Spectacle Vivant

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12 01/2022

Rebibbia mise en scène de Louise Vignaud | le Figaro 11-01-22

mercredi 12 janvier 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Le séjour en prison de Goliarda Sapienza, un pur moment liberté sur scène

Par Anthony Palou 

Publié le 11 janvier 2022.

 

Cette adaptation au théâtre de Rebibbia sera notamment jouée à Montpellier et Villefontaine durant le mois de janvier.

La prison est un lieu théâtral parfait, autant dire que le huis clos forcé est ici chez lui. C’est pourquoi le texte autobiographique de Goliarda Sapienza, L’Université de Rebibbia, se posait là, comme une évidence, pour Louise Vignaud qui l’a librement et remarquablement adapté.

C’est l’histoire des cinq jours que passa l’auteur derrière les barreaux d’un centre pénitentiaire romain, un vrai clapier. Pourquoi ? Eh bien, pour un vol de bijou. Nous sommes dans l’Italie des années de plomb. Dès le début, nous entendons des bruits bien métalliques, des cliquettements sordides de clefs, des portes en ferraille qui claquent, crépitations intempestives d’interrupteurs…

Curieuse solitude

Nous sommes dans le bain. Ambiance corsée. Goliarda (subtile Prune Beuchat) est là, prostrée, dans sa petite cellule, à gauche de la scène. On dirait un singe dans sa cage. Entre deux quintes de toux, elle demande dans le vide : « Vous n’avez rien à manger ? » Puis elle se recouche sur sa paillasse, elle a froid, quand une sonnerie stridente la remet sur pied. Une gardienne lui apporte du lait dans un verre cracra. Elle rêve d’un dehors mais aussi, surtout, d’une brosse à dents, un stylo, se dit : « Ne pas plonger dans la souffrance. Bloquer l’imagination car elle peut être fatale. »

Petit à petit, Goliarda fait la connaissance de ses codétenues, de curieux phénomènes, pauvres créatures qui ont toutes plus ou moins un piston crevé : une jeune droguée au bord de la crise de nerfs, une jeune fille qui s’est faite engrossée, des voleuses, des criminelles, des putes, des rêveuses, une magicienne diseuse de bonne aventure, une dissidente politique, des forts en gueule, des hystériques… Une touchante humanité qui grelotte dans leur curieuse solitude.

Ces femmes aux tempéraments bien trempés sont alternativement interprétées par quatre actrices haute définition : Nine de Montal, Pauline Vaubaillon, Charlotte Villalonga et l’intense Magali Bonat. Goliarda, entre humiliation et exclusion, cherchera dans cet abandon du monde, ce drôle de noviciat, une résurrection. Et c’est bien cette chute et cette renaissance entre quatre murs qui font de cette pièce pleine d’esprit et d’espoir un moment de grâce. Les conflits et les coopérations des volontés entre ces femmes atteignent leur point culminant dans la scène des sanitaires lorsque, entre ombre et lumière, elles se décrassent.

Devant les lavabos s’opère l’attraction des contraires. La metteuse en scène Louise Vignaud emmène alors ses comédiennes vers un naturalisme confinant à un remarquable réalisme. Sa galerie de femmes, toutes à la recherche de leur salut, toutes entre envie de meurtre et demande d’amour, donne corps à des voix étouffées. À défaut de percer le blindage des portes, le texte de Goliarda Sapienza perce celui des crânes.

Cartoucherie/Théâtre de la Tempête, jusqu’au 16 janvier. Domaine d’O, Montpellier, le 20 et 21 janv. Théâtre du Vellein, Villefontaine, le 25 janv.

www.lefigaro.fr

7 01/2022

 » Zaï Zaï Zaï Zaï  » : l’humour joyeusement absurde de Fabcaro à écouter… sur scène | Marianne 04_01_22

vendredi 7 janvier 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Maïa Sandoz, meilleure amie d’enfance et metteuse en scène de Blanche Gardin pour son spectacle « Je parle toute seule », fait ici le pari d’une adaptation sonore.

On est allé voir Par Julien Vallet – Publié le 04/01/2022 à 20:00

La comédienne Maïa Sandoz signe une adaptation sonore originale et très drôle de la non moins comique bande dessinée de Fabcaro, portrait acide de notre société du spectacle abordé sous le prisme de l’absurde.

Un jour, à la caisse, Fabrice, un auteur de bande dessinée, sorte de double de l’auteur Fabcaro, découvre par hasard – terrible crime ! – qu’il a oublié sa carte de fidélité du magasin. Menacé par un vigile qui lui hurle de lâcher le poireau qu’il tient à la main avant d’effectuer une périlleuse roulade arrière, il préfère prendre la fuite. Devenu un fugitif en cavale, traqué par toutes les polices de France, Fabrice se réfugie en Lozère, où personne ne comprend le français local, pour y retrouver par hasard son amour de jeunesse, laquelle s’égaye dans une vie bourgeoise, dans sa villa à 200 000 euros dotée d’une cheminée en pierre de taille dont elle est très fière.

Pendant ce temps, le petit monde des commentateurs médiatiques s’écharpe : y a-t-il une radicalisation dans la communauté des auteurs de bande dessinée ? Surtout, pas d’amalgame ! Rattrapé par la brigade, Fabrice sera finalement condamné à chanter « Siffler sur la colline » de Joe Dassin – et son refrain « Zaï Zaï Zaï Zaï » qui donne son titre à l’œuvre – en karaoké. Ouf ! Il a échappé à « Mon fils, ma bataille » de Daniel Balavoine – beaucoup plus ardue.

Vous trouvez ça complètement absurde et barré ? Nous aussi ! C’est précisément ce qui fait la marque de l’humour joyeusement décalé et déjanté de Fabcaro et de « Zaï Zaï Zaï Zaï » sa bande dessinée la plus fameuse, qui lui a apporté une notoriété soudaine à sa sortie en 2015, dont il s’est lui-même moqué par la suite dans ses albums suivants. On s’était déjà dit à la lecture que cette histoire aurait donné lieu à un super film. Une adaptation sur grand écran doit d’ailleurs sortir en février prochain. Mais au lieu d’une adaptation théâtrale classique un peu casse-gueule, très difficile à reproduire tant les rebondissements sont nombreux, Maïa Sandoz, meilleure amie d’enfance et metteuse en scène de Blanche Gardin pour son spectacle « Je parle toute seule », fait ici le pari d’une adaptation sonore.

RÉALISTE ET DÉJANTÉ

Sept comédiens derrière leurs micros, dans la grande tradition des dramatiques radiophoniques, imitent tour à tour tous les personnages et surtout « bruitent » les transitions et les ambiances, comme une messe ou un trajet en voiture. Un enregistrement radio ? demanderez-vous peut-être en levant le sourcil, sceptiques. N’ayez pas peur, ne prenez surtout pas la fuite (contrairement à Fabrice) ! Car il existe bien des façons de consommer et d’apprécier du théâtre et celle-ci n’en est qu’une parmi d’autres. Et surtout, car la langue de Fabcaro, son univers aussi durement réaliste que totalement déjanté, s’écoute plus qu’elle ne se voit.

Et en plus, ça fonctionne ! Grâce au talent des comédiens, capables d’incarner trois personnages distincts en une minute et de générer toute sorte de bruitages, le spectateur ne s’ennuie pas un instant. En à peine une heure, tout y passe, tout y est joyeusement parodié et massacré : les reporters des chaînes infos et leurs enquêtes de voisinage absurdes, les journalistes façon Augustin Trapenard qui posent des questions absconses et interminables, les débats entre hommes politiques où tout est question de posture, les grenouilles de bénitier complotistes… Sans oublier l’automobiliste qui déclare le plus sereinement du monde à notre héros-fugitif : « Je ne vais pas vous prendre, je suis individualiste. »

Même le narcissisme et l’attentisme de la propre corporation de l’auteur, les auteurs de bande dessinée, s’y retrouvent étrillés avec délectation. Voici en somme une satire du cirque médiatique et notre société du spectacle contemporaine, un portrait acide de la France d’aujourd’hui où toutes les idoles de la modernité sont piétinées avec allégresse grâce à cet humour ravageur devenu la marque de fabrique de Fabcaro. Si les performances des comédiens sont parfois inégales, certains maîtrisant mieux l’imitation que d’autres, le spectateur ressort conquis et rasséréné de cette petite heure d’enregistrement, avec le secret désir que d’autres metteurs en scène investissent à leur tour ce format du théâtre sonore.

« Zaï Zaï Zaï Zaï », Théâtre de l’Atelier (Paris 18e), à 19 h, 1 h, Jusqu’au 23 janvier.

www.marianne.net

13 12/2021

L’éblouissante surprise d’Alain Françon | La Croix – 09-12-21

lundi 13 décembre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Le metteur en scène s’installe au TNP de Villeurbanne avec une sublime « Seconde surprise de l’amour ». Un spectacle pétillant et délicat, où les sentiments sont les éternels agitateurs du grand mouvement de la vie.

  • Marie-Valentine Chaudon,
  • le 09/12/2021 à 10:08
  • Si les premières passions ont le piquant de l’inédit, les rencontres tardives jouissent de la saveur des levers de soleil, le goût troublant de la « répétition de l’unique», selon les mots d’Alain Françon. Formule qui s’applique à merveille au théâtre, et plus précisément à sa dernière création : une Seconde surprise de l’amour d’une fraîcheur lumineuse au cœur de l’hiver.

La Marquise pleure son époux disparu. Son voisin, le Chevalier porte lui aussi le deuil d’un amour perdu, Angélique retirée dans un couvent. Les deux inconsolables vont trouver un réconfort inespéré dans leur amitié : « vous avez renoncé à l’amour et moi aussi, et votre amitié me tiendra lieu de tout, si vous êtes sensible à la mienne », déclare le Chevalier à la Marquise dans l’acte I. Avant même que ceux-ci ne s’en aperçoivent, les sentiments des protagonistes orchestrés par la plume de Marivaux vont opérer une mue inattendue.

Une distribution éclatante

Le décor de Jacques Gabel offre à leurs amours naissantes un écrin tout en élégance : deux perrons se font face sur fond d’une forêt impressionniste, ravissant miroir des émotions entrelacées des personnages. Sublimé par une mise en scène limpide et enlevée, le marivaudage dévoile ici la noblesse des cœurs fragiles. Il interprète leur symphonie intemporelle sur une cadence ardente, portée de bout en bout par une distribution éclatante.

Georgia Scalliet pétille de mille nuances dans le rôle de la Marquise, silhouette hagarde qui voit peu à peu son inertie métamorphosée, les émois qui la submergent déclenchant moult soupirs et roulements d’yeux. Pierre-François Garel est un Chevalier lunaire, saisi par sa soudaine jalousie et touchant dans son exquise naïveté, lorsqu’il s’étonne : « Je n’aurais jamais cru que l’amitié allât si loin ! »

Reflet des aventures de leurs maîtres, Lubin (Thomas Blanchard) et Lisette forment aussi un couple plein de charme. Suzanne De Baecque, tout juste sortie de l’École du Nord, joue avec bonheur des variations comiques du personnage de la suivante, répliquant avec malice aux vaines tentatives de séduction d’Hortensius. L’intellectuel croulant sous d’improbables piles de livres est, lui, incarné par un Rodolphe Congé irrésistible lorsqu’il crie au « blasphème littéraire » après que les deux amoureux ont osé considérer Sénèque comme « un petit auteur ». Menée d’un même mouvement par Alain Françon, cette belle troupe bat la mesure du balancement des cœurs, délicieuse mélodie de la vie.

Du 9 au 19 décembre au TNP de Villeurbanne puis les 20 et 21 janvier à Toulon, du 1er au 5 février à Caen, du 10 au 19 février au Théâtre Montansier à Versailles, du 8 au 12 mars à Dijon…

 

13 12/2021

Zaï zaï zaï zaï | Le Figaro 13-12- 21

lundi 13 décembre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Zaï zaï zaï zaï, une farce en demi-teinte sur la scène, après la BD et le film

Par Nathalie Simon

 

Le dispositif est original. Debout devant un micro, les acteurs racontent cette «fiction radiophonique et visuelle». François Goize

Maïa Sandoz a transposé sur scène la bande dessinée de Fabcaro. Un spectacle pas très léger qui s’appuie sur de bons comédiens.

«C’est une farce tragicomique, rien n’est sérieux», dit en substance l’un des personnages du spectacle Zaï zaï zaï zaï. On est rassuré, on s’est demandé si c’était normal de ne pas rire tout le long du spectacle. Publiée en 2015 (éditions 6 Pieds sous terre) et plusieurs fois récompensée, la bande dessinée de Fabrice Caro dit Fabcaro a été transposée au cinéma par François Desagnat (sortie en février prochain) et sur scène par Maïa Sandoz dans une mise en scène de Paul Moulin.

Le dispositif est original. Debout devant un micro, les acteurs racontent cette «fiction radiophonique et visuelle». Côté cour, assis à une table, deux autres, Élisa Bourreau et Christophe Danvin, sont chargés des bruitages. L’histoire commence sur les chapeaux de roues. Fabrice, un auteur de bande dessinée comprend qu’il a oublié sa carte de fidélité au moment où il doit payer ses courses. La caissière en perd ses mots, un vigile tente d’arrêter le «criminel» qui s’enfuit. Fabcaro raconte sa cavale et les médias qui s’emparent de ce qui devient une affaire d’État.

Absurde à souhait

Objectif ? Dénoncer les dysfonctionnements de la société. Le public est tout ouïe et a les yeux grands ouverts. C’est absurde à souhait, déjanté, amusant parfois, mais également assourdissant. À certains moments, on est tenté de se boucher les oreilles. En revanche, la distribution est sans failles et permet aux comédiens qui se produisent en alternance de montrer l’étendue de leur savoir-faire. Depuis la création du spectacle en 2018, plusieurs actrices comme Blanche Gardin,  dont Maïa Sandoz a dirigé les trois stand-up, et Adèle Haenel se sont succédé. «Nous souhaitons exacerber la tension de jeu, la concentration, l’engagement des comédiens, et traduire ainsi, avec légèreté, l’humour deZaï Zaï Zaï Zaï», indique Paul Moulin en note d’intention. Légèreté n’est pas le bon mot, mais on ne doute pas de l’engagement des interprètes.

Théâtre de l’Atelier 75018 Paris, jusqu’au 23 janvier. Location : 01 46 06 49 24 ou sur le site du théâtre.

www.lefigaro.fr 

7 12/2021

«Nos paysages mineurs» de Marc Lainé : le train-train qui déraille | Libération 07_12_21

mardi 7 décembre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Scènes

Le spectacle est une dissection mélancolique et convaincante de la relation entre une femme et un homme, les subtils Adeline Guillot et Vladislav Galard, au gré des trajets Paris-Saint-Quentin.

par Gilles Renault 

publié le 7 décembre 2021 à 4h06

Il y aurait sans doute quelque chose d’excessif à qualifier Nos Paysages mineurs de spectacle majeur. Pour autant, Marc Lainé n’en propose pas moins un savoureux moment de théâtre, d’autant plus appréciable, en outre, qu’il est à mettre au crédit d’un artiste, directeur de la Comédie de Valence depuis janvier 2020, qu’on avait un peu perdu en chemin, à force d’être incessamment présent sur tous les fronts (écriture, mise en scène, scénographie). Après les villages de la Drôme et de l’Ardèche, où le projet, pensé pour l’itinérance, a déjà circulé, rallions donc le Théâtre 14 – dynamique havre culturel jouxtant un terrain de foot en synthétique – où l’escale dure jusqu’à mi-décembre.

Le temps de se dire des choses

Féru de musique (cf. ses collaborations avec Bertrand Belin ou le groupe Moriarty), Marc Lainé a toujours prisé les entrelacs. Nos Paysages mineurs ne déroge aucunement qui, côté jardin, présente une grande maquette, sur laquelle un train électrique effectue un trajet circulaire, avec, juste au-dessus, un écran permettant, via trois caméras, de diffuser en alternance les images dudit train, ainsi que l’action qui se joue, côté cour, dans un compartiment où ont pris place un homme et une femme. Plus, au centre de l’astucieux dispositif, le violoncelliste Vincent Ségal (ex-moitié du duo Bumcello, et comparse de Cesária Evora, Elvis Costello ou Matthieu Chedid) qui signe ici la bande originale d’une pièce aux délicates inflexions effectivement cinématographiques.

Au gré des saisons, qu’on voit défiler derrière la vitre, la ligne, toujours le même, relie Paris à Saint-Quentin, dans l’Aisne. Un peu plus d’une heure de voyage, qui laisse à peine le temps d’ouvrir un bouquin, mais, néanmoins, celui aussi de se dire des choses ; a fortiori si le récit couvre six années, découpées en chapitres scandant «l’histoire d’amour simple et triste» d’un couple, inscrite de plain-pied dans les mutations socio-intellectuelles d’une époque révolue, l’après Mai 68.

Justesse dans le tissage de la langue

Lui est prof de philo, mais aussi écrivain promis au succès, spirituel, un rien fat et passablement dragueur. Autrement réservée, elle, est fille de prolos (chez qui elle se rend), vendeuse au BHV avant de reprendre les études et d’épouser les idéaux féministes en gestation. Comment, dès lors, ne pas succomber aux assauts du beau parleur ? Sauf que, une fois formé, le couple, qui se vit en «véritable défi lancé à la société capitaliste», échouera à surmonter cette lutte des classes qu’il entendait pourtant pourfendre. D’une extrême justesse, jusque dans le tissage de la langue (le mot «phallocrate» est lancé, un peu passé d’usage au profit d’autres termes) et de la toile de fond (l’aventure pédagogique de l’université libre de Vincennes, le crépuscule de la Nouvelle Vague), la dissection mélancolique du lien idéologico-sentimental convainc d’autant plus qu’elle est portée par deux comédiens au diapason, la subtile Adeline Guillot et l’imparable Vladislav Galard.

Nos paysages mineurs, de Marc Lainé au Théâtre 14 (75014), jusqu’au 12 décembre. Puis à la Fabrique (Valence) du 17 au 20 janvier et à la Filature (Mulhouse) du 7 au 10 avril.

www.liberation.fr

1 12/2021

TARTUFFE mise en scène décor et costumes Macha Makeïeff | La Terrasse 24_11_21

mercredi 1 décembre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

TARTUFFE Théorème, texte Molière / mise en scène, costumes, décor Macha MakeïeTARTUFFE Théorème, texte Molière / mise en scène, costumes, décor Macha Makeïeff - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre des Bouffes du Nord

LA CRIÉE – THÉÂTRE NATIONAL DE MARSEILLE/THÉÂTRE DES BOUFFES DU NORD / TEXTE MOLIÈRE / MISE EN SCÈNE, COSTUMES, DÉCOR MACHA MAKEÏEFF

Publié le 24 novembre 2021 – N° 294

Parti des dévots, la Compagnie du Saint-Sacrement, qui lutte avec ardeur contre tout comportement supposé manquer de respect à la religion catholique, a sans doute contribué en 1664 à faire interdire les représentations de Tartuffe. La censure a duré quelques années, et ce n’est qu’en 1669 que le protégé de Louis XIV et son illustre troupe jouent enfin la pièce, dans une version remaniée intitulée Le Tartuffe ou l’Imposteur. Quant au titre choisi par Macha Makeïeff – TARTUFFE Théorème –, il accorde au personnage de Tartuffe une dimension pasolinienne en l’associant à l’Envoyé de Théorème, jeune homme qui s’introduit au sein d’une riche famille milanaise, séduit sexuellement chacun et chacune, puis s’en va. « Tartuffe n’opère pas pour son compte, il est un agent de la secte et sous son regard. » explique la metteure en scène. Cet aspect apparaît explicitement lors d’une scène collective et cérémonielle. C’est un défi d’interpréter un tel « envoyé », manipulateur et séducteur, mais aussi intrus venu d’ailleurs et comme absent au monde, n’existant pas pour soi mais uniquement dans le rapport de possession qu’il exerce. Intemporel, insensible, charismatique, Tartuffe est ici un ange noir inquiétant et glaçant, un révérend destructeur que Xavier Gallais interprète avec toute l’ambivalence et la part de folie requises. Un ange noir aussi invasif qu’un corbeau hitchcockien, aussi mystérieux qu’un fantôme ou son double…

 Une famille sous influence

Infiltré dans une famille bourgeoise de la fin des années 1950, l’hypocrite dévot en exacerbe les dysfonctionnements, en révèle les contradictions.  Dans sa mise en scène de Trissotin ou Les Femmes Savantes (2015), incandescente et pétillante, Macha Makeïeff pointait déjà les désordres et les violences des relations familiales. Dans une atmosphère ici davantage marquée par la noirceur et l’étrangeté, seule madame Pernelle (géniale Jeanne-Marie Lévy), la mère d’Orgon, se révèle très drôle, de même que le personnage si burlesque de la Bonne (hilarant Pascal Ternisien). A l’inverse d’Orgon (Vincent Winterhalter épatant, en alternance avec Arthur Igual), victime consentante et aveugle, les personnages féminins s’affirment ici dans leur présence résistante et désirante, telles Elmire, interprétée avec finesse et maîtrise par Hélène Bressiant, Dorine, qui ose dire et dénoncer avec aplomb (parfaite Irina Solano), ou encore Mariane (touchante Nassima Bekhtaoui), peu aidée dans son combat contre son père par l’indélicat Valère (impeccable Jean-Baptiste Le Vaillant). Damis, le fils d’Orgon, (remarquable Loïc Mobihan), comme Cléante, le frère d’Elmire (volontaire Jin Xuan Mao), se débattent dans un maelström qu’ils ne contrôlent pas. L’ensemble questionne la déliquescence des relations filiales, la thématique de la prédation, du consentement, lorsque vice et vertu se confondent dangereusement. Hautement contemporain, ce sillon interroge ces zones grises si difficiles à caractériser, ces phénomènes d’emprise illimitée, agissant politiquement et/ou religieusement.

 

Agnès Santi

20 10/2021

Ariane Ascaride célèbre “Paris retrouvée” | Télérama Sortir 20_10_21

mercredi 20 octobre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Ariane Ascaride célèbre “Paris retrouvée” : “Une ville n’est pas une juxtaposition de terrasses”.  

Propos recueillis par Joëlle Gayot

Publié le 20/10/21

Avec “Paris retrouvée”, Ariane Ascaride entend “faire entendre de quelle manière Paris a inspiré des auteurs magnifiques”.

jerome lobato pour télérama

Trop longtemps endormie, la capitale a enfin repris vie. Dans son dernier spectacle, à voir à La Scala, à Paris, la comédienne fête cette renaissance, avec les mots de Victor Hugo, Elsa Triolet ou Aragon.

Pourquoi revenir au théâtre avec un spectacle sur Paris ?
En février 2020, j’avais rendez-vous avenue de Wagram. Je suis arrivée en avance. Il n’y avait pas un café ouvert, ce qui m’a mise dans un grand état de frustration et de colère. Je regardais les gens marcher et je ne les voyais accomplir que des parcours strictement fonctionnels. Ils ne regardaient plus Paris. Je me suis alors dit : lorsque ces périodes de confinement et de couvre-feu seront derrière nous, je ferai un spectacle sur cette ville. J’ai réuni des textes, appelé les actrices qui jouaient avec moi dans Le Dernier Jour du jeûne, de Simon Abkarian sollicité une chanteuse et un accordéoniste, et l’aventure a démarré.

S’agit-il d’un cabaret ?
Plutôt d’une lecture-spectacle. Nous sommes des saltimbanques, debout, derrière nos pupitres et nos micros, mais nous pouvons nous poser n’importe où. Nous voulons faire entendre de quelle manière Paris a inspiré des auteurs magnifiques.

Pourquoi ce titre, « Paris retrouvée » ?
J’ai pensé à de Gaulle : « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! » Mais surtout, une fois la liberté de circuler rétablie, j’ai eu le sentiment vivace de retrouver Paris. Nous en avons été exclus si longtemps. Il faut revenir flâner dans les rues et être de nouveau réunis. Raison pour laquelle je suis entourée d’amies pour dire les mots d’Aragon, d’Elsa Triolet, de Louise Michel ou encore de Victor Hugo. J’aimerais que ce moment apaisant ressemble à une photo de Robert Doisneau

“Paris ne doit surtout pas devenir un musée. On y ferme des écoles, elle est de moins en moins populaire.”

Le mot « retrouvée » est écrit au féminin. Pour vous, Paris est-elle une femme ?
Absolument. Et aussi une amie qui ne doit surtout pas devenir un musée. On y ferme des écoles, elle est de moins en moins populaire. Les tapissiers, les menuisiers de la rue du Faubourg-Saint-Antoine ont disparu. Je ne suis pas passéiste, mais je pense qu’une ville n’est pas qu’une juxtaposition de terrasses.

Quels dégâts le Covid a-t-il faits ?
Nous avons vécu un tsunami. Or, après un tsunami, lorsque la mer se retire, beaucoup de choses traînent sur les plages : des voitures, des cahiers, des morts. Nous sommes en train de découvrir ces traces. Le traumatisme est fort. Il paraît que, pour les Américains, Paris est la ville de l’amour. C’est aussi celle des attentats de 2015, celle de Mai 68, de la Commune. Je ne l’oublie pas.

Avez-vous envie de restaurer son image ?
Je voudrais surtout que l’on s’autorise à la regarder pour rien, à s’y balader, que l’on se charge de tout ce qu’elle peut émettre, que l’on s’y dope à l’énergie d’une simple promenade. Nous étions enfermés. Nous ressortons et tout a changé : des rues en sens interdit, d’autres qui ne sont plus accessibles. Nous ne pouvons plus faire les mêmes trajets qu’avant. Nous devons en inventer de nouveaux.

Êtes-vous une marcheuse citadine ?
De chez moi, je vais à pied jusqu’à la place de la République. Une fois là, deux options : soit je prends les Grands Boulevards, soit je bifurque vers la Seine, auquel cas je me rends sur les quais, je traverse les ponts. J’adore marcher, c’est le meilleur moyen de voir une ville et de laisser aller son imagination. Je regarde, je prends des notes, mais je fais peu de photos. L’architecture, les lumières, tout cela ne peut que provoquer des envies d’écrire ou de filmer.

“J’ai fait le tri dans des mondanités qui ne m’intéressent pas.”

Le tsunami Covid a-t-il aussi sévi en vous ?
Bien sûr. J’ai perdu des amis chers durant cette période. Ils me manquent. Mais j’ai aussi gagné en liberté. J’ai fait le tri dans des mondanités qui ne m’intéressent pas. Moi qui suis déjà une grande gueule, j’ai encore plus envie de parler. Je suis également devenue grand-mère, l’aventure la plus géniale qui soit. Les enfants ont été héroïques pendant le confinement, on leur doit un respect absolu. J’ai d’ailleurs accepté d’être la marraine de Mon premier festival, le festival de cinéma pour enfants organisé par la mairie de Paris et l’association Enfances au cinéma.

Est-ce une coïncidence si vous faites un spectacle sur Paris au moment où Anne Hidalgo annonce sa candidature à la présidentielle ?
Elle m’a prise de court ! Blague à part, j’ignorais qu’elle allait se présenter. Je la respecte, mais nous ne sommes pas intimes. Je ne crois pas que nous importerons ce spectacle dans ses futurs meetings.

À voir
Paris retrouvée, jusqu’au 6 novembre. Du jeudi au dimanche à 19h à La Scala, 13 bd de Strasbourg, 10e. 28 €.

Propos recueillis par Joëlle Gayot

www.telerama.fr

18 10/2021

Avignon : dans huit mois, le Capitole deviendra la Scala Provence | La Provence 17_10_21

lundi 18 octobre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

DIMANCHE 17/10/2021 à 15H04

 

Mélanie et Frédéric Biessy engagent 3 M€ sur ce lieu historique de la ville

Par Fabien Bonnieux

Capitole, Pandora, re-Capitole. Et bientôt, donc, « La Scala Provence », à partir de juin 2022. Depuis 1935, il en a connu, des séquences éclectiques, ce cinéma « Art déco » mué en théâtre chaque mois de juillet, et situé à quelques mètres de la rue de la République. Nouvelle étape : les lieux viennent d’être rachetés à René Kraus (Capitole Studios) par Mélanie et Frédéric Biessy. Un couple de parisiens qui, a mis sur orbite, avec succès, en 2018, un lieu de création multidisciplinaire (théâtre, musique contemporaine et classique, danse, nouveau cirque, arts visuels…) : la Scala Paris, qui programme tout autant Alexis Michalik, Jonathan Lambert, le stand-upper Jason Brokerss, les chorégraphes Kaori Ito et Yoann Bourgeois, le musicien électro et classique, Francesco Tristano, ou encore les circassiens novateurs de « Machine de cirque ». Mots choisis avec Frédéric Biessy.

Ci-dessus, le dessin de ce que sera « La Scala Provence » à partir de juin 2022, en lieu et place du Capitole. Ci-contre, Mélanie et Frédéric Biessy, qui ont (re) mis sur orbite « La Scala », à Paris, en 2018.PHOTOS SCALA

Croisement des genres

« Françoise Nyssen et Jean-Paul Capitani, dont on est proches (son épouse et lui NDLR), m’ont appelé récemment en me parlant du Capitole, qui était à vendre à Avignon. J’ai découvert le lieu il y a six mois, j’en suis tombé amoureux, j’ai vu tout le potentiel. On vient à Avignon avec une proposition qui ajoute au foisonnement d’ici, mais certainement pas en donneurs de leçon. Notre ADN à la Scala Paris, depuis le début, c’est l’émergence et le croisement des genres : théâtre, danse, musique, mais aussi nouveau cirque, stand-up, arts visuels et numériques. On a acheté le Capitole 1,5 millions d’euros et les travaux, qui viennent de commencer et se poursuivront jusqu’à fin mai, coûteron eux aussi 1,5 million ».

Ouvert à l’année

« Notre ambition est que « La Scala Provence » vive à l’année, et pas seulement en juillet. Le lieu va travailler avec des spectacles créés entièrement lors de résidences de création dans les quatre salles : la grande (autour de 600 places), les deux salles du bas (220 et 120 places) et une quatrième, toute petite, à l’étage. Les sorties de résidence (lesquelles pourraient durer un mois en moyenne) permettront de proposer des représentations, des avant-premières qui feront une programmation assez permanente ».

Quels travaux ?

« L’ancien cinéma est très beau dans sa structure et il n’est pas question de la modifier. Par contre, dans les deux salles du bas, on va mettre le plateau (la scène NDLR) en plain-pied, avec des gradins rétractables, qui seront de grands espaces de répétions, mais qui, en dix minutes, seront modulables pour accueillir du public. Aux deuxième et troisième étage, on va construire des studios pour loger les artistes qui seront en résidence. Enfin, sur le plan visuel, on décline à Avignon ce qu’on a fait à la création de « La Scala Paris » : le lieu a été pensé et dessiné par Richard Peduzzi (scénographe qui signait les décors des pièces et films de Patrice Chéreau, dont « La Reine Margot » NDLR). Par exemple comme à Paris, les fauteuils de « La Scala Provence » seront tout bleu, « bleu Scala » (couleur déposée), qui est fait de17 pigments et qui réagit différemment en fonction des lumières ».

Un label musical

Au sein de « La Scala Provence » sera installé le studio d’enregistrement d’un nouveau label, « Scala Music », dirigé par Rodolphe Bruneau- Boulmier, compositeur, producteur et animateur sur France Musique (Radio France). L’ambition est de soutenir l’émergence et d’estomper les frontières entre le classique, la musique contemporaine ou l’électro. Le label produira ses artistes de la pose des micros aux concerts de sortie de disque. Enfin, « Scala Music » sera distribué en ligne par « Believe ».

 

8 10/2021

« Harvey » au TNP de Villeurbanne, avec Jacques Gamblin en doux dingue | France Info 08-10-21

vendredi 8 octobre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Le comédien Jacques Gamblin est à l’affiche d' »Harvey », histoire loufoque d’Elwood P. Dowd et de son ami Harvey, un lapin de presque deux mètres qu’il est le seul à voir. Très populaire chez les Anglo-saxons, la pièce n’avait jamais été jouée en France. C’est chose faite grâce à la mise en scène de Laurent Pelly.

Ariane Combes-Savary

France Télévisions / Rédaction Culture

Publié le 08/10/2021 11:19Mis à jour le 08/10/2021 11:25

Temps de lecture :  4 min.

Jacques Gamblin incarne Elwood dans « Harvey » de Mary Chase, mise en scène de Laurent Pelly.  (POLO GARAT)

 

Des éclats de rire à la pelle. Une salle enthousiaste et démonstrative. Voilà ce qu’il manquait à la troupe de Laurent Pelly qui répétait depuis des mois : se confronter au public et le sentir vibrer. Harvey, l’histoire fantasque et rocambolesque d’Elwood P. Dowd et de son ami imaginaire présentée au Théâtre National Populaire de Villeurbanne réussit son entrée en matière. Une dizaine de représentations du 1er au 10 octobre 2021, presque toutes complètes, le bouche à oreille fera le reste.

Sous les traits de Jacques Gamblin, Elwood P. Dowd est un cinquantenaire aimable et joyeux qui se promène partout avec son ami Harvey, un lapin géant de presque deux mètres que personne d’autre que lui ne voit. Un compagnon bien encombrant aux yeux de son entourage. Lasse de le voir troubler ses rendez-vous mondains, sa soeur décide de l’interner en hôpital psychiatrique mais c’est elle finalement qui se retrouve enfermée.

Emmanuel Daumas, Agathe L’huillier et Charlotte Clamens (POLO GARAT)

 

Harvey est une farce désopilante et mélancolique, un vaudeville grinçant qui vient détraquer la mécanique bien huilée d’une petite société bourgeoise. Une pièce qui navigue entre folie et méchanceté, entre cruauté et bienveillance. « C’est un boulevard américain beaucoup plus profond et beaucoup plus grave qu’on ne peut le penser », s’enthousiasme le metteur en scène Laurent Pelly dont l’obsession est d‘ »être au bon endroit, entre la farce et le sérieux. » Une comédie sans cesse sur le fil, qui interroge notre rapport à l’autre. Et à la folie.

Une part de mystère, d’enfance et de poésie

Jacques Gamblin campe un Elwood attachant, gentil et farfelu, toujours juste. Pour rester sur cette ligne fragile entre le trop et le pas assez, le comédien confie avoir beaucoup travaillé et répété. Le rôle « tient du clown par la candeur et la naïveté du personnage, mais il faut traduire un contrepoint de solitude qui le menace profondément et l’a conduit à créer cette amitié », témoigne-t-il dans le magazine L’avant-scène théâtre.

« Jacques c’était une évidence absolue. Je ne voyais personne d’autre pour incarner Elwood », révèle Laurent Pelly dont c’est la première collaboration avec le comédien. « Il est à la fois charmant et malicieux. Il a en lui cette part de mystère, d’enfance et de poésie. »

Immense succès à Broadway

Écrite en 1944 par la journaliste et dramaturge américaine Mary Chase et mise en scène l’année suivante par Antoinette Perry, Harvey connaît un succès immédiat et vaut à son auteure le prix Pulitzer. A Broadway, la pièce se joue pendant cinq ans sans interruption, soit 1775 représentations. En 1950, James Stewart immortalise Elwood au cinéma. C’est cette adaptation que Laurent Pelly découvre il y a six ans et qui lui donne envie de la mettre en scène. L’histoire connue de tous les Anglo-saxons n’avait étrangement jamais franchi l’Atlantique pour être jouée sur une scène française. Agathe Mélinand, complice de longue date du metteur en scène se charge de la traduction.

En 1950, le cinéma se saisit du conte de Mary Chase et offre à James Stewart le rôle d’Elwood et une nomination aux Oscars. Josephine Hull qui incarne la soeur d’Elwood remporte l’Oscar du meileur second role. (Copyright 1950 by Universal Pictures Co. Inc. Country of origin : USA)

 

La pièce est elle aussi une belle histoire de complicité et d’amitié entre les fidèles compagnons de Laurent Pelly comme Pierre Aussedat, Emmanuel Daumas et Christine Brücher qui interprète (en alternance avec Charlotte Clamens) Vita Simmons, la soeur d’Elwood. Un esprit de troupe cher au metteur en scène qui signe là une comédie réglée au millimètre, servie par des décors signés Chantal Thomas qui naviguent comme les personnages entre un intérieur bourgeois étriqué et un asile d’aliéné.

On sort joyeux et revigoré d’une telle rencontre avec cet Elwood qui a choisi d’être charmant plutôt qu’intelligent. On se surprend à penser qu’à notre tour, on l’inviterait bien à notre table cet Harvey. Juste pour goûter à la poésie et au merveilleux.

« Harvey » de Marie Chase, mise en scène Laurent Pelly – Tournée 2021-2022

– TNP, Villeurbanne, du 1er au 10 octobre 2021, du mardi au samedi à 20 h sauf jeudi à 19 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

– L’Odyssée, Périgueux, le 7 janvier 2022 à 20 h 30
– MAC, Créteil, les 12 et 13 janvier 2022 à 20 h
– Théâtre Montansier, Versailles, du 18 au 22 janvier 2022 à 20 h 30
– Théâtre de St Germain en Laye, le 28 janvier 2022 à 20 h 45
– Théâtre de Gascogne, Mont-de-Marsan, le 2 février 2022 à 20 h 30
– L’Olympia, Arcachon, le 4 février 2022 à 20 h 45
– L’Avant-Seine, Colombes, le 8 mars 2022 à 20 h 30
– Théâtre Jean Vilar, Suresnes, les 10 et 11 mars 2022 à 20 h 30
– ADO, Orléans, du 17 mars au 1er avril 2022
(les 17 et 23 mars à 19 h ; les 10, 11, 18, 19, 24, 25, 26 mars à 20 h 30, les 20 et 27 mars à 15 h)

www.francetv.fr 

8 10/2021

Théâtre : Sami Frey | LE MONDE 22_09_21

vendredi 8 octobre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Théâtre : Sami Frey, passeur de ceux qui ne sont pas revenus des camps

L’acteur fait une lecture poignante d’« Un vivant qui passe », de Claude Lanzmann, au Théâtre de l’Atelier, à Paris.

ParBrigitte Salino

Publié le 22 septembre 2021 à 16h04 – Mis à jour le 28 septembre 2021 à 17h02

Temps de Lecture 5 min

Sami Frey a 83 ans. Tous les jours, sauf le lundi, il monte à vélo du cœur de Paris, où il habite, au Théâtre de l’Atelier, à Montmartre, où il lit Un vivant qui passe, de Claude Lanzmann. Il refuse tout entretien à l’occasion de cette lecture, comme il refuse obstinément de parler de son histoire d’enfant juif caché pendant la seconde guerre mondiale.

Il faut croire qu’une raison impérieuse l’a incité à lire en public Un vivant qui passe, qui aborde la question juive à travers un témoignage recueilli par Claude Lanzmann, au cours des douze années pendant lesquelles il a travaillé à Shoah, son film documentaire dont l’onde de choc n’a pas faibli depuis sa sortie en salle, en 1985.

Ce témoignage est celui du Suisse Maurice Rossel .Délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Berlin de 1942 à 1945, il participa à la première visite du camp de concentration de Theresienstadt organisée par les nazis le 23 juin 1944. Dans la préface d’Un vivant qui passe (Folio, 77 pages, 5 euros), Claude Lanzmann explique que « pour des raisons de longueur et d’architecture, [il avait] renoncé à traiter frontalement dans son film le sujet extraordinaire de Theresienstadt, à la fois central et latéral dans le déroulement et la genèse de la destruction des juifs d’Europe ». Le témoignage de Maurice Rossel n’apparaît donc pas dans Shoah. Il a été édité dans un DVD (épuisé) qui contient également Sobibor.

Quand Claude Lanzmann le rencontre, chez lui, dans son village suisse en 1979, Maurice Rossel explique qu’il est arrivé à Berlin à 25 ans. A la demande du CICR, il est allé visiter des camps de concentration pour essayer d’obtenir des renseignements. Dans Un vivant qui passe, il parle d’Auschwitz, où il s’est rendu seul, en voiture, et où, dans son souvenir, il a passé une demi-heure ou trois quarts d’heure avec le commandant du camp, « un jeune homme très élégant, aux yeux bleus, très distingué, très aimable », qui lui a parlé de ses parties de bobsleigh dans les Grisons suisses – une pratique loin des siennes, fils d’ouvrier qui deviendra médecin.

« Des squelettes ambulants »

Maurice Rossel demande à visiter l’infirmerie, ce qui lui est refusé. Et c’est tout. Il ne voit pas le « Arbeit macht frei » (« travailler rend libre ») à l’entrée de Birkenau, le camp d’extermination à un kilomètre d’Auschwitz, ni les trains qui y vont ni les lueurs et les fumées des fours crématoires. Il croise des lignes de détenus en pyjamas rayés, « des squelettes ambulants (…) vous observant avec une intensité incroyable, au point de se dire : (…) “Un vivant qui passe” ». Maurice Rossel sait quand il s’y rend qu’Auschwitz est un camp dont on ne revient pas. Mais il n’en sait pas plus à l’issue de sa visite.

Theresienstadt était un ghetto pour l’image, voulu par Adolf Eichmann. Et c’est cette image qui a été soigneusement mise en scène par les nazis

A Theresienstadt, la visite fait suite à une demande insistante de pays neutres. Elle a lieu le 23 juin 1944 et est organisée par les nazis, qui autorisent pour la première fois des étrangers à inspecter ce qu’ils appellent « le ghetto modèle » : une ancienne ville forte tchèque, à une soixantaine de kilomètres de Prague, dont les habitants ont été remplacés par des juifs allemands « prominenten » – des « personnalités » (grands avocats, artistes, médecins, hommes politiques…), dont beaucoup étaient très âgés. C’était un ghetto pour l’image, voulu par Adolf Eichmann. Et c’est cette image qui a été soigneusement mise en scène par les nazis.

En prévision du 23 juin, des chaussées ont été asphaltées, un kiosque à musique édifié, des pavillons pour enfants aménagés, un gymnase maquillé en synagogue… Les noms des rues ont été changés, celui de « ghetto » est devenu « zone de peuplement juif ». Le Theresienstadt présenté à la délégation étrangère est un décor, dans lequel la population, bien habillée, joue le jeu d’une vie normale, que les nazis ont réglé au cours d’intenses répétitions. Maurice Rossel reste une journée à Theresienstadt. Pendant sa visite téléguidée de bout en bout, il prend des photos et ne regarde pas plus loin que ses yeux. Il ne voit pas que, derrière le théâtre qu’on lui montre, les gens vivent dans des conditions atroces.

Un texte, deux paroles

Il y avait cinq mille morts par mois à Theresienstadt, un four crématoire et des déportations vers des camps d’extermination. Quand Claude Lanzmann le lui objecte, Maurice Rossel répond : « Je ne pouvais pas inventer des choses que je n’avais pas vues. » Dans son rapport, dont il dit à Claude Lanzmann qu’il le signerait encore, en 1979, il décrit « une ville de province presque normale ». Et il reste persuadé que c’était « un camp pour des notables juifs privilégiés ».

Brisons-là. Entrons au Théâtre de l’Atelier, où Sami Frey est assis à une petite table, sur laquelle est posée une tablette. Il est vêtu de noir, et, autour de lui, le noir règne. Concentration sur l’essentiel : un texte, deux paroles – celle de Maurice Rossel et celle de Claude Lanzmann qui se répondent à travers des intonations différentes.

Dans cette lecture, le corps et la voix de Sami Frey ne font qu’un. Corps dans la nuit, voix née de la nuit

Dans cette lecture, le corps et la voix de Sami Frey ne font qu’un. Corps dans la nuit, voix née de la nuit. L’acteur a raison de préciser qu’il ne joue pas : cela n’aurait pas de sens. Lire, c’est dire. Faire entendre, de la manière la plus simple, qui atteint au plus profond, avec Sami Frey. Question de talent, bien sûr. Histoire d’une vie, tout autant. Passeur, Sami Frey est un passant qui revient de loin et parle au nom de tous ceux qui ne sont pas revenus des camps. L’aveuglement de Maurice Rossel est un miroir renvoyé à tous ceux qui n’ont pas voulu voir, et que les mots de Claude Lanzmann traquent, avec la précision de la vérité qui éclate.

On ne s’étonne pas qu’à la fin de la lecture, Sami Frey se lève, regarde le public et s’en aille, sans revenir saluer. Le rideau de fer du théâtre tombe, sur le bruit d’un train.

Un vivant qui passe, de Claude Lanzmann, lu par Sami Frey. Théâtre de l’Atelier, 1, place Charles Dullin, Paris 18e. Tél. : 01-46-06-49-24. Jusqu’au 17 octobre, du mardi au samedi à 19 heures ; dimanche à 11 heures. De 23 € à 39 €.