Spectacle Vivant

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29 05/2019

MOIS MOLIERE | TELERAMA SORTIR | 29 – 05 -19

mercredi 29 mai 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

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Décryptage

Avec le Mois Molière, Versailles se métamorphose en grand théâtre à ciel ouvert

 

  • Publié le 29/05/2019.Mis à jour le 29/05/2019 à 15h50.

Depuis 23 ans, durant tout le mois de juin, la cité entière est envahie par les tréteaux. Le répertoire classique, de Molière à Feydeau en passant par Shakespeare, y est à l’honneur.

Quoi ?

Créé en 1996, le Mois Molière propose deux cents spectacles dans tous les genres artistiques : théâtre, danse, opéra et cirque. Le sieur Poquelin n’est pas seul à l’affiche. Si la première semaine lui est consacrée, la seconde explore le répertoire russe (dont L’Idiot par la compagnie Thomas Le Douarec, les 14 et 15 juin), la troisième, celui de Shakespeare, avant de conclure avec la légèreté d’un Feydeau (Le Dindon, les 26 et 27 juin) et d’une opérette d’Offenbach (La Vie parisienne, par le Théâtre du Petit Monde, du 28 au 30 juin).

Qui ?

Maire de Versailles, François de Mazières a toujours été passionné de théâtre. Enarque, devenu en 1995, adjoint à la culture de la Mairie versaillaise, il crée le Mois Molière. « Vingt-trois ans plus tard, je reste fidèle à la volonté de promouvoir du théâtre populaire avec les grands textes du répertoire. »

Comment ?

« Pendant un mois, toute la ville devient une grande scène à ciel ouvert. » Rues, places, cours, parcs et jardins : plus de soixante-dix lieux sont investis. Que leurs mises en scène soient classiques ou contemporaines, les compagnies jouent sur des tréteaux, comme les troupes itinérantes du temps de Molière.

Pourquoi ?

Avec une aussi riche programmation, l’édile tend à mettre en avant la puissance de création d’une ville chargée d’histoire. Aux côtés des amateurs, à qui il souhaite donner une « occasion de goûter au plaisir des planches », le fondateur du Mois Molière réunit les onze compagnies professionnelles en résidence à Versailles. A l’exemple de la troupe de L’Eternel Eté, qui présente sa nouvelle création en ouverture du festival (Le Capitaine Fracasse, les 1er et 2 juin), avec quarante acteurs sur scène, pour un spectacle réalisé pour et par Versailles.

Y aller 
Mois Molière, du 1er au 30 juin, dans toute la ville, Versailles (78 ), 01 30 21 51 39, 0-21 €.

28 05/2019

L’Iliade: sable, sueur et sang à la Scala |Le Figaro | 27-05-19

mardi 28 mai 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

L’Iliade: sable, sueur et sang à la Scala

Par   Jean Talabot

Publié le 27/05/2019 à 16:22

CRITIQUE – Pauline Bayle reprend son diptyque homérien en mélangeant les hommes, les femmes et les dieux dans un tumulte moderne et épique. Jusqu’au 2 juin.

Tout commence dans le hall de la Scala. Une classe de scolaires piétine. Il fait chaud. Quelques gouttes de sueur apparaissent sur le front des spectateurs, impatients de rentrer dans la salle climatisée. Soudain, Achille et Agamemnon débarquent. Combat de coq et échange de noms d’oiseaux: qui est le véritable chef des armées grecques? On se croirait sur les plages venteuses de Troie. Chacun doit hurler pour se faire entendre au milieu des soldats.

Arrive «l’industrieux» Ulysse, un peu plus malin que les autres. Il compte les forces mobilisées. Un gamin tout content se voit appeler « Ajax le Grand». Il est remercié pour avoir mobilisé «quarante navires». Enfin, tout le monde rentre, prêt à se battre. Ça devient plus statique. Comme chez Homère, il y a une indigestion de noms propres. Chaque homme tué au combat est cité, ce qui fait beaucoup de morts et beaucoup de noms. Soufian Khalil tire son épée du jeu. Il campe un parfait Ulysse. On l’imaginait moins en Andromaque éplorée. Avec Pauline Bayle, qui reprend l’Iliadeet l’Odyssée, les sexes sont mélangés. Sans doute une volonté de «casser» l’identité très binaire du récit d’Homère.

Du sang, des larmes, des vagues

Hector, aussi conjugué au féminin, s’impose comme une figure aristocrate et romantique. Tout le contraire d’Achille (vibrante Mathilde Méry), rageur et bas du front, qui a le droit à de belles scènes de «furie» meurtrière. L’Iliade est son histoire, une histoire de pulsions, de ses colères à son pardon. Les gamineries triviales des dieux de l’Olympe tranchent avec le sérieux des hommes. On se détache complètement du poème original quand il s’agit de l’Olympe. Zeus et Era forniquent en coulisses. Le tonnerre du premier se traduit en un rap de l’enfer.

D’autres effets sont un peu chics mais le spectacle reste haletant. Pauline Bayle nourrit l’épique à peu de frais (de l’eau, des paillettes, un soutien-gorge) et avec beaucoup de cœur. Il y a du sang, des larmes et le fracas des vagues. De quoi revenir embarquer pour l’Odyssée, qui est aussi le thème du prochain Festival d’Avignon. Homère a décidément le vent en poupe.

 

  • L’Iliadeet l’Odyssée à la Scala, 13 Boulevard de Strasbourg (Xe).
    Jusqu’au 2 juin. Durée: 1h25 et 1h45. Tél.: 01 40 03 44 30
3 04/2019

LA MORT (d’) AGRIPPINE | L’HUMANITÉ 01-04-1019

mercredi 3 avril 2019|Catégories: Spectacle Vivant|

LE GRAND SOUFFLE DE LA LIBRE-PENSÉE

Lundi, 1 Avril, 2019

Jean-Pierre Léonardini

 

La chronique théâtre de Jean-Pierre Léonardini.

Un double jeu permanent, dans un envol de costumes barbares et rutilants.

Daniel Mesguich s’empare de la Mort d’Agrippine, l’unique tragédie écrite par Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655), le vrai, de la vie duquel Rostand tira un parti pittoresque (1). Inspirée de Tacite, cette pièce en vers, d’un noir d’encre, tient à la fois d’un théâtre de la cruauté mentale et du pamphlet athée clandestin. Donnée trois fois du vivant de l’auteur, sentant le fagot, elle fit scandale.

Pour venger la mort de Germanicus, son époux, Agrippine ourdit un complot contre l’empereur Tibère. Les desseins des conjurés diffèrent. Séjanus dit agir par amour pour Agrippine, tandis que Livilla affirme que c’est par amour pour lui… L’imbroglio passionnel et politique s’avère inextricable. La pulsion de mort sévit sans répit. Séjanus laisse entendre qu’il ne croit ni à Dieu ni à Diable. La Mort d’Agrippine constitue un chef-d’œuvre de l’esprit du libertinage érudit au XVII e siècle, dont René Pintard se fit l’historiographe.

Mesguich régit avec superbe un opéra parlé, sous l’égide d’un baroque d’invention assumé dans ses conséquences radicales, au sein d’un jeu de miroirs invisibles dans lequel les acteurs (Sarah Mesguich, Sterenn Guirriec, Rebecca Stella, Joëlle Lüthi, Jordane Hess et Yan Richard), tellement mobiles, s’ingénient à se prendre pour leur personnage aux yeux de l’autre jusqu’à ne plus savoir, on dirait, qui ils sont réellement. C’est vertigineux en un double jeu permanent, dans un envol de costumes barbares rutilants (Dominique Louis, Stéphane Laverne, Jean-Michel Angays) dignes d’une toile de Gustave Moreau. C’est comme dansé dans la fureur (chorégraphie de Caroline Marcadé) avec des chutes brutales, des pâmoisons, des torsions de corps à bout de nerfs.

La langue de Cyrano, somptueusement inventive dans le lexique de son temps, est proférée avec une fière gourmandise. Chaque tirade d’importance est accompagnée par la présence d’un alter ego, un famulus, qui mime de sa bouche muette la partition verbale de l’être qu’on entend. Grande audace de cette théâtralité depuis longtemps propre à Mesguich et qu’il affine ici au-delà d’une manière et qui constitue, au grand sens, un style. Au milieu de fumées, au sein d’une fréquente buée musicale, sa voix si disante, mélodieuse, annonce non sans ironie la couleur de chaque brève séquence de ce génial brûlot attisé par le souffle de la libre-pensée d’un poète en tout irréconciliable, sauf dans le grand vent de l’imagination.

(1) Jusqu’au 20 avril, au Théâtre Dejazet, 41, boulevard du Temple, Paris 3 e, tél. rés. : 01 48 87 52 55, www.dejazet.com

27 03/2019

Aurélia Thierrée, une acrobate sublime |L’EXPRESS 26 – 03-19

mercredi 27 mars 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

SUR LES PLANCHES

Les spectacles à voir (ou pas)

Par Igor Hansen-Love 

publié le 26/03/2019 à 16:00 , mis à jour à 17:07

Un spectacle d’une rare poésie (Bells and Spells), un Molière au goût du jour (Les Fourberies de Scapin)… Les recommandations scènes de L’Express.

Bells and Spells

Théâtre de l’Atelier, Paris (XVIIIe). Jusqu’au 12 mai. 

La note de L’Express : 18/20 

Place au plus beau spectacle du mois, de l’année, de la décennie… Et peut-être même du siècle. A cheval entre la danse, le mime, la magie nouvelle, le cirque et le théâtre d’objet, cette courte pièce (1h10) créée au théâtre des Célestins, à Lyon, en juillet 2018, met en scène les tribulations d’une jeune femme cleptomane (l’élégante et la sublime Aurélia Thierrée, soeur de James Thierrée et petite-fille de Charlie Chaplin) poursuivie par un soupirant alcoolique désoeuvré (Jaime Martinez) dans un monde imaginaire à l’esthétique joliment vintage (évoquant l’univers des cabarets pendant les années folles) peuplé par de créatures fantastiques. Ici, les portemanteaux se transforment en oiseaux préhistoriques ou en taupes, les draps deviennent des partenaires de danse et les corps se disloquent régulièrement, sans douleur, pour se réassembler quelques minutes plus tard.

Jamais mièvres, les numéros (muets pour la plupart) s’enchaînent avec une fluidité remarquable, comme si un tapis roulant filant à vive allure avait été installé sur la scène (la performance est à saluer). Les idées de mise en scène – signée par Victoria Thierrée Chaplin, la mère de l’acrobate – fusent. Et les émotions se bousculent : le rire, le suspense, l’émerveillement, la peur… Rares sont les spectacles où la poésie est aussi ensorcelante et contagieuse. Un véritable petit bijou. I.H.-L.

21 03/2019

Alix Riemer dans “Susan”, une présence magique |Télérama |13-03-19

jeudi 21 mars 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre

La comédienne Alix Riemer, 31 ans.

Au théâtre elle ne joue pas, elle est. A 31 ans, la comédienne s’essaye à la mise en scène. Avec succès !

Elle aurait plu aux cinéastes de la nouvelle vague. Sourire coquin à la Jeanne Moreau, moue stylée façon Anna Karina : Alix Riemer, 31 ans, est une actrice qui attire l’œil. Mais elle vient du théâtre. Formée dans le saint des saints, le Conservatoire national supérieur d’art dramatique, elle y a suivi les cours d’Alain Françon et de Dominique Valadié. Du premier, elle a appris la lecture scrupuleuse des textes ; de la seconde, elle a retenu la nécessaire écoute de l’autre. Dans cette même école, elle a aussi rencontré son double, Julie Duclos, qui l’a plusieurs fois dirigée sur les planches, lui permettant de basculer de rôles d’adolescentes, où la cantonnait jusque-là son physique juvénile, vers la partition d’une femme sensuelle dans Nos serments,spectacle adapté d’un scénario de Jean Eustache.

Depuis, ces deux complices mènent une recherche sur le jeu de l’acteur dont on prendra la mesure, en juillet, au Festival d’Avignon avec la création de Pelléas et Mélisande, de Maurice Maeterlinck. La présence, l’intériorité et l’intensité forgent leur alphabet. Alix Riemer s’exclame : « Faire semblant a ses limites ! » et c’est vrai qu’au théâtre elle ne joue pas, elle est. Elle vient de franchir le pas qui mène à la mise en scène. Elle orchestre et interprète son adaptation des journaux intimes de Susan Sontag. La combativité de la romancière américaine l’a « saisie ». Entre vidéo, musique et texte, elle a bien l’intention de faire de cette intellectuelle, morte en 2004, une vivante parmi les vivants.


on aime passionnément Susan, d’après Susan Sontag, conception Alix Riemer. Du 13 au 30 mars. Du mer. au sam. 20h30, au Théâtre-Studio d’Alfortville, 16, rue Marcelin-Berthelot, Alfortville (94).

18 03/2019

Aurélia Thierrée L’art de la cambriole | Le Figaro 15-03-19

lundi 18 mars 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Par Armelle Héliot

Mis à jour le 15/03/2019 à 19h10 | Publié le 15/03/2019 à 17h04

Dans Bells and Spells, imaginé par Victoria Chaplin, elle enchante en kleptomane dans des apparitions enjouées.

Tout un monde, c’est tout un monde que celui d’Aurélia Thierrée qui, avec «Bells and Spells»(«Cloches et sorts», un titre plus musical en anglais), suit le fil de ses précédentes créations tout en élargissant son cercle. Après « L’Oratorio d’Aurélia », en 2003, puis «Murmures des mur»s en 2011, la sœur aînée de James Thierrée se remet entre les mains de leur magicienne de mère, Victoria Thierrée-Chaplin, pour vivre les aventures si particulières du personnage déroutant que l’on découvre sur le plateau du Théâtre de l’Atelier.

 

Chez les Thierrée-Chaplin, on pratique la magie cousue main. Et le merveilleux n’en est que plus enchanteur

Aurélia Thierrée n’est pas seule. Elle est accompagnée du danseur Jaime Martinez qui partageait déjà le plateau de «Murmures des murs». Mais, d’entrée, la première scène réunit quatre interprètes et, pour faire fonctionner avec fluidité les inventions de Victoria, pas moins de cinq personnes sont nécessaires. Elles sont intégrées au jeu, déplaçant à vue certains éléments scéniques ou tenant lieu, même fugitivement, de véritables protagonistes. Cinq qu’il faut saluer: Baptiste Bridon, Marco d’Amico, Régine Marangé, Monika Schwarzl, Gerd Walter. Ils ont la souplesse et la grâce des danseurs.

Dans ce monde, on ne connaît pas la vidéo, les nouvelles technologies ni même ces tubes de néon qui sont du dernier chic au théâtre. Non. Chez les Thierrée-Chaplin, on pratique la magie cousue main. Et le merveilleux n’en est que plus enchanteur.

Difficile de raconter «Bells and Spells». Tout fonctionne comme dans un rêve, en enchaînements pas toujours rationnels. Mais la logique a sa part! On pourrait dire que le personnage incarné par Aurélia est une kleptomane, une chapardeuse qui adore faire disparaître les objets, même ceux dont elle n’a aucune utilité. Ce fil ténu court tout au long de la représentation mais se ramifie.

 Étonnantes métamorphoses

Un spectacle de Victoria Thierrée-Chaplin, c’est comme un bel arbrisseau avec ses tiges souples et ses feuilles nervurées. C’est fait d’un matériau vivant, vibrant. Les objets, avec elle, ont une âme et son aptes à d’étonnantes métamorphoses. C’est ce qui fascine le plus dans son travail. Devant chaque image, chaque tableau, on se demande: mais comment ça marche? Comment fait-elle? Son imagination la conduit vers des zones très étranges. Un peu archaïques. On a souvent le sentiment d’être du côté des pays de l’Est, avec sombres boiseries, lustres à pendeloques, bijoux de strass, violon tsigane. Qu’on les voie ou non! L’équipe artistique réunie fait de chaque seconde un miracle: son, lumières, costumes, chorégraphie, c’est toute une troupe qui se cache derrière ces fantasmagories.

Et l’imagination de Victoria demeurerait inerte si Aurélia n’était pas là pour lui donner cohérence et vitalité. Dans «Bells and Spells», on l’entend parler, ce qui est une nouveauté. Oh! Elle chuchote, elle lance des répliques furtives. Son art, c’est son corps, sa présence, sa mobilité de vif-argent, son regard. Elle a conservé, à plus de quarante-cinq ans, une silhouette de ballerine et l’espièglerie et la gravité mêlées d’une petite fille. Cela aussi, c’est de famille! Frêle comme un oiseau, Jaime Martinez est un partenaire de conte. Aigu, léger, il joue des claquettes et se fond dans l’étoffe des songes.

Bref, le spectacle séduira aussi bien les jeunes que leurs aînés. Rares sont ces moments à partager, heureux.

Théâtre de l’Atelier, à 21 heures du mardiau samedi, 15 heures dimanche. Durée: 1 h 20. Tél.: 01.46.06.49.24. Jusqu’au 12 mai.

11 03/2019

Théâtre : Alceste, la haine du monde et de soi | Le Monde 11-03-19

lundi 11 mars 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Le metteur en scène Alain Françon offre un éclairant « Misanthrope » en lui restituant tout son mystère d’origine. 

Par Brigitte Salino- Publié aujourd’hui à 09h20, mis à jour à 09h24

Alceste (Gilles Privat) et Philinte (Pierre-François Garel) dans « Le Misanthrope », de Molière, mis en scène par Alain Françon.

(Gilles Privat) et Philinte (Pierre-François Garel) dans « Le Misanthrope », de Molière, mis en scène par Alain Françon. MICHEL CORBOU

Plus le temps passe, plus Alain Françon va vers la simplicité. Sa mise en scène du Misanthrope en offre un exemple remarquable : c’est une ligne claire qui n’élude aucune ombre de la pièce – une des plus grandes de Molière avec Dom Juan et Le Tartuffe. Une des plus mystérieuses aussi, sous sa lisible apparence : qu’est-ce donc en effet qu’un homme comme Alceste, qui s’obstine dans sa haine du monde et va jusqu’à décider de sa mort sociale en quittant Paris pour un « désert », soit la campagne française ? Que faut-il qu’il ait subi pour se retrancher dans une si austère solitude ?

Quelque chose travaille Alceste au plus profond de lui, sans que l’on sache vraiment quoi

Bien sûr, on vous dira – et le texte aussi – qu’Alceste n’en peut plus de la vacuité du monde gravitant autour de la cour du roi Louis XIV (nous sommes en 1666). Que la fatuité de cette société, jointe à son hypocrisie, le hérisse au plus haut point. Que l’attitude de Célimène, qu’il aime en dépit de sa coquetterie et qui refuse de le suivre en sa campagne, parce que « la solitude effraye une âme de20 ans », terrasse son dernier espoir. Mais cela suffit-il à faire d’Alceste un misanthrope ? Non. Quelque chose travaille cet homme au plus profond de lui, sans que l’on sache vraiment quoi.

Peut-être faut-il en chercher la cause dans une note en bas de la page 155 de l’édition Folio de la pièce : un livre attribué à Molière, qui ne l’avait pas écrit, pour le discréditer après la violente querelle du Tartuffe. Une querelle religieuse qui aujourd’hui nous passe au-dessus de la tête, mais qui pesa fort dans la vie et l’œuvre de Molière.

C’est peut-être pour cette raison que Le Misanthrope nous échappe et nous reste mystérieux, si on l’approche sans essayer de lui donner les habits d’une lecture – politique, psychanalytique ou autre –, comme le fait Alain Françon.

Elégance discrète mais affirmée

Sa mise en scène respecte l’unité de temps, de lieu et d’action. Elle suit le cours d’une journée, que l’on voit filer au rythme de la lumière changeante dans une pièce « grand siècle » où cohabitent un sol carrelé et un parquet à point de Hongrie. Nous sommes chez Célimène, mais Alceste (Gilles Privat) ne porte pas les fameux rubans verts du Misanthrope : il est habillé d’un costume noir à l’élégance discrète mais affirmée, celle d’une classe parisienne qui se sait dominante. Il en va de même pour ceux qui l’entourent : son ami le conciliant Philinte (Pierre-François Garel), Célimène la coquette (Marie Vialle) et sa douce cousine Eliante (Lola Riccaboni), Arsinoé la peste (Dominique Valadié) et Oronte (Régis Royer) l’amoureux de Célimène, tout aussi ridicule avec son sonnet que le sont Acaste (Pierre-Antoine Dubey) et Clitandre (David Casada), les marquis snobs.

Tout ce monde vit dans un entre-soi dont Alain Françon se régale de nous montrer les codes. Un monde où le corps n’a d’autre usage que de tenir son rang. Où les mains, qui jamais ne travaillent, sont les attributs d’une gestuelle. Où l’on se tient droit, genoux bien serrés ou jambes négligemment croisées quand l’on est assis. Où le teint du visage est clair, le cheveu apprêté ou teint s’il le faut. Où rien n’importe, en somme, sinon de frayer son chemin en sachant se positionner sur l’échiquier social. A ce jeu, Alceste joue le fou : il bouscule les règles, rentre dedans, s’emporte et s’énerve. Dit ce qu’il pense, quand les autres pensent ce qu’ils ne disent pas. Ou rarement.

Tout ce monde vit dans un entre-soi dont Alain Françon se régale de nous montrer les codes

Quand la méchanceté éclate dans ce milieu, elle est terrible. Alceste y échappe : il n’est pas méchant, mais haineux, de cette haine qui est une dague portée contre soi. Son ami Philinte a beau vouloir l’apaiser, rien n’y fait. C’est d’ailleurs troublant à quel point Philinte apparaît comme l’autre face de la médaille du misanthrope : son désir de conciliation répond mot pour mot à l’incessante contradiction portée par Alceste. Seraient-ils le même homme ? La mise en scène d’Alain Françon le laisse entendre, comme elle laisse entendre que Célimène est moins une coquette qu’une femme d’affaires apprenant à mener sa barque, du haut mal aguerri de sa jeunesse.

Aucun mot n’échappe au spectateur : Alain Françon a l’oreille fine d’un lecteur qui ne s’emballe pas, et sa ferme douceur guide les comédiens magnifiques dans chaque recoin du texte. On sort de la représentation convaincu et troublé par la clarté d’une mise en scène qui rend tout son mystère à un Alceste moins misanthrope que seul dans son malheur.

Le Misanthrope, de Molière. Mise en scène : Alain Françon. Théâtre du Préau, à Vire (Calvados), 14 et 15 mars ; Centre dramatique national de Reims (Marne), du 20 au 22 ; Jeu de Paume, à Aix-en-Provence (Bouches- du-Rhône), du 26 au 30 ; MC2, à Grenoble (Isère), du 3 au 13 avril ; Centre dramatique d’Angers (Maine-et-Loire), du 23 au 25 avril ; Théâtre de Pau (Pyrénées-Atlantiques), les 30 avril et 1er mai ; Espace Cardin, à Paris, du 18 septembre au 22 octobre ; Théâtre national de Strasbourg (Bas-Rhin), du 16 au 21 octobre et du 4 au 9 novembre.

Brigitte Salino  (Lille (Nord), envoyée spéciale)

9 02/2019

Shantala Shivalingappa dans l’œil du cyclone |le Figaro- 08-02-2919

samedi 9 février 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Danse: Shantala Shivalingappa dans l’œil du cyclone

Créé en juin dernier au festival Montpellier Danse, le spectacle est entièrement porté par Shantala Shivalingappa.

Aurélien Bory a conçu avec  aSH un portrait de cette interprète versatile. Lorsqu’elle le danse, elle fait trembler le monde. À découvrir à la Scala, à Paris.

Aurélien Bory s’est penché sur Shantala Shivalingappa comme un entomologiste sur un papillon exotique. Lui est homme de spectacle et scientifique versé dans la physique. Elle est une danseuse indienne élevée à Paris. Sa mère, Savitry Nair, avait quitté l’Inde pour rencontrer Béjart, sidérée par son ballet Bhakti.

Comme elle, Shantala est liée à ce que le monde du spectacle compte ici de plus prestigieux. Elle a débuté à 13 ans avec Maurice Béjart dans un solo de danse indienne dans 1789 et nous, sous la coupole du Grand Palais. A continué avec Peter Brook dans La Tempête, enchaîné avec Bartabas à 15 ans dans Chimère, avec Pina Bausch à 22 ans dans O Dido et Nefes, puis Amagatsu qui lui a appris la lenteur du butô. Mais son maître absolu était à Madras: Vempati Chinna Satyam qu’elle allait voir tous les étés. Il lui a transmis le kuchipudi, danse narrative où le corps ondule avec douceur, comme métamorphosé en ruisseau, tandis que les jambes attaquent avec une vivacité ravageuse.

Aurélien Bory a voulu dresser d’elle un portrait dansé, qui vieillirait avec elle, comme il l’a fait pour Stéphanie Fuster et Kaori Ito. Ils s’étaient rencontrés à Düsseldorf, où Pina avait convié Bory à présenter Plus ou moins l’infini. Comme Shantala lui confessait son éblouissement devant ce spectacle, il lui avait jeté un regard lunaire: «Ah bon, cela vous plaît, ces petits hommes qui se collettent avec de gros cubes pour faire des tangrams?»

 Grâce et vivacité

Ils se sont retrouvés en 2013 et ont commencé à dialoguer au sujet de ce qui allait devenir aSH, créé en juin dernier au festival de Montpellier. Un des plus beaux spectacles qu’il soit donné de voir: à travers Shantala, miniature indienne tout en grâce et en vivacité, la danse déferle comme un tonnerre sur le fond d’un papier kraft qui vibre et se to rd, utilisé à la fois comme décor et instrument de percussion.

«Quand je danse, je me mets dans l’œil du cyclone. Une immobilité totale à l’intérieur, et une explosion d’énergie à l’extérieur», dit-elle. On s’y tient avec elle. «La physique quantique a prouvé que l’observateur influence la réalité. Dans le spectacle, c’est pareil. C’est le regard du public qui va permettre l’alchimie de la musique et de la danse.»

 «C’est le regard du public qui va permettre l’alchimie de la musique et de la danse» Shantala Shivalingappa

Dans le dialogue qu’ils ont mené pendant quatre ans, Aurélien Bory a sondé méthodiquement son sujet. Et Shantala lui a répondu avec les histoires mythologiques qui ont bercé ses veillées d’enfant, comme celles de n’importe quel jeune Indien. D’abord le nom. Il y a du «Shiva» et du «lingam» dans Shivalingappa, et Shiva n’est-il pas le dieu de la Danse?

«Mon père, longtemps diplomate à l’Unesco, appartient à une communauté dédiée à Shiva. C’est chez nous un dieu très chéri et très proche. Shiva détruit l’univers, le soutient et le crée en dansant. C’est une figure très puissante et féroce, il habite la montagne en solitaire, recouvert de cendres, avec des serpents autour de son cou. Un de ses noms est celui de Rudra, que Béjart avait donné à son école à Lausanne: “Vous venez ici pour que quelque chose en vous soit détruit -votre ego- et qu’une plus grande puissance puisse se manifester à travers vous”, disait-il, rejoignant la leçon de Peter Brook, pour lequel le théâtre permet de faire vivre ce qui est invisible. Shiva est aussi cette vibration, cette pulsation invisible, au cœur de tout, repérée par la physique quantique.»

Un poème d’objets

Bory a ensuite interrogé Shantala sur la cendre. Elle lui a enseigné ce geste que les Indiens exécutent chaque matin: y plonger le doigt et s’en marquer le front pour se rappeler la réalité de notre mortalité et la vie qu’on se doit de célébrer à chaque instant. Il l’a encore interrogée sur le sens du mot «style» pour une danseuse si versatile: «Il faut se soumettre à un long apprentissage de la forme, et ensuite se permettre d’être libre à l’intérieur. Toute danse, même classique, est poreuse à l’interprète. Le style, c’est le véhicule. Il faut le ciseler, le travailler, mais c’est ce qu’on a à l’intérieur et qui anime la forme qui fait la différence. Je l’avais remarqué chez les danseurs de Pina Bausch: leur qualité d’être et d’expression est telle qu’il suffit qu’ils marchent pour capter l’attention.»

«Le style, c’est le véhicule. Il faut le ciseler, le travailler, mais c’est ce qu’on a à l’intérieur et qui anime la forme qui fait la différence»

Shantala Shivalingappa

Il l’a encore questionnée sur la géométrie, repérant ces mandalas dessinés par les femmes chaque jour sur un coin de marche ou devant leur demeure en signe de bienvenue : «La danse, le dessin, le mouvement… toute structure a une géométrie. Quand elle est juste, elle est en ligne avec la géométrie du cosmos, et les énergies se réveillent. » Shantala a encore conté sa naissance par césarienne et la manière dont le médecin Frédérick Leboyer a bercé et massé en chantant le bébé paniqué qu’elle était jusqu’à ce qu’elle se calme soudain, saisie par la tendresse du monde.

Chaque soir, Shantala se prépare pour entrer dans ce poème d’objets qu’Aurélien Bory lui a dressé comme écrin pour aSH, et faire vibrer l’univers. «L’interprète est comme un voile immaculé. Chaque couleur, chaque image projetée sur ce voile se révèle», dit-elle. Elle cherche l’alignement juste, la clarté, la réceptivité, l’instant où l’individualité disparaît pour qu’autre chose se manifeste. Autrefois, seule sur la plage à Madras, Shantala dansait dans le soleil levant, les vagues léchant ses pieds, dociles. Aujourd’hui, elle laisse parler le dieu le plus puissant de l’Inde. Et le public la vénère, étonné qu’une si gracieuse personne puisse déchaîner l’univers.

aSH à la Scala (Paris Xe), du 16 février au 1er mars. Et tournée en France. lascala-paris.com

Copyright : Aglaé Bory

18 01/2019

Grandeurs et misères des comédiens | Le Figaro 18-01-2019

vendredi 18 janvier 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Théâtre

Par Armelle Héliot
Mis à jour le 17/01/2019 à 16h44 | Publié le 17/01/2019 à 16h30

CHRONIQUE – Au Déjazet, André Marcon subjugue dans Le Faiseur de théâtre, de Thomas Bernhard. Drôle, féroce, jubilatoire.

Le théâtre ne déteste pas se prendre comme l’objet de ses comédies ou de ses tragédies. Le hasard des calendriers fait que, cette semaine, on peut découvrir à Sceaux une pièce élisabéthaine, célèbre, mais rarement jouée, qui montre des spectateurs grimper sur le plateau pour donner des conseils aux comédiens! C’est Le Chevalier de l’Ardent Pilon dans une version repensée par Declan Donnellan. L’Illusion comique, pour reprendre le titre de la comédie baroque de Corneille, est aussi toujours efficace.

Parmi les écrivains du XXe siècle qui ont fait de l’interrogation du théâtre même l’un des axes de leur création, Thomas Bernhard arrive au premier rang. Romancier exceptionnel qui tresse sa vérité, son passé douloureux, pour nourrir Gel dès 1962, un fil qu’il ne lâchera jamais, Bernhard ne se contente pas d’écrire de très grandes œuvres destinées à la scène. Il se passionne pour l’art dramatique même et pour les «personnages» qui le hantent. Il va jusqu’à donner le nom d’un très grand comédien à l’une de ses œuvres: Minetti. Un vieil acteur arrive dans un hôtel d’Ostende, un soir d’hiver. Il prétend jouer Le Roi Lear. Il finit sous la neige comme en un linceul.

Sur le plateau, on retrouve les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c’est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant «Les Enfants du paradis»

En revanche, l’heure de Bruscon, le héros du Faiseur de théâtre, actuellement au théâtre Déjazet, n’est pas encore venue lorsque Thomas Bernhard choisit de l’arrêter dans sa tournée pour l’épingler dans une minuscule bourgade perdue, Utzbach. Ce «comédien d’État» arrive, escorté de sa troupe familiale, dans une auberge plus que modeste où l’accueillent l’hôtelier (Éric Caruso) et sa fille Erna (Manuela Beltran). Accompagnant Bruscon, donc, sa femme malade, désignée comme «faiseuse de théâtre» elle aussi (Barbara Creutz), sa fille rétive (Agathe L’Huillier), Ferruccio, son fils fuyant (Jules Pelissier). Ils doivent jouer le soir même La Roue de l’Histoire. Bruscon, vindicatif, s’énerve sur des détails. Il veut le noir complet, manger son bouillon à l’omelette, mettre chacun au pas…

La première belle idée de cette mise en scène de Christophe Perton tient à l’espace. Le metteur en scène, très doué, dont on a admiré au début de la saison 2017-2018 Au but , de Thomas Bernhard justement, avec une remarquable Dominique Valadié et notamment Léna Bréban, a compris qu’il ne fallait pas lutter contre l’espace du Déjazet même. Sur le plateau, on retrouve donc, comme en miroir, les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c’est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant Les Enfants du paradis. Une superbe scénographie signée d’une artiste très inspirée, Barbara Creutz, qui joue aussi l’épouse qui a mal aux poumons et ne cesse de tousser. Bernhard pousse loin la férocité: il a séjourné longtemps au sanatorium et la femme qu’il y avait rencontrée en 1950, Hedwig Stavianicek, sa première lectrice, se meurt alors qu’il entreprend l’écriture du Faiseur de théâtre, en 1984. Christophe Perton souligne cette présence de la vraie vie, de la vraie mort, du deuil aux racines de la comédie qui fait tant rire et noue le cœur.

Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d’heureux

Bouffon grandiose, hâbleur sans complexe, remueur de vent, menteur sans vergogne, grotesque et pathétique, mais jamais haïssable, parce qu’il est bien plus qu’humain, il est comédien, Bruscon est évidemment un personnage hors du commun pour un interprète. André Marcon est magistral. La posture et le timbre, le souffle et l’articulation, tout fait de son Bruscon une évidence.

Odieux avec l’aubergiste (régisseur du théâtre) Éric Caruso, stoïque, comme avec sa fille borgne Erna, Bruscon n’est pas plus réservé avec sa propre fille Sarah. Elle tient le coup. Elle encaisse. Agathe L’Huillier est parfaite. Son frère Ferruccio file et se glisse, échappe aux mauvais coups. Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d’heureux. Tout n’est pas ratage et naufrage…

On rit beaucoup. On rit parce que Thomas Bernhard le veut. La traduction d’Édith Darnaud préserve et la violence, et l’ironie, et le rire franc soulevé par l’art de Thomas Bernhard et la magnifique incarnation d’André Marcon, roi de théâtre. Roi du théâtre. Roi sans divertissement qui, demain, recommencera.

«Le Faiseur de théâtre», Théâtre Déjazet (Paris IIIe), jusqu’au 9 mars, à 20 h 30 du mardi au samedi. Durée: 1 h 50. Tél.: 01 48 87 52 55. Traduction à L’Arche.

 

14 01/2019

Le Trissotin pas triste de Macha Makeieff| Le Monde | 14-01-2019

lundi 14 janvier 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre : le « Trissotin » pas triste de Macha Makeïeff

La directrice du Théâtre de la Criée, à Marseille, transporte le fat de Molière dans l’univers de Jacques Tati.

Par Fabienne Darge Publié aujourd’hui à 10h21

Marie-Armelle Deguy dans « Trissotin ou Les Femmes savantes », de Molière, mis en scène par Macha Makeïeff.
Marie-Armelle Deguy dans « Trissotin ou Les Femmes savantes », de Molière, mis en scène par Macha Makeïeff. LOLL WILLEMS

Molière est drôle, mais, avec Macha Makeïeff, Molière est pop, aussi : il s’invite chez Jacques Tati, et c’est formidable. Avec ce Trissotin ou Les Femmes savantes, la directrice du Théâtre de la Criée, à Marseille, offre un spectacle totalement réussi, dont le succès ne se dément pas depuis sa création en 2015. Du coup, Trissotin, après être allé se faire voir en Chine pendant un mois, revient égayer les beaux soirs de Marseille en cette rentrée de janvier, avant de partir s’installer à Paris, à La Scala, au printemps.

Le talent visuel et plastique de Macha Makeïeff est ici particulièrement éclatant, de même que son sens du burlesque, mais ils s’accompagnent d’une lecture de la pièce on ne peut plus fine et pertinente. L’avant-dernière comédie de Molière, signée par l’auteur en 1672, est souvent considérée comme misogyne et a longtemps été montée comme telle, en moquant, parfois de manière grossière, le désir de savoir et d’émancipation de ses héroïnes.

Un désir féminin illimité

La vision de Macha Makeïeff est plus subtile, qui n’est pas non plus une version bêtement féministe qui inverserait purement et simplement les termes du propos. En relisant avec attention la pièce – qui est bien une des plus grandes comédies en vers de Molière, et pas une simple farce –, en la transposant à la charnière des années 1960 et 1970, elle en extrait un point de vue passionnant : celui de la fragilité et de la désorientation des hommes face à un désir féminin illimité – désir de savoir, de liberté, de pouvoir, de réalisation de soi. Celui de la fragilité et de la désorientation des femmes, que l’ivresse du savoir et du pouvoir peut couper de l’amour et du sens commun.

Ce qui est beau ici, c’est la manière dont le talent formel de Macha Makeïeff et son propos se nouent indissolublement. Ce n’est pas seulement que son décor sixties et coloré, à la Tati, soit superbe, travaillé jusqu’au moindre accessoire signifiant et décalé. C’est surtout qu’en faisant du foyer du bon bourgeois Chrysale et de sa femme, Philaminte, une maison hallucinée, le tableau d’une famille qui part en vrille, elle peut déployer comme jamais auparavant une écriture scénique où les corps, le rythme, les objets, les couleurs, les costumes, en disent autant que les mots.

Chanteur pop aux cheveux longs, son Trissotin est une créature à la croisée de Conchita Wurst, de Prince et de Ziggy Stardust

Rien ne va plus, donc, dans la maison de Chrysale. Une maison que Philaminte, Armande, sa fille aînée, et Bélise, sa belle-sœur, ont transformée peu à peu en laboratoire et en cabinet de curiosités. Une maison sur laquelle règne désormais ce Trissotin qui est un Tartuffe au petit pied, poète raté qui jette de la poudre aux yeux des femmes de la maison.

Macha Makeïeff s’est bien amusée avec ce personnage, dont elle fait un chanteur pop aux cheveux longs, en tunique de mousseline rose et talons hauts, une créature à la croisée de Conchita Wurst, de Prince et de Ziggy Stardust. Sa mise en scène pétille d’ailleurs d’une quantité de petits gags fins et légers, qui participent au plaisir que procure le spectacle, à l’image de celui qui voit Bélise entrer en transe à l’issue d’une expérience chimique qui libère une substance séminale blanche et mousseuse.

Interprètes hors pair

A ce théâtre-là, qui requiert une précision du corps comme du maniement de l’alexandrin moliérien, il faut des interprètes hors pair. Ils le sont, les premiers rôles en tête. Vincent Winterhalter (Chrysale) n’a pas son pareil pour traduire physiquement le désarroi, la perte de repères de son personnage. Marie-Armelle Deguy est éblouissante en Philaminte en combinaison de velours violet, Vanessa Fonte merveilleuse en Henriette, la deuxième fille du couple, celle qui veut se marier juste par opposition à sa mère.

Hommes et femmes sont ici renvoyés dos à dos, dans leur aveuglement mutuel – l’aveuglement qui est bien le grand sujet de Molière. Mais jamais ces femmes savantes ne sont montrées comme des précieuses ridicules. Molière, qui vivait avec des comédiennes écoute leur désir irrépressible de savoir et de liberté, et ce que la répression de ce désir produit. « Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes,/De cette indigne classe où nous rangent les hommes,/De borner nos talents à des futilités,/Et nous fermer la porte aux sublimes clartés », résume Philaminte. Inutile de dire que la leçon ne vaut pas que pour le XVIIe siècle ou les années 1960.

Trissotin ou Les Femmes savantes, de Molière. Mise en scène : Macha Makeïeff. Théâtre de la Criée, 30, quai de Rive- Neuve, Marseille. Tél. : 04-91-54-70-54. Jusqu’au 20 janvier.
Fabienne Darge (Marseille, envoyée spéciale)