Spectacle Vivant

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18 04/2018

Le verbe de Victor Hugo ressuscité par Jacques Weber |Le Point

mercredi 18 avril 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Le comédien incarne l’écrivain dans « Hugo au bistrot », une plongée rafraîchissante au plus près du génie de l’auteur.

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Publié le | Le Point.fr
Le comédien fait une lecture très vivante des plus beaux textes de Victor Hugo.
Le comédien fait une lecture très vivante des plus beaux textes de Victor Hugo. © CHARLY TRIBALLEAU / AFP
Et si l’on possédait le pouvoir magique de rencontrer d’illustres écrivains ou peintres de génie accoudés au comptoir du bar du quartier ? Woody Allen l’a imaginé pour son long-métrage Midnight in Paris. Son héros incarné par Owen Wilson croisait au détour de ses errances nocturnes la route de Francis Scott Fitzgerald. Puis il rencontrait, ébahi, Ernest Hemingway assis à la table d’un café parisien. Aujourd’hui, 133 ans après la mort de Victor Hugo, le comédien Jacques Weberpropose de réaliser le doux rêve de croiser l’auteur des Misérables et de Notre-Dame de Paris. Il le fait à l’occasion d’une lecture vivante, qu’il ne manque pas d’animer avec fougue et passion.

 

17 03/2018

Un Mois à la campagne: subtils vertiges de l’amour | Le Figaro

samedi 17 mars 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© Michel Corbou

Alain Françon met en scène avec un sens profond de l’indicible l’adaptation de la pièce d’Ivan Tourgueniev par Michel Vinaver. Anouk Grinberg et Micha Lescot sont entourés d’excellents comédiens.

Tout, ici, est d’une infinie délicatesse. Pas d’éclats, pas de cris, ou alors des éclats de rire et des cris de joie, lorsque le temps est beau et que l’on s’égaye dans les prairies… Et pourtant il y a dans la pièce la plus célèbre d’Ivan Tourgueniev, Un Mois à la campagne, quelque chose de profondément vénéneux. Cruauté de l’amour, philtres empoisonnés.

Tout pourrait être aussi harmonieux et léger que le cerf-volant qu’Alexeï (Nicolas Avinée), le jeune étudiant engagé comme précepteur, construit pour son jeune protégé Kolia. On vit dans une propriété heureuse, à la belle saison. Arkadi Islaïev (Guillaume Lévêque), riche propriétaire terrien et entrepreneur, ainsi que le précise l’auteur, a trente ans. Il s’occupe avec énergie de son domaine, de ses affaires. Sa femme, Natalia Petrovna (Anouk Grinberg), trente-neuf ans, s’ennuie sans doute vaguement. Leur fils Kolia a dix ans. Il fait sa joie. Mais cela ne comble pas une vie. Dans la maison, il y a aussi Anna Semionovna (Catherine Ferran), la mère d’Arkadi, et puis Véra (India Hair), une toute jeune fille de dix-sept ans, pupille de Natalia et Lizaveta (Laurence Côte), trente-six ans, demoiselle de compagnie. Tourgueniev précise bien les âges, car ils sont très importants dans les mouvements des cœurs, des âmes, les tourments. Auprès de Natalia, il y a également, dévoué à elle, amoureux d’elle depuis toujours, Mikhaïl Rakitine (Micha Lescot), «ami de la maison», comme dit Tourgueniev. Un très beau personnage. Une grande âme. Pas comme le docteur Chpiguelski (Philippe Fretun), quarante ans, ou son riche ami Bolchintsov (Jean-Claude Bolle-Reddat), quarante-huit ans…

Sans l’avoir voulu consciemment, Natalia s’enflamme pour Alexeï… Elle en souffre. Et elle souffre surtout de la complicité qui s’établit entre le jeune homme et sa protégée Véra. Natalia se montre dure, méchante, avec elle, cette rivale…

Michel Vinaver offre ici une partition d’une musicalité lancinante. Et Alain Françon, une mise en scène admirable

Michel Vinaver a composé une nouvelle traduction de la pièce en cinq actes et réduit un peu le texte. Cela donne une partition d’une musicalité lancinante. Dans un décor de Jacques Gabel qui abolit intérieur et extérieur, avec ce grand fond clair et ses fleurs comme un fouillis à la Monet, quelques meubles et même un samovar, Alain Françon signe une mise en scène admirable.
Dans les lumières flatteuses de Joël Hourbeigt, des costumes seyants qui flottent entre plusieurs mondes, les comédiens sont tous remarquables.

Tous les sentiments palpitent à fleur de mots. Les hommes brutaux sont bien dessinés, les jeunes femmes qui vont être sacrifiées sont bouleversantes. Le jeune précepteur comprend sourdement ce qui advient… Et tout cela est trop lourd pour un garçon qui n’est pas exceptionnel… Tourgueniev est ironique. On s’enchante de la subtilité du jeu d’Anouk Grinberg, tout en nuances presque imperceptibles et l’on a de l’admiration pour l’élégant Micha de Micha Lescot, personnage douloureux et digne.

Un Mois à la campagne. Théâtre Déjazet, 41, bd du Temple, PARIS (IIIe) Tél.: 01 48 87 52 55.
Horaires: 20h30, du lun. au sam. Jusqu’au 28 avril 2018. Places: de 16 à 39€.

Source: Le Figaro

16 03/2018

A Lyon, le festival En Acte(s) met l’actualité en pièces | Mediapart

vendredi 16 mars 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© Michel Cavalca

Le TNP abrite la quatrième édition de ce festival qui offre à dix auteurs accompagnés chacun par un metteur en scène de traiter d’un sujet d’actualité en respectant d’excitantes règles de jeu.

Jonas est allé là-bas, il est revenu, il a fait de la prison, et le voici de retour chez ses parents, assigné à résidence chez eux, par ordre de la justice peut-être, surtout par volonté parentale, pour ne pas effrayer les voisins du pavillon d’à côté, ne pas faire de vagues ; il y en a eu suffisamment comme cela lorsque la mère a écrit un livre sur son fils. Son mari lui en fait le reproche, il aurait voulu rester « invisible ». L’atmosphère est d’autant plus nerveuse qu’un attentat vient d’être commis dans le métro et puis un deuxième et puis il y a cinq tasses dans l’évier. Le frère, la sœur et les parents, ça fait quatre. Qui est venu boire un café à la maison avec Jonas alors que la sœur est censée garder son frère ? Jonas ne dit rien.

Dix pièces, dix auteurs

Jonas ne répond pas pas aux questions. La police, les juges lui en ont tellement posé, des questions, à son retour. Seule sa sœur essaie de le comprendre sans le questionner. Elle a essayé de faire les cinq prières par jour mais, pour elle, « ça passe pas, ça bloque ». Elle aide son frère à faire des trous dans le jardin, il fait des trous comme il en faisait là-bas.

Voilà, à gros traits, l’univers de Et après, une pièce de Marilyn Mattei. Cette ancienne élève de l’ENSATT en section écriture traite d’un sujet d’actualité délicat qui ne court pas les planches. Elle le fait avec un sens du dialogue, du rythme, un bel habillage narratif et une continuelle délicatesse dans une approche jamais frontale des personnages. Tout cela l’emmène loin, très loin d’une écriture platement naturaliste, écueil habituel pour ce type de sujet. Fort bien mise en scène par Julie Guichard, interprétée à la perfection par Olivier Borle (Le père), Sophie Engel (la mère), Noémie Rimbert (la sœur) et Arthur Vandepoel (le fils), cette pièce forte clôturait en beauté la deuxième semaine du festival En Acte(s) qui, pour sa quatrième édition, vient d’être accueilli au TNP de Villeurbanne. Un festival entièrement consacré aux écritures contemporaines.

A l’origine, la compagnie lyonnaise En Acte(s) et son animateur Maxime Mansion (sorti de l’ENSATT et acteur dans la troupe du TNP). Les éditions précédentes ont eu lieu dans d’autres théâtres lyonnais (Lavoir public, Clochards célestes). C’est un deal. Le festival commande une pièce à dix auteurs, quasi-novices ou expérimentés, qu’il choisit. L’auteur doit écrire sur un sujet d’actualité (au sens large) une pièce qui doit pouvoir être représentée en une heure avec au maximum cinq comédiens. L’auteur a deux à trois mois pour écrire le texte. Par ailleurs, dès le début du processus, il travaille en binôme avec un metteur en scène (choisi par le festival) qui accompagne tout le mouvement préparatoire et, ensuite, a dix à douze jours pour mettre la pièce en scène. En respectant d’autres consignes : pas de régie technique, les sources lumineuses ou sonores doivent provenir du plateau et être prises en charge par les comédiens. Enfin, le texte doit être su par les acteurs, mais un souffleur veille.

Cela ressemble en partie à la façon dont fonctionne le Théâtre de Poche à Genève depuis que Mathieu Bertholet en a pris la direction. Dans les deux cas, on évacue la simple lecture mais aussi la mise en espace qui a fait les belles heures de Théâtre Ouvert de Lucien et Micheline Attoun, une forme qui a montré ses limites et s’est banalisée au fil du temps. Chaque pièce est présentée trois fois sur un plateau en bois commun à tous que chaque équipe aménage de façon sommaire. Il y a là un côté théâtre de tréteaux tout à fait revendiqué qui fait la part belle au texte et aux acteurs. La plupart des acteurs viennent des compagnies lyonnaises, certains sont des acteurs permanents du TNP.

Une initiative salutaire

On retrouve des auteurs expérimentés comme Guillaume Cayet, Kevin Keiss ou Julie Ménard, ces deux derniers faisant partie du collectif d’auteurs Traverse (co-auteurs pour le collectif OS’O du texte de Pavillon noir) ; on découvre des auteurs moins expérimentés comme Gwendoline Soublin, Théophile Dubus ou Marilyn Mattei, tous trois ayant été formés à l’ENSATT. Sur les dix textes, deux sont destinés à un jeune public.

Judith Zins qui écrit pour le jeune public a traité de l’anorexie ; Gwendoline Soublin, d’un petit village où les ados s’ennuient mais où vit une vieille femme très étonnante ; Guillaume Cayet, avec son habituelle fibre sociale, aborde, à travers deux générations, l’histoire d’une barre d’immeuble sur le point d’être rasée ; Aristide Tarnagda et Antonin Fadinard nous entraînent en Afrique noire ; Thibault Fayner montre neuf jeunes mettant leurs pieds dans la gadoue du monde économique ; Julie Ménard suit en profondeur une héroïne qui se noie dans l’alcool, la baise et les mensonges ; Kevin Keiss, accroc à la production de textes très personnels, décline l’addiction sous toutes ses formes. La pièce de ce dernier, Irrépressible, a été mise en scène par Baptiste Guiton qui, comme Julie Guichard, est membre du « Cercle de formation et de transmission » du TNP. C’est aussi le cas de Maxime Mansion. Julie Guichard et lui présenteront ce samedi 17 mars à 20h30 un spectacle « audio-immersif » réunissant sept auteurs venant de pays francophones (Belgique, Burkina Faso, Canada, Grèce, Mali) qui bouclera une troisième semaine consacrée à la francophonie.

De telles initiatives sont salutaires. Pour les auteurs, les metteurs en scène et les acteurs, cela constitue un challenge. Et pour le public qui joue, lui aussi, le jeu et découvre de nouveaux textes. Il y a des pièces qui manquent de souffle, d’ambition ou s’égarent ; pas grave. Il y a des auteurs que l’on retrouve avec plaisir, d’autres que l’on découvre (pour ma part) avec joie, comme Marilyn Mattei.

L’ensemble des textes des pièces a été édité en un volume aux éditions En Actes(s).

Source: Mediapart

6 03/2018

« La Cerisaie » balayée par la folle énergie du désespoir | Les Echos

mardi 6 mars 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© Simon Gosselin

Au Théâtre-Studio d’Alfortville, Christian Benedetti continue d’imposer son rythme effréné à l’oeuvre de Tchekhov. Après « La Mouette », « Oncle Vania » et « Les Trois Soeurs », il s’installe aux commandes d’une « Cerisaie » à la fois féroce et lumineuse.

Cité par Evtikhi Karpov dans « Tchekhov dans les souvenirs », le dramaturge russe assurait : « Je voudrais qu’on me joue d’une façon toute simple, primitive… Comme dans l’ancien temps… une chambre… sur l’avant-scène un divan, des chaises… Et puis de bons acteurs qui jouent… C’est tout. » Cette confidence, Christian Benedetti l’a placée au coeur de son projet un peu fou entamé il y a près de sept ans, celui de monter tout Tchekhov. Après « La Mouette », « Oncle Vania » et « Les Trois Soeurs », le metteur en scène s’aventure dans « La Cerisaie ». Créé en 2015 aux Nuits de Fourvière, le spectacle est repris au Théâtre-Studio d’Alfortville et s’ancre à pleines racines dans le sillon théâtral qui a fait la singularité, et le succès, des trois précédents opus.

Avec pour seul décor une vieille armoire, un banc et quelques chaises, comme autant d’éléments imposés, Christian Benedetti ne s’embarrasse d’aucunes fioritures. Il met le texte à nu, imprime un rythme effréné où les silences, savamment maîtrisés, soulignent les noeuds du drame tchekhovien et traduisent sa fine lecture de l’oeuvre. Débarrassée de ses longueurs et langueurs, « La Cerisaie » dévoile alors toute sa férocité. Pris, les bras ballants, dans ce tourbillon bourgeois qui terrasse une aristocratie aveuglée par sa rutilance passée, l’aréopage de personnages n’en devient que plus pathétique.

Enterrement de première classe

Mus par une extrême vitalité, les comédiens semblent se nourrir de cette folle énergie du désespoir. De Christian Benedetti, ambivalent Lopakhine, à Hélène Viviès, touchante Varia, tous donnent une teinte nouvelle à cette inéluctable décadence. Montée avec un ton quasi vaudevillesque, la pièce se transforme en une célébration presque lumineuse. La fête du troisième acte, orchestrée comme un théâtre d’ombres, tourne à l’enterrement de première classe d’un monde qui s’est dissout dans un mélange d’orgueil et d’oisiveté. Jusqu’à devoir mendier auprès de ceux que jadis il dominait.
Abrupts et anguleux, les personnages ne perdent pour autant ni de leur profondeur, ni de leur complexité. Leurs relations sont toujours sous-tendues par cette attraction-répulsion antédiluvienne, leur rapport au monde encore dicté par ces réflexes sociaux reçus en héritage mais aujourd’hui dépassés. A travers le travail de Christian Benedetti, c’est bien toute l’acuité de Tchekhov qui se fait jour. Et comme tout regard perçant, il est cruel, forcément cruel.

LA CERISAIE
d’Anton Tchekhov
Mise en scène de Christian Benedetti.
Théâtre-Studio d’Alfortville (01 43 76 86 56) jusqu’au 24 mars.
Durée : 1h30.

Source: Les Echos

29 01/2018

A Villeurbanne, un « Misanthrope » énervé | Le Monde

lundi 29 janvier 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© Michel Cavalva

La jeune Louise Vignaud met en scène la pièce de Molière avec une virulence revendiquée.

Pour Louise Vignaud, c’est la saison des premières. Jusqu’au 15 février, elle présente sa première mise en scène au Théâtre national populaire de Villeurbanne (Rhône) : Le Misanthrope, de Molière. Fin mars, elle signera sa première mise en scène à la Comédie-Française : Phèdre, de Sénèque, au Studio du Carrousel du Louvre. Et en mai, elle créera Le Quai de Ouistreham, adaptation du livre de Florence Aubenas (grand reporter au Monde), au Théâtre des Clochards Célestes, une petite salle de la Croix-Rousse, à Lyon, qu’elle dirige depuis janvier 2017. Ainsi s’opère un tournant dans le trajet de Louise Vignaud (29 ans), une des jeunes femmes de cette saison féconde en découvertes, sur lesquelles veillent des directeurs de théâtre.

Christian Schiaretti, le patron du TNP, a imaginé un programme pour donner des outils à ceux qui se lancent dans le métier et deviendront peut-être patrons à leur tour, au TNP ou ailleurs. Quatre metteurs en scène ont été choisis, en respectant la parité : Julie Guichard, Baptiste Guiton, Maxime Mansion et Louise Vignaud. Pendant trois ans, ils participent à la vie du théâtre, dans tous les services, font une mise en scène par saison, et reçoivent une enveloppe de 100 000 euros pour les aider à monter leurs productions. C’est dans ce cadre du « cercle de formation et de transmission » qu’est créé Le Misanthrope. Les représentations ont lieu dans la salle Jean-Bouise, dont l’aspect modulable correspond au désir de Louise Vignaud de faire du plateau un ring, autour duquel les spectateurs sont assis, sur les quatre côtés.

Virulence et excès

Le sol est blanc, brillant. Quelques marches au milieu. Rien de plus pour évoquer le salon de Célimène, la veuve coquette dont est amoureux l’atrabilaire Alceste, décidé à se retirer du monde, c’est-à-dire de Paris, pour s’isoler dans le silence de sa campagne, loin des vanités d’une vie sociale dont il exècre l’hypocrisie. Selon les mises en scène, le côté mélancolique ou dépressif d’Alceste est plus ou moins pointé. Il n’en va pas de même avec Louise Vignaud : son misanthrope est un homme énervé, qui court et saute de rage, s’emballe et crie, au nom d’une liberté qu’il revendique haut et fort, tout comme Célimène revendique haut et fort sa liberté, dans le registre de la séduction rouée.

Virulence et excès : tels sont les piliers de la mise en scène, dont Louise Vignaud pense qu’ils « sont nécessaires pour raconter la folie des apparences ». Soit. On pourrait tout aussi bien dire et mettre en scène l’inverse, et l’on obtiendrait le même résultat. La seule question qui vaille est celle de la cohérence du spectacle. De ce point de vue, Louise Vignaud – qui s’est formée à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, à Paris, puis au département de mise en scène de l’Ecole nationale supérieure d’art et techniques du théâtre (Ensatt), à Lyon – tient son pari. On entend la langue admirable de Molière, ce qui semble évident mais ne l’est pas toujours, sur les scènes d’aujourd’hui. On voit des comédiens très engagés, vêtus de costumes XVIIe siècle actualisés. Et, si l’on ne sent pas le frisson des grands soirs où une nouveauté s’impose, bouleverse et dérange, on se dit qu’il y a chez Louise ­Vignaud une promesse.

Le Misanthrope, de Molière. Mise en scène : Louise Vignaud. Avec Olivier Borie (Oronte), Joseph Bourillon, Pauline Coffre, Ewen Crovella, Sophie Engel (Célimène), Charlotte Fermand (Eliante), Clément Morinière (Philinte), Sébastien Mortamet, Mickaël Pinelli (Alceste). Théâtre national populaire, 8, place Lazare-Goujon, Villeurbanne (Rhône). Durée : 1 h 50. Jusqu’au 15 février.

Source: Le Monde

21 01/2018

Une malicieuse « Auto Accusation » de Peter Handke | L’Humanité

dimanche 21 janvier 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© Charlotte Corman

Mis en scène par Félicité Chaton, Xavier Legrand interprète un curieux personnage qui se raconte à la première personne, dans un délire verbal drôle, émouvant et accusateur.

Seule une chaise occupe la plateau, sur une petite estrade. Comme s’il s’agissait d’une causerie au coin du théâtre. Il va s’agir plutôt d’une longue évocation, d’un monologue, du récit d’une vie depuis les tout débuts. Le tout dit à la première personne du singulier, avec un « Je » qui tient forcément du jeu, et qui chez Peter Handke, qui a écrit ce texte curieux à l’âge de 24 ans (il est né en 1942), dans un ensemble intitulé « Outrage au public et autres pièces parlées » tient aussi du miroir à facettes.

Le public n’est pas que public, puisqu’il est mis dans la confession. L’auteur, dit-on lisait Les confessions de Saint-Augustin lorsqu’il a écrit cette Auto-Accusation d’abord traduite par « Introspection », jusqu’à la mise à jour en 2015 de Sarah Blum et Félicité Chaton.

Cette dernière signe la mise en scène, en donnant donnant à la fois une apparence de proximité et de distance au personnage qui au fil des minutes, en quasi perpétuel mouvement sur le plateau ou dans les coulisses, ne cesse de déclamer. Tel ce fragment : « J’ai parlé fort dans des lieux dans lesquels parler fort était incorrect. Je me suis tu à des moments où se taire était une honte. J’ai parlé de sujets dont il était indélicat de parler. J’ai tu ma participation à un crime. Je n’ai pas dit du bien des morts. J’ai dis du mal des absents. J’ai parlé sans qu’on me l’ait demandé. »

Un univers sonore

La sonorisation, avec micro HF mais aussi micro de scène et mégaphone rajoute à l’étrangeté voire à la fascination, avec un éclairage fait uniquement de tubes fluorescents, qui clignotent ou s’allument là où on ne les attend pas forcément, dans un univers sonore indéfini (de Marinette Buchy) qui rajoute à la magie de l’instant.

Pour Xavier Legrand, costume bleu et tee-shirt blanc dans cette lumière peu commune sur toute la durée d’un spectacle, regard souvent plongé dans l’assistance, parle d’une confession universelle et intemporelle, une incantation froide », pas dénuée d’humour. Le comédien, qui il y a plusieurs années avait déjà participé à une première expérience de présentation de ce texte devrait voir en février sortir sur les écrans français son second long métrage de réalisateur « Jusqu’à la garde » où il dirige notamment Léa Drucker, Denis Ménochet, ou encore Thomas Giora. Ce film a obtenu le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise 2017.

Quant à l’intime « Auto-Accusation » elle mérite de continuer sa route aux multiples virages.

Jusqu’au 27 janvier à 20h30, Au Studio théâtre d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, téléphone: 01 43 76 86 56

Source: L’Humanité

9 01/2018

Xavier Legrand un réalisateur qui a l’étoffe des Lions | Le Figaro

mardi 9 janvier 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© JC Tardivon

On découvrira le 7 février son premier long métrage, Jusqu’à la garde, doublement récompensé à la Mostra de Venise. Au théâtre, il joue en janvier Auto-accusation de Peter Handke.

L’émotion de Xavier Legrand a été vive à la dernière Mostra de Venise: deux lions d’un coup pour son film, Jusqu’à la garde, drame du divorce et de la violence conjugale (sur les écrans le 7 février). Lion d’argent pour la mise en scène et lion du futur de la première œuvre. «C’était déjà une belle surprise d’être en compétition avec de grands réalisateurs… Me retrouver au palmarès est un cadeau qui me permet d’avoir confiance. Je me dis que lorsqu’on travaille scrupuleusement et avec son cœur, ça se voit.»

« C’était déjà une belle surprise d’être en compétition avec de grands réalisateurs… Me retrouver au palmarès est un cadeau qui me permet d’avoir confiance. »

À 38 ans, comédien devenu cinéaste, Xavier Legrand n’accède pas par hasard à cette reconnaissance internationale. Jusqu’à la garde a été précédé en 2014 d’un court-métrage abondamment primé déjà, Avant que de tout perdre, qui traitait du même thème de la violence conjugale, sur le mode du thriller angoissant, avec le même couple d’interprètes, Léa Drucker et Denis Ménochet. «Mais c’était l’étape précédente, le moment où la femme battue décide de s’enfuir avec ses enfants. Je mets en scène la peur et la menace. Et je voulais assigner au spectateur une place où il reste impliqué étroitement. Ne pas montrer la femme victime et ne pas montrer la violence, parce que dans la réalité elle est cachée et que, si on la rend trop visible, le spectateur prend ses distances, pour se protéger.»

Une passion pour les tragédies

D’où vient son insistance à creuser ce sujet terrible?

«De la tragédie, je pense, dit Xavier Legrand. Je me suis très tôt passionné pour les tragiques grecs, puis pour Corneille, Shakespeare, Victor Hugo. Les liens du sang, le pouvoir et le crime… Je voulais écrire du théâtre et quand j’ai cherché un équivalent actuel à ce monde tragique, j’en suis venu à la violence familiale, si incroyablement répandue. Cette emprise d’un être sur l’autre, ce harcèlement impitoyable qui va jusqu’aux coups, jusqu’au sang. J’ai étudié beaucoup de faits divers, passé des nuits à police-secours, consulté des psychologues… J’ai eu besoin d’“entrer dans la peau” de cette violence, comme je le fais pour un rôle.»

« Je me suis rendu compte que le théâtre me permettait de devenir à la fois miroir de l’autre et vecteur de dialogue. »

Au fil de son travail, Xavier Legrand s’est aperçu qu’il n’était pas fait pour l’écriture de théâtre et c’est devenu un scénario, que le producteur Alexandre Gavras l’a encouragé à tourner. « Je me suis vite senti assez à l’aise avec la mise en scène », dit-il. Pas question pour autant de renoncer au métier de comédien, où il a débuté bien avant ses années de conservatoire : « J’étais en CM2, je crois, quand une association est venue organiser un spectacle pour des handicapés. J’avais le rôle principal et je jouais dans un fauteuil roulant. Et je faisais rire ces enfants qui étaient réellement handicapés. Je me suis rendu compte que le théâtre me permettait de devenir à la fois miroir de l’autre et vecteur de dialogue.»

Un dialogue qu’il poursuit toujours. Avant la sortie de son film, Xavier Legrand sera sur scène à partir du 17 janvier au Théâtre-Studio d’Alfortville avec un monologue de Peter Handke, Auto-accusation, tiré d’Outrage au public. « Je le joue dans une nouvelle traduction qui fait ressortir sa dimension philosophique et langagière. C’est un fleuve de mots, absurde et drôle, où toutes les phrases commencent par “je”. Une partition corporelle du langage et du son très puissante.»

Source: Le Figaro

11 12/2017

La BPI sur le méridien Echenoz | Libération

lundi 11 décembre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

A Beaubourg, un parcours dédié à l’écrivain

Sans aucun doute, il doit être excitant d’élaborer une exposition littéraire sur un sujet vivant. La littérature suscite plus souvent des manifestations postmortem. Avec une attendue litanie sous verre de manuscrits, lettres et photos comme des coléoptères épinglés. Après Claude Simon (2013) et Marguerie Duras (2014), la Bibliothèque publique d’information (BPI) a ciblé un contemporain encore vif. Travailler avec l’écrivain en personne à la présentation de son œuvre, voilà qui peut donner davantage de sel à la démarche. Quand Isabelle Bastian-Dupleix et Emmanuèle Payen ont demandé à Jean Echenoz de devenir la proie de la prochaine manifestation de la BPI, il n’a pas dit non. C’était juste après la lecture de son dix-septième roman, Envoyée spéciale, par Eric Ruf en novembre 2016. Le mois suivant, un dialogue constructif s’amorçait. Un an plus tard, une photo noir et blanc signée de son fidèle portraitiste Roland Allard du même Jean Echenoz, vu de profil, cigarette fumante en main, égaye les présentoirs de Beaubourg. Un visage sur une œuvre ; de l’œuvre, il fallait donner un visage.

Tandem mécanique.

«C’est toujours un pari, une exposition littéraire», confirme Gérard Berthomieu, spécialiste de la langue et de la littérature française des XXe-XXIe siècles et co-commissaire. «Un thème traverse toute son œuvre, du début à la fin, celui du mouvement omniprésent, avec des personnages qui partent et qui reviennent.» Citant à l’appui Je m’en vais, Un an, Au piano, et Envoyée spéciale. Dans le premier, le Méridien de Greenwich, paru en 1979 aux Editions de Minuit, «qui contient tout avec une pente très marquée pour le métadiscursif» selon Gérard Berthomieu, il y a la mention du rotor stator, tandem mécanique qui évoque à la fois la mobilité et l’immobilité. Aux trois quarts du Méridien, Byron Caine et Rachel se retrouvent à tourner en rond sur l’île. «Mais voilà, à peine arrivés sur l’île, la situation avait séché sur pied comme un plant inarrosé. Au double, triple jeu, succéda l’absence de jeu ; à l’effervescence, la répétition ; au rotor, le stator.» La pièce de mécanique s’est imposée comme l’image idéale pour montrer une forme d’unité dans l’œuvre et avoir un cap d’exposition.

Pour figurer cette espèce de mouvement perpétuel à dénouement boomerang, la scénographe a conçu un parcours circulaire à l’entrée – et à la sortie – duquel se trouve un planisphère en forme de môle. Les déplacements internationaux de certains personnages de dix des romans de l’écrivain sont dûment fléchés, Gambang, Pékin, New York, etc. Il faut ensuite s’engager dans le colimaçon comme si de fait, en tant que visiteur, on entrait dans la peau d’un personnage échenozien qui allait faire une révolution sur lui-même. Lui existe le temps d’un roman, nous, nous traversons l’œuvre.

Le voyage obéit à un classique plan tripartite, bien sûr suivi dans le sens des aiguilles d’une montre. Il y a d’abord ce que les commissaires ont appelé la fiction et ses rouages. Echenoz, fasciné paraît-il par les mécanismes, mène toujours un important travail de documentation avant d’enclencher un roman. Sous les inévitables vitres, il y a les documents préparatoires à Courir, une revue sur Zatopek et un cahier de retranscription, à la main, des articles del’Equipe des années 40 aux années 2000. «C’est une manière de s’immerger à l’intérieur du sujet et de ne pas faire d’économie du tout d’écriture», précise Emmanuèle Payen. Il y a aussi des cartes postales issues de sa collection et une image de Ravel au piano, qu’il utilise comme des déclencheurs ou des relais possibles dans la constitution d’une fiction. Sur un pan de mur, 32 fiches figurent le plan de Cherokee, avec un code couleur pour les personnages. On représente aussi sa passion du cinéma, en particulier de la Règle du jeu qu’il a vu et revu, dont s’inspire ce que beaucoup appellent sa rhétorique cinématographique. On pourrait aussi parler de musique et de Thelonious Monk.

Gags verbaux.

Le cœur du réacteur, c’est l’invitation à pénétrer dans la langue échenozienne, fabrique ludique et rythmique. Les cimaises mettent en scène des citations, à la manière d’épigrammes : récursivité de la phrase, zeugmes (coordination anormale d’au moins deux mots disparates ou constructions hétérogènes), gags verbaux («Puis cinq cents mètres au-delà s’élève un bâtiment de style anglo-antipodal…», les Grandes Blondes)… Et même, pour pointer une obsession de l’écrivain pour un chiffre en particulier. «C’est une œuvre qui a le sens du chiffre 2, poursuit Gérard Berthomieu. Les deux mains du pianiste, les tandems de faux policiers… On en revient, comme de bien entendu, au rotor strator. «Il y a dans son œuvre un mouvement à deux figures, le côté libérateur et voyageur, mais aussi le côté plus déceptif, avec le retour et l’ennui.»

Source: Libération

11 12/2017

Le théâtre d’utilité publique de Jean-Claude Grumberg | La Croix

lundi 11 décembre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Le théâtre d’utilité publique de Jean-Claude Grumberg et Jean-Louis Benoît
© Bohumil Kostohryz

Avec Michu, Les Vacances, Rixe et La Vocation écrites dans les années 1960, Jean-Claude Grumberg tirait le portrait croquignolet d’une France de la haine, du racisme, de l’antisémitisme… que l’on pensait condamnée à mourir. En les mettant en scène aujourd’hui, Jean-Louis Benoît rappelle qu’elle est, plus que jamais peut-être, en vie.

Les Autres d’après Jean-Claude Grumberg
Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes, à Paris

Ils sont affreux, pas spécialement sales, mais souvent méchants : le père (surtout le père !), sa femme et ses deux fils, héros désespérément ordinaires de « Les Autres » – un spectacle réunissant quatre courtes pièces de Jean-Claude Grumberg adaptées et mises en scène par Jean-Louis Benoît pour n’en faire qu’une : Michu, Les Vacances, Rixe et La Vocation.

La première relève du songe d’un homme ridicule (le père) qui cauchemarde, soupçonné par un collègue d’être tour à tour, ou tout à la fois, « pédéraste », « communiste », « juif », « franc-maçon ». Il réveille son épouse qui le rassure, lui explique que, à condition de se surveiller, rien n’est grave… excepté être juif.

La deuxième décrit l’arrivée de toute la famille, tenue criarde de touristes, dans un boui-boui, quelque part, à l’étranger. Incapable de se faire comprendre, ne craignant rien tant que de se faire rouler, voire intoxiquer, empoisonner par cette cuisine si éloignée de la sienne, elle repartira sans rien toucher, sans rien avaler.

La troisième relate le retour au foyer du père, après une altercation, en voiture, avec un « bougnoule », un « crouille » qui l’aurait menacé, suivi jusque devant chez lui, et qu’il saura calmer de sa fenêtre, d’un bon coup de carabine.

La dernière, enfin, oppose l’un des fils à ce père qui finit par chasser le rejeton de la maison, lorsque ce dernier lui avoue sa vocation : être flic !

Une certaine France de la peur de l’« autre »

À travers ces « farces », écrites dans les années 1960, Jean-Claude Grumberg croquait, avec une férocité gaillarde, une certaine France – celle d’après la Guerre d’Algérie, d’avant 1968, de Hara-Kiri. Une certaine France de la haine, de la bêtise, du racisme, de l’homophobie, de la xénophobie, du contentement de soi. Et, plus encore, du mépris et de la peur de l’« autre ». Le trait est acerbe, la plume incisive, mêlant grotesque et caricature façon « Beauf » de Cabu, « gros dégueulasse » de Reiser.

Une mise en scène qui ne force jamais le trait.

De quoi rire, mais jaune, d’autant que la mise en scène de Jean-Louis Benoît et le jeu de ses acteurs s’inscrivent parfaitement dans cet univers sans jamais forcer le trait. Philippe Duquesne campe ainsi un ahurissant « père », qui pour ne plus savoir qui il est, ce qu’il est, est une proie désignée pour tous les extrêmes et populismes. C’est vrai pour Nicole Max, l’épouse, Pierre Cuq et Stéphane Roblès, les deux grands fils.

Certes, par instants – surtout pendant Les Vacances et Rixe, les deux pièces les plus longues, –, l’attention du spectateur peut se relâcher. Le vocabulaire peut sembler daté – qui emploie encore le mot « bicot » à propos d’un arabe ? Les dénonciations, indignations de Jean-Claude Grumberg face aux comportements de ses personnages, peuvent paraître relever du lieu commun.

On rêvait alors d’une ère nouvelle…

Paradoxalement, c’est dans ces moments que Les Autres résonnent avec le plus de force, alors que revient en mémoire que Michu, Les Vacances, Rixe et La Vocation furent écrites dans un temps on l’on pouvait croire qu’une telle France était amenée à s’éteindre. Qu’une ère nouvelle allait s’instaurer, placée sous le signe de l’ouverture, de l’humanisme, de la solidarité, de la liberté, égalité, fraternité. C’était l’époque annonciatrice des gentils hippies, du slogan « peace and love ». Tous les rêves étaient permis. Ô idéalisme ! Ô utopie ! Un demi-siècle après, à l’heure de la remontée des extrêmes, on voit ce qu’il en est advenu. Tout le mérite des Autres est là. Rappelant que rien n’est jamais fini. Que, pour paraphraser Brecht, « le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ».

Didier Méreuze

Source: La Croix

7 11/2017

Irina Brook : « Il n’y a rien de tel que la rencontre directe et humaine. » | Artistik Rezo

mardi 7 novembre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Fille du grand metteur en scène Peter Brook, Irina, dont le prénom est celui d’une des « Trois Soeurs » de Tchékhov, vient d’être reconduite à la direction du Théâtre National de Nice pour son deuxième mandat jusqu’en 2020. Enthousiaste, volontaire, cette bûcheuse acharnée poursuit à Nice une révolution en douceur par l’approche d’un public élargi qu’elle va chercher dans tous les coins de la région, dans les usines, les écoles, les maisons de retraite, jusqu’à l’équipe de Football de Nice, afin de leur donner le goût d’une découverte théâtrale. Le chantier est énorme mais Irina Brook, décorée l’an dernier « Officier des Arts et des Lettres » par le Ministère de la Culture, n’est pas du genre à se décourager. A l’occasion du tout premier festival entièrement dédié au jeune public, « Génération Z « , son désir d’offrir la culture à tous est encore plus ardent.

Comment est née l’idée de lancer ce premier festival pour la jeunesse ?

C’est une conclusion de 4 années de travail. Au bout de mes deux premières années à la tête de ce CDN (Centre Dramatique National), j’ai remarqué qu’il n’y avait aucun enfant dans les salles. J’ai donc commencé à programmer des spectacles pour le jeune public, mais sans succès car les familles n’étaient pas habituées ni invitées à fréquenter le théâtre. Les gens ne se déplacent pas lorsqu’ils pensent que le lieu n’est pas pour eux. Malgré des spectacles de grande qualité, les salles n’étaient pas remplies. Je me suis dit que l’une des mes missions était celle-là : faire venir de jeunes spectateurs au spectacle. Il ne suffit pas de présenter 3 spectacles jeune public dans un programme de saison, il faut agir autrement. L’idée d’un festival est venue l’an dernier.

C’était compliqué de faire cela à Nice ?

C’était risqué. D’abord parce que le festival est programmé durant les vacances de la Toussaint quand le théâtre est historiquement toujours fermé. J’avais donc l’histoire contre moi mais on a continué droit devant ! Dans cette première semaine d’ouverture, ce qui est très réjouissant c’est que les spectacles sont pleins, les ateliers sont pleins, que ce soit pour les jeunes enfants ou les adolescents (spam, clowns, contes pour enfants, hip-hop). Les habitudes sont donc longues à changer, mais cela bouge, heureusement très positivement. On avait très peur au début, car on ne remplissait pas l’atelier improvisation pour les 11-18 ans ! Mais je dois avouer que j’ai été très émue quand j’ai assisté à la représentation d’ « Azerty et les mots perdus » et que j’ai vu, pour la première fois, une salle composée d’adultes et d’enfants tous réunis en famille. Les rencontres au bord du plateau, entre les équipes artistiques et le public, marche aussi très bien.

Donc c’est une première expérience réussie ?

C’est aussi l’aboutissement de deux années de travail, de recherches et de démarches auprès des publics. Ça ne vient pas tout seul, on a démarché comme le font les comédiens au festival Off d’Avignon !

Vous n’avez pas « tracté » ?

Si ! Je n’ai aucune fierté ! Je distribuerai des tracts et des programmes jusqu’à ce que la dernière place soit vendue. Ma petite compagnie de jeunes acteurs, « Les Eclaireurs », ont mis des nez rouges et on est sortis ensemble dans la coulée verte à Nice pour aborder les gens. Quand il faut remplir, il faut remplir ! Il n’y a rien de tel que la rencontre immédiate et humaine. On peut créer les plus belles affiches, communiquer sur tous les réseaux sociaux, écrire les plus beaux textes, tant qu’on ne rencontre pas réellement l’autre pour lui parler et avoir les arguments pour le convaincre, les gens ne se déplacent pas. Il faut les tirer par la main physiquement !

C’est ce que vous faites vraiment ?

Mon objectif en arrivant ici était de faire venir des personnes qui n’avaient jamais mis les pieds dans un théâtre. J’étais assez naïve pour croire qu’il suffisait de quelques manifestations en dehors des murs du théâtre, des événements sur le marché de Nice pour faire venir des spectateurs. En réalité, c’est lorsque nous avons joué le spectacle « Point d’interrogation » à l’usine Malongo il y a deux ans que j’ai réalisé que les ouvriers de l’usine ne décollaient pas de leurs chaises pour aller vers nous. On leur faisait peur, nous, les artistes, la culture, alors qu’ils étaient dans leur propre lieu de travail ! Il fallait donc les prendre par la main. On ne peut pas sous estimer la peur des gens face à la culture. La mission d’un CDN est d’aller vers les gens, même s’ils ne deviennent pas tous des abonnés. Ensuite, le travail de fond consiste à constituer un nouveau public. Cela demande beaucoup d’abnégation et de patience.

Les premières années de votre mandat, après avoir succédé à Daniel Benoin, ancien directeur qui a été nommé au Théâtre d’Antibes, vous avez vu les salles se vider ?

Oui, mais c’est normal car nous ne faisons pas la même programmation. Si les spectateurs souhaitent voir Pierre Arditi ou d’autres têtes d’affiche parisiennes, ils ont un choix fabuleux chez mon voisin à Antibes, donc ils n’ont pas besoin de moi. En réalité, nous sommes complémentaires. Mais vous savez, je n’ai rien contre les stars.  Pour « Lapin Blanc, Lapin Rouge » de l’Iranien Nassim Soleimanpour a été joué par François Cluzet, Lambert Wilson, Charles Berling ou Jacques Weber. La rencontre de comédiens prestigieux avec un texte unique et surprenant chaque soir. C’est ce mélange que j’aime. Il nous faut en même temps répondre au cahier des charges d’un CDN, c’est à dire proposer du cirque, de la danse, de la chanson, mais aussi des textes forts, qui touchent à la société, aux problématiques actuelles.

Comment se conjugue votre désir de théâtre engagé, porteur de problématiques sociales, politiques, écologiques avec la municipalité de Nice ? Vous sentez vous aujourd’hui « adoptée » par Nice et son maire Christian Estrosi ?

Je me dois absolument de ne pas mélanger la politique de la Ville de Nice, qui subventionne le théâtre à 50% avec l’Etat, avec mes choix artistiques. De même que le maire de Nice, Christian Estrosi, déclare respecter les artistes qui sont nommés quelques soient leurs créations. Depuis mon arrivée à Nice en 2014, je me suis toujours sentie bien accueillie et soutenue par la municipalité. Bien sûr, comme je suis impatiente de nature et que je voulais changer rapidement les choses, il y a eu ça et là des petites crispations, mais fondamentalement les tutelles municipales m’ont agréablement soutenue dans ma volonté d’ouverture aux publics. Le travail que l’on fait profite d’abord à la ville de Nice, comme en témoignent les nombreuses associations qui font appel à nous. J’aime être utile aux autres. C’est ce sentiment d’être utile, qui m’a fait abandonner la fabuleuse liberté que j’avais avant de prendre ce poste. Pour accepter cette responsabilité, la lourdeur de cette tâche avec l’aspect administratif qui va avec, pour accepter le sacrifice que j’ai fait de ma vie familiale, moi qui ai toujours privilégié la relation avec mes enfants, il fallait vraiment que je sente l’utilité de ce travail. Je n’ai jamais été intéressée ni par le pouvoir, ni par l’argent. Je ne déjeune par sur des yachts, mais on travaille simplement du matin au soir sans répit.

Ressentez-vous aujourd’hui de la gratitude vis à vis de votre travail ?

Oui, mais je ressens surtout l’énorme désir des gens de tous milieux pour le théâtre. Nous tentons d’y répondre par tous les moyens possibles, et notamment en nous déplaçant chez eux.

Vous faites du porte-à porte comme les politiques ?

-Absolument, et j’adore ça. Et quand il vous faut parler dans le détail de 40 spectacles, vous pouvez y passer deux heures ! Cela devient un exercice de style, et invariablement les gens ont envie de tout voir.

Aujourd’hui, alors que vous entamez votre deuxième mandat, vous sentez que vous tenez le bon bout ? 

A la fin de mon premier mandat, j’aurais pu m’enfuir en courant. Profiter de mes enfants, voir la pluie tomber, ne pas être dans une course folle et incessante. Mais c’était impossible, car je commençais juste à voir émerger les résultats de notre difficile action. Je table sur une période de 7 ans pour faire émerger les projets auxquels nous nous attelons et les encouragements que nous recevons chaque jour, les remerciements sont des preuves de gratitude à l’égard de notre travail. Ma vie entière se déroule au théâtre. Ce sera difficile d’arrêter.

Hélène Kuttner

Source: Artistik Rezo