

Qu’est-ce qui, pour vous, fait la grandeur de cette écriture 

  1. : Tout d’abord sa simplicité. Et puis, c’est l’écriture d’un pionnier, une écriture qui a permis, grâce à de nombreuses innovations, au théâtre européen du XXème siècle de naître. Enfin, Tchekhov est un auteur absolument sincère, un auteur à la recherche de la vérité personnelle des personnages qui peuplent ses pièces. Ceci, en faisant preuve à leur égard d’un grand amour, mais aussi d’une grande cruauté. C’est sans doute ce qui permet à ces personnages d’être, comme ils le sont, profondément vivants.

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat

18 02/2020

Au TNP de Villeurbanne, l’irreprésentable « Agatha » de Duras | La Croix

mardi 18 février 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Au TNP de Villeurbanne, l’irreprésentable « Agatha » de Duras

Critique 

En se saisissant de la pièce écrite par Marguerite Duras en 1981 sur un amour incestueux, la jeune Louise Vignaud représente avec force une passion qui dérange.

Guillemette de Préval, le 17/02/2020 à 15:30

À peine entré, le spectateur se trouve enveloppé d’un impressionnant bruit de vagues. Une comédienne est déjà là. L’arrivée du public ne la perturbe nullement. Seule, en silence, elle erre de la chaise au canapé, du canapé au petit secrétaire. Elle en ouvre les tiroirs, un à un. Métaphore des douloureux souvenirs qui se déploieront sur scène ?

Un jeune homme arrive. Ils se vouvoient et pourtant, ils sont frère et sœur. Ils sont dans la villa de leur enfance, surnommée « Agatha », le prénom de la jeune femme. Leur mère est morte il y a huit mois. Agatha annonce à son frère son départ, pour rejoindre un homme. Il s’y refuse. Quelque chose d’intense s’est produit entre eux, lors de «cette promenade au bord du fleuve », « ce jour de juillet ».

Ce mystère – dont le spectateur devine aisément toute la pesanteur – par bribes, se dissipe. Comme un jeu de puzzle, les mémoires se réactivent. « Nous avons pénétré dans l’hôtel ». Puis, en réminiscence, cette effroyable scène où « Cela s’est produit ». L’insoutenable, l’impensable a lieu.

En 2020, trois pièces en tournée

Durant toute la pièce, flotte le fantôme de leur mère. Consciente de la passion interdite entre ses enfants, elle confiait à sa fille, « vous avez la chance de vivre un amour inaltérable ». Serait-ce la voix de Marguerite Duras ? Elle qui considère l’inceste comme la forme la plus achevée de l’amour. « L’inceste, le deuil, sa relation avec sa mère… Dans cette pièce, l’écrivaine a tout mis !, souligne la metteure en scène Louise Vignaud. Au moment de l’écriture, elle vivait avec l’écrivain Yann Andréa, qui était homosexuel. C’était très violent entre eux. » Il figurera dans la version filmée de la pièce (1981), avec Bulle Ogier. Et, en voix off, Marguerite Duras.

Pour Louise Vignaud, l’envie de porter l’irreprésentable sur scène a germé dès la première lecture de la pièce : « Derrière la beauté de la langue, il y a un mystère. Ce genre de texte reste. C’est surprenant car, en même temps, on n’y comprend rien. On a fait beaucoup appel à la grammaire pour décortiquer ce texte cérébral. Il fallait en sortir pour rendre la langue vivante. »

Pour l’incarner, un duo s’impose : Marine Behar, grande présence sombre et douloureuse, et Sven Narbonne, qui, oubliée une agitation légèrement poussive, se dévoile ensuite dans sa résignation.

L’année 2020 sera riche pour Louise Vignaud, qui fut assistante à la mise en scène de Christian Schiaretti. Son Rebibbia, de Goliarda Sapienza, créé en 2018 au TNP, se donne à La Tempête (1) et son adaptation du Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas, (2) part en tournée.

« Agatha », jusqu’au 21 février au TNP. (1) Du 23 mai au 14 juin (2) Du 3 au 14 mars au Théâtre 14 puis tournée jusqu’en avril.

 

 

12 02/2020

Théâtre : un double voyage dans la mer des mots de Duras | Le Monde

mercredi 12 février 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

A Strasbourg et à Villeurbanne, Christine Letailleur et Louise Vignaud mettent en scène deux textes de l’écrivaine, « L’Eden Cinéma » et « Agatha », qui évoquent l’inceste et la mère. 

Par  Fabienne Darge   Publié aujourd’hui à 10h30

La mer et la mère, toujours recommencées, comme des vagues inépuisables et changeantes, qui seraient celles de l’écriture de Marguerite Duras. Toute la matrice de l’œuvre est là, avec l’inceste entre frère et sœur, et le colonialisme. Ces motifs premiers auxquels l’écrivaine n’a cessé de revenir, en une infinité de variations littéraires, théâtrales et cinématographiques, sont au cœur de deux de ses textes, présentés simultanément, et mis en scène par des femmes : au Théâtre national de Strasbourg (TNS), Christine Letailleur propose sa vision de L’Eden Cinéma ; au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, Louise Vignaud offre sa lecture d’Agatha.

Les deux œuvres se renvoient de nombreux échos, et sont emblématiques de la manière dont Duras n’a cessé de réécrire la légende de sa vie, en d’incessants glissements entre réel et fiction, en d’inlassables explorations formelles dans l’espace-temps d’une mémoire toujours à reconstruire.

C’est d’autant plus frappant ici que L’Eden Cinéma et Agatha arrivent relativement tard dans la vie et l’œuvre de Duras. En 1977, l’écrivaine a 63 ans. Elle a envie de revenir au théâtre, et réécrit pour la scène un de ses premiers romans, Un barrage contre le Pacifique, paru en 1950. Elle retourne donc à son enfance en Indochine, à sa mère, « ce monstre dévastateur », cette mère ruinée, flouée par une administration coloniale corrompue, qui lui a vendu des terres incultivables, régulièrement noyées par les eaux salées du Pacifique.

Aspects tabous

La pièce rend plus explicites certains aspects restés tabous dans le roman, notamment l’amour entre la sœur et le « petit frère » – synthèse en fait des deux frères de Duras. Claude Régy, qui a créé la pièce, en 1977, voyait même dans l’inceste le motif essentiel de la pièce, « un inceste assez violent, imaginaire (…), un rapport très violent ».

Christine Letailleur n’insiste pas sur cet aspect, non plus que sur la violence de cet amour interdit, ce qui édulcore un peu la pièce, malgré ces excellents acteurs que sont Caroline Proust (Suzanne, double de Marguerite) et Alain Fromager (Joseph, le frère).

Dans sa mise en scène épurée – un peu trop sans doute, au point que manquent certains éléments sensibles –, c’est la mère qui occupe toute la place. Une mère universelle et mythique, protectrice et destructrice, figure tragique, mère-gorgone d’autant plus impressionnante qu’elle est interprétée par une actrice d’une puissance peu commune : Annie Mercier, sa présence tellurique et fragile tout ensemble, sa voix comme un grondement venu du fond des âges.

Avec elle se tisse le motif de la mère vampire, elle-même dévorée par le vampirisme colonial contre lequel elle a tenté de se dresser, ne laissant peut-être à ses enfants que le refuge de leur amour impossible à vivre dans le réel.

Filets troués de la mémoire

Dans Agatha, en revanche, l’union incestueuse, réelle ou rêvée, est au cœur, tandis que la dimension coloniale se fait plus discrète, ainsi que le personnage de la mère – discrétion apparente, du moins, puisque tout y reviendra, à la fin.

Marguerite Duras a écrit ce texte-là trois ans plus tard, en 1980, alors qu’elle venait de rencontrer Yann Andréa, qui sera le compagnon des seize dernières années de sa vie. Elle a lu L’Homme sans qualités, de Robert Musil, qui a été pour elle une véritable révélation, notamment parce qu’il ravive un thème et des images qui l’obsèdent depuis toujours, à travers le couple incestueux formé par le narrateur Ulrich et sa sœur Agathe. Elle fera désormais de l’inceste entre frère et sœur l’archétype de toute passion interdite.

Dans une villa au bord de la mer, la villa Agatha, le frère et la sœur se retrouvent après la mort de la mère. La sœur est venue dire au frère qu’elle le quittait, pour toujours. « Ils se parleront dans une douceur accablée, profonde », écrit Duras dans la didascalie d’ouverture.

Marguerite Duras : « Le désir de l’inceste, ce n’est pas représentable, donc ce n’est pas la peine de le représenter »

Tout se passe dans les mots, avec ce texte qui est un des plus beaux de Duras, un des plus mystérieux, un de ceux où les vagues de l’écriture viennent mourir et refluer avec un mélange de douleur et de douceur admirable. Tout se passe dans les mots, pour que le frère et la sœur, une dernière fois, tentent de s’approcher de cet indicible qui leur est arrivé, un amour interdit qui doit finir, qui doit mourir. Pour qu’ils essaient de le retenir, une dernière fois, dans les filets troués de la mémoire.

Sven Narbonne et Marine Behar dans « Agatha », mise en scène par Louise Vignaud. RÉMI BLASQUEZ

« Le désir de l’inceste, ce n’est pas représentable, donc ce n’est pas la peine de le représenter », faisait remarquer Duras à propos du film qu’elle tirera de son texte, Agatha ou les lectures illimitées. Comme chez Christine Letailleur, l’espace imaginé par Louise Vignaud est avant tout un espace mental, un espace pour les mots, pour l’imaginaire – et pour les acteurs. « Le corps est enfermé tout entier sous les paupières », il n’y aura pas de représentation directe.

Espace mental, mais pas abstrait – ce qu’il est, un peu trop, chez Letailleur –, où les signes, discrets et sensibles, permettent à l’imagination de vagabonder. Un espace à la fois concret et fantomatique, une méridienne recouverte d’un drap blanc, un bouquet de fleurs à la couleur passée, la coiffeuse de la mère, où les rouges à lèvres et les lettres sont eux aussi desséchés par le temps.

Un jeu charnel

Ce qu’a fait la jeune Louise Vignaud avec ce texte est remarquable. D’abord dans sa lecture de la pièce qui, contrairement à nombre de mises en scène, n’idéalise pas l’amour entre le frère et la sœur, et lui restitue toute sa violence, sa complexité. « Est-ce que l’on consent lorsque l’on ne sait pas ? », s’interroge la metteuse en scène. « Aujourd’hui, on entend quelque chose de très glaçant dans leur relation. Même si la grande force de Duras, c’est qu’il n’y a chez elle aucun jugement, aucune condamnation. Elle prend l’inceste comme une question humaine fondamentale et complexe, révélatrice des contradictions qui font l’homme. »

Louise Vignaud, metteuse en scène : « La grande force de Duras, c’est qu’il n’y a chez elle aucun jugement, aucune condamnation »

Remarquable aussi, le travail sur le jeu, qui s’éloigne résolument de la « petite musique durassienne »telle qu’elle a pu, avec le temps, devenir une convention. Un jeu charnel, concret, où la langue s’incarne formidablement dans les corps. Celui de l’acteur Sven Narbonne, corps terrien qui donne le sentiment de s’effriter peu à peu, de tomber en poussière au fur et à mesure que le noyau familial qui a tenu la mère, le frère et la sœur ensemble se dissout. Et corps sensuel, totalement habité par les mots, d’une superbe actrice, Marine Behar, qui n’est pas sans évoquer Fanny Ardant – grande durassienne devant l’éternel.

Tous deux s’emparent de cette partition aussi subtile que difficile avec infiniment de justesse et de sensibilité, plongent dans le flux et le reflux des mots qui disent cet amour « dans lequel tout se mélange, remarquait Duras : l’enfance, l’amour de la mère, qui est partagé par les deux ; et la négation de l’avenir, c’est-à-dire la négation de la maturité ».

Leur corps à corps douloureux, acharné, pour se confronter à leur passé, porte haut le texte de Duras, et l’inscrit dans la lignée des grands auteurs tragiques, qu’il s’agisse des Grecs ou de Racine, que Duras aimait infiniment. Cette fonction tragique et fondamentale du théâtre, Duras la fait entrer dans une modernité qu’incarne sa langue d’une poésie sans pareille, bien loin des formes sociologiques et littérales qui font aujourd’hui des ravages.

Verbatim : « L’inceste ne peut être vu du dehors »

« L’inceste ne peut être vu du dehors. Il n’a pas d’apparence particulière. Il ne se voit en rien. Il en est de lui comme de la nature. Il grandit avec elle, meurt sans être jamais venu au jour, reste dans les ténèbres du fond de la mer, dans l’obscurité des sables, des fonds des temps. De toutes les manières, ou de toutes les formes de l’amour et du désir, il se joue. De toutes les sexualités diffuses, parallèles, occasionnelles, mortelles, il se joue de même. De son incendie il ne reste rien, aucune scorie, aucune consommation, après lui la terre est lisse, le passage est ouvert. Ainsi passe par un après-midi de mars, un jeune chasseur qui remonte le fleuve, alors que les pousses de riz commencent à jaillir des sables. Il regarde une dernière fois sa sœur, et emmène son image vers les grandes cataractes du désert. » Marguerite Duras à propos de sa pièce Agatha, en janvier 1981.

L’Eden Cinéma, de Marguerite Duras. Mise en scène : Christine Letailleur. TNS , avenue de la Marseillaise, Strasbourg. Jusqu’au 20 février, du lundi au samedi à 20 heures. De 6 € à 28 €. Puis à Paris, au Théâtre de la Ville en décembre.

 

Agatha, de Marguerite Duras. Mise en scène : Louise Vignaud. TNP 8, place du Docteur-Lazare- Goujon, Villeurbanne. Jusqu’au 21 février, du mardi au vendredi à 20 h 30, samedi à 18 h 30, dimanche à 16 heures. De 14 € à 25 €. Puis au Théâtre du Velein à Villefontaine.

Fabienne Darge (Strasbourg Villeurbanne envoyée spéciale)