Spectacle Vivant

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19 04/2021

Jacques Weber revisite Tchekhov | L’HUMANITÉ 19_04_21

lundi 19 avril 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre
Audrey Bonnet et François Morel, deux des 9 comédiens qui ont investi le théâtre de l’Atelier. © Delanne Monteiro/Magnéto Prod

Audrey Bonnet et François Morel, deux des 9 comédiens qui ont investi le théâtre de l’Atelier. © Delanne Monteiro/Magnéto Prod
Lundi 19 Avril 2021
Gérald Rossi

Avec Atelier Vania, film spécialement mis en scène par Jacques Weber, l’univers de Tchekhov résonne avec justesse dans un théâtre abandonné. À voir lundi 19 avril, à 21 h 5, sur Culturebox.

ATELIER VANIA

Quand, en 1880, Anton Tchekhov écrit Oncle Vania, il situe l’action à la campagne. Dans son adaptation, fidèle au texte original, précisons-le, Jacques Weber l’installe sur le plateau, dans les coulisses et même dans la salle du Théâtre de l’Atelier, à Paris. Un lieu, parmi tous les autres, où le public n’est plus admis pour cause de pandémie. Et ce n’est pas par hasard que ce projet est né là, sur les planches.

La fermeture des théâtres avait stoppé net les représentations de Crise de nerfs, trois farces de Tchekhov mises en scène par Peter Stein, avec Weber. « Je me suis retrouvé sur une scène nue dans un théâtre vide. J’ai senti la nécessité impérieuse d’y réinsuffler la vie, retrouver la sueur des représentations »,explique le comédien, qui a proposé à France Télévisions ce projet de films. Après Vania, viendront Atelier Misanthrope et Atelier Cyrano.

Un film de la pièce

Cet Atelier Vania n’est pas une captation de la pièce, mais un film de la pièce. Qui en conserve le tempo d’une lenteur assourdissante, et l’humeur aussi amusante que désespérée. Conservant à chaque réplique sa saveur. « Il fait beau aujourd’hui », constate platement une des protagonistes, « oui beau pour se pendre », réplique l’autre. « Pourquoi sommes-nous autant amis », s’interroge un peu plus tard Vania. « Parce que nous ne sommes pas originaux, et que nous sommes terriblement ennuyeux », rétorque Éléna. Reste que chez Tchekhov, si tout s’exprime, ce n’est pas forcément avec des mots, et quand les choses sont dites, c’est le plus souvent avec une maladresse qui brise les espoirs d’une autre vie, d’un autre amour possible… dans des nuits sans sommeil et des jours sans soleil.

Pour cette aventure originale et réussie, Jacques Weber (qui incarne le docteur Mikhaïl Astrov) s’est entouré de François Morel, Stéphane Caillard, François Marthouret, Christine Murillo, Audrey Bonnet, Catherine Ferran, Marc Lesage et de Bernard Larré. Qui tous œuvrent avec talent dans cet Atelier.

www.humanite.fr 

1 04/2021

Bach réunit la danseuse Kaori Ito et le pianiste Francesco Tristano | Francetv info – 01_04_21

jeudi 1 avril 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 Bach réunit la danseuse Kaori Ito et le pianiste Francesco Tristano dans un spectacle-performance : en accès gratuit sur le net

Une rencontre autour de Bach, un peu par hasard, réalisée au théâtre de la Scala à Paris par la danseuse franco-japonaise Kaori Ito et le pianiste Francesco Tristano.

Article rédigé par

Bertrand Renard – franceinfo-culture

France Télévisions / Rédaction Culture

Publié le 01/04/2021 10:38Mis à jour le 01/04/2021 11:15

C’est une belle rencontre entre la danseuse franco-japonaise Kaori Ito et le pianiste Francesco Tristano Schlimé, l’une improvisant sur le jeu de l’autre. Un jeu dédié à Bach mais pas seulement… Et c’est à savourer en streaming sur le site de La Scala jusqu’au 11 avril. 

On ne saura pas exactement comment ces deux-là se sont rencontrés. Cela n’a d’ailleurs aucune importance car une vraie complicité est née entre la petite danseuse japonaise (pieds nus, robe rouge à fleurs) et le ténébreux pianiste luxembourgeois.

Improvisation et complicité 

Il y a quelques semaines, dans cette salle si particulière de Paris (ancien music-hall, puis cinéma, puis cinéma porno et désormais dévolue, rénovée, à toutes les musiques), Francesco Tristano (son nom de scène) avait enregistré les Suites anglaises de Bach (à paraître) C’est en partie sur elles mais aussi sur des passages improvisés et plus contemporains que Kaori Ito a improvisé, elle aussi, sa chorégraphie.

Improvisé ou préparé, ce sont les mystères de la création. Admettons que ce spectacle-là naisse sous nos yeux. Un piano sur scène à jardin, et c’est tout : à cour la danseuse, éclairée plus ou moins, et par des lumières très jaunes qui ressemblent à des servantes, ces lampes qui restent allumées la nuit quand les théâtres dorment (et aujourd’hui, on le sait, les théâtres sont toujours dans la nuit).

Kaori Ito et Franceso Tristano (Geoffrey Roques)

Les pleins et les déliés du corps 

Quelques notes, au début. Ou pas. Des silences. Une mise en forme. Mouvements d’élongations, jambe gauche tendue, pied gauche tordu, bras droit à l’opposé. Puis changement. Des gestes, presque de mime, qui ramènent du ciel (Ito tête levée) la lune ou un poisson d’or. Ou au contraire une corde qui monte ou descend. Tristano, T-shirt noir, porte des bracelets de force, mais ils sont en éponge…

Bach. La danse peut commencer. Elle dynamise le mouvement. L’espace s’élargit, série de pirouettes, glissades vers le bas, moments de respiration en position fœtale. Et toujours cette incroyable anatomie du pied, des pieds, quasi tordus, dont on compte chaque muscle, chaque nerf. Jambe comme appuyée sur le muscle, en une sorte de grand écart qui s’interrompt, comme si Ito allait accoucher accroupie, devant nous. Les pleins et les déliés du corps. La jupe remontée pour se donner plus d’aisance, presque impudique parfois.

Kaori Ito et Franceso Tristano jouent Bach (La Scala)

Une danse sur le dos du pianiste 

Et Ito (voilà pourquoi ce sentiment de spectacle se faisant devant nous est quand même si fort), dans un moment plus fluide, moins rythmé, cherche alors à trouver un langage différent, sans forcément y parvenir. Moments de fixité perplexe où elle se réfugie sous le piano, comme si elle se disait « Qu’est-ce que tu me fais ? »

Mais justement : jusqu’alors il y avait un pianiste d’un côté, une danseuse de l’autre. Cela crée soudain entre eux une sorte de télépathie (jouée), un dialogue, même quand l’un sort de scène et l’autre pas : « T’es où ? » Il y aura d’autres moments délicieux qui ponctueront la suite de cette (petite) heure : Kaori Ito vient se blottir derrière Tristano, sur le tabouret du piano, comme s’il la portait sur son dos en jouant (on pense à cette vieille femme de La balade de Narayama qui faisait ainsi son dernier voyage dans la neige, recroquevillée sur le dos d’un fils ) et Ito, la seconde fois où elle va derrière lui, caresse ses bracelets, lui fait des petits massages des omoplates du bout des doigts, joint les siens aux doigts de Tristano, imperturbable, contemple avec intensité une partition qui n’existe pas. Instants pleins d’humour où Bach prend tout à coup une tendresse inattendue.

Tous les styles de danse passés en revue 

Tristano enchaîne alors les improvisations contemporaines aux extraits de Bach, dont la Gavotte sautillante de la Suite n° 3, moments qu’il joue avec un grand dépouillement, sans la jubilation qu’y met Glenn Gould mais avec le sens de l’énergie légère de cette musique. Ito essaie mille choses : sur un passage plus fluide, des gestes de robot, façon voguing, sur la Gavotte une sorte de chevauchée sautillante et si gracieuse.

Elle est moins bien dans le style jazzy et ils ne réussissent pas vraiment cette fausse fin où il disparaît et où elle essaie d’appeler son fantôme dans l’ombre presque complète, « T’es où » (encore) Mais alors les lampes se rallument, violentes. Elle tourne autour de la scène en poussant de petits cris, tente une danse de cour avec humour, jupe relevée…

Et, sur une très belle improvisation qui monte en nappes puissantes (Tristano composerait sans doute de formidables musiques de films ou de scène, mais y tient-il vraiment ?) Kaori Ito nous fascine une dernière fois avec des mouvements d’oiseaux, des gestes de papillons, mais accrochée au sol, avec ce pied qui lui donne son assise, entre traditions de la danse africaines et européennes. Autre chose encore. Le Japon.

Kaori Ito (danse) et Francesco Tristano (piano), spectacle sur des musiques de Bach, Tristano et improvisations. Enregistré à La Scala, Paris, le 28 mars. En streaming sur le site de La Scala jusqu’au 11 avril

29 03/2021

Kaori Ito et Francesco Tristano dans les Suites anglaises à La Scala Paris | Resmusica 29_03_21

lundi 29 mars 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Le 29 mars 2021  par Delphine Goater 

Autour des Suites anglaises de Bach, une extraordinaire improvisation de la danseuse et chorégraphe Kaori Ito et du pianiste Francesco Tristano filmée en livestreaming depuis le théâtre La Scala Paris.

Francesco Tristano a renouvelé l’expérience de la séance d’enregistrement en streaming de son dernier album, On Early Music, filmée en février, en invitant la danseuse japonaise Kaori Ito à le rejoindre sur scène. Autour de l’Intégrale des six Suites Anglaises de Jean-Sébastien Bach, ils élargissent tous deux leur champ d’action sur fond d’improvisation pour un moment unique et magique.

Entre chaque Suite, Francesco Tristano transforme son instrument, alternant entre piano arrangé, percussions et improvisation de jazz. Quel que soit le style, il est brillant ! Ses poignets ultra fins sont ceints de bandeaux d’éponge noire, filmé d’au-dessus, ses mains semblent des éperviers prêts à s’envoler. Les Suites anglaises de Bach semblent comme des diamants noirs, éclairés de l’intérieur, par ces éclats musicaux venus d’ailleurs.

Kaori Ito met son style inimitable au service de Bach, et se prête, elle aussi, à l’improvisation, au fil des propositions musicales de Francesco Tristano. Jambes et pieds nus, légèrement en dedans, tout son corps se met en mouvement, depuis ses hanches qui forment pivot jusqu’aux bras désarticulés. Sa robe rouge et ses longs cheveux noirs ponctuent le spectacle d’éclairs. Espiègle et allègre, elle va jusqu’à proposer un remake de french cancan sur l’une des Suites. Sautillante ou ancrée dans le sol, elle prend possession de tout l’espace autour du piano. Enfin, comme une mère araignée, elle épouse le corps du pianiste assis à son piano, posant ses bras sur ses bras, ses épaules sur ses épaules, sa tête sur sa tête.

Gageons que pour les deux artistes, habitués du théâtre La Scala Paris, cette rencontre en augure de nombreuses autres, aussi fantastiques et fascinantes.

La Scala, Paris. 28-III-21. Kaori Ito et Francesco Tristano : Suite anglaise. Arrangements et improvisations autour de Jean-Sébastien Bach – Suite anglaise n° 1 en la majeur, BWV 806, Suite anglaise n° 2 en la mineur, BWV 807, Suite anglaise n° 3 en sol mineur, BWV 808, Suite anglaise n° 4 en fa majeur, BWV 809, Suite anglaise n° 5 en mi mineur, BWV 810, Suite anglaise n° 6 en ré mineur, BWV 811. Chorégraphie et interprétation : Kaori Ito. Piano : Francesco Tristano
Spectacle sans public diffusé sur le site et la page Facebook de La Scala Paris

17 03/2021

Christian Schiaretti, l’élégance du théâtre populaire, sur France Culture | Le Monde 17-03-21

mercredi 17 mars 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Dans un passionnant « A voix nue », l’ancien directeur du TNP de Villeurbanne revient sur son parcours, ses engagements, ses doutes et ses croyances.

Par Emilie Grangeray 

Publié aujourd’hui à 14h00
FRANCE CULTURE – À LA DEMANDE – ÉMISSION

C’est très probablement l’un des « A voix nue » les plus riches et les plus stimulants intellectuellement qu’il nous ait été donné d’écouter dernièrement. « Je nais sans douleur au monde », dit Christian Schiaretti dans l’épisode 1. Pour le metteur en scène qui fut, de 2002 à 2020, le directeur du Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne et pour lequel le texte, les mots sont premiers, il faut entendre la phrase d’abord au sens littéral. Sa mère, ouvrière et communiste, a choisi, « dans un acte militant et féminin », la « clinique des métallos », l’une des premières à proposer l’accouchement sans douleur. Nous sommes à Paris, dans un 12e encore populaire en 1955.

Lire l’entretien avec Christian Schiaretti (en novembre 2011) : « Le théâtre populaire est d’abord un projet artistique » bac en poche – le grand-père en pleure de fierté et de soulagement : « Un qui s’en est sorti » –, Christian Schiaretti s’inscrit en philosophie dans la sérieuse et conservatrice Sorbonne, et à Vincennes la révolutionnaire (épisode 2). Trouve un boulot de coursier au Festival d’automne, où il assiste aux premières de spectacles de Bob Wilson et de Tadeusz Kantor  Au conservatoire supérieur d’art dramatique, il apprend auprès de Claude Régy, Jacques Lassalle, Antoine Vitez. Monte, en 1983, un texte de Philippe Minyana avec la comédienne Agathe Alexis, dans un petit théâtre baptisé L’Atalante.

« Un interprète, pas un créateur »

Dès lors, il est et sera au service des textes : « Je suis un interprète, pas un créateur. Je considère que l’effacement est utile dans la réalisation collective de l’acte théâtral. » Et dans une pratique populaire et décentralisée. D’abord en tant que directeur du Centre dramatique national de Reims (qu’il rebaptise Comédie de Reims) de 1991 à 2001, puis, de 2002 à 2020, du TNP de Villeurbanne, où il succède à Jean Vilar, Patrice Chéreau, Georges Lavaudant, Roger Planchon (épisode 4). Pour lui, la question n’est pas d’aller au théâtre, mais d’avoir le droit d’y aller. En proie à ses propres contradictions de transfuge de classe (et donc de traître, de « lâche qui a réussi »), il est conscient « d’un écart qu’il n’est peut-être pas possible de résoudre entre la nécessité de l’éducation populaire et la jouissance d’une excellence proclamée ».

Dans ce théâtre où il mettra en scène Paul Claudel, Joseph Delteil, Michel Vinaver, Florence Delay et Jacques Roubaud, et qu’il voudra être une maison pour les comédiens (qui peuvent y travailler à l’année), il tient à ouvrir une brasserie avec des chefs étoilés à 15 euros le repas – un acte qu’il qualifie de « fondamental », la tentative qui fut au fond toujours la sienne de « démocratiser par l’élégance et non pas par l’aisance. Je crois qu’on crève de l’aisance ». Et c’est ainsi que se termine le dernier épisode de ce passionnant « A voix nue », enregistré chez lui, à Lyon, en début d’année, après avoir passé la main à Jean Bellorini.

A voix nue : Christian Schiaretti, gloires et contradictions du théâtre populaire », une série d’entretiens proposée par Lucile Commeaux, réalisée par Franck Lilin (Fr., 2021, 5 x 30 min).
Disponible sur www.franceculture.com et sur l’application mobile de radio france. 
17 03/2021

Christian Schiaretti « A voix nue » France culture | 5 épisodes du 8 au 12 mars 2021

mercredi 17 mars 2021|Catégories: Audiovisuel, Spectacle Vivant|Mots-clés: |

LE 12/03/2021

Épisode 5 :

Diriger le théâtre national Populaire: avec le pouvoir, la responsabilité

 À VOIX NUE par Lucile Commeaux

L’épiphanie poétique

Il impose en 2002 son goût pour le répertoire, ses incertitudes aussi, sur la réalité économique et esthétique d’un théâtre populaire. Christian Schiaretti y mène une politique d’ouverture, manifeste dans le choix des spectacles qui s’y donnent mais aussi dans les travaux qu’il entreprend.

Je pense que si le théâtre a quelque chose à dire au monde, il est dans le fond poétique et que dans ce fond poétique, il y a à douter fondamentalement de la qualité d’un mot, et de son véhicule sémantique. Le poète ne fait que cela, donc de ce point de vue là,  j’essaie de l’exprimer au ras du silence,  mais pas dans l’achèvement des distractions élégantes.

Démocratiser par l’élégance et non par l’aisance

Le théâtre de Villeurbanne est entièrement refait, la grande salle modernisée, un restaurant et une librairie ouvrent dans le bâtiment, et il s’en dit très fier. Il y monte de grands spectacles qui connaîtront un franc succès, notamment une adaptation d’Une Saison au Congo d’Aimé Césaire, écrivain dont il admire la prosodie.

C’est aussi pour lui un temps de réflexion sur le rôle de l’acteur, et son fonctionnement en troupe: il a voulu faire de Villeurbanne une maison pour les comédiens, où ils peuvent travailler à l’année.

Je démystifie le travail avec l’acteur, c’est à dire que son état ne m’intéresse pas, la psychologie ne m’intéresse pas. Une sorte de dérive vulgaire stanislavskienne qui supposerait qu’on soit dans des convulsions intérieures pour être au bord d’une improvisation psychologique épatante tous les soirs ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est la technicité prosodique, alors là j’ai besoin d’athlètes et à cet endroit là, évidemment, j’apprends autant de l’actrice que de l’acteur.

Christian Schiaretti a fait ses adieux au TNP de Villeurbanne en 2020, des adieux qui coïncident étonnamment avec la crise sanitaire, un ultime signe pour lui qui croit tant en eux.

Une série d’entretiens proposée par Lucile Commeaux. Réalisation : Franck Lilin. Prise de son : Georges Thô. Attachée de production : Daphné Abgrall. Coordination : Sandrine Treiner.

 

Bibliographie :

Christian Schiaretti Pour en finir avec les créateurs Atalande, 2014.Bibliographie

Liens

Pour aller plus loin sur le théâtre populaire

16 03/2021

Derrière ses portes fermées, le Théâtre 14 devient une fabrique de la pensée | France Culture Affaires culturelles 15_03_21

mardi 16 mars 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

LE 15/03/2021

 

À retrouver dans l’émission

AFFAIRE EN COURS par Marie Sorbier

Affaire en cours poursuit son tour d’horizon des institutions culturelles fermées au public mais toujours actives avec Edouard Chapot, co-directeur du Théâtre 14 à Paris.

La salle du Théâtre 14, à Paris.• Crédits :  Carole Sertillanges

Les institutions culturelles sont fermées depuis de longs mois. Alors que la colère et l’incompréhension montent, Affaire en cours continue son tour d’horizon des institutions fermées au public pour comprendre ce qui se passe derrière leurs portes closes. Après le Frac Bretagne et la scène nationale de Châteauroux, le Théâtre 14 à Paris. Au micro de Marie Sorbier, Edouard Chapot, co-directeur du théâtre avec Mathieu Touzé, explique comment le théâtre vit et poursuit ses missions malgré l’absence du public.

 Comme dans tous les théâtres, notre mission de service public est d’accueillir les spectateurs. Depuis novembre, nous sommes en incapacité de le faire, mais le théâtre continue à vivre. Nous l’avons transformé en une fabrique de théâtre et de pensée.
Edouard Chapot

Fabrique de théâtre

Le Théâtre 14 accueille des équipes en résidence pour des répétitions et propose des représentations professionnelles. Entre novembre et mars, le théâtre a accueilli exclusivement des créations. Une activité qui continue l’écosystème du spectacle vivant, et qui permet aux projets d’être vus, diffusés, et éventuellement tournés la saison suivante. A cela s’ajoutent des ateliers professionnels menés par le comédien et metteur en scène Marc Ernotte. Initialement prévus toutes les deux semaines, ces ateliers ont maintenant lieu chaque semaine, en raison d’une demande très forte de la part des comédiens. Ces ateliers, qui se tiennent dans différents lieux du 14ème arrondissement de Paris, leur permettent de maintenir des liens entre eux et d’entretenir leur pratique théâtrale.

Fabrique de pensée

Le Théâtre 14 profite du temps de la fermeture pour réfléchir à l’essence et à l’utilité mêmes du théâtres. Cette réflexion prend la forme de rencontres avec des autrices et auteurs, qui ont lieu dans la plupart des cas dans l’enceinte du théâtre, tout en étant retransmises en direct sur le site de l’Université populaire du Théâtre 14.  Des discussions « ciné-philo » sont également proposées, avec le philosophe et réalisateur Ollivier Pourriol.

Ces discussions sont un moyen de penser le lien social qui a normalement lieu au théâtre, cette sociabilité particulière où l’on est ensemble sans forcément se parler, mais en regardant tous la même chose. Ollivier Pourriol parle de temps partagé, ce qui est ce qu’on a perdu aujourd’hui et que l’on essaye de retrouver aujourd’hui par les outils numériques.
Edouard Chapot

On ne propose pas de captations de spectacles. On estime que le spectacle vivant est vivant, par définition. En attendant que les théâtres puissent réouvrir, on propose d’autres outils, notamment numériques, pour quand même se retrouver ensemble.
Edouard Chapot

Une colère saine

Aux yeux du directeur du Théâtre 14, la colère des intermittents et des étudiants qui occupent des théâtres en France, comme le Théâtre de l’Odéon et le Théâtre de La Colline, est saine et légitime.

Il est légitime d’interroger la fermeture des lieux culturels qui, eu égard à toutes les autres ouvertures, est d’autant plus difficile à comprendre. Ces occupations permettent de poser le débat dans l’espace public. C’est une radicalité intéressante et nécessaire, d’autant plus que des groupes très différents occupent les lieux : la CGT, les étudiants, les intermittents.  Edouard Chapot

Edouard Chapot estime nécessaire la prolongation de l’année blanche pour les intermittents du spectacle, dont le secteur d’activité est sinistré non seulement aujourd’hui mais à long terme. Si proposer des représentations professionnelles permet de répondre au court terme au problème de la diffusion, l’absence d’échéance d’ouverture finit par avoir raison des répétitions de spectacle.

A quoi bon répéter un spectacle dont on ne sait quand il va pouvoir se jouer ? Même si on a l’autorisation de répéter, ça commence à s’essouffler. Avoir des échéances de réouverture, même à long terme, devient absolument indispensable. Si ça doit passer par l’occupation, je trouve ça très sain.
Edouard Chapot

Une boîte à outils argumentaire

Un colloque prendra place les 30 et 31 mars 2021 au Théâtre 14. Un moment destiné à construire une boîte à outils permettant de dire, dans le débat public, pourquoi le spectacle vivant est essentiel. Les arguments pour défendre cette perspective ne sont pas forcément évidents, dit Edouard Chapot. Selon lui, les arguments d’autorité soulignant le spectacle comme moyen de la rencontre ne suffisent pas dans le débat public. Ainsi, le colloque organisé au Théâtre 14 mêlera chercheurs, universitaires, médecins, personnalités politiques et philosophes pour aborder l’ensemble des facettes du spectacle vivant. Dans le respect des normes sanitaires, cet événement accueillera dans le théâtre un nombre de professionnels, et sera diffusé le 31 mars 2021 en direct sur le site de l’Université populaire du Théâtre 14. Des extraits du colloque seront par la suite disponible sur le même site.

Au programme de ce colloque figurent notamment cinq tables rondes : une qui réunira un thérapeute, un neurologue, un psychiatre, une autre portera sur l’utilité sociale de la culture, deux autres traiteront des aspects économiques de la culture et de ses financements publics, et une qui reviendra sur les liens entre territoires et culture. Entre chacune de ces réunions, des personnalités politiques et des artistes seront amenés à faire un retour d’expérience.

Prêts à ouvrir demain

Dans une perspective de vaccination à grande échelle, Edouard Chapot espère pouvoir réouvrir son théâtre dès début mai, avec des protocoles sanitaires stricts et des jauges réduites.

En tout cas, nous sommes prêts. Le public n’attend que ça et nous, les équipes administratives, techniques et artistiques, nous tenons prêt pour ouvrir dès demain.
Edouard Chapot

Je crois que la saison prochaine sera une saison de crise. Enormément de lieux pensent d’abord le report des spectacles, par solidarité avec les équipes artistiques. Si des changements et des transformations doivent se faire au niveau des systèmes de production et de diffusion du spectacle vivant, ce sera plutôt à partir de la saison 2022-2023. Il est certain que tout le monde se pose ces questions. Cela a mis en valeur une forme de surproduction des spectacles, et il s’agit maintenant de repenser à la fois cette production et les temps de visibilité.
Edouard Chapot

28 02/2021

Mithridate Critique par Fabienne Pascaud | Télérama 03-03-21

dimanche 28 février 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Drame Auteur Jean Racine Metteur en scène Eric Vigner Acteur Stanislas Nordey ,  Jutta Weiss ,  Thomas Jolly ,  Jules Sagot , Philippe Morier-Genoud ,  Yanis Skouta

TTT On aime passionnément

 

Composée en 1672 par Racine, Mithridate fut la pièce préférée de Louis XIV et la plus représentée à sa cour. Parce qu’avec la mort du dernier grand monarque oriental — ledit Mithridate, père de Pharnace et de Xipharès, et sur le point d’épouser Monime… — s’achevait une civilisation ? Le Roi-Soleil y éprouvait-il le sentiment janséniste de la précarité des choses ? Ou au contraire l’orgueil de créer lui-même une autre civilisation ?

Le metteur en scène Éric Vigner a fait de la tragédie aux alexandrins beaux comme des prières ou des songes un crépusculaire oratorio dans un espace clair-obscur où un rideau de perles le dispute à une statue géante de Brancusi, où les comédiens en costumes de sombres lumières sont filmés par Stéphane Pinot au plus serré. La tragédie commence à l’annonce de la mort de Mithridate (Stanislas Nordey). Ses deux fils se croient alors libres de déclarer leur passion à Monime, (Jutta Johanna Weiss), cette future belle-mère qui depuis toujours aime Xipharès (Thomas Jolly). Mais voilà que revient Mithridate, qui découvre la duplicité de ses rejetons et décide de s’en venger…

Admirablement dirigé par Vigner, le trio Nordey-Jolly-Weiss entame une valse désespérante sur la vanité de l’amour, du pouvoir, de la filiation. Revenu des morts et bientôt prêt au suicide, Mithridate pèse peu à peu le poids du vide et du mensonge, dans un univers où chaque mot est trahison. Huis clos ténébreux, la tragédie réalisée dans un climat à la lenteur hiératique est un absolu moment de noire désillusion. Rarement elle aura trouvé si sublimes interprètes, éblouissants de grandeur et de mortelle perdition.

Au sommaire

Mithridate, conquérant malheureux, met son cœur et sa gloire aux pieds de sa maîtresse, Monime. Mais celle-ci s’est éprise de Xipharès, le second fils de Mithridate. Elle exige qu’il s’éloigne. Mais Mithridate souhaite par-dessus tout être aimé. Après avoir voulu empoisonner ses fils et assassiner son aimée, il finit par se raviser et par permettre aux deux amants de se retrouver…

23 02/2021

Interview Eric Vigner | Sceneweb 22-02-21

mardi 23 février 2021|Catégories: Audiovisuel, Spectacle Vivant|Mots-clés: |

/ itw / Eric Vigner : « On ne peut pas remplacer l’acte théâtral » 

 

Mithridate de Jean Racine dans la mise en scène d’Eric Vigner était l’une des pièces les plus attendues de la saison avec Thomas Jolly, Philippe Morier Genoud, Stanislas Nordey, Jules Sagot, Yanis Skouta et Jutta Johanna Weiss. Sa création aurait dû avoir lieu au Théâtre National de Strasbourg le 7 novembre. Le reconfinement de l’automne l’en a empêché. En attendant de retrouver la pièce en tournée à partir du 27 mai au Quai à Angers, on peut voir sa version filmée sur la chaine éphémère de France TV, Culturebox, sur la TNT, ce soir à 21h. Eric Vignier revient sur la génèse du film. 

 Comment avez-vous conçu ce film Mithridate ? Est-il différent du spectacle scénique ?

Ce sont deux objets complémentaires. On ne peut pas remplacer l’acte théâtral. Il est unique. Il n’est pas reproductible. C’est comme la vie, le théâtre. Le temps a passé, on ne peut pas le reproduire. On était dans une situation particulière car on se préparait à rencontrer le public le 7 novembre. Je n’ai pas voulu suspendre l’acte de création. L’équipe artistique était sur place, je devais aller au bout de la mise en scène. J’ai demandé de l’aide à Gildas Leroux, le président de la société de production La Compagnie des Indes, et à Nicolas Auboyneau, le délégué du théâtre et des événements internationaux à France TV, pour que l’on puisse finaliser l’acte théâtral et faire un film sur le temps des représentations supposées, dans le théâtre vide. On a filmé pendant cinq jours, dans beaucoup de silence et d’intimité, ce qui allait assez bien avec Racine et ce théâtre de chambre. Et l’on a un objet artistique qui rend compte du spectacle qui sera présenté au public je l’espère en mai-juin, qui en est complémentaire.

Comment avez-vous travaillé avec l’équipe de La Compagnie des Indes ?

On s’est interrogé sur la façon de rendre compte d’une mise en scène avec des moyens audiovisuels. Ce n’est pas une captation pour archive. Je souhaitais concevoir un objet pour être au plus proche de la sensation de la mise en scène. Avec une attention très forte sur le texte, sur le visage des acteurs, sur un rapport de proximité et d’intimité. C’est une chance d’avoir pu, à la fois, finaliser la mise en scène et concevoir ce film qui est autre chose.

Comment avez-vous fait pour rendre compte de l’intimité de la pièce ?

Je suis plasticien de formation, et je trouve que le film rend bien compte de l’atmosphère de cette pièce particulière de Racine qui est très peu jouée. Elle parle d’un homme qui s’est empoisonné toute sa vie. Vous connaissez l’expression de la « mithridatisation ». Il y a quelque chose qui se passe dans sa tête qui est de l’ordre de la succession de tableaux différents, de l’ordre des scènes traitées. L’idée était que plastiquement chaque scène, chaque mise en situation soit esthétique, avec des contrastes très très forts. Le film permet d’en rendre compte au plus près.

Avant le début du film, il y a un petit clip qui résume l’action de la pièce et qui s’appelle Mithridate express. C’est très ludique. C’est aussi le bon côté de cette pandémie, cela contraint à trouver des formes diverses pour capter d’autres publics, et le diversifier. Est-ce une porte d’entrée au théâtre ?

Absolument. Je pense que tous les moyens sont bons pour aller au théâtre. On est dans un monde de la communication. L’initiative de France TV est formidable. Cela va donner l’envie au public. Je me souviens, quand j’étais adolescent en Bretagne, j’ai aimé le théâtre avec la télévision, avec des captations de la Comédie-Française, n’ayant pas accès à ces pièces. C’est un complément de la décentralisation, cela ne la remplace pas. Et je trouve que Culturebox ne devrait pas être éphémère et devrait rester en permanence.

La tournée est reprogrammée à la fin de la saison, puis la saison prochaine. J’imagine que cela n’a pas été facile, car, dans votre distribution, il y a deux comédiens qui sont aussi directeurs de théâtre. Est-ce que cela a été un casse-tête ?

Oui, mais on a déjà réussi à le faire. Ce sont des directeurs, des comédiens, et avant tout des metteurs en scène. C’est très intéressant de travailler avec eux. D’ailleurs, je ne les ai jamais considérés comme des comédiens, mais des individualités qui sont arrivées avec leur univers et leur façon de penser le théâtre. Mon travail a consisté à ce que chacun puisse s’exprimer dans sa particularité. Quand Stanislas Nordey rencontre Racine, c’est intéressant car il est dans une grande maturité, et c’est la suite de notre travail après Partage de Midi de Claudel. De cette rencontre était née l’envie d’aller plus loin et de travailler sur un classique, avec ces contraintes, cette langue tout en alexandrins que les comédiens abordent avec une grande sécheresse, sans emphase. Propos recueillis par Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

22 02/2021

« Mithridate » : Racine en un opéra funèbre | Les Echos 22-02-21

lundi 22 février 2021|Catégories: Audiovisuel, Spectacle Vivant|Mots-clés: |

La tragédie de Racine n’a pu être représentée en novembre dernier au TNS. Elle donne presque toute sa mesure dans sa version filmée diffusée le 22 février sur la chaîne éphémère de Culture box, puis le 5 mars sur France 5. Un spectacle flamboyant, porté par l’esthétique épurée du metteur en scène plasticien Eric Vigner et par le jeu limpide de Stanislas Nordey, Thomas Jolly et Jutta Johanna Weiss.

Par Philippe Chevilley

Publié le 21 févr. 2021 à 16:45Mis à jour le 22 févr. 2021 à 9:36

Voyage funèbre, voyage poétique, voyage au coeur des sentiments viciés par le poison des guerres vaines et des amours trahis : Eric Vigner nous embarque très loin avec sa mise en scène de « Mithridate ». Le spectacle qui n’a pu être représenté en novembre dernier au Théâtre National de Strasbourg, crise sanitaire oblige, est devenu un film à découvrir sur Culturebox puis sur France 5, en attendant la réouverture des salles.

Dans cette pièce écrite en 1672 (entre « Bajazet » et « Iphigénie »), Racine imagine les dernières heures de Mithridate VI, roi du Pont (132 ou 135 – 63 av. J.C.), célèbre pour s’être immunisé contre les poisons. Le monarque, défait par les Romains, revient à son camp de base, où ses deux fils, qui l’ont cru mort, se disputent sa promise, la belle Monime. Entre rêves de revanche militaire et règlements de compte avec ses fils (l’un, le perfide Pharnace, veut pactiser avec Rome, l’autre, le tendre Xipharès a le tort d’aimer et d’être aimé de Monime), Mithridate se consume jusqu’à s’autodétruire.

L’atmosphère en clair-obscur, la sobriété et la magnificence du décor – composé pour l’essentiel d’une tour sans fin, d’un brasier et, surtout, d’un miroitant rideau de perles de verre de Bohême qui tournoie et balaie la scène – portent la tragédie à son acmé. Le spectateur assiste à un rituel hypnotique, tendu et feutré, entre opéra fantôme et transe de mort. Les costumes sont à l’avenant : précieux et scintillants. L’esthétique stylisée du metteur en scène, passe très bien à l’écran. Si le spectateur peut d’abord être dérouté par le phrasé très lent des comédiens, il est vite envoûté, happé par les vers de Racine, détachés avec justesse et netteté.

Trio magique

Eric Vigner s’est appuyé sur une équipe princière pour transcender ces longs monologues, dont deux directeurs de théâtres, comédiens et metteurs en scène fameux. Stanislas Nordey, patron du TNS, incarne avec superbe, une morgue lasse et une tristesse déchirante, Mithridate, ce roi mort-vivant qui voit le monde lui échapper. Tandis que Thomas Jolly, nouveau maître du Quai d’Angers, campe un Xipharès éperdu d’amour, à la fois bouillant et fragile. Avec Jutta Johanna Weiss, gracieuse et émouvante Monime, ils forment un trio tragique magique.

Le reste de la distribution – Jules Sagot, fougueux Pharnace, Philippe Morier-Genoud et Yanis Skouta, dignes serviteurs désemparés – est à l’avenant. On gardera longtemps en mémoire les images en gros plan de ces rois, princes et princesse empoisonnés par leurs ambitions déçues et leurs amours contrariés, de ce palais tombeau décoré de suaires de diamants. Même à la télé, le théâtre peut faire des miracles.

www.lesechos.fr

 MITHRIDATE

Théâtre

de Jean Racine

Mise en scène d’Eric Vigner.

Sur Culturebox le 22 février, sur France 5 le 5 mars à 21 h 00. Puis en replay

En tournée dès la réouverture des salles.

16 02/2021

Francesco Tristano, seul en salle à la Scala | Libération 11-02-21

mardi 16 février 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Musique

Rencontre avec le pianiste aux idées longues, qui enregistre son prochain album accompagné de son seul ingé son dans une Scala Paris désertée. Le quasi-quadra sera en concert en streaming samedi soir. 

par Guillaume Tion

publié le 11 février 2021 à 20h18

Des clémentines, des amandes, du café et trois radiateurs. Un exemplaire de l’Infinie comédie de David Foster Wallace posé sur le sol et des partitions de Frescobaldi sur le piano Yamaha à la caisse striée par des fils de micro. Une grande salle vide à disposition pour la semaine et un ingénieur du son compagnon de route de longue date. Voilà le contexte de l’enregistrement du prochain album de Francesco Tristano. Titre provisoire : On Early Music«J’aurais voulu Early Music, mais il y a aussi des morceaux contemporains», sourit-il. Ses morceaux. Comme s’il ne pouvait s’empêcher de laisser ses impressions de voyage à travers les genres et les siècles parcourir le disque. Depuis une vingtaine d’années, le pianiste né au Luxembourg et résidant à Barcelone coche toutes les cases. Interprète plébiscité qui s’associe à de grands orchestres internationaux pour des ouvrages du répertoire classique. Compositeur diplômé de la Juilliard School qui accumule les disques. Vigie tournée vers le passé avec les deux mains plantées dans la musique électronique, comme une évidence pour celui qui considère que les sons synthétiques ou l’imperturbabilité d’un beat font partie de la construction culturelle des musiciens, classiques ou non. Mais aujourd’hui, la roue tourne pour l’élégant quasi-quadra : «C’était le moment pour moi de revenir aux fondamentaux. Du pur piano.»

De fait, pas d’invité pour ce disque, pas de fantaisie non plus. Mais un programme panaché, passé-présent, qui intercale cinq de ses nouvelles œuvres entre celles de compositeurs baroques, de John Bull à Girolamo Frescobaldi ou Orlando Gibbons. Tristano voit un lien évident entre les œuvres baroques et la musique contemporaine : «Dans le rythme, presque groove, par le caractère dansant des pièces, mais aussi par une certaine liberté harmonique née de l’approche modale», analyse-t-il en joignant ses deux mains comme pour appuyer sa pensée. Et Tristano de rappeler ensuite des points communs entre Frescobaldi et Boulez, dans leur manière d’inciter les interprètes à s’emparer pleinement de leur œuvre, rejouer ou sauter certains passages, sans respecter un format rigide. Pour lui, toute interprétation baroque, même sur instrument d’époque, tombe de toute façon à côté : «Nous n’avons pas dans l’oreille et dans la culture l’importance que les auditeurs et les compositeurs apportaient à une chaconne ou une bourrée.»Libre à lui alors de s’informer pour s’en approcher au plus près, ou au contraire de transformer certaines pièces. Puis il s’assied au piano et livre une toccata de Frescobaldi, sans crescendo ni usage de la pédale, qui sera enregistrée d’un seul tenant, s’interrogeant avec l’ingé son sur la façon de sortir de certaines trilles – les partitions baroques, non annotées, permettant précisément cette liberté à l’interprète.

Grappe de pièces électroniques gonflées de pulpe nipponne

Sur scène ce jour-là, il enregistre aussi une toccata qu’il a composée. Etonnant d’entendre un de ses morceaux filer à vive allure, notamment lors d’une partie dont l’esprit est tourné vers la fugue mais dont le son s’implante dans un staccato machinique qui joue à cache-cache avec un click. D’ordinaire, les morceaux composés par Tristano étirent des ambiances lentes, où l’introspection de l’auditeur et de l’artiste insomniaque peuvent dialoguer tranquillement et se promener dans des décors de toutes matières. «Gould disait que la lenteur apporte la profondeur. Je suis d’accord, mais en partie, car le rythme est important.» Pendant l’enregistrement ardu de cette pièce, Tristano reprend sa partition, ajoute des altérations, réécrit au crayon sur les pages au milieu d’une jungle de huit micros. Liberté encore de retoucher son propre travail.

Il est à la Scala comme chez lui. Le piano de concert sur lequel il travaille, c’est d’ailleurs lui qui l’a choisi, avec Bertrand Chamayou, à Hambourg, avant l’ouverture de la salle, en 2016. Les propriétaires, Mélanie et Frédéric Biessy, chouchoutent leur artiste et Tristano le leur rend bien. L’an dernier, il a joué à la Scala sa seule date parisienne des Tokyo Stories, grappe de pièces électroniques gonflées de pulpe nipponne, sur fond d’installation vidéo. Aujourd’hui, la Scala confinée est aussi associée à ce nouvel album : Tristano y présente ce samedi un concert où il interprétera pièces baroques et certains de ses nouveaux titres. Enregistré dans l’après-midi à huis clos, il sera diffusé à 20h30 sur le site de la salle. Le pianiste retournera ensuite à son immersion du moment, les Suites anglaises de Bach, impatient de retrouver des salles rouvertes et du public, peut-être au Japon. «Je pense qu’on en a pour cinq ans avant un retour à la normale», conclut-il, fataliste.

Francesco Tristano en concert, sur le site de la Scala, ce samedi à 20h30.

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