Spectacle Vivant

­
15 08/2021

Les voix et l’océan – Le Festival Lyrique de Belle-Île-en-Mer | Forum Opéra 12-08-21

dimanche 15 août 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Par Marcel Quillévéré | jeu 12 Août 2021 | Imprimer

De tout temps, Belle-Île-en-Mer a eu un lien fort avec l’Amérique du Nord (50% des Bellîlois sont d’ailleurs d’origine acadienne). Rien de plus  naturel, donc, que ce soit le célèbre baryton-basse Richard Cowan qui a eu l’idée d’y créer un Festival d’Art Lyrique en 1997. Cette année-là il chante à Berlin et décide de prendre des vacances en Bretagne. A Belle-Île, il visite la citadelle Vauban, et rencontre André et Anna Larquetoux à qui le domaine public a vendu un monument en péril et qui l’ont restauré de manière remarquable. Cowan chante pour eux et les convainc d’y organiser Le Festival Lyrique de Belle-Île-en-Merdont ils seront ainsi les premiers mécènes. En 1998 les deux premiers récitals ont attiré jusqu’à 600 personnes. Chaque année Cowan est parvenu, grâce au public et aux donateurs, à monter un opéra et de grandes œuvres pour solistes, chœur et orchestre (en petit effectif). En 2001, il fait appel au pianiste britannique Philip Walsh comme chef de chant et chef d’orchestre. À sa mort en 2015 c’est ce dernier qui reprend la direction artistique du festival. Le public est toujours aussi fidèle et la billetterie représente aujourd’hui 35% du budget allié à un mécénat à plus de 50%. C’est assez exceptionnel et ce courage mérite d’être soutenu davantage. Cet été, suite à la crise sanitaire, il n’y a pas d’opéra. Mais l’imagination et le talent sont au rendez-vous. Après une Soirée Cabaret, le public est convié le 1er août  à assister a un concert littéraire Un été chez Sarah Bernhardt à Belle-île qui évoque les séjours, chez elle, du compositeur Reynaldo Hahn. Le cadre choisi est sublime : la falaise de la Pointe des Poulains qui domine le fortin de la comédienne. Ce récital en plein air réunit, autour du piano de Philip Walsh, le comédien Michaël Martin-Badier et la soprano américaine Lauren Urquhart (en saison au Volksoper de Vienne) qui a remplacé au pied levé la cantatrice prévue. Un exploit car elle appris le répertoire en 36 heures. Le résultat est époustouflant. Elle nous fait comprendre chaque mot, et porte la musique au sommet. Sa voix de soprano léger au timbre lumineux distille avec justesse les poèmes choisis par Reynaldo Hahn parmi ceux de Verlaine, Hugo, Leconte de l’Isle, et bien d’autres. Dans l’Air du départ, sur le texte de Sacha Guitry, son interprétation rappelle même Yvonne Printemps sa dédicataire. A ses côtés, le comédien Michaël Martin-Badier est un élégant complice avec ce qu’il faut de douce ironie et d’humour. Le texte que Fabienne Marsaudon a écrit à partir des lettres et récits de Reynaldo Hahn est d’une sensibilité à fleur de peau et évoque la belle amitié du compositeur et de la comédienne avec une justesse et un sens de la théâtralité qui captive l’auditeur. Philip Walsh donne une grandeur insoupçonnée à plusieurs mélodies et souligne ainsi la filiation qui unit Hahn à Poulenc. Il joue plusieurs fois en soliste notamment l’accompagnement du Tango habanera qui vaut d’être entendu sans la ligne de chant. Il est rare d’entendre un récital entièrement consacré à Reynaldo Hahn. Grâce soit rendue aux interprètes de nous en avoir exprimé la véritable envergure. A la fin, sur les dernières phrases du piano, la chanteuse et le comédien se tournent, face à l’océan mordoré, vers le fortin de Sarah Bernhardt, alors qu’un soleil couchant éblouissant les illumine. Quand les artistes et l’écrivaine quittent la scène, ils se mêlent au public qui leur fait, très ému, une véritable haie d’honneur sur la lande.

Le 3 août rendez-vous dans la magnifique église de Locmaria (XIe siècle), pour le concert traditionnel de musique sacrée composé cette fois (actualité oblige!) autour du thème du Choral du Veilleur « Wachet auf » écrit par un compositeur du XVIe siècle, au temps de la peste, et repris par Bach et Mendelssohn. Le jeune chef David Jackson est à l’orgue. Il a réalisé la réduction pour un petit ensemble qu’il dirige : sept musiciens venus de partout en Europe dont l’excellent premier violon anglo-serbe Nemanja Ljubinkovič. Le quatuor vocal interprète les récits, airs et chœurs. Dommage qu’il soit peu homogène. Le ténor et le baryton, dans un répertoire qui leur convient mal, peinent à s’accorder au magnifique duo de Lauren Urquhart toujours aussi rayonnante et de la mezzo française Eléonore Gagey à la voix veloutée et l’émission franche et assurée. L’engagement de tous attire la sympathie du public, notamment dans les extraits du Paulus  de Mendelssohn.

Le lendemain c’est l’imposante citadelle de Vauban qui accueille les chanteurs pour un gala d’opéra. Le public a rempli la grande salle, lieu mythique du Festival. Eléonore Gagey est excellente dans l’air de Rosine du Barbier de Séville de Rossini et particulièrement émouvante dans l’air d’Ariodante de Haendel. Lauren Urquhart est à nouveau acclamée par le public notamment dans l’air de Morgane d’Alcina de Haendel et « O mio Babbino Caro » de Gianni Schicchi de Puccini. Sa technique exemplaire lui permet une égalité d’émission sur toute la tessiture, du grave sonore à l’aigu ample et brillant. Une vraie révélation !  Le ténor Peter Tantsits, très exubérant dans l’air de Gianni Schicchi, donne libre cours à des aigus très appuyés. Mais la ligne vocale et la justesse sont souvent hasardeuses. Un appui constant du souffle lui permettrait un meilleur legato et une diction vocalique plus précise. Le jeune baryton polonais Lukas Klimczak a une voix sonore et percutante. Son chant gagnerait à être plus nuancé car son timbre est magnifié quand il se permet des mezza-voce. Il est excellent dans l’air de Die Tote Stadt de Korngold et dans celui d’Eugène Onéguine de Tchaikovski.

Au piano David Jackson est tellement habité que le public lui fait une ovation. Durant les deux semaines du festival, c’est lui qui fait travailler le chœur d’enfants avec un talent rare de pédagogue. L’année prochaine il retrouvera le chœur de musique sacrée, formé par des amateurs de l’île et par les jeunes artistes en résidence. Car il y aura de l’opéra ! La beauté de ce festival (qui se poursuit cette année jusqu’au 12 août) tient aussi au fait que c’est le festival du peuple de Belle-Île et qu’il en est fier.

www.forumopera.com

11 08/2021

À Belle-Ile-en-mer, un été inoubliable avec Reynaldo Hahn chez Sarah Bernhardt | Vivace Cantabile 06-08-21

mercredi 11 août 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Site franco-japonais de musique classique et d’arts vivants

À Belle-Ile-en-mer, un été inoubliable avec Reynaldo Hahn chez Sarah Bernhardt

par Victoria Okada 06-08-2021

La 25e édition de Lyrique en Mer – Festival international de Belle-Île a donné un très beau concert le 1er août. Sur une terrasse sous le ciel, juste à côté du fortin de la tragédienne Sarah Bernhardt, sur la pointe des Poulains, des mélodies de Reynaldo Hahn se mêlaient aux mots.

*****

Le lieu est parfait pour une évocation poétique des souvenirs d’un été où Reynaldo Hahn, l’un des plus proches amis de Sarah Bernhardt, savourait le parfum maritime chez la résidence estivale de cette dernière.

 

Texte de Fabienne Marsaudon à la manière d’un journal intime de Reynaldo Hahn

Fabienne Marsaudon, autrice-compositrice-interprète, propose un texte écrit à partir des faits, ceux de l’été 1912, en se basant sur des récits et des lettres du compositeur, mais également sur des biographies et des archives de la tragédienne. Ce texte à la manière d’un journal intime, dit par Michaël Martin-Badier, est en parfaite adéquation avec la musique. À tel point qu’on ne sait pas si c’est le texte qui illustre la musique ou bien si c’est la musique qui s’insère dans le texte. Vers la fin, le récit aborde la mort de la mère de Hahn dans la même année 1912. L’écriture est si vraie qu’on a l’impression d’entendre la voix intérieure de Hahn ! L’immensité de la nature pour l’unique mise en scène, le concert se déroule au rythme des éléments. Ainsi, lorsque la musique évoque le coucher du soleil (Aux rayons du couchant, sur le poème de Jean Maréas), le soleil couchant au-delà du phare commençait à teinter le ciel et la mer aux couleurs dorées.
Michaël Martin-Badier semble se référer à Sacha Guitry dans sa façon de dire les mots, ce qui renforce l’atmosphère d’un salon littéraire. Il échange des regards avec la chanteuse et le pianiste, s’arrête de parler pour inviter les auditeurs à écouter les bruits lointains de la mer, ou lève les yeux pour contempler un moment le vent invisible. Les gestes sont naturels et spontanés, comme dans une vraie réunion amicale.

L’esprit de la Belle Epoque, un charme fou

Mais tout cela ne se serait pas passé de cette manière si la soprano américaine Lauren Urquhartn’avait pas remplacé au pied levé la chanteuse initialement prévue. En l’absence de celle-ci, Michaël Martin-Badier devait réadapter au dernier moment le timing et ses gestes, dans lesquels il a parfaitement réussi. Quant à la soprano qui ne parle pas le français, elle a appris phonétiquement les paroles, en moins de deux jours. Et sa diction est aussi claire que les chanteurs francophones les plus rompus dans l’exercice ! Outre la prononciation, elle possède un timbre cristallin et une projection naturelle, son intonation est juste. Si elle a tendance à raccourcir la dernière note d’un phrasé ample (qu’on aurait aimé entendre la résonance se prolonger), écouter sa voix est un vrai plaisir.
Au piano, le directeur artistique du festival Philip Walsh articule chaque note avec élégance. L’esprit de la Belle Epoque de Raynaldo Hahn est bien perceptible ça et là, ce qui apporte un charme fou à ce concert.

En bis, ils interprètent la célèbre Heure exquise. Et en effet, l’heure était exquise, avec un magnifique coucher du soleil à l’horizon. A la fin, les artistes se retournent vers le fortin, vers la mer, comme pour savourer le délice de ce moment unique.

Victoria Okada

www.vivace-cantabile.com

 

 

30 07/2021

Macha Makeieff- Exposition Trouble Fête- Les Matins d’été de France Culture 27-07-21.Pdf

vendredi 30 juillet 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

27 juillet 2021

Nous recevons aujourd’hui dans Les Matins d’été l’artiste, plasticienne et metteure en scène Macha Makeïeff pour nous parler de son exposition « Trouble fête, collections curieuses et choses inquiètes » présentée au Musée des Tapisseries d’Aix-en-Provence jusqu’au 7 novembre prochain.

Macha Makeïeff est une auteure, metteure en scène, plasticienne et scénographe. Elle dirige depuis 2011 La Criée, le Théâtre National de Marseille. Elle présente jusqu’au 7 novembre son exposition « Trouble fête, collections curieuses et choses inquiètes » qu’elle avait déjà présentée à la Maison Jean Vilar à Avignon en 2019 dans le cadre de la création de son spectacle Lewis versus Alice.

Il a fallu investir ce lieux-là avec un récit immobile, c’est-à-dire passer d’une chambre à l’autre sans savoir où est le rêve et la fiction, où on bascule de l’autre côté du miroir. 

Une nouvelle scénographie 

Répondant à l’invitation de Christel Roy, coordinatrice des musées de la Ville d’Aix-en-Provence, Macha Makeïeff a mis en forme d’une nouvelle manière ce récit en s’installant dans les sept espaces du musée d’Aix. Car « Trouble fête » est une exposition qui épouse le concept de site-specific: à savoir une installation qui change d’espaces d’exposition, qui se réécrit dans différents lieux, une mise en récit nouvelle dans des lieux à chaque fois différents : la Maison Jean Villard en 2019, le Musée des Tapisseries cette année, puis le Théâtre National Populaire en mars prochain.

Le visiteur bouge, il n’est pas assigné à une place comme au théâtre, il va fabriquer son propre récit. 

C’est un site-specific, c’est-à-dire que selon là où l’on m’invite je réinvente le récit avec le lieu que l’on me propose. 

Une déambulation onirique 

L’exposition se déroule donc dans les sept grandes salles du Musée de la Tapisserie d’Aix-en-Provence. C’est une déambulation onirique, mystérieuse, presque fantastique dans l’univers de Macha Makeïeff : un mélange d’animaux empaillés ou de leurs squelettes, de fragments de choses, d’objets divers, de morceaux de décors, de costumes, de textes, de sons …. « Trouble fête » est pour elle un récit sur son enfance, sur les objets, sur la perte, sur la presque mobilité des choses. C’est un spectacle, un récit immobile dans le pays du rêve, avec ses angoisses, ses poésies, sa beauté, ses mystères, ses illusions.

Je pense que ça raconte les traces, une enfance qui ne passe pas, probablement celle de chacun et chacune. L’exposition est comme un gant qui se retourne, il y a un aller et un retour et on passe de l’autre côté du miroir. 

Ce qui m’importe c’est la juxtaposition des choses, c’est le récit. 

Macha Makeïeff est à la tête du Théâtre national de Marseille depuis 2011. Malgré l’année et demie écoulée qui a obligé la fermeture des théâtres et des lieux de spectacle, la Criée ne renonce ni à la création ni à la programmation et ce sont ainsi 242 levés de rideaux qui son prévus pour la saison prochaine. Le TNM continue d’assurer sa politique d’éclectisme en proposant pour l’année 2021/2022 une programmation riche et diverse avec du chant, de la danse, du théâtre, des expositions, des concerts, des contes… Un bouillonnement culturel à l’image du lieu de la ville.

Macha Makeïeff est une auteure, metteure en scène, plasticienne et scénographe. Elle dirige depuis 2011 La Criée, le Théâtre National de Marseille. Son exposition « Trouble fête, collections curieuses et choses inquiètes » se déroule au Musée des Tapisseries d’Aix-en-Provence jusqu’au 7 novembre prochain.

5 07/2021

Festival Arte flamenco de Mont-de-Marsan : le plus beau concert du monde | France TV 02-07-21

lundi 5 juillet 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Michel Mompontet, écrivain et journaliste nous raconte à sa manière son festival de flamenco de Mont-de-Marsan. 

Article rédigé par

Michel Mompontet – franceinfo Culture

France Télévisions Rédaction Culture

Publié le 02/07/2021 18:45Mis à jour le 02/07/2021 19:31

 

Lui qui a assisté à presque toutes les éditions depuis trente ans, a succombé hier soir à la magie du retour des concerts après plus d’un an désertique. A l’affiche, ce 1 juillet, la mythique danseuse Manuella Carrasco. Le récit de Michel Mompontet.

Après un an de report, un an où la planète musique, ici comme ailleurs, s’est atrocement arrêtée de tourner, voilà que les artistes sont revenus. L’absence était si longue. C’était hier soir dans les arènes d’une ville des Landes. Tous étonnés d’être là, vivants sous le soleil de Mont-de-Marsan, lieu depuis trente et un an du plus grand festival de flamenco hors d’Espagne, depuis 31 ans leur maison, leurs repères, la carte française de leurs habitudes, une trentaine d’artistes andalous.

Il faut alors entendre leurs rires bruyants de rescapés dans la nuit qui s’avance pour mesurer ce à quoi on assiste. Ce dont ils reviennent. De l’autre côté des Pyrénées il ne s’est rien passé pour elles et pour eux depuis quinze mois, mais aussi il s’en est passé beaucoup. Certains ont dû suspendre leur carrière. Raison mortifère. Quinze mois de mauvaises nouvelles. Quinze mois sans nouvelles. Quinze mois sans contrats. La vie triste loin de leur passion n’est pas la vie. La survivance. Leur blessure. Leur attente désespérée.

Des artistes qui ressuscitent comme des papillons au printemps

Les voilà ce soir qui ressuscitent comme des papillons au printemps, « ressuscitent », le mot n’est pas trop fort, aussi fort que la visible gratitude que racontent leurs gestes d’oiseau dans le vent, leurs rires d’enfants, leurs yeux étonnés quand ils regardent ce public qui les a attendus, ce public qui est au rendez-vous ; ils ressuscitent et nous avec.

Ils arrivent majoritairement du delta du Guadalquivir dans un département français où le mot « delta » a bien d’autres sens bien plus inquiétants, d’autres fantômes. Le Premier ministre, le préfet, les médecins ont eu ces derniers jours plus d’importance dans la programmation et les lieux du festival de Mont-de-Marsan que la propre organisation. Annulation ou maintien, maintien ou annulation, un balancier à rendre fou n’importe quel organisateur, surtout quand ce balancier cruel oscille jusqu’à la dernière minute. Hier soir, on a enfin su, malgré les périls, malgré les restrictions, que la vie a gagné.

A la tombée de la nuit, dans les arènes de la ville, sur ce sable ocre où pour d’autres rites meurent les Toros braves, la peur a reculé et la vie s’est donc imposée de la plus belle des manières. Sur scène, autour d’une légende absolue de danse, Manuella Carrasco, 50 ans de carrière, d’autres femmes artistes qui l’entourent et l’inspirent, l’attisent, trois artistes volcaniques, trois voix de feu et de soie. Esperanza Fernandez, la Tana, et Samara Carrasco, sa fille. Incandescences.

Sur les visages et dans les voix, l’incroyable ivresse des rescapés

Sur les gradins clairsemés par les injonctions des mesures sanitaires, un millier de spectateurs invités dans la transe par la danse. Tout sur scène n’est que vie. Tout dans les gradins n’est qu’étonnement et gratitude. Partout, palpable visible, sur les visages et dans les voix, l’incroyable ivresse des rescapés. Cédric, à la sécurité, a un sourire de lune, Axel et Romain, à la technique, sans boulot un an durant, courent dans tous les sens avec la joie d’enfants joueurs dans une cour de récréation.

Sur scène, on dirait que chaque artiste, ne pouvant faire autrement, vaincu par le poids de cette longue attenté, lâche toute l’énergie qu’il a été obligé de contenir et de taire pendant 15 mois. C’est à la fois fulgurant et presque excessif. Douloureux et salutaire. Inouï. Au premier rang est revenue s’asseoir l’âme de ce festival depuis le premier jour, Antonia Emmanuelli. A ses cotés, celle qui rêve imagine et réalise tout cela, Sandrine Rabassa, la directrice artistique. Souriez sous les masques . Sur scène, dans une robe d’or et de lumière, comme une torera revenue des enfers, Esperanza Fernandez chante avec une voix à fendre les roches. Paroles de solea : « J’ai dû escalader cette haute montagne jusqu’à son somment pour trouver enfin du bois pour faire du feu dans ma cheminée ».

Deux heures plus tard, sous les étoiles qui n’en reviennent pas, le feu s’éteint. Les masques se réajustent sur les visages. C’est fini. Le public applaudit et applaudit encore, à tout rompre, comme une immense vague, brutale et merveilleuse. Une vague de vie. La vie retrouvée. A mes côtés, une dame cesse tout à coup d’applaudir et, voyant que je la regarde étonné, me dit comme pour s’excuser : « ça faisait si longtemps que je n’avais pas applaudi que je n’ai plus l’habitude et j’ai mal au bras ». Et puis nous avons ri, un fou rire, un rire enivrant comme un élixir de vie, elle et moi conscients, tout comme les mille spectateurs de ce cirque grandiose, d’avoir assisté au plus beau concert du monde, c’est-à-dire à un concert ou à la fin, c’est la vie qui gagne.

Festival international Arte Flamenco à Mont de Marsan jusqu’au 3 Juillet

www.flamenco.landes.fr

4 07/2021

« LES INTREPIDES », 7 AUTRICES EN QUÊTE DE FRONTIERES | Inferno 03-07-21

dimanche 4 juillet 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Posted by infernolaredaction on 3 juillet 2021 · Laisser un commentaire

FESTIVAL D’AVIGNON 2021, AVANT-PREMIERE.

Les intrépides – Autrices : Marie Nimier, Carole Martinez, Marie-Sohna Condé lira les textes d’Alice Zéniter, Céline Champinot, Karoline Rose Sun, Odile Cornuz, Aïko Solovkine – Musicienne : Karoline Rose Sun – Metteuse en scène : Pascale Henry – Création lumière : Michel Gueldry – Vu au Théâtre 14, Paris, les 20 & 21 juin 2021.

Encore une riche idée que ces Intrépides ! Imaginées initialement par Denise Chalem, première vice-présidente (sortante) et dont le projet sera – n’en doutons pas ! – repris par l’autrice dramatique Catherine Anne, qui officiait aux représentations du Théâtre 14 comme nouvelle membre du conseil d’administration de la SACD. Cette initiative permet aux autrices de se distinguer à travers une commande de courts textes, financés par la SACD et que Pascale Henry a mis en scène d’une manière raffinée et efficace. 7 est donc bien un chiffre magique puisque les 7 autrices ont toutes dit leur texte elles-mêmes sur la scène du théâtre 14 – à l’exception d’ Alice Zéniter, retenue, qui a été lue par la comédienne Marie-Sohna Condé.

La commande induit aussi un thème et celui choisi pour cette nouvelle édition était la/les Frontière(s) et, comme toujours, les thèmes imposés font un peu peur aux artistes qui ne cessent de trouver le moyen d’en parler sans être littéralement dans le sujet… et, de ce point de vue, cette livraison de ces sept textes est une réussite, d’autant qu’entre la commande (en 2020) et leur lecture (juin 2021), il y a eu une crise mondiale qui a rebattu les cartes de ces frontières, de leur notion – ouverte selon Schengen, fermées selon quelques illuminés extrémistes !

Pascale Henry a fait simple. Sol, pupitres, chaises, tout noir, amplis et le tour est joué. Carole Martinez commence avec Les confins et on se revoit vite en conversation, bouclé dans son appart, sans pouvoir en bouger, recueillir les angoisses de ses parents au téléphone, si ce n’est plus… Dans ce premier texte, le père est complotiste… il soupçonne les uns de prendre le contrôle de son ordinateur, les autres de saboter les freins de sa voiture à distance, sa femme de le faire aller exprès en forêt alors qu’il déteste ça… autant de délires de gens surinformés qui ne savent pas trier le bon grain de l’ivraie. C’est drôle, caustique et tellement véridique…

Céline Champinot suit avec La chienne, un texte plus cru, à la Despentes, qui dit les choses. Une relation entre une chienne et son maître qui là aussi prend la tangente de la frontière…

Odile Cornuz vient sans doute à point nommé dans ce septuor de femmes pour traiter de la frontière, vraiment, avec Flous. « La frontière est une enfant » dit-elle… elle fait la promotion d’une absence totale d’être empêchés de circuler… l’idée – voulue par l’autrice ! – c’est le cœur, où les autres lectrices, toujours à vue sur scène, qui se font l’écho de la pensée de la lectrice ! hilarant… bien fait et la guitare de Karoline Rose Sun vient ponctuer ces interventions…

Marie-Sohna Condé, seule comédienne professionnelle sur scène, s’empare du texte d’Alice Zenither Toujours au centre d’un cercle, qui nous rappelle que la frontière c’est nous, avec ces nouveaux gestes barrières « apprendre à penser à mon corps comme à sa propre étendue, plus un cercle d’un mètre de rayon dont je serais toujours le centre… » tout est dit !

C’est avec Naissance que Karoline Rose Sun se raconte avec un texte très personnel, impudique et sensible, toujours accompagnée de son objet transitionnel, à savoir sa guitare électrique, qui accompagne sa voix, – son cri de guerre devrait-on dire – : « Zeig mir, zeig mir dein », qui sera à la fois le cri de la douleur et celui de la venue au monde, celui des adultes, celui où on laisse son insouciance dans un coin et où on affronte le monde tel qu’il est… « Mon corps c’est moi » dit-elle et « aucun bruit ne m’effraie » et pourtant, elle en fait !

Ce n’est pas sur Marie Nimier qu’il faudra compter pour rentrer dans le rang… avec Peau d’homme, elle prend un malin plaisir à en décrire un, dans ses moindres détails anatomiques. « Peau d’homme, peau d’homme » chantonne-t-elle ; elle lui conseille, si ça ne va pas, si ça ne lui va pas, de se « dépecer » et dit vite… ça donne le fou-rire. L’œil polisson de Marie Nimier accompagne toute cette lecture – poème, une ode en quelque sorte…

Un moment d’apaisement avant le texte de Aïko Solovkine qui symbolise le plus la frontière avec Corde, récit glaçant d’une expérience passée entre deux mondes où le « colonel maréchal général » s’est saisi des lettres P pour Peuple, L pour Liberté, D pour Démocratie et C pour Changement pour faire une bonne dictature qui se sert des enfants pour porter ses idéaux puants sous des prétextes fallacieux !

A elles sept, ces femmes autrices, pourtant contraintes par le thème, ont donné un aperçu de ce qu’est une digression habile ce qui, à l’heure du grand oral de nos futurs bacheliers (quel foin d’ailleurs cette histoire, comme si parler et répondre à des questions était un exploit) et au moment où fleurissent partout des concours d’éloquence, confirme tout de même qu’une autrice est bien nécessaire pour faire évoluer les idées, dépasser les frontières et apporter une nouvelle piste à notre imaginaire…

Elles seront toutes (ou presque ! l’une d’elle attend un enfant qui viendra à point nommé en juillet) à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon (12/07) et au Conservatoire d’Avignon (le 13/07)…

Emmanuel Serafini

www.inferno-magazine.com

 

28 06/2021

Festival. Arte Flamenco, le Duende en son arène | l’Humanité 27-06-21

lundi 28 juin 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

CULTURE ET SAVOIRS

Festival Arte Flamenco

27 Juin 2021

Génica Baczynski

Arte Flamenco revient en ses terres du 29 juin au 3 juillet à Mont-de-Marsan. La contrainte du plein air est ici, dans les arènes du Plumaçon, à la fois un retour à une forme originelle et l’écrin tragique de cet art « insensé ».

On attendait Arte Flamenco peut-être plus que n’importe quel autre festival, l’année aveugle a décuplé l’envie d’embarquer à nouveau sur les mers aux mille et un récits, aux mille et un « palos ». Les quelques jours à Mont-de-Marsan sont un exil qu’aucun autre voyage ne peut inventer ni même rêver. Le festival est une traversée où l’on se révèle en aficionados souvent insoupçonné et à jamais possédé par cet art du ravissement enfiévré.

Langue charnelle et magique

Le flamenco dévore tout le paysage. Il réenchante les êtres qui s’aventurent dans le noir merveilleux de ses bras. Alors, pour le spectateur, il n’existe plus que cette langue charnelle et magique qui jamais ne se répète. Le flamenco est un art du sortilège. Le désir ne voudrait jamais en partir et pour toujours en pâtir. On ne raisonne pas, on succombe corps et âme à cette réalité résolue à être enfin vagabonde. On est toujours, même dans ce décor où les obligations modèlent une absolue liberté, dans cet incendie des émotions. Les arènes concrétisent à la perfection ce continent où l’enfermement n’est jamais autre chose que l’éventualité de raconter des histoires pour esquiver la mort.

Dans cette ville métamorphosée en âme sévillane, on s’enivre à la mesure des débats, des bodegas et des bavardages cadencés

Tout au long de la journée, dans cette ville métamorphosée en âme sévillane, on s’enivre à la mesure des débats, des bodegas et des bavardages cadencés autour des artistes. En particulier, cette année, avec la lecture sonore des Danseurs de l’aube. La vie de Sylvin Rubinstein – héros somptueux, juif russe, danseur de flamenco jusqu’à son dernier souffle, inépuisable résistant contre les nazis – s’y raconte dans l’écho d’un jeune danseur en quête d’origine comme de légende.

Les mythes tissent leurs hypothèses

Tous les soirs, à la tombée du jour, au cœur du monde qui se rejoue dans l’arène, les virtuoses du flamenco défient le ciel en lui disputant ses chants intempestifs. Comme une nuit du monde où les mythes tissent leurs hypothèses, Rafaela Carrasco , immense danseuse, chorégraphe, que l’on croirait évadée du tableau Gitane à la cigarette, de Matisse, y dévoile Ariadna, al hilo del mito, écrit par le dramaturge Alavaro Tato. Elle vole sur les pas d’Ariane, figure funeste comme le sont les destinées soumises à l’inconstance fatale des hommes.

De Rafaela Carrasco, il émane une résistance inouïe. On la croirait sortie d’un brasier de rébellion. Elle est plus qu’une apparition, elle est le présage d’un refus comme une utopie qui ne cède rien de sa grâce à la brutalité du monde. Elle soulève l’esprit. Elle est une intelligence en mouvement. Telle Shéhérazade, réussissant à se soustraire d’un destin sans promesse par la parole, elle danse jusqu’à désarmer la violence et le silence. La Gitane embrase Ariane, devenue ombre, et l’entraîne sur des routes où les fantasmes déjouent les désillusions, où la femme invente son épique et méduse tous les hommes.

Inexplicable vertige

Chaque soir, ici, tend à un firmament et avec l’œuvre de Pedro Ricardo Mino  Universo Jondo, même la nuit est remuée. Accompagné par El Choro à la danse et l’ardente cantaora Ananbel Valancia, le pianiste fait surgir cet irréel duende, ce vertige inexplicable, où se brisent les sensations jusqu’alors connues pour nous laisser suspendu dans une commotion inexplorée.

Arte Flamenco est l’asile éphémère de l’art dont il porte le nom. Le flamenco s’y dessine comme un des mondes fragiles, si cher à Antonio Machado, on le regarde « se colorer, de soleil et d’écarlate, voler sous le soleil bleu, trembler soudainement et se disloquer ».

► Arte Flamenco : du 29 juin au 3 juillet, Mont-de-Marsan.

www.humanite.fr

3 06/2021

Théâtre : « Mithridate », entre passions privées et passions politiques | Le Monde 03_06_21

jeudi 3 juin 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Mise en scène de manière stylisée par Eric Vigner, la tragédie crépusculaire de Racine est présentée pour la réouverture du TNS, à Strasbourg. 

Par Fabienne Darge(Strasbourg, envoyée spéciale)Publié hier à 09h01

Temps de Lecture 4 min.

La reine Monime (Jutta Johanna Weiss) et Xipharès (Thomas Jolly) dans « Mithridate », de Racine, mis en scène par Eric Vigner au TNS, à Strasbourg, en novembre 2020. JEAN-LOUIS FERNANDEZ

Du théâtre. La voix nue des acteurs, leur présence, un grand texte, une respiration commune entre la scène et le public. Le calme d’un rituel consenti, hors l’agitation du monde. Quelle joie de les retrouver, lundi 31 mai, lors de la réouverture du Théâtre national de Strasbourg (TNS), après les longs mois d’arrêt dus au Covid-19, avec la première représentation de Mithridate, de Racine, mis en scène par Eric Vigner. Une réouverture qui a eu lieu sans encombre : le collectif qui occupait le théâtre depuis trois mois, composé d’étudiants de l’école du TNS, a lu un texte dénonçant l’« iniquité » de la réforme de l’assurance-chômage, et s’est réjoui de « laisser la place au spectacle ».

Ces retrouvailles avec le théâtre sont ici d’autant plus saisissantes que Mithridateest un spectacle qui, dans cette année particulière, a été vu d’abord dans sa version filmée, réalisée par Stéphane Pinot et diffusée sur France 5 en mars. Les qualités de la mise en scène d’Eric Vigner et de l’interprétation étaient déjà patentes à la vision de cette captation réalisée avec les moyens technologiques les plus pointus, mais elles se déploient d’autant mieux dans l’espace et le présent du théâtre.

Pour être moins connue que Phèdre ou BéréniceMithridate n’en est pas moins une tragédie tout aussi belle. Ecrite en 1672, juste après Bajazet, dans la période orientale de Racine, donc, il se dit d’ailleurs qu’elle était la préférée de Louis XIV. Le conflit tragique s’y noue avec autant de pureté, d’humanité et de grandeur que dans les autres chefs-d’œuvre du maître, et la pièce offre un rôle féminin magnifique, et une vision magistrale des liens entre passions privées et passions politiques.

Racine s’inspire pour l’écrire de la vie de Mithridate VI, qui régna jusqu’en 63 av. J.-C. sur le royaume du Pont – l’actuelle Turquie, la Crimée et de nombreuses régions au bord de la mer Noire –, et reste célèbre pour avoir résisté à l’expansionnisme romain, mais aussi pour avoir accoutumé son corps à s’immuniser contre les poisons : c’est la fameuse mithridatisation. Le dramaturge situe l’action au dernier jour de sa vie : alors qu’il est déclaré mort, Mithridate revient en son palais pour voir ses deux fils, Xipharès et Pharnace, se déchirer pour la conquête du royaume et celle de la reine, la belle Monime.

Un superbe écrin nocturne

Amour, trahison, rivalité entre les fils et le père, jalousie fratricide, soumission des femmes, utilisées comme monnaie d’échange entre royaumes. Mithridate est une tragédie crépusculaire, qui voit un homme tout perdre sauf son âme, et assister impuissant à l’effondrement de son monde, de sa culture et de sa civilisation.

Eric Vigner l’inscrit dans un superbe écrin nocturne, dans lequel brillent l’éclat d’un feu, la moirure du satin rouge des costumes de Mithridate et de Monime, et plus encore la somptuosité d’un rideau de perles scintillantes, qui évoque à la fois la couronne royale et les larmes versées. Les correspondances ne sont jamais appuyées, dans cette mise en scène stylisée et discrètement japonisante, qui fuit autant le réalisme qu’un formalisme trop empesé. Les corps s’effleurent, les passions sont brûlantes mais sublimées par les alexandrins raciniens, des alexandrins que les comédiens et comédiennes, magnifiques, font ruisseler comme des rivières de diamants.

La mise en scène ciselée met en valeur une distribution de haut vol, où chacun et chacune brille à sa façon

C’est elle, d’abord, la langue de Racine, que l’on redécouvre avec un plaisir fou. Etre baigné dans cette langue, à l’heure du langage dégradé des réseaux sociaux et de la technocratie, c’est un véritable bain de jouvence. Il permet d’apprécier à sa juste valeur la manière dont Eric Vigner décline le thème du poison dans Mithridate, qu’il voit comme une tragédie des corps empoisonnés et des âmes souffrantes. A chacun de tisser ses propres liens avec notre aujourd’hui.

Cette mise en scène ciselée met en valeur une distribution de haut vol, où chacun et chacune brille à sa façon. Thomas Jolly est un Xipharès pétri d’émotions, à fleur de peau, déchiré entre sa fidélité filiale et son amour pour Monime. Stanislas Nordey sculpte chaque mot avec une précision et une clarté remarquables, pour figurer un Mithridate hanté par la fin d’un monde et par la jalousie, mais qui fera in fine le choix de la générosité et de la transmission.

Mais c’est surtout Jutta Johanna Weiss qui étonne ici. Cette actrice d’origine autrichienne, qui s’est formée à New York et auprès de metteurs en scène venus d’Europe de l’Est, développe depuis quelques années un jeu singulier. Elle joue Monime à la manière des onnagatas japonais,  ces acteurs de kabuki ou de nô qui incarnent des femmes, et travaillent sur l’expression corporelle de la féminité. Ce double décalage n’est pas seulement passionnant : il donne lieu à des moments d’une beauté et d’une douceur rares.

Mithridate, de Jean Racine. Mise en scène : Eric Vigner. Théâtre national de Strasbourg (TNS),

1, avenue de la Marseillaise, Strasbourg. Tél. : 03-88-24-88-00. Les 2, 4, 7 et 8 juin à 18 heures. Puis à la Comédie de Reims, du 22 au 25 juin, et en tournée sur la saison 2021-2022.

Fabienne Darge ( Strasbourg, envoyée spéciale) 

www.lemonde.fr

1 06/2021

Goldoni frénésie au Théâtre de Nice | Les Échos- 31_05_21

mardi 1 juin 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Goldoni frénésie au Théâtre de Nice

Le « Feuilleton Goldoni » créé en cette fin de (fausse) saison par Muriel Mayette-Holtz au Théâtre national de Nice est un beau précipité de drôlerie et de mélancolie. En trois fois 1 h 20, « Les Aventures de Zelinda et Lindoro » font un sort à l’amour jaloux, portées par le couple explosif Joséphine de Meaux et Félicien Juttner. Un spectacle à découvrir en tournée à la rentrée.

Lindoro (Félicien Juttner) et Zelinda (Joséphine de Meaux), le patriarche Don Roberto (Charlie Dupont) et son épouse Eleonora (Tania Garbarski). (©Virginie_Lançon)

Par Philippe Chevilley

Publié le 31 mai 2021 à 17:00

Embarquement pour Cythère au Théâtre national de Nice… mais attention, la traversée sera mouvementée. Car c’est l’amour jaloux qui est au centre des « Aventures de Zelinda et Lindoro », le « Feuilleton Goldoni » créé par Muriel Mayette-Holz pour la réouverture de son théâtre (du 20 au 29 mai). Cette trilogie de plus de quatre heures va voyager beaucoup lors de la rentrée prochaine (Paris, Toulouse, Toulon, Liège, Aix, Marseille…) pour la plus grande joie du public. Car, après ces mois de disette théâtrale, la comédie gracieuse et grinçante du maître italien s’avère un parfait remontant. La directrice du TNN a conçu un spectacle rapide, un précipité Goldoni (les pièces ont été judicieusement raccourcies par la traductrice Ginette Herry) qui va crescendo : le premier épisode se décline comme une farce galante ; le deuxième comme un marivaudage cruel ; le troisième comme un vaudeville diabolique à la Feydeau.

Goldoni a écrit cette trilogie en italien en 1764, deux ans après son installation en France. Voilà comme on concevait les sitcoms au XVIIIe siècle : Zelinda, une belle orpheline, et Lindoro, un jeune noble en rupture de ban, s’aiment en secret… Pour être au plus près de sa bien-aimée, femme de chambre chez un généreux patriarche, le garçon s’est fait embaucher comme secrétaire par ce dernier. Malgré de nombreux obstacles et quiproquos (Zelinda est l’objet des convoitises de l’intendant et du fils de la maison), le couple parviendra à convoler en justes noces (épisode 1). Mais pour atteindre la félicité, il lui faudra dompter ses démons : la jalousie maladive de Lindoro (épisode 2) et celle de Zelinda, sur fond de deuil et d’héritage épique (épisode 3).

Noir délire

Muriel Mayette-Holtz dirige sa troupe fringante à un train d’enfer, dans un décor sobre (quelques meubles dont un « canapé freudien », quelques vues de Nice en vidéo…) et des costumes mélangeant allègrement les époques. Le tout est rythmé d’allègres chansons. Partant d’une aimable fantaisie, le spectacle vire peu à peu au noir délire, de plus en plus mordant, surréel et drôle dans les deux derniers épisodes. En couple fusionnel, flirtant avec la dépression et la folie, Joséphine de Meaux et Félicien Juttner sont irrésistibles. Derrière leur passion dévorante, la metteuse en scène orchestre un jeu de caractères assassin (aucun second rôle n’est négligé) où s’exprime toute la palette des sentiments humains.

Mélange ravageur de farce et de mélancolie, ode tendre aux petites gens d’un peuple dont les femmes tiennent les rênes : l’essence du théâtre de Goldoni s’exprime à plein dans ce spectacle généreux qui respire-inspire la joie de revivre enfin.

 FEUILLETON GOLDONI

Théâtre

Mis en scène par Muriel Mayette-Holtz

Vu au Théâtre national de Nice le 29 mai en intégrale.

En tournée  : La Scala Paris (septembre-octobre); Théâtre de la Cité à Toulouse , Théâtre Liberté à Toulon , Théâtre de Liège (octobre); Théâtre du Jeu de Paume à Aix (novembre), La Criée Théâtre National de Marseille (décembre).

Philippe Chevilley

www.lesechos.fr

27 05/2021

Versailles : le Mois Molière aura bien lieu | Le Figaro 27_05_21

jeudi 27 mai 2021|Catégories: Spectacle Vivant|

Du 1er au 30 juin, la 25e édition de la manifestation théâtrale se tiendra dans des lieux «sécurisables», en plein air.

Par Nathalie Simon 

Publié il y a 2 heures, mis à jour il y a 2 heures

27_05_2021

«J’ai hésité avant de lancer cette 25e édition qu’on avait dû annuler en 2020, mais c’est important de reprendre pour le public et les troupes», explique François de Mazières, créateur du Mois Molière à Versailles et maire de la ville. «Il y a un besoin et un malaise des acteurs de n’avoir pas pu jouer, et notre politique est d’aider la création», reprend l’élu. Qui a donc obéi aux impératifs sanitaires, respectant une jauge de 35 % le 9 juin. Dans cinq ou six lieux «sécurisables», en plein air, dont la cour de la Grande Écurie du château, à la place des 45 habituels. «On verra si des assouplissements sont possibles en juin, anticipe-t-il. Les gens viennent souvent en famille. En vingt-cinq ans, les enfants sont devenus de jeunes adultes.»

 Pour les attirer dans la ville royale, François de Mazières a concocté une programmation accessible et pleine de gaîté, notamment avec des compagnies fidèles, comme celle d’Anthony Magnier (L’École des femmes), de Stéphanie Tesson (les Fables de La Fontaine) ou de Nicolas Rigas (La Vie parisienne d’Offenbach). Ou d’autres encore, dont les noms en disent long: les Mauvais Élèves (Entre amis, scènes de voisinage) et les Moutons Noirs (Titanic). «On n’est pas dans un théâtre triste, observe le maire. Ivanov est une pièce sévère, mais elle est montée par Emmanuel Besnault, un jeune talent de 29 ans.»

«L’esprit de troupe»

Autre«talent», Maxime d’Aboville, qui présentera sa nouvelle création,La Révolution, mise en scène par Damien Bricoteaux. «J’ai joué une version allégée pour des lycéens de Saint-Germain-en-Laye. Je devais la donner en janvier au Poche», signale le comédien, qui participe au Mois Molière pour la troisième fois. «Symboliquement, Versailles est un endroit très chargé, avec une population qui a un rapport particulier à cette période de l’histoire. Il y aura un choc potentiel.» Maxime d’Aboville a souhaité traiter cinq ans de l’histoire «sublimée» par Michelet, Alexandre Dumas, Victor Hugo et Lamartine. «Je suis un peu comme le chœur antique qui relate une épopée terrible et fait revivre de grands discours d’éloquence.»

 Lawrence, d’Éric Bouvron, inspiré par le film Lawrence d’Arabie, ou Fin de vie de Molière revue et corrigée, par les facétieux Jean-Paul Farré et Jean-Jacques Moreau, devraient aussi trouver le succès. «J’ai écrit cette lecture il y a trois ans et je l’ai retravaillée», précise le premier, heureux d’étrenner la cour de la Grande Écurie. François de Mazières met par ailleurs toujours en avant l’«esprit de troupe» – Versailles en accueille une dizaine en résidence à l’année – à travers des créations souvent reprises dans le Off d’Avignon. Ainsi, Badine!, d’après On ne badine pas avec l’amour, d’Alfred de Musset, porté avec une distribution d’envergure, et La Folle de Chaillot, de Jean Giraudoux, façon commedia dell’arte.

Réservation en ligne indispensable: www.moismoliere.com

25 05/2021

À La Scala de Paris, dans les coulisses d’une réouverture tant attendue | Le Figaro – 25-05-21

mardi 25 mai 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

REPORTAGE – Cet ancien théâtre à l’italienne, en grande partie reconstruit entre 2016 et 2018, prépare le retour de son public avec enthousiasme et une certaine fébrilité.

Par Lou Fritel

Publié le 25-05-21

Comme une partie des théâtres, La Scala Paris prépare sa réouverture avec excitation. Devant la porte composée de panneaux réfléchissants, Frédéric Biessy, le directeur de l’institution, est enthousiaste. Le premier accueil du public est prévu pour le 7 juin, avec un enregistrement ouvert à tous les mélomanes, en partenariat avec France Musique et le Centre national de la musique.

Les restrictions sanitaires ne seront pas un obstacle pour cet ancien théâtre à l’italienne. Après le galop d’essai que fut l’été 2020, tout a été pensé pour accueillir les visiteurs dans le respect du protocole anti-Covid, qu’il s’agisse des sens de circulation à respecter ou des jauges de spectateurs à limiter. Surtout, ces quelques mois de fermeture ont permis de repenser en partie l’espace, de rénover la petite salle – dite «La Piccola» – et de réagencer les couloirs, afin de permettre un accès direct aux bureaux depuis les loges d’artistes, dont quatre nouvelles viennent d’être aménagées.

«Sur des chardons ardents»

Dans la Grande salle aux gradins rétractables – où peuvent se masser pas moins de cinq cents spectateurs -, la sérénité s’impose. La lumière bleutée, «Bleu Scala» plus précisément, imprègne chaque recoin. Imaginée par le scénographe Richard Peduzzi – avec qui Patrice Chéreau collaborait régulièrement – lors de la reconstruction du bâtiment, achevée en 2018 après dix-huit mois de travaux, cette couleur particulière a été composée à partir de dix-sept pigments différents. «Le Bleu Scala ne crée pas de frontière entre le public et la scène, contrairement au noir qui est plus agressif», détaille Frédéric Biessy, soucieux d’offrir à son public et ses artistes la meilleure expérience sensorielle possible.

Dans cette perspective, la réouverture l’enchante. Mais la déception de décembre l’empêche d’y croire absolument : «On a tellement hâte. Mais nous sommes sur des chardons ardents», prévient-il. Observant un instant le piano, qui trône au centre de la scène, le directeur fronce un sourcil : «Il faudra lui donner un coup de chiffon.»

 Si les représentations ont cessé depuis octobre, le travail, lui, n’a pas manqué. Ce fut aussi l’occasion «de se découvrir entre nous, de travailler en profondeur», de prendre le temps de nouer des liens durables au sein des équipes. Mais «cette réouverture arrive au bon moment. Six mois de plus, c’eut été infernal», estime encore Frédéric Biessy. Concernant le calendrier de reprise, les discussions avec le gouvernement ont été constantes. «Mais il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton. Il faut au moins un mois pour rouvrir un théâtre», concède encore le directeur de La Scala, où chaque année quinze à vingt compagnies défilent.

« Les terrasses ont manqué aux gens. Je ne doute pas qu’ils reviendront également assister à des spectacles. L’énergie sera particulière »

Mitch Riley, metteur en scène

Le restaurant, situé à l’étage, offre une vue plongeante sur le boulevard de Strasbourg. Il accueillera des clients à partir du 9 juin, à raison d’une table sur deux. Le retour sur scène, lui, se fera le 11 juin avec, entre autres, Perte, mis en scène par Mitch Riley et joué par Ruthy Scetbon, seule en scène. Le spectacle, à mi-chemin entre le théâtre et le cirque, a été créé il y a un an, avant d’être interrompu par la pandémie.

Pour l’heure, le temps est aux répétions. Dans la «Piccola Scala», la comédienne s’imprègne, aux côtés de son metteur en scène: «Mitch et moi avons travaillé sur d’autres projets pendant cette période. Mais ce spectacle est le premier que nous avons monté ensemble.» Et pour cause : la jeune femme était ouvreuse, jusqu’à ce que Frédéric Biessy ne découvre son talent, peu avant le premier confinement.

Elle ne cache pas le désarroi qui fut le sien durant ces longues semaines de fermeture. «La situation était terrifiante pendant les mois d’hiver. C’en était douloureux», confie-t-elle. D’autant que le gouvernement, prudent, se gardait bien d’évoquer un quelconque calendrier de réouverture. Contrairement au directeur du Théâtre de Paris, Stéphane Hillel, qui se disait sceptique quant à un retour du public dans les salles avant septembre, Mitch Riley apparaît confiant: «On voit que les terrasses ont manqué aux gens. Je ne doute pas qu’ils reviendront également assister à des spectacles. L’énergie sera particulière, comme au cinéma au soir de la réouverture. Il y aura une attente. Les spectateurs seront heureux de retrouver les théâtres. Ce fut un manque pour notre société.» Que, tous, à la Scala, espèrent combler.

www.lefigaro.fr