Spectacle Vivant

­
29 01/2018

Le Monde 24 – 01-18 / A Villeurbanne, un « Misanthrope » énervé

lundi 29 janvier 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre : à Villeurbanne, un « Misanthrope » énervé

La jeune Louise Vignaud met en scène la pièce de Molière avec une virulence revendiquée.

LE MONDE | 24.01.2018 à 09h43 |

Par Brigitte Salino (Villeurbanne, envoyée spéciale)

Pour Louise Vignaud, c’est la saison des premières. Jusqu’au 15 février, elle présente sa première mise en scène au Théâtre national populaire de Villeurbanne (Rhône) : Le Misanthrope, de Molière. Fin mars, elle signera sa première mise en scène à la Comédie-Française : Phèdre, de Sénèque, au Studio du Carrousel du Louvre. Et en mai, elle créera Le Quai de Ouistreham, adaptation du livre de Florence Aubenas (grand reporter au Monde), au Théâtre des Clochards Célestes, une petite salle de la Croix-Rousse, à Lyon, qu’elle dirige depuis janvier 2017. Ainsi s’opère un tournant dans le trajet de Louise Vignaud (29 ans), une des jeunes femmes de cette saison féconde en découvertes, sur lesquelles veillent des directeurs de théâtre.

Christian Schiaretti, le patron du TNP, a imaginé un programme pour donner des outils à ceux qui se lancent dans le métier et deviendront peut-être patrons à leur tour, au TNP ou ailleurs. Quatre metteurs en scène ont été choisis, en respectant la parité : Julie Guichard, Baptiste Guiton, Maxime Mansion et Louise Vignaud. Pendant trois ans, ils participent à la vie du théâtre, dans tous les services, font une mise en scène par saison, et reçoivent une enveloppe de 100 000 euros pour les aider à monter leurs productions. C’est dans ce cadre du « cercle de formation et de transmission » qu’est créé Le Misanthrope. Les représentations ont lieu dans la salle Jean-Bouise, dont l’aspect modulable correspond au désir de Louise Vignaud de faire du plateau un ring, autour duquel les spectateurs sont assis, sur les quatre côtés.

 

Virulence et excès

Le sol est blanc, brillant. Quelques marches au milieu. Rien de plus pour évoquer le salon de Célimène, la veuve coquette dont est amoureux l’atrabilaire Alceste, décidé à se retirer du monde, c’est-à-dire de Paris, pour s’isoler dans le silence de sa campagne, loin des vanités d’une vie sociale dont il exècre l’hypocrisie. Selon les mises en scène, le côté mélancolique ou dépressif d’Alceste est plus ou moins pointé. Il n’en va pas de même avec Louise Vignaud : son misanthrope est un homme énervé, qui court et saute de rage, s’emballe et crie, au nom d’une liberté qu’il revendique haut et fort, tout comme Célimène revendique haut et fort sa liberté, dans le registre de la séduction rouée.

Virulence et excès : tels sont les piliers de la mise en scène, dont Louise Vignaud pense qu’ils « sont nécessaires pour raconter la folie des apparences ». Soit. On pourrait tout aussi bien dire et mettre en scène l’inverse, et l’on obtiendrait le même résultat. La seule question qui vaille est celle de la cohérence du spectacle. De ce point de vue, Louise Vignaud – qui s’est formée à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, à Paris, puis au département de mise en scène de l’Ecole nationale supérieure d’art et techniques du théâtre (Ensatt), à Lyon – tient son pari. On entend la langue admirable de Molière, ce qui semble évident mais ne l’est pas toujours, sur les scènes d’aujourd’hui. On voit des comédiens très engagés, vêtus de costumes XVIIe siècle actualisés. Et, si l’on ne sent pas le frisson des grands soirs où une nouveauté s’impose, bouleverse et dérange, on se dit qu’il y a chez Louise ­Vignaud une promesse.

 Le Misanthrope, de Molière. Mise en scène : Louise Vignaud. Avec Olivier Borie (Oronte), Joseph Bourillon, Pauline Coffre, Ewen Crovella, Sophie Engel (Célimène), Charlotte Fermand (Eliante), Clément Morinière (Philinte), Sébastien Mortamet, Mickaël Pinelli (Alceste). Théâtre national populaire, 8, place Lazare-Goujon, Villeurbanne (Rhône). Durée : 1 h 50. Jusqu’au 15 février.

www.tnp-villeurbanne.com

 

 

 

 

21 01/2018

Une malicieuse Auto Accusation de Peter Handke – L’Humanité

dimanche 21 janvier 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre. Une malicieuse « Auto-accusation » de Peter Handke

GÉRALD ROSSI
SAMEDI, 20 JANVIER, 2018
HUMANITE.FR

photo : Charlotte Corman
Mis en scène par Félicité Chaton, Xavier Legrand interprète un curieux personnage qui se raconte à la première personne, dans un délire verbal drôle, émouvant et accusateur.
Seule une chaise occupe la plateau, sur une petite estrade. Comme s’il s’agissait d’une causerie au coin du théâtre. Il va s’agir plutôt d’une longue évocation, d’un monologue, du récit d’une vie depuis les tout débuts. Le tout dit à la première personne du singulier, avec un « Je » qui tient forcément du jeu, et qui chez Peter Handke, qui a écrit ce texte curieux à l’âge de 24 ans (il est né en 1942), dans un ensemble intitulé « Outrage au public et autres pièces parlées » tient aussi du miroir à facettes.
Le public n’est pas que public, puisqu’il est mis dans la confession. L’auteur, dit-on lisait Les confessions de Saint-Augustin lorsqu’il a écrit cette Auto-Accusation d’abord traduite par « Introspection », jusqu’à la mise à jour en 2015 de Sarah Blum et Félicité Chaton.
Cette dernière signe la mise en scène, en donnant donnant à la fois une apparence de proximité et de distance au personnage qui au fil des minutes, en quasi perpétuel mouvement sur le plateau ou dans les coulisses,  ne cesse de déclamer. Tel ce fragment  : « J’ai parlé fort dans des lieux dans lesquels parler fort était incorrect. Je me suis tu à des moments où se taire était une honte. J’ai parlé de sujets dont il était indélicat de parler. J’ai tu ma participation à un crime. Je n’ai pas dit du bien des morts. J’ai dis du mal des absents. J’ai parlé sans qu’on me l’ait demandé. »

Un univers sonore

La sonorisation, avec micro HF mais aussi micro de scène et mégaphone rajoute à l’étrangeté voire à la fascination, avec un éclairage fait uniquement de tubes fluorescents, qui clignotent ou s’allument là où on ne les attend pas forcément, dans un univers sonore indéfini (de Marinette Buchy) qui rajoute à la magie de l’instant.
Pour Xavier Legrand, costume bleu et tee-shirt blanc dans cette lumière peu commune sur toute la durée d’un spectacle,  regard souvent plongé dans l’assistance, parle d’une confession universelle et intemporelle, une incantation froide », pas dénuée d’humour. Le comédien, qui il y a plusieurs années avait déjà participé à une première  expérience de présentation de ce texte  devrait voir en février sortir sur les écrans français son second long métrage de réalisateur « Jusqu’à la garde » où il dirige notamment Léa Drucker, Denis Ménochet, ou encore Thomas Giora. Ce film a obtenu le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise 2017.
Quant à l’intime « Auto-Accusation » elle mérite de continuer sa route aux multiples virages.
Jusqu’au 27 janvier à 20h30, Au Studio théâtre d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, téléphone: 01 43 76 86 56
9 01/2018

le Figaro – 3-01-18- Xavier Legrand un réalisateur qui a l’étoffe des Lions

mardi 9 janvier 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

 

Le Figaro – Par Marie-Noëlle Tranchant

Mis à jour le 03/01/2018 à 17h16 | Publié le 03/01/2018 à 15h57

  • ILS VONT FAIRE 2018- 

Xavier Legrand, un réalisateur qui a l’étoffe des lions

On découvrira le 7 février son premier long métrage, Jusqu’à la garde, doublement récompensé à la Mostra de Venise. Au théâtre, il joue en janvier Auto-accusation de Peter Handke.

 

L’émotion de Xavier Legrand a été vive à la dernière Mostra de Venise: deux lions d’un coup pour son film, Jusqu’à la garde, drame du divorce et de la violence conjugale (sur les écrans le 7 février). Lion d’argent pour la mise en scène et lion du futur de la première œuvre. «C’était déjà une belle surprise d’être en compétition avec de grands réalisateurs… Me retrouver au palmarès est un cadeau qui me permet d’avoir confiance. Je me dis que lorsqu’on travaille scrupuleusement et avec son cœur, ça se voit.

 

« C’était déjà une belle surprise d’être en compétition avec de grands réalisateurs… Me retrouver au palmarès est un cadeau qui me permet d’avoir confiance. »

 

À 38 ans, comédien devenu cinéaste, Xavier Legrand n’accède pas par hasard à cette reconnaissance internationale. Jusqu’à la garde a été précédé en 2014 d’un court-métrage abondamment primé déjà, Avant que de tout perdre, qui traitait du même thème de la violence conjugale, sur le mode du thriller angoissant, avec le même couple d’interprètes, Léa Drucker et Denis Ménochet. «Mais c’était l’étape précédente, le moment où la femme battue décide de s’enfuir avec ses enfants. Je mets en scène la peur et la menace. Et je voulais assigner au spectateur une place où il reste impliqué étroitement. Ne pas montrer la femme victime et ne pas montrer la violence, parce que dans la réalité elle est cachée et que, si on la rend trop visible, le spectateur prend ses distances, pour se protéger.»

Une passion pour les tragédies

D’où vient son insistance à creuser ce sujet terrible?

«De la tragédie, je pense, dit Xavier Legrand. Je me suis très tôt passionné pour les tragiques grecs, puis pour Corneille, Shakespeare, Victor Hugo. Les liens du sang, le pouvoir et le crime… Je voulais écrire du théâtre et quand j’ai cherché un équivalent actuel à ce monde tragique, j’en suis venu à la violence familiale, si incroyablement répandue. Cette emprise d’un être sur l’autre, ce harcèlement impitoyable qui va jusqu’aux coups, jusqu’au sang. J’ai étudié beaucoup de faits divers, passé des nuits à police-secours, consulté des psychologues… J’ai eu besoin d’“entrer dans la peau” de cette violence, comme je le fais pour un rôle.»

 

« Je me suis rendu compte que le théâtre me permettait de devenir à la fois miroir de l’autre et vecteur de dialogue.»

 

Au fil de son travail, Xavier Legrand s’est aperçu qu’il n’était pas fait pour l’écriture de théâtre et c’est devenu un scénario, que le producteur Alexandre Gavras l’a encouragé à tourner. « Je me suis vite senti assez à l’aise avec la mise en scène », dit-il. Pas question pour autant de renoncer au métier de comédien, où il a débuté bien avant ses années de conservatoire : « J’étais en CM2, je crois, quand une association est venue organiser un spectacle pour des handicapés. J’avais le rôle principal et je jouais dans un fauteuil roulant. Et je faisais rire ces enfants qui étaient réellement handicapés. Je me suis rendu compte que le théâtre me permettait de devenir à la fois miroir de l’autre et vecteur de dialogue.»

 

Un dialogue qu’il poursuit toujours. Avant la sortie de son film, Xavier Legrand sera sur scène à partir du 17 janvier au Théâtre-Studio d’Alfortville avec un monologue de Peter Handke, Auto-accusation, tiré d’Outrage au public. « Je le joue dans une nouvelle traduction qui fait ressortir sa dimension philosophique et langagière. C’est un fleuve de mots, absurde et drôle, où toutes les phrases commencent par “je”. Une partition corporelle du langage et du son très puissante.»

11 12/2017

La BPI sur le méridien Echenoz | Libération

lundi 11 décembre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

A Beaubourg, un parcours dédié à l’écrivain

Sans aucun doute, il doit être excitant d’élaborer une exposition littéraire sur un sujet vivant. La littérature suscite plus souvent des manifestations postmortem. Avec une attendue litanie sous verre de manuscrits, lettres et photos comme des coléoptères épinglés. Après Claude Simon (2013) et Marguerie Duras (2014), la Bibliothèque publique d’information (BPI) a ciblé un contemporain encore vif. Travailler avec l’écrivain en personne à la présentation de son œuvre, voilà qui peut donner davantage de sel à la démarche. Quand Isabelle Bastian-Dupleix et Emmanuèle Payen ont demandé à Jean Echenoz de devenir la proie de la prochaine manifestation de la BPI, il n’a pas dit non. C’était juste après la lecture de son dix-septième roman, Envoyée spéciale, par Eric Ruf en novembre 2016. Le mois suivant, un dialogue constructif s’amorçait. Un an plus tard, une photo noir et blanc signée de son fidèle portraitiste Roland Allard du même Jean Echenoz, vu de profil, cigarette fumante en main, égaye les présentoirs de Beaubourg. Un visage sur une œuvre ; de l’œuvre, il fallait donner un visage.

Tandem mécanique.

«C’est toujours un pari, une exposition littéraire», confirme Gérard Berthomieu, spécialiste de la langue et de la littérature française des XXe-XXIe siècles et co-commissaire. «Un thème traverse toute son œuvre, du début à la fin, celui du mouvement omniprésent, avec des personnages qui partent et qui reviennent.» Citant à l’appui Je m’en vais, Un an, Au piano, et Envoyée spéciale. Dans le premier, le Méridien de Greenwich, paru en 1979 aux Editions de Minuit, «qui contient tout avec une pente très marquée pour le métadiscursif» selon Gérard Berthomieu, il y a la mention du rotor stator, tandem mécanique qui évoque à la fois la mobilité et l’immobilité. Aux trois quarts du Méridien, Byron Caine et Rachel se retrouvent à tourner en rond sur l’île. «Mais voilà, à peine arrivés sur l’île, la situation avait séché sur pied comme un plant inarrosé. Au double, triple jeu, succéda l’absence de jeu ; à l’effervescence, la répétition ; au rotor, le stator.» La pièce de mécanique s’est imposée comme l’image idéale pour montrer une forme d’unité dans l’œuvre et avoir un cap d’exposition.

Pour figurer cette espèce de mouvement perpétuel à dénouement boomerang, la scénographe a conçu un parcours circulaire à l’entrée – et à la sortie – duquel se trouve un planisphère en forme de môle. Les déplacements internationaux de certains personnages de dix des romans de l’écrivain sont dûment fléchés, Gambang, Pékin, New York, etc. Il faut ensuite s’engager dans le colimaçon comme si de fait, en tant que visiteur, on entrait dans la peau d’un personnage échenozien qui allait faire une révolution sur lui-même. Lui existe le temps d’un roman, nous, nous traversons l’œuvre.

Le voyage obéit à un classique plan tripartite, bien sûr suivi dans le sens des aiguilles d’une montre. Il y a d’abord ce que les commissaires ont appelé la fiction et ses rouages. Echenoz, fasciné paraît-il par les mécanismes, mène toujours un important travail de documentation avant d’enclencher un roman. Sous les inévitables vitres, il y a les documents préparatoires à Courir, une revue sur Zatopek et un cahier de retranscription, à la main, des articles del’Equipe des années 40 aux années 2000. «C’est une manière de s’immerger à l’intérieur du sujet et de ne pas faire d’économie du tout d’écriture», précise Emmanuèle Payen. Il y a aussi des cartes postales issues de sa collection et une image de Ravel au piano, qu’il utilise comme des déclencheurs ou des relais possibles dans la constitution d’une fiction. Sur un pan de mur, 32 fiches figurent le plan de Cherokee, avec un code couleur pour les personnages. On représente aussi sa passion du cinéma, en particulier de la Règle du jeu qu’il a vu et revu, dont s’inspire ce que beaucoup appellent sa rhétorique cinématographique. On pourrait aussi parler de musique et de Thelonious Monk.

Gags verbaux.

Le cœur du réacteur, c’est l’invitation à pénétrer dans la langue échenozienne, fabrique ludique et rythmique. Les cimaises mettent en scène des citations, à la manière d’épigrammes : récursivité de la phrase, zeugmes (coordination anormale d’au moins deux mots disparates ou constructions hétérogènes), gags verbaux («Puis cinq cents mètres au-delà s’élève un bâtiment de style anglo-antipodal…», les Grandes Blondes)… Et même, pour pointer une obsession de l’écrivain pour un chiffre en particulier. «C’est une œuvre qui a le sens du chiffre 2, poursuit Gérard Berthomieu. Les deux mains du pianiste, les tandems de faux policiers… On en revient, comme de bien entendu, au rotor strator. «Il y a dans son œuvre un mouvement à deux figures, le côté libérateur et voyageur, mais aussi le côté plus déceptif, avec le retour et l’ennui.»

Source: Libération

11 12/2017

Le théâtre d’utilité publique de Jean_claude Grumberg | La Croix

lundi 11 décembre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Avec Michu, Les Vacances, Rixe et La Vocation écrites dan les années 1960, Jean-Claude Grumberg tirait le portrait croquignolet d’une France de la haine, du racisme, de l’antisémitisme… que l’on pensait condamnée à mourir. En les mettant en scène aujourd’hui, Jean-Louis Benoît rappelle qu’elle est, plus que jamais peut-être, en vie.

Le théâtre d’utilité publique de Jean-Claude Grumberg et Jean-Louis Benoît
Copyright Bohumil Kostohryz

Les Autres
d’après Jean-Claude Grumberg
Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes, à Paris

Ils sont affreux, pas spécialement sales, mais souvent méchants : le père (surtout le père !), sa femme et ses deux fils, héros désespérément ordinaires de « Les Autres » – un spectacle réunissant quatre courtes pièces de Jean-Claude Grumberg adaptées et mises en scène par Jean-Louis Benoît pour n’en faire qu’une : Michu, Les Vacances, Rixe et La Vocation.

La première relève du songe d’un homme ridicule (le père) qui cauchemarde, soupçonné par un collègue d’être tour à tour, ou tout à la fois, « pédéraste », « communiste », « juif », « franc-maçon ». Il réveille son épouse qui le rassure, lui explique que, à condition de se surveiller, rien n’est grave… excepté être juif.

La deuxième décrit l’arrivée de toute la famille, tenue criarde de touristes, dans un boui-boui, quelque part, à l’étranger. Incapable de se faire comprendre, ne craignant rien tant que de se faire rouler, voire intoxiquer, empoisonner par cette cuisine si éloignée de la sienne, elle repartira sans rien toucher, sans rien avaler.

La troisième relate le retour au foyer du père, après une altercation, en voiture, avec un « bougnoule », un « crouille » qui l’aurait menacé, suivi jusque devant chez lui, et qu’il saura calmer de sa fenêtre, d’un bon coup de carabine.

La dernière, enfin, oppose l’un des fils à ce père qui finit par chasser le rejeton de la maison, lorsque ce dernier lui avoue sa vocation : être flic !

– Une certaine France de la peur de l’« autre »

À travers ces « farces », écrites dans les années 1960, Jean-Claude Grumberg croquait, avec une férocité gaillarde, une certaine France – celle d’après la Guerre d’Algérie, d’avant 1968, de Hara-Kiri. Une certaine France de la haine, de la bêtise, du racisme, de l’homophobie, de la xénophobie, du contentement de soi. Et, plus encore, du mépris et de la peur de l’« autre ». Le trait est acerbe, la plume incisive, mêlant grotesque et caricature façon « Beauf » de Cabu, « gros dégueulasse » de Reiser.

Une mise en scène qui ne force jamais le trait.

De quoi rire, mais jaune, d’autant que la mise en scène de Jean-Louis Benoît et le jeu de ses acteurs s’inscrivent parfaitement dans cet univers sans jamais forcer le trait. Philippe Duquesne campe ainsi un ahurissant « père », qui pour ne plus savoir qui il est, ce qu’il est, est une proie désignée pour tous les extrêmes et populismes. C’est vrai pour Nicole Max, l’épouse, Pierre Cuq et Stéphane Roblès, les deux grands fils.

Certes, par instants – surtout pendant Les Vacances et Rixe, les deux pièces les plus longues, –, l’attention du spectateur peut se relâcher. Le vocabulaire peut sembler daté – qui emploie encore le mot « bicot » à propos d’un arabe ? Les dénonciations, indignations de Jean-Claude Grumberg face aux comportements de ses personnages, peuvent paraître relever du lieu commun.

On rêvait alors d’une ère nouvelle…

Paradoxalement, c’est dans ces moments que Les Autres résonnent avec le plus de force, alors que revient en mémoire que Michu, Les Vacances, Rixe et La Vocation furent écrites dans un temps on l’on pouvait croire qu’une telle France était amenée à s’éteindre. Qu’une ère nouvelle allait s’instaurer, placée sous le signe de l’ouverture, de l’humanisme, de la solidarité, de la liberté, égalité, fraternité. C’était l’époque annonciatrice des gentils hippies, du slogan « peace and love ». Tous les rêves étaient permis. Ô idéalisme ! Ô utopie ! Un demi-siècle après, à l’heure de la remontée des extrêmes, on voit ce qu’il en est advenu. Tout le mérite des Autres est là. Rappelant que rien n’est jamais fini. Que, pour paraphraser Brecht, « le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ».

Didier Méreuze

Source: La Croix

7 11/2017

Irina Brook : « Il n’y a rien de tel que la rencontre directe et humaine. » | Artistik Rezo

mardi 7 novembre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Fille du grand metteur en scène Peter Brook, Irina, dont le prénom est celui d’une des « Trois Soeurs » de Tchékhov, vient d’être reconduite à la direction du Théâtre National de Nice pour son deuxième mandat jusqu’en 2020. Enthousiaste, volontaire, cette bûcheuse acharnée poursuit à Nice une révolution en douceur par l’approche d’un public élargi qu’elle va chercher dans tous les coins de la région, dans les usines, les écoles, les maisons de retraite, jusqu’à l’équipe de Football de Nice, afin de leur donner le goût d’une découverte théâtrale. Le chantier est énorme mais Irina Brook, décorée l’an dernier « Officier des Arts et des Lettres » par le Ministère de la Culture, n’est pas du genre à se décourager. A l’occasion du tout premier festival entièrement dédié au jeune public, « Génération Z « , son désir d’offrir la culture à tous est encore plus ardent.

Comment est née l’idée de lancer ce premier festival pour la jeunesse ?

C’est une conclusion de 4 années de travail. Au bout de mes deux premières années à la tête de ce CDN (Centre Dramatique National), j’ai remarqué qu’il n’y avait aucun enfant dans les salles. J’ai donc commencé à programmer des spectacles pour le jeune public, mais sans succès car les familles n’étaient pas habituées ni invitées à fréquenter le théâtre. Les gens ne se déplacent pas lorsqu’ils pensent que le lieu n’est pas pour eux. Malgré des spectacles de grande qualité, les salles n’étaient pas remplies. Je me suis dit que l’une des mes missions était celle-là : faire venir de jeunes spectateurs au spectacle. Il ne suffit pas de présenter 3 spectacles jeune public dans un programme de saison, il faut agir autrement. L’idée d’un festival est venue l’an dernier.

C’était compliqué de faire cela à Nice ?

C’était risqué. D’abord parce que le festival est programmé durant les vacances de la Toussaint quand le théâtre est historiquement toujours fermé. J’avais donc l’histoire contre moi mais on a continué droit devant ! Dans cette première semaine d’ouverture, ce qui est très réjouissant c’est que les spectacles sont pleins, les ateliers sont pleins, que ce soit pour les jeunes enfants ou les adolescents (spam, clowns, contes pour enfants, hip-hop). Les habitudes sont donc longues à changer, mais cela bouge, heureusement très positivement. On avait très peur au début, car on ne remplissait pas l’atelier improvisation pour les 11-18 ans ! Mais je dois avouer que j’ai été très émue quand j’ai assisté à la représentation d’ « Azerty et les mots perdus » et que j’ai vu, pour la première fois, une salle composée d’adultes et d’enfants tous réunis en famille. Les rencontres au bord du plateau, entre les équipes artistiques et le public, marche aussi très bien.

Donc c’est une première expérience réussie ?

C’est aussi l’aboutissement de deux années de travail, de recherches et de démarches auprès des publics. Ça ne vient pas tout seul, on a démarché comme le font les comédiens au festival Off d’Avignon !

Vous n’avez pas « tracté » ?

Si ! Je n’ai aucune fierté ! Je distribuerai des tracts et des programmes jusqu’à ce que la dernière place soit vendue. Ma petite compagnie de jeunes acteurs, « Les Eclaireurs », ont mis des nez rouges et on est sortis ensemble dans la coulée verte à Nice pour aborder les gens. Quand il faut remplir, il faut remplir ! Il n’y a rien de tel que la rencontre immédiate et humaine. On peut créer les plus belles affiches, communiquer sur tous les réseaux sociaux, écrire les plus beaux textes, tant qu’on ne rencontre pas réellement l’autre pour lui parler et avoir les arguments pour le convaincre, les gens ne se déplacent pas. Il faut les tirer par la main physiquement !

C’est ce que vous faites vraiment ?

Mon objectif en arrivant ici était de faire venir des personnes qui n’avaient jamais mis les pieds dans un théâtre. J’étais assez naïve pour croire qu’il suffisait de quelques manifestations en dehors des murs du théâtre, des événements sur le marché de Nice pour faire venir des spectateurs. En réalité, c’est lorsque nous avons joué le spectacle « Point d’interrogation » à l’usine Malongo il y a deux ans que j’ai réalisé que les ouvriers de l’usine ne décollaient pas de leurs chaises pour aller vers nous. On leur faisait peur, nous, les artistes, la culture, alors qu’ils étaient dans leur propre lieu de travail ! Il fallait donc les prendre par la main. On ne peut pas sous estimer la peur des gens face à la culture. La mission d’un CDN est d’aller vers les gens, même s’ils ne deviennent pas tous des abonnés. Ensuite, le travail de fond consiste à constituer un nouveau public. Cela demande beaucoup d’abnégation et de patience.

Les premières années de votre mandat, après avoir succédé à Daniel Benoin, ancien directeur qui a été nommé au Théâtre d’Antibes, vous avez vu les salles se vider ?

Oui, mais c’est normal car nous ne faisons pas la même programmation. Si les spectateurs souhaitent voir Pierre Arditi ou d’autres têtes d’affiche parisiennes, ils ont un choix fabuleux chez mon voisin à Antibes, donc ils n’ont pas besoin de moi. En réalité, nous sommes complémentaires. Mais vous savez, je n’ai rien contre les stars.  Pour « Lapin Blanc, Lapin Rouge » de l’Iranien Nassim Soleimanpour a été joué par François Cluzet, Lambert Wilson, Charles Berling ou Jacques Weber. La rencontre de comédiens prestigieux avec un texte unique et surprenant chaque soir. C’est ce mélange que j’aime. Il nous faut en même temps répondre au cahier des charges d’un CDN, c’est à dire proposer du cirque, de la danse, de la chanson, mais aussi des textes forts, qui touchent à la société, aux problématiques actuelles.

Comment se conjugue votre désir de théâtre engagé, porteur de problématiques sociales, politiques, écologiques avec la municipalité de Nice ? Vous sentez vous aujourd’hui « adoptée » par Nice et son maire Christian Estrosi ?

Je me dois absolument de ne pas mélanger la politique de la Ville de Nice, qui subventionne le théâtre à 50% avec l’Etat, avec mes choix artistiques. De même que le maire de Nice, Christian Estrosi, déclare respecter les artistes qui sont nommés quelques soient leurs créations. Depuis mon arrivée à Nice en 2014, je me suis toujours sentie bien accueillie et soutenue par la municipalité. Bien sûr, comme je suis impatiente de nature et que je voulais changer rapidement les choses, il y a eu ça et là des petites crispations, mais fondamentalement les tutelles municipales m’ont agréablement soutenue dans ma volonté d’ouverture aux publics. Le travail que l’on fait profite d’abord à la ville de Nice, comme en témoignent les nombreuses associations qui font appel à nous. J’aime être utile aux autres. C’est ce sentiment d’être utile, qui m’a fait abandonner la fabuleuse liberté que j’avais avant de prendre ce poste. Pour accepter cette responsabilité, la lourdeur de cette tâche avec l’aspect administratif qui va avec, pour accepter le sacrifice que j’ai fait de ma vie familiale, moi qui ai toujours privilégié la relation avec mes enfants, il fallait vraiment que je sente l’utilité de ce travail. Je n’ai jamais été intéressée ni par le pouvoir, ni par l’argent. Je ne déjeune par sur des yachts, mais on travaille simplement du matin au soir sans répit.

Ressentez-vous aujourd’hui de la gratitude vis à vis de votre travail ?

Oui, mais je ressens surtout l’énorme désir des gens de tous milieux pour le théâtre. Nous tentons d’y répondre par tous les moyens possibles, et notamment en nous déplaçant chez eux.

Vous faites du porte-à porte comme les politiques ?

-Absolument, et j’adore ça. Et quand il vous faut parler dans le détail de 40 spectacles, vous pouvez y passer deux heures ! Cela devient un exercice de style, et invariablement les gens ont envie de tout voir.

Aujourd’hui, alors que vous entamez votre deuxième mandat, vous sentez que vous tenez le bon bout ? 

A la fin de mon premier mandat, j’aurais pu m’enfuir en courant. Profiter de mes enfants, voir la pluie tomber, ne pas être dans une course folle et incessante. Mais c’était impossible, car je commençais juste à voir émerger les résultats de notre difficile action. Je table sur une période de 7 ans pour faire émerger les projets auxquels nous nous attelons et les encouragements que nous recevons chaque jour, les remerciements sont des preuves de gratitude à l’égard de notre travail. Ma vie entière se déroule au théâtre. Ce sera difficile d’arrêter.

Hélène Kuttner

Source: Artistik Rezo

31 10/2017

Alfortville : une saison qui « déménage » au Théâtre-Studio | Le Parisien

mardi 31 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Alfortville, le 26 octobre 2017. Filage de la pièce Triumvirus de Nina Villanova au Théâtre-Studio à Alfortville

La scène de théâtre contemporain démarre avec une création de Nina Villanova qui devient associée du metteur en scène Christian Benedetti.

Attention, vous allez en prendre plein les yeux. Ce mardi, le Théâtre-Studio lance sa nouvelle saison. La scène de Christian Benedetti donne sa chance à une jeune metteur en scène et comédienne, Nina Villanova qui présente « Triumvirus ».

« C’est quelqu’un qui a énormément de talent qu’il faut suivre et à qui il faut donner les moyens d’aller au bout de sa pensée », s’enthousiasme Christian Benedetti, qui l’a croisée à Avignon. A tel point que le metteur en scène a décidé d’en faire son associée.

Durant 1 h 40, cette pièce en douze tableaux place le spectateur à travers une métaphore médicale, face aux rapports d’oppression et de soumission qui s’exercent dans la société. Le tout avec pour toile de fond la crise grecque.

Le déclencheur pour Nina Villanova ? « La loi travail, confie-t-elle au sortir d’un filage. Cela a fait partie de ma repolitisation. J’avais besoin de comprendre. » Alors pendant un an et demi, un travail de recherche, de documentation l’occupe.

Avant l’écriture du spectacle qui entrecroise improvisations, extraits de films réarrangés, de musiques, ou de textes célèbres (Ka a « A la colonie pénitentiaire », Jules Romain « Knock » ou encore « le Malade Imaginaire » de Molière…) Un mélange déjanté qui fonctionne et dont le spectateur ne ressort pas indemne. Le décor non plus…

Partenariat avec le théâtre Antoine-Vitez d’Ivry

« C’est un discours politique et artistique rare », note Christian Benedetti, qui annonce le deuxième volet l’année prochaine et son inscription à l’ouverture des Théâtrales Charles- Dullin.

Un projet que soutient aussi le théâtre Antoine-Vitez d’Ivry. C’est l’autre nouveauté de cette saison. Les deux scènes multiplient les partenariats. « Nous sommes sur la même longueur d’onde », sourit Christian Benedetti. « Je suis contre la concurrence et pour créer des relations artistiques », complète Christophe Adriani, le directeur d’Antoine-Vitez. La pièce « Parfois le vide » produite à Ivry figurera à l’affiche à Alfortville.

Les habitués du Théâtre-Studio retrouveront aussi « La Cerisaie » (Tchekhov), « 4.48 Psychosis/Blasted » (Sarah Kane), des pièces classiques du répertoire signé Benedetti…

Autant de « croisements » qui définissent le Théâtre-Studio, « lieu de recherche, de laboratoire et de fabrique », selon le maître des lieux.

Théâtre-Studio, 16, rue Berthelot. Tél. 01.43.76.86.56

Source: Le Parisien

27 10/2017

«Lucrèce Borgia», vendetta vue des Balkans | Libération

vendredi 27 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Par Frédérique Roussel— 26 octobre 2017 à 18:16

En mai au Théâtre national de Tirana, lieu chargé d’histoire en passe d’être détruit, Eric Vigner a choisi de monter en albanais la pièce de Victor Hugo pour ses résonances avec les traditions locales. Et offert le rôle-titre à la célèbre actrice Luiza Xhuvani, dont le fils est actuellement emprisonné.Six lettres ont été apportées une à une sur la scène par les comédiens : B, O, R, G, I, A. Elles sont massives et blanches. Avec une réplique de la Colonne sans fin de Brancusi, elles constituent l’essentiel du décor. Eric Vigner a réalisé une mise en scène épurée et stylisée de la pièce de Victor Hugo. Il a exploité aussi la profondeur brute du plateau, avec en tête l’adaptation d’Antoine Vitez, en 1985 : un plateau vide, envahi par l’obscurité, sculpté par la voix et la gestuelle des acteurs. Tout se joue dans l’exhibition du tragique intériorisé des personnages, en particulier de Lucrèce, mère incestueuse, qui voudrait effacer par son amour les crimes du clan tyrannique et décadent. C’était la première fois, le 12 mai, que Lucrèce Borgia, pièce sur le pouvoir (reprise en novembre au festival Mettre en scène à Rennes), était jouée à Tirana.

Travailler à Tirana n’était pas une première pour Eric Vigner, directeur du CDDB – Théâtre de Lorient de 1996 à 2015. En 2007, il était venu en Albanie, à l’invitation du directeur du Théâtre national de Tirana, Kristaq Skrami, avec une lecture du Barbier de Séville de Beaumarchais (Berberi y Seviljes) envisagée en regard de l’histoire politique et de la culture du pays. Jamais un metteur en scène français n’avait encore dirigé la troupe albanaise dans ses murs et dans sa langue. Dix ans plus tard, c’est donc avec Lucrèce Borgia – pièce traduite pour l’occasion – qu’il multiplie les échos avec la situation de ce pays des Balkans.

«J’avais emporté dans l’avion une pièce de Koltès et Lucrèce Borgia, raconte Eric Vigner. Je gardais un vague souvenir de la pièce de Victor Hugo que je n’avais pas relue depuis vingt-cinq ans.» Le metteur en scène y a tout de suite vu un projet susceptible de rencontrer la culture albanaise, imprégnée en particulier par des siècles de loi du talion, le «Kanun», sorte de droit coutumier qui suppose une forme de vendetta (ou gjakmarrja) encore vivace dans les montagnes du nord. La vengeance et la corruption irriguent la famille Borgia. «Lucrèce pense que l’amour va lever l’atavisme de la famille Borgia, poursuit l’artiste breton.C’est une pièce pleine de paradoxes et les paradoxes font partie de la culture albanaise, pour qui la famille est par ailleurs très importante.»

Carrière internationale

Coup de fil à Luiza Xhuvani, la célèbre actrice albanaise qu’il avait dirigée dans le rôle de Rosine pour le Barbier de Séville. «Dans Lucrèce Borgia, c’est toujours l’actrice qui génère une atmosphère particulière, explique-t-elle. C’est une héroïne tragique.» Dans l’interprétation de Luiza Xhuvani, 53 ans, c’est la douleur intérieure et la fragilité qui frappe, et non l’hystérie. Ce rôle de mère déchirée rencontre son histoire personnelle : il y a quelques années, son fils a été condamné à trente-cinq ans de prison. En Albanie, toute petite société de 3 millions d’habitants dont 800 000 dans la seule capitale, tout le monde connaît la situation tragique dans laquelle est plongée la famille de l’actrice, et en éprouve de l’empathie. D’autant que Luiza Xhuvani est une vedette locale, qui mène une carrière internationale et a été remarquée dans Slogans (2011), film franco-albanais de Giergi Xhuvani, prix de la jeunesse pour le meilleur film étranger au Festival de Cannes. Depuis trois ans, Luiza vit en Grèce. «Je lui ai dit : « Lis la pièce », reprend Eric Vigner. Elle l’a lue en grec et elle a dit oui au rôle de Lucrèce deux jours après.»

Ce projet théâtral, dont les répétitions se sont étalées sur deux mois et demi, signe l’entrée de Victor Hugo au répertoire du Théâtre national albanais, mais sonne aussi le glas de sa salle historique. En effet, le bâtiment, situé en plein cœur de la ville tout près de la place Skanderberg, va être prochainement détruit. Il n’avait d’ailleurs pas été conçu pour durer. Inaugurée par Mussolini en 1940, cette salle à l’italienne (quoique tout en angles droits) servait initialement de cinéma avant d’être convertie en théâtre – Topaze de Marcel Pagnol fut la première pièce jouée en son sein en 1945 – et d’être destinée à la troupe, comme le théâtre de l’Armée russe à Moscou. «Avant cela, il n’y avait que du théâtre amateur en Albanie, explique Hervin Culi, 46 ans, le directeur actuel. L’histoire professionnelle du théâtre de ce pays ne commence qu’en 1945.» Il raconte notamment comment la pratique a connu un âge d’or dans les années 60 et 70 avec des comédiens de grande renommée comme Kadri Roshi, Sulejman Pitarka ou Violeta Manushi. Avant que la censure et les menaces d’emprisonnement n’empêchent le déploiement d’une plus grande créativité. Interdiction notamment de monter les pièces de Tchekhov, auteur considéré alors comme pessimiste et décadent.

«Génération ambitieuse»

Ce pays hier totalement clos qui s’est ouvert en 1991 à la queue du bloc de l’Est a pu expérimenter, depuis, bien des choses. Mais la culture a aussi subi des coupes. Le Théâtre national, équivalent de la Comédie-Française avec une troupe permanente, a vu passer le nombre de ses comédiens permanents de 60 membres à l’époque du communisme à 28 aujourd’hui, avec des contrats désormais limités dans le temps. «Au début des années 90, la politique a tout dominé et beaucoup d’artistes sont entrés à l’Assemblée nationale, relate encore Hervin Culi, formé en Roumanie au tout début des années 90 et qui a mis en scène Tchekhov et Goldoni. Nous venons de vivre vingt-cinq ans de transition et aujourd’hui la nouvelle génération est ambitieuse.»

Signe des temps encourageant : le pays connaît un boom des théâtres et des compagnies. Le public du Théâtre national a été multiplié par cinq en trois ans et le nombre de représentations par trois. En 2016, tous les billets pour les représentations de la Mégère apprivoisée de Shakespeare, des Trois Sœurs de Tchekhov et du Tartuffe de Molière avaient été vendues à l’avance. La ministre de la Culture, Mirela Kumbaro, femme de lettres et traductrice, soutient les arts. Il y a un an, le Premier ministre, Edi Rama, a annoncé l’ouverture d’un nouveau théâtre dans une ancienne usine désaffectée, la Turbine. Et malgré tout, le bâtiment du Théâtre national, destiné au provisoire, a finalement duré soixante-dix ans. Son état s’est considérablement dégradé : fissures, fuites, escaliers qui menacent de s’effondrer, absence de chauffage et de climatisation. Le matériel lui-même laisse à désirer : il a fallu apporter un projecteur de France pour éclairer correctementLucrèce Borgia.

Dans les loges après la représentation, Luiza Xhuvani, qui n’avait pas mis les pieds sur les planches depuis quatre ans, se confie sur ce rôle : «Il me permet de dire des choses que je n’aurai jamais dites.»Et d’ajouter : «Le théâtre est une catharsis, Eric Vigner est un metteur en scène qui fait du théâtre comme on fait un film. Il est cinématographique.» La comédienne a commencé sa carrière ici à 21 ans, entre les quatre murs de ce bâtiment branlant mais plein de charme qui va disparaître après sa prestation dans Lucrèce Borgia.«On travaille des pièces d’auteurs étrangers, on est sur le bon chemin», conclut Luiza Xhuvani, à qui on vient de proposer, en Grèce, le rôle de Médée.

Lukrecia Borxhia, d’après Victor Hugo

Source: Libération

23 10/2017

La Fuite ! | Journal La Terrasse

lundi 23 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

La directrice du Théâtre national de Marseille revient sur son histoire familiale à travers une pièce de Mikhaïl Boulgakov relatant l’exil des Russes blancs au début des années 1920. C’est La Fuite !, une grande fresque théâtrale qui déploie tous les charmes poétiques des rêves.

Une petite fille est là, au sein d’une chambre, à l’avant-scène. Près d’un lit. Dans une forme de pénombre. De beau clair-obscur onirique. Il s’agit bien là d’un rêve. Le rêve d’une metteure en scène, Macha Makeïeff, qui avant de se lancer dans l’œuvre de Boulgakov (1891-1940), se revoit enfant, auprès de sa grand-mère, en train d’écouter les récits exaltants et dangereux qu’elle lui racontait, des années après avoir dû quitter la Russie et s’installer en France. Ce sont de tels récits – d’exil, de paradis perdus, d’ailleurs incertains, de destins à reconstruire… – qui composent les huit songes de La Fuite !. Dans cette comédie fantastique, l’auteur du Maître et Marguerite revient sur l’exode des Russes blancs, au début des années 1920, à la suite de la prise de pouvoir bolchévique. Il nous entraîne dans les pérégrinations d’une société bigarrée : des femmes et des hommes en perte de repères tentant de survivre au sein d’un monde en pleine débâcle.

De Sébastopol à Paris, en passant par Constantinople

Dans la représentation que signe Macha Makeïeff, ce monde nous apparaît à travers tous les accents de son excentricité, de sa drôlerie, de sa mélancolie. Comme à l’intérieur d’un vaste rêve, les lieux se succèdent et le temps s’éfaufile. Les personnages vivent avec démesure. D’un pays à l’autre, ils s’opposent, s’aiment, se perdent, livrent le combat de l’existence. Ils sont une trentaine, incarnés par une troupe d’interprètes absolument remarquables : Pascal Rénéric, Vanessa Fonte, Vincent Winterhalter, Thomas Morris, Geoffroy Rondeau, Alain Fromager, Pierre Hancisse, Sylvain Levitte, Samuel Glaumé, Karyll Elgrichi, Emilie Pictet. C’est toute la matière de cette course folle qui nous touche par leur biais. Et par le biais des tableaux d’une grande beauté composés par la directrice du Théâtre de La Criée (les lumières sont de Jean Bellorini, la création sonore est de Sébastien Trouvé). Entre fulgurances esthétiques et densité d’un jeu d’acteurs très corporel, Macha Makeïeff trouve ici un parfait équilibre. Elle nous suspend au fil de son enfance et nous plonge dans un rêve de théâtre profondément personnel.

Manuel Piolat Soleymat

Source: Journal La Terrasse

19 10/2017

« La Fuite ! » : le rêve noir de Bougalkov et Makeïeff | Les Echos Week-end

jeudi 19 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Défait, l’état-major russe blanc prépare sa « fuite ». © Pascal Victor/ArtComPress

Créée à La Criée, à Marseille, « La Fuite ! », comédie fantastique en huit songes de Mikhaïl Boulgakov, est promise à une longue tournée. Macha Makeïeff en a fait une belle fugue onirique et burlesque, portée par des comédiens habités.

« La Fuite ! » est sans doute le spectacle le plus ambitieux de Macha Makeïeff. D’abord parce que la pièce de Mikhaïl Boulgakov est un monstre, une épopée de plus de trois heures qui retrace en huit « songes » et 22 personnages le (mauvais) trip des Russes blancs prenant le large après leur défaite face aux bolcheviques. Ensuite, parce qu’il s’agit du projet le plus personnel de la directrice de La Criée. Ces rêves grinçants, peuplés de « vaincus » écorchés vifs et fantasques (officiers psychopathes ou en perdition, femmes bafouées, artistes de foire, idéalistes en mal d’idéal) lui rappellent étrangement les « cauchemars éveillés » de sa grand-mère, recluse avec son mari dans leur sombre appartement lyonnais après un périple comparable.

Avant d’enclencher la machine à rêves, Macha Makeïeff raconte son histoire en voix off et se met elle-même en scène, enfant. On retrouvera la petite Macha, dans un halo de lumière à la fin de ce fantastique voyage qui nous aura conduits à un train d’enfer de Tauride, en Crimée, puis de Constantinople et Paris, à l’aube des années 1920. La metteuse en scène s’approprie ainsi totalement, intimement, l’oeuvre censurée (comme tant d’autres) par Staline. « La Fuite ! » n’est pourtant pas une quelconque tentative de réhabilitation de la Russie tsariste et de ses partisans, juste une mise en abîme ironique et désespérée de la folie des hommes, de l’absurdité de la guerre civile et de la douleur de l’exil.

DÉCOR ÉBLOUISSANT

Macha Makeïeff, aidée d’une belle troupe de comédiens habités (Pascal Rénéric, Vanessa Fonte, Karyll Elgrichi, Alain Fromager, Vincent Winterhalter, Pierre Hancisse, Sylvain Levitte…) orchestre une grande « fugue » onirique et burlesque, truffée d’images puissantes et de points de suspension mélancoliques. Le grand décor amovible (gare, bureau du renseignement, fête foraine, appartement parisien…) et les costumes variés, signés de la metteuse en scène, sont éblouissants. De même que les lumières bigarrées imaginées par Jean Bellorini, directeur du TGP (le cousinage artistique entre la femme et l’homme de théâtre se confirme ici avec brio).

On n’oubliera pas non plus le fin regard complice d’Angelin Preljocaj porté sur les chorégraphies. Car on danse, on joue de la musique (accordéons, cuivres…) et on chante dans cette « Fuite ! » marseillaise. Le rêve noir de Bougalkov est magnifié par tous les arts. Macha Makeïeff a réussi son pari, en portant à son acmé une forme de théâtre satirique, onirique et flamboyant. Bougalkov, pour rire, pour pleurer… et pour rêver.

Philippe Chevilley

LA FUITE ! de Mikhaïl Boulgakov
Macha Makeïeff, à Marseille Théâtre de La Criée (04 91 54 70 54). Jusqu’au 20 oct. Puis tournée : Nice (7 au 9 nov.), Tarbes (14-15 nov), Corbeil-Essonnes (21 nov.), TGP Saint-Denis (29 nov.-16 Déc.), Toulon Théâtre Liberté (21-22 déc.), Lyon – Célestins (9-13 janv.) Angers Le Quai (19-20 janv.)

Source: Les Echos