Spectacle Vivant

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4 11/2019

Un apéro avec François Morel : « Les gens sont devenus paranoïaques »| Le Monde

lundi 4 novembre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Chaque semaine, « L’Époque » paie son coup. A 60 ans, le comédien et chroniqueur papillonne de projet en projet. Décontracté mais organisé. 

Par  Sandrine Blanchard Publié le 02 novembre 2019 à 01h42 – Mis à jour le 02 novembre 2019 à 05h59

François Morel, au bar Aristide du Lutetia, à Paris, le 17 octobre. EDOUARD CAUPEIL POUR  « LE MONDE »

Au bar Aristide de l’Hôtel Lutetia, à Paris, un verre de pessac-leognan du Château Latour-Martillac à la main, François Morel savoure l’instant et le breuvage. Après avoir redécouvert le goût du Campari pour les besoins de la séance photo, le comédien se régale de ce grand cru classé. Mais pourquoi cet ancien Deschiens, devenu depuis onze ans chroniqueur incontournable de la matinale de France Inter, choisit-il ce bar feutré, caché au premier étage d’un palace ? « Je n’y étais pas revenu depuis que l’hôtel a été rénové. J’étais simplement curieux de le revoir, et puis, mon dernier souvenir ici, c’est d’avoir croisé Juliette Gréco. »

François Morel a eu 60 ans et se réjouit d’être à une période foisonnante de sa vie. Il « papillonne » – un verbe qu’il affectionne – comme jamais.

A partir du 5 novembre, l’humoriste sera sur la scène de La Scala, à Paris, pour la reprise de J’ai des doutes, son excellent spectacle dédié à Raymond Devos. « J’aime sa capacité à faire rire de sa propre angoisse », résume cet amoureux de l’absurde et de la poésie.

« La tête un peu ailleurs »

Une compilation de ses chroniques douces-amères, Je n’ai encore rien dit (Denoël, 352 p., 19,90 euros) vient de sortir en librairie. « C’est un livre qui s’est écrit tout seul », fait-il dans un sourire. Un documentaire lui sera aussi ­consacré le 14 décembre sur France 5. Ce n’est pas pour lui déplaire. Et il vient de finir le tournage de la saison 3 de Baron Noir« Un gros boulot de concentration qui m’a enthousiasmé », se réjouit ce fan de la série Downton Abbey.

« J’aime bien jouer, je ressens rarement de la lassitude. »

Confortablement installé dans un fauteuil clubil justifie en toute tranquillité sa suractivité : « J’aime bien jouer, je ressens rarement de la lassitude. » Il aime tellement cela qu’il rêve déjà de son prochain spectacle.

Mais à quoi rêve François Morel ? « A la Bretagne et à l’œuvre d’Yves-Marie Le Guilvinec, un chanteur marin poète tombé dans l’oubli », qu’il a découvert au hasard d’un vide-greniers à Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine). « Ce sera comme une conférence-chantée », explique-t-il, avec deux musiciens, dont son comparse de toujours Antoine Sahler, et des textes de ­Gérard Mordillat. Les chansons sont déjà enregistrées (pour le futur disque), dont un duo avec Bernard Lavilliers. Le spectacle s’appellera Tous les marins sont des chanteurs.

« Lorsque j’ai quitté la troupe de Macha Makeïeff et Jérôme Deschamps en 1999 et créé mon premier spectacle Les Habits du dimanche, j’avais peur ensuite de ne plus savoir quoi raconter. » C’est pour cela qu’il a toujours « la tête un peu ailleurs », à imaginer la prochaine histoire. Souvent, c’est « le hasard des rencontres » qui suscite les projets.

Ainsi, jamais il n’aurait osé se mettre dans les pas de son idole Raymond Devos sans la sollicitation de la productrice Jeanine Roze. « C’est elle qui m’a proposé une lecture-spectacle. On s’est tellement amusés avec les textes qu’on ne s’est pas arrêtés là. » Il a bien fait. J’ai des doutes lui a valu Le Molière 2020 du Théâtre Public . « J’étais content de ce petit cadeau, qui est aussi le prix de la camaraderie. Depuis le temps, ça fait plaisir, la reconnaissance de ses pairs. »

Le refus du cynisme

Plus François Morel vieillit, plus le public semble l’aimer. « Les gens me voient comme un artiste de proximité, ça me plaît. Ma place est juste là. »

Comme si, dans une époque hystérique, sa bienveillance et son refus du cynisme faisaient du bien. « C’est bizarre, car la bienveillance n’est pas la première qualité pour un humoriste », pointe-t-il. Avant d’ajouter : « Effectivement, je n’ai pas envie de participer à cette hystérisation, car elle mène à tout caricaturer. Les gens sont devenus susceptibles et paranoïaques. » Il se souvient encore du jour où il avait fait une chronique sur son père, communiste. Il y disait : « Il faut toujours voter rouge, car ça rosit toujours. » Les réseaux sociaux l’ont traité de « mélenchoniste ». « Non, je ne suis rien », répond-il.

« Je suis meilleur quand j’aime bien les gens », constate le comédien. Un matin, alors que François Bayrou était invité sur France Inter, François Morel a lâché dans une chronique : « Bayrou a le charisme d’une tranche de jambon sous vide. »C’était drôle, mais il n’en est pas fier. « J’étais trop dans ce qu’on attendait de moi. »Or, il refuse d’être « un justicier ». Il préfère raconter les choses de l’époque avec une part de mélancolie assumée. A 8 h 55 à la radio (le vendredi) ou à 20 h 30 sur scène, « c’est un moment pour être ensemble, qu’on soit de gauche ou de droite. Etre dans la nuance, j’adore ça », insiste-t-il.

« Greta Thunberg, ce n’est pas la question. Elle dit juste : lisez les experts »

L’époque est morose, anxiogène, lui jure qu’il reste « plutôt optimiste de manière générale ». Tout simplement parce qu’il aime bien « vivre », « insuffler du joyeux et de l’aimable ». Mais ce fils de cheminot cégétiste regrette parfois qu’il y ait « moins de culture politique qu’avant. Soyons dans le débat d’idées et le respect des autres ».

Les débats, il s’en empare sur France Inter. Ainsi, ce billet du 20 septembre intitulé « Comportements puérils » dans lequel il imagine un monde où les enfants auraient décidé de reprendre le pouvoir et les choses en main. « C’était pour tordre le cou à ceux qui considèrent que les jeunes ne s’intéressent à rien. Greta Thunberg, ce n’est pas la question. Elle dit juste : lisez les experts. »

« Il restera toujours un Deschiens »

Le provincial, qui a grandi à Saint-Georges-des-Groseillers (Orne) et a eu « l’audace » de concourir à la Rue Blanche pour faire partie d’un autre monde, est souvent comparé à Bourvil. « C’est vrai qu’on m’en parle souvent. Il est de Normandie comme moi, mais je crois qu’il y avait encore plus de pudeur chez lui. »

Grâce à la troupe de la famille Deschiens il a gardé plein de copains – Yolande Moreau, Bruno Lochet, Olivier Saladin –, tous issus de milieux populaires. Son amie la chanteuse Juliette dit de lui : « Il restera toujours un Deschiens. » « C’est vrai, je continue à faire le con, dit-il, souriant. Et puis, avec mon accent normand je faisais Deschiens avant les Deschiens. »

Le temps passe, et nous sommes un jeudi soir, veille de chronique sur France Inter. On s’inquiète de savoir s’il l’a écrite. « Je reçois des amis ce soir à dîner, alors elle est prête. Ce sera sur l’affaire Dupont de Ligonnès. »François Morel ­papillonne mais de manière organisée. Il quitte le palace pour rejoindre sa maison dans le Val-d’Oise. Sa femme ne veut surtout pas vivre à Paris. Et lui ? « J’aime voir des arbres. » En souvenir de sa Normandie natale et pour mieux rêver.

Sandrine Blanchard

24 10/2019

MACHINE DE CIRQUE | LE MONDE | 23-10-19

jeudi 24 octobre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Représentation de la troupe Machine Cirque le 11 juillet 2017.
Représentation de la troupe Machine Cirque  copyright : Loup-William Théberge

Ils sont déchaînés, courent du four au moulin et inversement, compilent les exploits à flux tendu, mouillent la chemise sans chichi. Et lorsqu’on pense que leurs batteries sont raplaplas, pendant que les nôtres se rechargent à vue, les voilà qui se jettent dans un nouveau tour de piste « à fond la caisse », avec débordement de risques. Ces lascars intrépides, qui ne jouent pas à l’économie, sont les cinq artistes du spectacle Machine de cirque, de la compagnie du même nom, à l’affiche jusqu’au 3 novembre de La Scala, à Paris. Un même nom pour une troupe inconnue en France, créée en 2013 au Canada, et une production, leur première, qui tourne depuis sa création en 2015.

La machine est d’abord celle de la scénographie conçue par Vincent Dubé, directeur artistique. Comme on entasse tout son matos dans un conteneur, le club des cinq se love dans un méga-agrès, assemblage de poteaux, de câbles, de planches, de roues de vélo, arrimé à un échafaudage métallique de six mètres de haut. Solide et branlant, cet invraisemblable engrenage compacte les accessoires des interprètes, qui volent entre les filins et se jouent des chausse-trapes comme on plonge dans un vide-ordures. Il s’ébroue aussi régulièrement, sculpture vivante qui soudain se cabre et roule des mécaniques en faisant grincer et trembler la bicoque.

Art de la turbulence

Vite, très vite, une question taraude. Que ne savent-ils pas faire ces jeunes acrobates, âgés de 28 à 33 ans et visiblement très outillés ? Epaulé par le musicien-compositeur-bruitiste Frédéric Lebrasseur, collaborateur du metteur en scène Robert Lepage, qui fouette la bande-son en direct sur sa batterie, son ordi, à la guitare, lorsqu’il ne sort pas carrément la fourchette pour touiller les sons, le quatuor de circassiens, composé d’Ugo Dario, Raphaël Dubé, Maxim Laurin et Elias Larsson, dégaine des numéros époustouflants. Mât chinois, roue Cyr, jonglage avec massues qui entraîne les cinq dans la boucle, monocycles perchés et bascule coréenne, feu d’artifice, tout s’enchaîne dans un tourbillon cimenté par une énergie collective musclée.

Resserré sur le petit plateau de La Scala, ce qui met le nez sur la sueur, la virtuosité et le danger qui va avec, le groupe ne se contente pas de tournebouler les mirettes des spectateurs à coups de technique flamboyante. Il décrispe aussi les zygomatiques les plus raides à grand renfort de gags, parfois un peu téléphonés, mais qui achèvent d’emporter l’adhésion de la salle. Un peu de participatif impeccablement ficelé par-ci, un faux strip-tease hilarant par-là – qui donne immédiatement envie de le tester en rentrant chez soi –, Machine de cirquecultive l’art de la turbulence. Mais il y a heureusement un pilote dans l’avion.

Machine de cirque s’ajoute à la liste des enseignes de cirque canadiennes qui raflent la mise, comme le Cirque du Soleil

Ce déluge d’événements, qui semble ne jamais devoir s’arrêter tant les acrobates ont depuis longtemps bloqué la pédale de frein, a aussi la saveur du quotidien et celle d’une cohabitation permanente, déplacés sur scène par de charmants loustics qui font « jeu » de tout bois. Se rafraîchir, se doucher produisent des effets secondaires « boule de neige »  dans l’imagination des interprètes. Tout devient show entre les mains de la troupe, qui cultive le coq-à-l’âne et le refrain « selle de cheval, cheval de course » comme une galipette entre deux numéros. Et un tableau surgit l’air de rien de la routine, et avec trois fois rien – une serviette de bain par exemple !

Machine de cirque s’ajoute à la liste des enseignes de cirque canadiennes qui raflent la mise, comme le Cirque du Soleil, chez qui est d’ailleurs passé l’un des collaborateurs de la compagnie, Yohann Trépanier, Les Sept Doigts de la main ou Eloize. Nouvelle génération plus multidisciplinaire que jamais, bardée d’expériences de tout poil, sur la piste mais aussi sur le net – le duo Les Beaux Frères de Yohann Trépanier et Raphaël Dubé cartonne sur Internet –, Machine de cirque témoigne aussi d’un esprit de troupe. Si chacun se distingue sans jamais tirer la couverture à soi, tous ont mis la main à la pâte de l’écriture globale du spectacle. Sous la direction de Vincent Dubé, artiste de cirque et ingénieur de formation, qui est aux manettes depuis 2013, cette première pièce, déjà suivie de deux autres dont La Galerie, créée en 2019, a fait le plein dans le monde entier. Normal : Machine de cirque, résolument tout public, fait rire, émeut, épate et emballe. Elle est enfin à Paris.

Machine de cirque, de et par Machine de cirque. La Scala, 13, boulevard de Strasbourg, Paris. Jusqu’au 3 novembre, 18 h 30. Dimanche à 18 h. De 19,50 euros à 45 euros. Tél. : 01 40 03 44 30.

18 10/2019

LA PROMESSE DE L’AUBE | STEPHANE FREISS | LE FIGARO

vendredi 18 octobre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Romain Gary au coin du feu au Théâtre de l’Atelier

18 10/2019

UN JARDIN DE SILENCE | THOMAS JOLLY- RAPHAËLLE LANNADÈRE | TÉLÉRAMA

vendredi 18 octobre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 Théâtre et chant 

Thomas Jolly et Raphaële Lannadère : “Barbara chantait sa vérité pour tenir debout”

  • Valérie Lehoux
  • Publié le 17/10/2019.Mis à jour le 17/10/2019 à 17h14.

 Après Depardieu et Mathieu Amalric, la chanteuse Raphaële Lannadère (alias L), épaulée par le metteur en scène Thomas Jolly, s’attaque au mythe et à l’œuvre de Barbara. Leur étonnant spectacle, “Un jardin de silence”, est à l’affiche de La Scala, à Paris, jusqu’au 3 novembre, avant de partir en tournée dans toute la France.

 Est-il encore possible d’imaginer un spectacle sur Barbara, après la ribambelle d’hommagesqui ont récemment marqué les 20 ans de sa mort ? La chanteuse L, de son vrai nom Raphaële Lannadère, et le metteur en scène Thomas Jolly ont tenté le pari. Ensemble, ils proposent Un jardin de silence, créé au festival de Vannes Les Émancipéés, en avril dernier – une première version, bien plus dépouillée, avait vu le jour au même endroit l’année précédente. Chacun des deux protagonistes ose y sortir de sa zone de confort : l’un se met à chanter, l’autre joue la comédie. Quant à leur pas de deux, il s’articule certes autour des chansons de Barbara (entre autres) mais aussi, beaucoup, autour de ses propos, extraits de dizaines d’interviews qu’elle donna au fil du temps. Un parti pris original, qui jette une lumière inattendue sur l’artiste.

Comment est née l’idée de ce spectacle ?

Thomas Jolly : En septembre 2014, je suis reçu dans la matinale de France Musique, dont Raphaële est ce jour-là l’invitée musicale. À 8 heures du matin, je découvre soudain cette voix et cette personne, hors normes. Nous avons tout de suite sympathisé. Puis Raphaële m’a parlé d’un projet autour de Barbara auquel elle songeait depuis longtemps ; en dehors de toute la vague de commémoration qui allait marquer les 20 ans de sa disparition. C’est Raphaële, vraiment, qui est à l’initiative de cette aventure.

 Raphaële, justement, on vous a souvent comparée à Barbara…
Raphaële Lannadère :
 Ce spectacle est pour moi une façon de tuer la mère ! Il porte quelque chose d’extrêmement libérateur. Barbara m’a poursuivie. J’ai bien conscience de la proximité artistique qu’on peut me trouver avec elle, mais il n’y a pas que cela : en 2011, mon premier album m’avait valu le prix… Barbara, remis par le ministère de la Culture – d’ailleurs le spectacle s’ouvre sur le discours que Frédéric Mitterrand avait prononcé à cette occasion. Et un autre jour, après un concert, une femme que je ne connaissais pas m’avait donné un chapeau, un bibi, qui lui venait de Barbara. Longtemps, elle m’a semblé comme une ombre, planante et impressionnante, me suivant partout ; désormais, grâce à ce travail avec Thomas, elle devient un être de chair et d’humanité. Une compagne. Cette étape était nécessaire pour que je puisse aborder la suite.

T.J. : Disons-le franchement : dès le début, Raphaële a eu la volonté d’exorciser ! Mais nous savions surtout très bien l’un et l’autre ce que nous ne souhaitions pas : ni un biopic, ni un best of. Concrètement, nous avons écouté et retranscrit des dizaines d’interviews de Barbara, qui constituent notre matière première, plus encore que les chansons.

 

“Sa langue est d’une grande simplicité, ce qui fonde aussi sa modernité”, Raphaële Lannadère

 

Vous dévoilez une Barbara complexe et assez méconnue…
T.J. : Nous sommes allés fouiller dans un répertoire un peu plus secret que celui que tout le monde connaît. En fait, trois axes nous intéressaient : montrer la Barbara fantaisiste et drôle – son humour ravageur éclatait dans ses interviews et ses interventions sur scène. La Barbara engagée, militante de la lutte contre le sida – peu de gens savent à quel point elle s’y est consacrée. Et enfin la figure de l’artiste. Car dans ses propos, Barbara déployait une pensée certes confuse, mais de laquelle émergeaient des perles, qui définissent exactement ce qu’est un artiste. Rarement même quelqu’un aura su si bien le dire. Nous les artistes, sommes toujours un peu empêtrés dans des questions de production, de publics, de médias… Alors que rien ne doit prendre le pas sur la seule question qui compte : le désir personnel en scène. Quand je préparais Thyeste pour le Festival d’Avignon en 2018, cela m’a fait un bien fou d’écouter cette femme parler de notre métier. Cela m’a refondé.

R.L. : Quant à moi, chaque fois que je donne un concert après avoir joué ce spectacle, je me sens plus juste. Dans notre époque en partie régie par les réseaux sociaux, nous avons tendance à développer un rapport à la célébrité et à l’immédiateté qui est éloigné, parfois même contraire, aux questions purement artistiques. Barbara nous recentre sur la nécessité qui l’animait : chanter sa vérité, pour tenir debout. Sans compromis.

 

T.J. : Et que dire de son talent d’interprète ! Moi qui n’ai pas perdu mon père à Nantes – d’ailleurs il n’est pas mort, et n’habite pas cette ville –, chaque fois que j’entends cette chanson, j’ai l’impression d’avoir perdu mon père à Nantes… Les très grands interprètes, et Raphaële en est une, parviennent à nous donner la sensation qu’ils parlent de nous. En cela, Barbara est éternelle.

R.L. : Sa langue est d’une grande simplicité, ce qui fonde aussi sa modernité. Elle ne se regardait pas écrire, tout comme elle ne s’écoutait pas chanter. Elle nous parlait en musique, ce qui rejoint l’esprit même du théâtre. C’est aussi pour cela que même à la fin de sa vie, en ayant perdu des aigus et du souffle, elle restait toujours aussi puissante. Elle continuait sa conversation avec le public.

 

Dans les interviews de Barbara que vous citez, on voit apparaître deux discours a priori contradictoires : une volonté de démystifier ses propres chansons, qu’elle qualifie de « petits zinzins », à la limite de la dévalorisation. Et en même temps, une énorme sacralisation de ce métier…
T.J. : J’y vois la conséquence de sa peur d’être en scène – dont elle parle ouvertement. D’où son besoin de se replier avant les concerts, de rôder dans la salle dès 9 heures du matin, puis de s’enfermer dans sa loge et de ne plus parler à personne. C’est moins de la sacralisation que de l’honnêteté. Elle ne peut pas monter sur scène sans être pleinement en connexion avec celles et ceux qui viennent la voir. Et ce n’est pas une posture – même si elle a pu s’enfermer dans un personnage. En 1969, au sommet du succès, elle s’est sentie menacée par une forme de fonctionnariat et a décidé d’arrêter le tour de chant pour tenter une aventure théâtrale : elle a joué dans une pièce musicale, Madame. C’était assez raté, mais ce n’est pas grave ! Ce n’est qu’en prenant des risques, donc en essuyant quelques échecs, qu’on peut remporter des victoires.

 

“Une chanson de trois minutes est plus difficile pour moi à assumer qu’une pièce entière dans la Cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon”, Thomas Jolly

 

Vous aussi, vous prenez un risque aujourd’hui…
T.J. 
: Et comment ! Au départ, je devais mettre en scène, sans apparaître sur le plateau ni bien sûr chanter. Et voilà que je me suis laisser embrigader. C’est une expérience incroyable, dans laquelle Raphaële me guide beaucoup. Mais c’est aussi un tel déplacement pour moi, une telle mise en danger… Les chanteurs me semblent beaucoup plus exposés que les acteurs, qui répondent à une scénographie, portent un costume, incarnent un personnage. Devant ce micro, quand je chante, je me sens à poil. Une chanson de trois minutes est plus difficile pour moi à assumer qu’une pièce entière dans la Cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon.

R.L. : De mon côté, Thomas m’apprend à me déplacer sur la scène et ce n’est pas rien. Nous partageons nos disciplines. Le trait d’union, c’est le rapport intime au corps et aux mots.

Ce « Jardin de silence » relève-t-il du théâtre ou d’autre chose encore ?
T.J. : J’en ai assez des carcans, d’un côté la chanson, de l’autre le cinéma, ailleurs la danse… C’est l’hybridation qui est passionnante. Et Barbara, chanteuse, mais aussi personnage éminemment théâtral, s’y prête à merveille. Alors qu’avons-nous monté au juste ? Disons que nous faisons du spectacle.

Un jardin de silence, spectacle musical imaginé et écrit par L (Raphaële Lannadère) avec des chansons originales de Barbara, mis en scène par Thomas Jolly. Du 18 octobre au 3 novembre, La Scala, Paris 10e. Rés. : 01 40 03 44 30. Puis en tournée dans toute la France jusqu’en avril 2020.

 

25 09/2019

La vie de Galilée | New York Times | 19_09_19

mercredi 25 septembre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

THEATER REVIEW

By Laura Cappelle

Sept. 19, 2019

Another recently reopened theater, La Scala Paris, inaugurated its season with more conventional fare: a new production of Brecht’s “Life of Galileo” by Claudia Stavisky.

It serves as a star vehicle for an exceptional stage actor, Philippe Torreton, but he isn’t the only Galileo in town. In June, Eric Ruf staged an ornate version of the same play at the Comédie-Française, which will return at the end of this month.

The duplication doesn’t feel merely like a coincidence. The central conflicts in “Life of Galileo” — between science and religion, moral responsibility and personal comfort — speak to our moment. In the 17th-century astronomer, Brecht created a hero and an antihero at once. The character’s willingness to compromise and lie, whether to further his work or for fear of torture when the Catholic Church deems his theories unacceptable, is a reminder that factual evidence doesn’t always win the day.

Not that it makes the play an easy sell: Many scenes are static and heavy on dry scientific debate. Mr. Ruf’s production struggled to inject life into the proceedings, despite strong performances. The sumptuous sets and costumes by Christian Lacroix often felt like the raison d’être of the evening rather than a bonus. The most arresting scene had the pope being robed ever so slowly by assistants, each element of his costume exquisite in its own right, in a visual demonstration of power dressing.

Ms. Stavisky’s “Life of Galileo” looks pared down by comparison. Its simpler costumes and high walls, with faint light streaming through narrow slits, clear the way for a serious, insightful production, with nothing extraneous in Mr. Torreton’s performance.

From the beginning, when he undresses wearily after a long night of work and dunks his face in water for an uncomfortably long time, to his final encounter with a disgruntled former assistant, Mr. Torreton inhabits the role with focused simplicity. His character can’t see past his excesses — until it’s too late.

“Unhappy the land that is in need of heroes,” the elderly astronomer says shortly before the curtain falls — words that linger in the mind far longer than any stunts.

Parade. Directed by Martin Duncan. Théâtre du Châtelet.
La Vie de Galilée. Directed by Claudia Stavisky. La Scala Paris, through Oct. 9.
La Vie de Galilée. Directed by Eric Ruf. Comédie-Française, from Sept. 30 to Jan. 19.

More Theater Reviews from France

From The Times’s Critic, Laura Cappelle.

2 09/2019

LE DIMANCHE IDEAL DE PHILIPPE TORRETON – Les Échos

lundi 2 septembre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Le dimanche idéal de Philippe Torreton

Vincent Bouquet / Journaliste |  Le 30/08 à 05:00

Lorsqu’il n’est pas sur scène, le comédien passe ses dimanches en famille, de préférence autour d’un bon repas. Un plaisir de la chère partagé avec le Galilée de Brecht, son prochain rôle.

À QUOI RESSEMBLENT VOS DIMANCHES ?

Selon les périodes, j’alterne les dimanches en famille, ceux où je joue, et les dimanches chômés où je suis éloigné à cause d’une pièce ou d’un tournage. J’ai la chance que mes dimanches ne se ressemblent pas beaucoup, tant mieux ! Même si, parfois, je suis frustré de ne pas être plus libre.

FINALEMENT UN JOUR COMME LES AUTRES…

Comme tout le monde, j’entretiens un rapport particulier au dimanche. Dans mon enfance, c’était, par définition, d’un jour ennuyeux. Le samedi correspondait à un moment de joie : je partais à la campagne avec mes parents, je jouais avec mes frères. Tout semblait possible car il restait le dimanche. Une fois le dimanche arrivé, il ne reste plus rien, si ce n’est une pente douce qui conduit jusqu’au lundi. C’est pour cela qu’en tant que jeune comédien à la Comédie-Française, j’étais content de travailler ce jour-là.

UNE OCCASION, AUSSI, DE JOUER EN MATINÉE. CELA CHANGE-T-IL QUELQUE CHOSE ?

Au fil des années, j’ai pu observer que ces représentations étaient souvent beaucoup plus souples que les autres, comme si les comédiens jouaient à l’improviste. Cela provoque généralement de belles choses, plus épurées. J’aime bien les matinées car nous sommes face à un public qui vient au théâtre en ayant le temps, débarrassé de la charge mentale de la semaine. Dans la salle, règne une ambiance plus légère dont les acteurs profitent aussi.

AVEZ-VOUS UN PÉCHÉ MIGNON OU UN RITUEL DOMINICAL ?

Que je sois chez moi ou en déplacement, je ne manque jamais l’émission de ma femme, Elsa Boublil, entre 11 heures et 12 h 30, sur France Musique. Lorsque je suis à la maison, j’aime aussi faire le marché ou la cuisine pour ma famille.

COMME LE GALILÉE DÉPEINT PAR BRECHT, VOUS ÊTES AMATEUR DE PLAISIRS TERRESTRES ?

S’il y a un bien un point commun entre ce personnage et moi, c’est le goût du bon vin et de la bonne chère. Partager un repas, à table, avec mes proches, autour d’une bonne cuisine, constitue vraiment un très grand plaisir pour moi. Comme le dit Galilée : « C’est au cours d’un bon repas que j’ai le plus d’idées. »

DES IDÉES QUI PEUVENT RÉVOLUTIONNER LA SCIENCE ET LE MONDE…

Effectivement. Dans sa façon de décrire la démarche scientifique comme un art du doute, d’interroger les relations de soumission entre science et pouvoir, de lutter contre l’obscurantisme religieux, de sonder la responsabilité humaine – Galilée a-t-il eu raison d’abdiquer face à l’Inquisition pour sauver sa peau ? – la pièce de Brecht est un chef-d’oeuvre. En préparant ce rôle, je n’arrête pas de penser à nos chercheurs modernes, ces Galilée en puissance, scientifiques du Giec ou d’ailleurs, qui nous alertent sur le réchauffement climatique, mais se heurtent à nos modes de vie occidentaux qui ressemblent, dans leur inconscience environnementale, à un nouvel obscurantisme.

« La Vie de Galilée » de Bertolt Brecht, mise en scène de Claudia Stavisky. La Scala Paris (Tél. : 01 40 03 44 30), du 10 septembre au 9 octobre, puis en tournée.

@VincentBouquet

30 05/2019

Mademoiselle Julie | Le Figaro 29 -05-19

jeudi 30 mai 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Anna Mouglalis, la violence de Mademoiselle Julie

Xavier Legrand et Anna Mouglalis dans 
Mademoiselle Julie.

MORCEAU CHOISI – Face à Xavier Legrand, exceptionnel, et Julie Brochen, qui signe la mise en scène et joue Christine, elle est fascinante.

Le décor est à vue. Simple. Sur le plateau de l’Atelier, on distingue au lointain un passage. Un escalier derrière un voilage, les échos de la fête. La vie qui va, en cris, musique, piétinements de la danse, éclats de rire. Mais tout se jouera dans la cuisine, dans la chaleur d’une nuit de Saint-Jean.

Mademoiselle Julie a dansé avec les employés, les paysans. Son père est en déplacement, il ne rentrera qu’à l’aube. Sa mère est depuis longtemps morte. Mademoiselle Julie n’est plus une adolescente. Elle a 24 ans. Elle est une jeune femme en crise. Un être qui a mal grandi, déchirée qu’elle a été par les injonctions contradictoires de sa mère. Un grand caractère, cette figure dessinée en creux. Mais une épouse très perturbée, rêvant d’indépendance, élevant sa fille comme un garçon.

Les malheurs s’héritent parfois. La mélancolie aussi. Julie va mal. Julie est impressionnante tant son désespoir est profond. Tant elle peut apparaître odieuse, méprisante, perverse dans son jeu avec Kristin, la cuisinière, et le fiancé de celle-ci, Jean, serviteur du comte. La pièce a été écrite par August Strindberg en 1888. Dans la remarquable traduction de Terje Sinding, elle frappe par sa violence, sa crudité, la tension permanente, la cruauté de ce qui se dit, par-delà l’attirance sexuelle d’une jeune aristocrate pour un valet. Et par-delà les souvenirs enchantés de ce dernier. Strindberg, qui parlait de sa pièce comme d’une «tragédie naturaliste», lui donne une densité de pierre. Il se dit tant en l’espace d’une heure vingt… Il connaît la complexité des âmes.

Les chansons de Gribouille

Jean est un homme intelligent, cultivé, entreprenant. En rien un rustre. Julie Brochen, qui signe la mise en scène à la demande d’Anna Mouglalis et Xavier Legrand, impose la présence silencieuse, douloureuse, de Kristin. Elle est très humaine et fière, elle aussi. Car dans cette nuit de pensées, de sentiments, de gestes paroxystiques, d’humeurs toxiques, la fierté blessée, pour Jean, la fierté aveuglée pour Julie, est comme le feu d’une ordalie païenne. Jamais on n’aura si bien entendu ce que dit Strindberg, et qui dérange, et qui bouscule, et qui heurte, et qui blesse, que dans cette production.

» LIRE AUSSI – Xavier Legrand, un réalisateur qui a l’étoffe des lions

Xavier Legrand est un comédien exceptionnel. Le cinéaste de Jusqu’à la garde , passé par le Conservatoire, comme Anna Mouglalis, est d’une finesse étourdissante. Tout est juste, acéré, déchirant. Face à lui, Anna Mouglalis, si belle, à la voix si envoûtante, silhouette déliée dans les costumes harmonieux de Lorenzo Albani, passe par toutes les nuances qu’exige Strindberg. De l’abandon d’une petite fille à la fureur d’une Gorgone. Elle communique à la salle un vertige troublant. Julie Brochen montre tout. La mort, le sang. Curieusement, elle ponctue les mouvements de la pièce de chansons de Gribouille. Qui se souvenait qu’elle célébrait Julie, l’androgyne à voix grave?

«Mademoiselle Julie», Théâtre de l’Atelier (Paris XVIIIe), à 19 heures du mardi au samedi, 15 heures le dimanche. Durée: 1 h 20. Jusqu’au 30 juin. Tél. : 01 46 06 49 24.

 

29 05/2019

MOIS MOLIERE | TELERAMA SORTIR | 29 – 05 -19

mercredi 29 mai 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

https://www.telerama.fr/sortir/avec-le-mois-moliere,-versailles-se-metamorphose-en-grand-theatre-a-ciel-ouvert,n6272012.php

Décryptage

Avec le Mois Molière, Versailles se métamorphose en grand théâtre à ciel ouvert

 

  • Publié le 29/05/2019.Mis à jour le 29/05/2019 à 15h50.

Depuis 23 ans, durant tout le mois de juin, la cité entière est envahie par les tréteaux. Le répertoire classique, de Molière à Feydeau en passant par Shakespeare, y est à l’honneur.

Quoi ?

Créé en 1996, le Mois Molière propose deux cents spectacles dans tous les genres artistiques : théâtre, danse, opéra et cirque. Le sieur Poquelin n’est pas seul à l’affiche. Si la première semaine lui est consacrée, la seconde explore le répertoire russe (dont L’Idiot par la compagnie Thomas Le Douarec, les 14 et 15 juin), la troisième, celui de Shakespeare, avant de conclure avec la légèreté d’un Feydeau (Le Dindon, les 26 et 27 juin) et d’une opérette d’Offenbach (La Vie parisienne, par le Théâtre du Petit Monde, du 28 au 30 juin).

Qui ?

Maire de Versailles, François de Mazières a toujours été passionné de théâtre. Enarque, devenu en 1995, adjoint à la culture de la Mairie versaillaise, il crée le Mois Molière. « Vingt-trois ans plus tard, je reste fidèle à la volonté de promouvoir du théâtre populaire avec les grands textes du répertoire. »

Comment ?

« Pendant un mois, toute la ville devient une grande scène à ciel ouvert. » Rues, places, cours, parcs et jardins : plus de soixante-dix lieux sont investis. Que leurs mises en scène soient classiques ou contemporaines, les compagnies jouent sur des tréteaux, comme les troupes itinérantes du temps de Molière.

Pourquoi ?

Avec une aussi riche programmation, l’édile tend à mettre en avant la puissance de création d’une ville chargée d’histoire. Aux côtés des amateurs, à qui il souhaite donner une « occasion de goûter au plaisir des planches », le fondateur du Mois Molière réunit les onze compagnies professionnelles en résidence à Versailles. A l’exemple de la troupe de L’Eternel Eté, qui présente sa nouvelle création en ouverture du festival (Le Capitaine Fracasse, les 1er et 2 juin), avec quarante acteurs sur scène, pour un spectacle réalisé pour et par Versailles.

Y aller 
Mois Molière, du 1er au 30 juin, dans toute la ville, Versailles (78 ), 01 30 21 51 39, 0-21 €.

28 05/2019

L’Iliade: sable, sueur et sang à la Scala |Le Figaro | 27-05-19

mardi 28 mai 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

L’Iliade: sable, sueur et sang à la Scala

Par   Jean Talabot

Publié le 27/05/2019 à 16:22

CRITIQUE – Pauline Bayle reprend son diptyque homérien en mélangeant les hommes, les femmes et les dieux dans un tumulte moderne et épique. Jusqu’au 2 juin.

Tout commence dans le hall de la Scala. Une classe de scolaires piétine. Il fait chaud. Quelques gouttes de sueur apparaissent sur le front des spectateurs, impatients de rentrer dans la salle climatisée. Soudain, Achille et Agamemnon débarquent. Combat de coq et échange de noms d’oiseaux: qui est le véritable chef des armées grecques? On se croirait sur les plages venteuses de Troie. Chacun doit hurler pour se faire entendre au milieu des soldats.

Arrive «l’industrieux» Ulysse, un peu plus malin que les autres. Il compte les forces mobilisées. Un gamin tout content se voit appeler « Ajax le Grand». Il est remercié pour avoir mobilisé «quarante navires». Enfin, tout le monde rentre, prêt à se battre. Ça devient plus statique. Comme chez Homère, il y a une indigestion de noms propres. Chaque homme tué au combat est cité, ce qui fait beaucoup de morts et beaucoup de noms. Soufian Khalil tire son épée du jeu. Il campe un parfait Ulysse. On l’imaginait moins en Andromaque éplorée. Avec Pauline Bayle, qui reprend l’Iliadeet l’Odyssée, les sexes sont mélangés. Sans doute une volonté de «casser» l’identité très binaire du récit d’Homère.

Du sang, des larmes, des vagues

Hector, aussi conjugué au féminin, s’impose comme une figure aristocrate et romantique. Tout le contraire d’Achille (vibrante Mathilde Méry), rageur et bas du front, qui a le droit à de belles scènes de «furie» meurtrière. L’Iliade est son histoire, une histoire de pulsions, de ses colères à son pardon. Les gamineries triviales des dieux de l’Olympe tranchent avec le sérieux des hommes. On se détache complètement du poème original quand il s’agit de l’Olympe. Zeus et Era forniquent en coulisses. Le tonnerre du premier se traduit en un rap de l’enfer.

D’autres effets sont un peu chics mais le spectacle reste haletant. Pauline Bayle nourrit l’épique à peu de frais (de l’eau, des paillettes, un soutien-gorge) et avec beaucoup de cœur. Il y a du sang, des larmes et le fracas des vagues. De quoi revenir embarquer pour l’Odyssée, qui est aussi le thème du prochain Festival d’Avignon. Homère a décidément le vent en poupe.

 

  • L’Iliadeet l’Odyssée à la Scala, 13 Boulevard de Strasbourg (Xe).
    Jusqu’au 2 juin. Durée: 1h25 et 1h45. Tél.: 01 40 03 44 30
3 04/2019

LA MORT (d’) AGRIPPINE | L’HUMANITÉ 01-04-1019

mercredi 3 avril 2019|Catégories: Spectacle Vivant|

LE GRAND SOUFFLE DE LA LIBRE-PENSÉE

Lundi, 1 Avril, 2019

Jean-Pierre Léonardini

 

La chronique théâtre de Jean-Pierre Léonardini.

Un double jeu permanent, dans un envol de costumes barbares et rutilants.

Daniel Mesguich s’empare de la Mort d’Agrippine, l’unique tragédie écrite par Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655), le vrai, de la vie duquel Rostand tira un parti pittoresque (1). Inspirée de Tacite, cette pièce en vers, d’un noir d’encre, tient à la fois d’un théâtre de la cruauté mentale et du pamphlet athée clandestin. Donnée trois fois du vivant de l’auteur, sentant le fagot, elle fit scandale.

Pour venger la mort de Germanicus, son époux, Agrippine ourdit un complot contre l’empereur Tibère. Les desseins des conjurés diffèrent. Séjanus dit agir par amour pour Agrippine, tandis que Livilla affirme que c’est par amour pour lui… L’imbroglio passionnel et politique s’avère inextricable. La pulsion de mort sévit sans répit. Séjanus laisse entendre qu’il ne croit ni à Dieu ni à Diable. La Mort d’Agrippine constitue un chef-d’œuvre de l’esprit du libertinage érudit au XVII e siècle, dont René Pintard se fit l’historiographe.

Mesguich régit avec superbe un opéra parlé, sous l’égide d’un baroque d’invention assumé dans ses conséquences radicales, au sein d’un jeu de miroirs invisibles dans lequel les acteurs (Sarah Mesguich, Sterenn Guirriec, Rebecca Stella, Joëlle Lüthi, Jordane Hess et Yan Richard), tellement mobiles, s’ingénient à se prendre pour leur personnage aux yeux de l’autre jusqu’à ne plus savoir, on dirait, qui ils sont réellement. C’est vertigineux en un double jeu permanent, dans un envol de costumes barbares rutilants (Dominique Louis, Stéphane Laverne, Jean-Michel Angays) dignes d’une toile de Gustave Moreau. C’est comme dansé dans la fureur (chorégraphie de Caroline Marcadé) avec des chutes brutales, des pâmoisons, des torsions de corps à bout de nerfs.

La langue de Cyrano, somptueusement inventive dans le lexique de son temps, est proférée avec une fière gourmandise. Chaque tirade d’importance est accompagnée par la présence d’un alter ego, un famulus, qui mime de sa bouche muette la partition verbale de l’être qu’on entend. Grande audace de cette théâtralité depuis longtemps propre à Mesguich et qu’il affine ici au-delà d’une manière et qui constitue, au grand sens, un style. Au milieu de fumées, au sein d’une fréquente buée musicale, sa voix si disante, mélodieuse, annonce non sans ironie la couleur de chaque brève séquence de ce génial brûlot attisé par le souffle de la libre-pensée d’un poète en tout irréconciliable, sauf dans le grand vent de l’imagination.

(1) Jusqu’au 20 avril, au Théâtre Dejazet, 41, boulevard du Temple, Paris 3 e, tél. rés. : 01 48 87 52 55, www.dejazet.com