Spectacle Vivant

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14 01/2019

Théâtre: Louise Vignaud, un caractère bien résolu| le Figaro 14-01-2019

lundi 14 janvier 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Par Armelle Héliot

Mis à jour le 13/01/2019 à 17h37 | Publié le 13/01/2019 à 17h27

NOS FIGURES DE LA RENTRÉE – Après Normale sup, elle a préféré le théâtre. Elle joue, met en scène et dirige une salle à Lyon.

Elle est fraîche, fine, simple, directe. Elle est réfléchie et rieuse. Elle a un grand sens de la responsabilité, mais il y a en elle quelque chose d’espiègle. Elle est aérienne. Elle pourrait jouer Puck avec son clair regard, son teint nacré, son radieux sourire. Mais c’est le rôle grave d’Hermione que répète actuellement, à Lyon, dans le théâtre qu’elle dirige depuis deux ans, cette remarquable jeune femme de 31 ans. Elle se nomme Louise Vignaud et, depuis quelque temps, elle ne quitte plus l’affiche.

Louise Vignaud a grandi à Paris dans un milieu ouvert, épris de culture. Ses parents sont architectes. Sa sœur, Irène, plus jeune qu’elle, est scénographe et accompagne les créations de son aînée

Louise Vignaud a grandi à Paris dans un milieu ouvert, épris de culture. Ses parents sont architectes. Sa sœur, Irène, un peu plus jeune qu’elle, est scénographe et accompagne les créations de son aînée. Louise a fait de très sérieuses études de lettres. Elle a intégré l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Elle ne se voyait pas tout à fait universitaire. Le goût du théâtre la taraudait. Elle a d’ailleurs consacré son master 2 à «Roger Planchon et la lecture des classiques». Lyon, où elle vit aujourd’hui, et Villeurbanne, où elle a débuté comme metteuse en scène, se profilaient.

À l’École nationale supérieure d’arts et techniques du théâtre (la «rue Blanche» délocalisée), Louise a tout appris. Le jeu, la mise en scène, l’amour du plateau, des coulisses et de tous les métiers de l’illusion.

Christian Schiaretti, directeur du Théâtre national populaire, l’accueille dans un cycle de formation et de transmission et lui offre sa première chance: Louise Vignaud met en scène «Le Misanthrope». Nous sommes en janvier 2018. Trois mois plus tard, elle dirige de très grands caractères, Claude Mathieu, Thierry Hancisse, Jennifer Decker, notamment, au Studio de la Comédie-Française dans «Phèdre» de Sénèque. Magnifique travail.

 Se mesurer aux classiques

Elle a très tôt fondé sa compagnie : «La Résolue» et depuis elle dirige une salle de poche à Lyon, «Les Clochards» célestes. Quarante-huit places pour un laboratoire idéal. En ce moment, sous la direction de Sven Narbonne, elle répète donc Hermione dans «Andromaque» de Racine. Clara Simpson incarne la veuve d’Hector, Olivier Borle, comme elle de la troupe du TNP, Pyrrhus. Première le 15 janvier.

Louise aime se mesurer aux grands classiques, mais son temps la passionne. Après une adaptation du «Quai de Ouistreham» de Florence Aubenas, elle a monté Rebibbia d’après l’Italienne Goliarda Sapienza, plongée dans la plus grande prison de femmes de Rome. Un spectacle très maîtrisé que l’on espère voir repris à Paris.

Prochaine étape, «Agatha» de marguerite Duras dont elle apprécie la langue, les rythmes, les énigmes. Deux acteurs, Marine Béart et Sven Narbonne. Aux Clochards célestes bien sûr. Et résolument. Rendez-vous le 13 mars.

20 12/2018

Kiss & Cry », une chorégraphie à quatre mains | Le Monde 20-12-18

jeudi 20 décembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

La Belge Michèle Anne De Mey et son compagnon, le réalisateur Jaco Van Dormael, font escale à La Scala, à Paris.

Par Rosita Boisseau Publié le jeudi 20 décembre 2018

Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris.
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris. MAARTEN VANDEN ABEELE

C’est en sortant de sa salle de bains que la chorégraphe belge Michèle Anne De Mey a eu l’idée de son solo Amor (2017). C’est dans la cuisine qu’elle l’a proposé au cinéaste Jaco Van Dormael. Et c’est sur la table de cette même cuisine qu’est né, il y a sept ans, leur spectacle Kiss & Cry, devenu depuis un best-seller. Les jouets des enfants, leur train miniature, les Playmobil, un sèche-cheveux, des feuilles mortes, des doigts qui s’enlacent, une fiction amoureuse… tout prend vie devant la caméra de Van Dormael.

La création au bout des doigts

Décrocher le gros lot est un cadeau du ciel. Surtout lorsqu’on ne s’y attend pas. « Nos amis étaient perplexes lorsque nous évoquions notre projet, et se demandaient ce qui allait en surgir, se souvient la chorégraphe. On ne se rendait pas compte de ce que l’on faisait. On avançait, on pataugeait, on était dans notre bulle. On inventait une sorte d’arte povera sans y penser. La photo s’est révélée à la fin. » Jaco Van Dormael ajoute : « Quand j’étais jeune, je pédalais dans la choucroute lorsque je réalisais un film et ça me faisait peur. Maintenant, je sais que c’est normal de pédaler, et ça me va très bien. »

Chacun de son côté, Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael n’en étaient pourtant pas à leur coup d’essai. Figure de la scène chorégraphique belge depuis le début des années 1980, complice d’Anne Teresa De Keersmaeker de 1982 à 1990, De Mey a créé sa compagnie en 1990. Elle a conçu une trentaine de spectacles, tout en codirigeant, de 2005 à 2016, Charleroi Danses. Jaco Van Dormael, metteur en scène et clown, a réalisé, entre autres, Toto le héros (1991), avec Michel Bouquet, Caméra d’or au Festival de Cannes, Le Huitième Jour (1996) et M.Nobody (2009). « Il me disait qu’il ne pouvait pas filmer la danse, qu’il ne savait pas choisir entre gros plan et plan d’ensemble, se souvient la chorégraphe. Un jour, je lui ai dit en agitant deux doigts sur la table : “Et si je fais ça, tu peux filmer la danse ?” Ce moment est devenu le prologue de Kiss & Cry. »

Standing ovation

Cette « nanodanse » signe la délicatesse de Michèle Anne De Mey. Celle « qui hésitait, enfant, entre femme de cirque, bergère et danseuse » a ciselé son talent avec patience. Petits spectacles d’abord, à la paroisse de son quartier bruxellois, puis danse classique, claquettes… Le nom qu’elle évoque d’emblée est celui de Maurice Béjart dont elle a suivi les cours à l’Ecole Mudra, à la fin des années 1970. Elle avait 16 ans. « Avant d’intégrer cette école, je me souviens comment tout Bruxelles se précipitait pour assister à ses créations à l’affiche pendant trois mois, avec trois mille spectateurs par soir, se souvient la chorégraphe. On y allait avec l’école ou en famille. Nos mères, nos grands-mères ont vu Le Boléro et Bhakti. C’était la fête ! La magie émotionnelle et le partage culturel avec les habitants d’une ville étaient incroyables. Je crois que Béjart a eu une importance fondamentale qui explique aujourd’hui pourquoi le public belge connaît la danse et pourquoi elle est si présente chez nous. »

L’intensité de Michèle Anne De Mey parlant de la « générosité artistique de Béjart » semble faire écho au succès populaire de Kiss & Cry. « Qu’est-ce qui définit une œuvre comme accessible au plus grand nombre ?, s’interroge-t-elle. C’est un coup de chance ? Celui d’être au bon endroit au bon moment ? » Si les standing ovations sont monnaie courante pour leur trilogie, cela ne les empêche pas de conclure chaque représentation par une heure de notes. « Le plus beau compliment que l’on nous ait fait est celui d’un jeune homme croisé à Lyon, lance Van Dormael. Il m’a dit :Ce qui est fou, c’est que ce sont des vieux qui ont fait ça ! »

Michèle Anne De Mey n’a pas baptisé pour rien sa compagnie Astragale. Ce petit os est la poulie du pied et porte le corps dans la marche en lui permettant d’étendre et de fléchir la cheville. Elle y a, depuis 2016, ajouté un S pour nouer serré les fils de ses collaborations. « J’ai toujours aimé le partage, travailler avec d’autres, des musiciens, des plasticiens, des compositeurs. » Elle rappelle aussi que Kiss & Cry est le résultat d’un collectif de création qui a cimenté l’idée originale du couple. Elle cite tous les noms : Grégory Grosjean, Thomas Gunzig, Julien Lambert, Sylvie Olivé, Nicolas Olivier.

Langue des signes et lévitation

Dans la foulée de Cold Blood (2013), fiction miniature autour d’un voyage en avion, ils viennent de concevoir Amor, un seul-en-scène pour une danseuse. « J’ai subi un choc thermique en 2016, à Toronto, se souvient Michèle Anne De Mey. Je me suis baladée pendant deux heures par – 34°C sur la plage et, à l’aéroport, je suis tombée d’un coup dans le coma sur ma valise. J’ai vécu une expérience de mort imminente. C’était extraordinaire, plus réel que tout ce que j’avais vécu. Il y avait beaucoup d’amour, de l’amour à l’état pur. J’y ai croisé ma grand-mère. J’ai eu envie de témoigner de cette magnifique altération de la réalité dans le solo. »

Pour Amor, Michèle Anne De Mey a appris la langue des signes et la lévitation, en complicité avec la compagnie de magie nouvelle 14 : 20. Quant à Van Dormael, qui a signé la mise en scène, il précise : « J’ai tenté de recréer par la danse ce que Michèle Anne a pu m’en dire et ce que moi, j’ai vécu parallèlement en la voyant tomber. Et puis, il y a ces interrogations : comment fonctionne le cerveau ? De quoi se souvient-on ? Qu’est-ce qui est important avant d’être mort ? » Autant de questions présentes dans la trilogie. « Mais c’est le combat pour la vie qui est au cœur de tout, ajoute Michèle Anne De Mey. Et l’amour, à mettre de façon inconditionnelle dans ce que nous entreprenons. »
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris.
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris. MAARTEN VANDEN ABEELE

Kiss & Cry, jusqu’au 31 décembre ; Cold Blood, du 10 au 26 janvier 2019. 

21 11/2018

La prison, paradoxale école de vie | Le Monde

mercredi 21 novembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Compagnie-la-Resolue-Saison-2018-2019
Réjane Bajard qui joue le personnage de Suzie Wong (dans la vidéo de Rohan Thomas) et Prune Beuchat qui joue le rôle de Goliarda Sapienza (sur le plateau). © Rémi Blasquez

A Villeurbanne, Louise Vignaud met en scène une adaptation inspirée de « L’Université de Rebibbia », de Goliarda ­Sapienza.

Une déflagration. Voilà ce que fut, en 2005, la sortie en France de L’Art de la joie (éd. Viviane Hamy), de Goliarda Sapienza. Le livre n’était pas seulement un chef-d’œuvre : il était de ceux qui changent une vie, et faisait connaître une écrivaine totalement inconnue, dont tous les éditeurs italiens avaient d’abord refusé les écrits. Peut-être parce que Goliarda Sapienza – disparue en 1996, à l’âge de 72 ans – était une de ces insoumises irréductibles qui ne se laissent enfermer dans aucun des rôles écrits pour les femmes.

Dans la foulée, on a découvert les autres livres de l’auteure sicilienne, tous empreints d’une force, d’une liberté et d’un lyrisme hors du commun. Parmi eux, L’Université de Rebibbia ­ (Attila, 2013), qu’adapte aujourd’hui au théâtre une jeune metteuse en scène qui commence à faire parler d’elle, Louise Vignaud. Artiste associée au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, où elle présente cette création, elle dirige aussi, à Lyon, le Théâtre des Clochards célestes, où elle mettra en scène, au printemps, Agatha, de Marguerite Duras.

La prison signifie pour Goliarda Sapienza une véritable renaissance spirituelle, au contact de ses codétenues

A la fin des années 1970, Goliarda Sapienza, qui fut comédienne avec Luigi Comencini et collaboratrice de Luchino Visconti, traverse une crise. Elle vole, dans l’appartement d’une amie, des bijoux de prix, et se retrouve, pour quelques jours, incarcérée à la prison de Rebibbia, dans la banlieue de Rome. De cette expérience qui aurait pu être aliénante, Goliarda Sapienza tire un livre gorgé d’une énergie de vie exceptionnelle.

La prison signifie pour elle une véritable renaissance spirituelle, au contact de ses codétenues, marginales, droguées, filles liées au grand banditisme ou militantes radicales – l’Italie est alors engluée dans les « années de plomb », qui voient s’affronter la violence politique de l’extrême gauche et celle de l’extrême droite. Le titre original du livre, L’Université de Rebibbia, dit bien que pour Goliarda Sapienza la prison fut une école de liberté.

C’est cette énergie de vie qui éclate sur le plateau de la petite salle du TNP, grâce aux cinq actrices qui s’emparent de cette histoire : Prune Beuchat (qui donne à Goliarda sa dimension terrienne et charnelle), Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon et Charlotte Villalonga, qui incarnent tous les autres personnages. C’est par la perception que Louise Vignaud fait ressentir l’univers carcéral, et notamment par le travail sur le son (signé par Clément Rousseaux) : son des multiples portails qui se ferment, son des pas qui claquent indéfiniment dans les longs couloirs vides, silencieux comme des tombeaux.

Phalanstère féminin

La scénographie, simple, efficace, non illustrative, permet à la metteuse en scène de dérouler une galerie de portraits de femmes. Qu’il s’agisse de celles qui sont – fortement – incarnées sur le plateau, ou de celles qui apparaissent en vidéo grâce au beau travail de Rohan Thomas. Celui-ci renforce la dimension intime et sensible de cette plongée dans ce phalanstère féminin où tout semble possible, la chute comme la réinvention de nouveaux modes de vie hors des normes imposées par la société.

Il y a quelque chose qui évoque l’univers de l’auteure-metteuse en scène sicilienne Emma Dante dans ce théâtre-là, qui travaille avec des corps non normés, criants de vérité, et une forme d’économie où le moindre signe claque et fait sens. C’est la belle réussite de ce spectacle, qui par ailleurs adapte intelligemment le récit de l’auteure italienne, que de tenir ensemble la dimension concrète et la dimension allégorique du texte. Et de jouer sur une forme de beauté brute, qui va bien à Goliarda Sapienza. Laquelle disait : « Qu’est-ce que la beauté, sinon de la cohérence ? »

Par Fabienne Darge (Villeurbanne (Rhône), envoyée spéciale)

Rebibbia, d’après L’Université de Rebibbia, de Goliarda Sapienza. Mise en scène : Louise Vignaud. Théâtre national populaire (TNP), 8, place Lazare-Goujon, Villeurbanne (Rhône). Tél. : 04-78-03-30-00. Jusqu’au 30 novembre.

Source: Le Monde

14 11/2018

Un Ivanov à Grincer des dents | Le Monde

mercredi 14 novembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Le metteur en scène Christian Benedetti (au centre) dynamite la représentation traditionnelle d’« Ivanov ». © Simon Gosselin

A L’Athénée, à Paris, Christian Benedetti donne de l’œuvre de Tchekhov une vision très crue.

Voilà un spectacle peu aimable et qui ne veut pas l’être. Il faut du courage pour proposer une représentation où la vulgarité des personnages est prise au pied de la lettre et s’énonce en gros mots (« on se fait chier »), en surnom connoté (« Zézette ») ou en évocation crue d’un Gérard Depardieu éructant et paillard (rôle qu’assume crânement Christian Benedetti). On ne s’attendait pas à être aussi heurté devant cette fiction crépusculaire que les artistes enveloppent d’habitude d’une élégante mélancolie.

Ivanov (sobrement joué par Vincent Ozanon) est un homme dépressif marié à Anna Petrovna (Laure Wolf). Il croule sous les dettes et ne peut financer le voyage dont son épouse phtisique a besoin pour se soigner. Sourd aux implorations du médecin (formidable Yuriy Zavalnyouk), il s’entiche de Sacha (Alix Riemer), fille de sa créancière, Zinaïda Lebedeva (Brigitte Barilley). Pendant qu’il fait la fête, Anna expire dans l’indifférence de tous. Un an plus tard, le veuf s’apprête à se remarier. Il n’en aura pas le temps. Il meurt. On ne le pleurera pas.

Christian Benedetti connaît Tchekhov sur le bout des doigts. Depuis 2011, il monte ses textes l’un après l’autre avec la volonté d’en proposer une intégrale qui le mènera jusqu’aux pièces en un acte de l’auteur. Après La Mouette, Oncle Vania, Les Trois Sœurs et La Cerisaie, le voici arrivé à cette première version d’Ivanov, sous-titrée Comédie en quatre actes et dont la représentation, en 1887, avait suscité les quolibets des spectateurs, incitant le dramaturge russe à livrer, en 1889, une seconde mouture, sous-titrée celle-ci Drame en quatre actes et qui eut les faveurs du public (mais pas celles de Benedetti).

Coutures du théâtre exhibées

A l’Athénée, sous les dorures de la salle à l’italienne, un silence perplexe (ou gêné ?) accompagne les débordements qui agitent un plateau brut de décoffrage. La lumière se lève sur une scène entravée par une paroi de contreplaqué interdisant la profondeur de champ. Pas question d’esquiver ce qui se dit ou de s’abandonner à la rêverie, tout nous est renvoyé en boomerang et sans sommation. Les acteurs déplacent le décor. Installent piano, chaises, sofa, puis les déménagent pour déposer un pâle paravent ou des portes de vaudeville qui n’ouvrent que sur elles-mêmes (quand elles consentent à s’ouvrir.) L’espace est une aire de jeu. Les coutures du théâtre sont exhibées sans ménagement. Le temps des illusions est fini. Place au réel.

Ce réel est inscrit dans la chair de la pièce, dont la traduction, cosignée par le metteur en scène avec Brigitte Barilley et Laurent Huon, fera grincer des dents. Musclée, triviale et efficace, elle ne s’attarde pas dans le poétique et le psychologique, encore moins dans l’intériorité des êtres. Là encore, aucune profondeur. Les personnages sont ce qu’ils disent. Il n’y a pas moyen de trouver une excuse à leur médiocrité. Il nous faut faire avec ces humains de bas étage, comprendre que ce qu’ils exhibent d’eux-mêmes est leur vérité nue et encaisser ce qu’ils suscitent en nous d’effroi et de dégout.

On finit par admettre que Tchekhov a écrit une farce détestable où les héros sont affreux, sales, méchants, obsédés par l’argent et entichés d’eux-mêmes

Ainsi, et même si on n’aime pas voir ce que l’on voit et entendre ce que l’on entend, on finit par admettre que Tchekhov a écrit une farce détestable où les héros sont affreux, sales, méchants, obsédés par l’argent et entichés d’eux-mêmes. « Une femme va mourir », leur répète inlassablement le médecin en qui on discerne un Tchekhov effaré devant la laideur d’âme de ses propres créatures. Car personne ne s’émeut.

Pourtant Anna Petrovna n’est pas n’importe qui. Elle est juive. Elle a, pour l’amour d’Ivanov, renié sa religion, perdu sa dot, subi le rejet de son mari. Mais pour lui, comme pour tous ceux qui viennent s’encanailler chez la Lebedeva, Anna est une « youpine ». Tchekhov a écrit ce mot-là plus d’une fois. Lorsque les acteurs le prononcent haut et fort, il écorche les oreilles. Le malaise est palpable.

Christian Benedetti ne nous épargne pas. Cette communauté délétère qui se repaît de rires gras et de rasades de vodka n’est en rien ambiguë. Elle est antisémite. Ce reflet atterrant, mais fidèle qui nous est renvoyé n’est pas beau à voir. Mais ces gens-là existent et ils sont parmi nous. Se servir d’Ivanov pour le dire n’est pas salir Tchekhov mais l’élever au rang des visionnaires. La nuance est de taille.

Par Joëlle Gayot

Ivanov, de Tchekhov, jusqu’au 1er décembre au Théâtre de l’Athénée, Paris 9e. Mise en scène de Christian Benedetti. Tous les jours sauf les dimanches et lundis à 20 heures, le mardi à 19 heures ; une représentation à 16 heures, le dimanche 25 novembre. De 14 € à 36 €.

Source: Le Monde

14 11/2018

Amiens Ville Monde | Transfuge

mercredi 14 novembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

38e-Festival-International-Film-Amiens

38e Festival international d’Amiens, jusqu’au 17 novembre

Le Festival international du film d’Amiens prouve qu’engagement et générosité ne sont pas incompatibles avec les ambitions esthétiques. Au contraire. La preuve par quatre rencontres in situ.

N’en déplaise à Salvador Dali, grand pourvoyeur de slogans péremptoires devant l’Eternel, le centre du monde n’est pas sis en quelque gare du Sud mais, en ces premières rigueurs automnales en tout cas, et pour l’Internationale nomade des cinéphiles, à l’autre extrémité de l’Hexagone. A Amiens, précisément, là où, à l’heure où on trousse ces lignes, le Festival international du film d’Amiens bat son plein. Pour l’occasion, on a pris le dur jusqu’à la cité de Jules Verne, et on s’est attablé, dans la ruche de la Maison de la culture, avec un beau carré d’as de têtes pensantes et filmantes, histoire d’évoquer ce trente-huitième chapitre de l’odyssée des images qu’est le festival.

Déférence protocolaire obligeant, on commence par Emilio Maillé, le réalisateur mexicain, francophone (et -phile), investi des hautes fonctions de président du jury de la compétition des longs. Entrain communicatif, ferveur joviale, l’homme est le reflet du festival : curieux, exigeant, accueillant.

Comment envisagez-vous votre rôle à la tête du jury ?

C’est un festival où deux de mes longs métrages ont été montrés, et que je connais depuis très longtemps. Cette fois, c’est à mon tour, sans mes films, d’y être, et j’en suis enchanté ! C’est très subjectif. A un moment donné tous les films sont égaux ; alors pourquoi en aimer un plus qu’un autre ? Quand vous allez au ciné avec un ami, qu’il n’aime pas le film, ça arrive, c’est normal. Aussi je crois qu’il faut justifier ses choix, mais jusqu’à un certain point. Sinon, on n’est plus dans un exercice de respect de l’art ou de plaisir, tout est trop cérébral. Mais c’est mon approche, quand je tourne un film ou dans la vie : je me laisse emporter !

Le cinéma mexicain a une place de choix cette année, avec un panorama consacré au film noir. Bonne occasion pour faire le point sur la santé de ce cinéma…

Un des premiers films qu’on pourra voir sera le magnifique Une aube différente de Julio Bracho, dont l’image est signée du grand Gabriel Figuerora. C’est l’époque, des années 40 jusqu’aux années 60, qu’on considère comme l’Age d’or du cinéma mexicain. Mais aujourd’hui, nous vivons un autre grand moment, qui n’a rien à voir avec le précédent bien sûr, mais qui est formidable. Reste toutefois un grand drame : les spectateurs ne regardent que 9% de films mexicains, un chiffre particulièrement bas. C’est un paradoxe très étonnant : le cinéma mexicain a une présence très forte dans les festivals, est couronné de prix, mais le public local ne suit pas…

Inutile d’être prophète pour dire que le public d’Amiens, lui, va suivre, et avec quelle passion ! De cette passion contagieuse qui émane du moindre mot, du moindre geste de la pimpante Annouchka de Andrade, la DA du festival. Qui a trouvé quelques minutes, dans un emploi du temps à donner des accès de tachycardie au premier ministre venu, pour interrompre son mouvement perpétuel et nous dire quelques mots.

Vous avez évoqué le désir de revenir aux « fondamentaux » du festival. En quoi consistent-ils ?

Il s’agit de redonner la part belle aux cinéma africain et d’Amérique latine, qui étaient l’essence de ce festival. Lors de sa création, c’était lelieu où on pouvait voir le cinéma africain. Cette identité s’est ensuite un peu diluée ces dernières années. Dans un contexte où les festivals se sont multipliés, il m’importait que l’identité d’Amiens soit clairement établie, et qu’elle soit celle qu’elle a toujours été.

L’hommage à Idrissa Ouedraogo s’inscrit donc dans cette logique ?

Absolument. Idrissa était un immense cinéaste, un grand ami du festival, qui a présenté la quasi-totalité de ses films, et dont il a été président du jury. Je n’ai pas choisi de lui rendre hommage, ça s’est imposé ! Mais nous avons aussi voulu dans le même temps mettre à l’honneur les pionniers du cinéma africain : on verra ainsi trois courts métrage. Un de Sembène Ousmane, un autre de Paulin Soumanou Vieyra, premier cinéaste africain à avoir filmé en Afrique, et enfin celui de Sarah Maldoror. Une façon de rappeler qu’Idrissa s’inscrit dans cette lignée-là.

On ne retient pas plus longtemps Annouchka de Andrade, qui reprend son rythme trépidant. On est parvenu à mettre la main, enfin le micro, sur une autre femme particulièrement occupée. Et pour cause : Sylviane Fessier est la présidente du Festival. Et à ce stade, on commence à se dire que la solution à la crise énergétique planétaire se trouve ici, à Amiens. Tant chacun des participants, des responsables, crépite d’une inextinguible vitalité.

C’est un exercice délicat, mais comment définiriez-vous, en quelques mots, le festival, vous qui êtes sa présidente ?

Je suis présidente et co-fondatrice, puisque j’étais là dès le début, lorsqu’on a créé le festival avec Jean-Pierre Garcia, en 1979. Si je devais donner une définition générale, je dirais que, pour ceux qui sont à l’origine du festival, on est tous des militants antiracistes, doublés de cinéphiles. On a la passion du cinéma chevillée au corps. C’est ce qui nous a guidés depuis le début : aller à la rencontre des autres par le prisme du cinéma.

Annouchka de Andrade a rappelé que l’âme d’Amiens était en grande partie africaine…

C’est aussi lié à notre militantisme de l’époque. Avec Jean-Pierre Garcia, on était au MRAP, et on militait beaucoup contre l’apartheid. Dès lors, on s’est intéressés de très près à l’Afrique du Sud et au reste du continent. C’était une évidence. Et dès les premières éditions du festival, on est allé voir ce qui se passait dans les pays du sud, et on est jumelé avec le FESPACO, le festival de Ouagadougou, depuis 1983.

Une vaste ambition – aussi vaste que la réputation de Barbet Schroeder, à qui vous rendez hommage…

C’est un cinéaste d’un éclectisme absolu. Lui aussi est un citoyen du monde, passé d’un pays à l’autre : sa filmographie traverse le monde. Et il aborde autant le documentaire que la fiction. On aime l’idée de faire une pause, de remettre en lumière toute la filmographie d’un cinéaste pour l’offrir à une relecture ou permettre de le découvrir.

« Découvrir », justement, c’est un des maîtres mots du festival. La sélection « Au-delà du Jourdain, femmes de la Méditerranée » est un véritable filon pour tout cinéphile un peu curieux. Et la présentation Working Woman, de l’Israélienne Michal Aviad, elle aussi semble-t-il branchée sur cette centrale électrique d’idées, d’enthousiasmes et de convictions qu’est le festival, sera un des moments phares. On la rencontre, elle et son anglais impeccable, entre hall d’hôtel et cérémonie d’ouverture.

Dans Working Woman, il est question de harcèlement sexuel. Un thème qui résonne fortement avec l’actualité…

J’ai entrepris l’écriture du film en 2012, soit bien avant #MeToo. C’est au moment du tournage que le mouvement s’est créé et on s’est dit, « qui sait, on va peut-être devenir mainstream ! » Je suis une réalisatrice féministe, sociale et politique, aussi tout ce qui arrive autour de moi m’influence. Je suis une femme de mon époque.

Invisible, sorti en 2011, examinait les remous psychiques causés par un viol. Un thème qui n’est pas si éloigné de celui de Working Woman

Les deux films sont différents. Invisible a pour sujet le trauma causé par un viol brutal. Un trauma dont souffre deux femmes, des décennies après les faits Working Woman a pour sujet les zones grises, et moins grises, du harcèlement sexuel sur le lieu de travail. Il montre des femmes ordinaires. Pas les femmes de #MeToo, mais celles qui ne sont pas célèbres, ne sont pas riches, ne défraient pas la chronique. Ces femmes qui sont employées de ménage, secrétaires, infirmières, qu’on trouve partout dans le monde. Le film s’interroge sur les raisons qui les poussent à ne pas claquer la porte. Comment en parler à sa famille, quand décider de partir, si on part ? On pourrait dire qu’Invisible représente un pôle de l’agression sexuelle, et Working Woman l’autre. Et entre les deux, naturellement, il y a énormément de cas de figure.

On se dit, en quittant les lieux du festival et en regagnant la gare, qu’en ces temps où une certaine ironie stérile a tout corrodé, en ces temps où le ricanement se porte bien et où il est de bon ton de railler l’ « engagement », le festival d’Amiens prouve, et avec éclat, que ce n’est pas un gros mot, tant s’en faut. Au contraire même : l’inventivité esthétique, la capacité à se renouveler au contact d’autres cinémas, trouve là ses racines. Dans cette conviction inébranlable qu’il faut déborder toutes les limites, toutes les frontières géographiques, mais aussi, comme chez Michal Aviad, tous les corsets sociaux ou mentaux qui asservissent les corps ou les esprits. Vaste travail, qui requiert une inlassable énergie. Ca tombe bien, Amiens en a à revendre…

Par Damien Aubel

Source: Transfuge

24 10/2018

Jean Moulin, évangile : une fresque documentaire pour éclairer la résistance de l’ombre | Le Figaro

mercredi 24 octobre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© Théâtre Déjazet

CRITIQUE – Entre le biopic et la « fiction historique », Jean-Marie Besset dresseavec beaucoup d’intelligence et de nuances le portrait intime du leader de la Résistance. Au Théâtre Déjazet jusqu’au 17 novembre.

L’entreprise sentait la napthaline à plein nez. De méchants nazis, des costumes d’époque, de grosses armoires normandes et de la musique sacrée… Le nouveau biopic de Jean-Marie Besset, pourtant, éclaire en tout point. Sur la complexité de la résistance interne durant l’Occupation, sur la figure méconnue d’un héros national, sur la légitimité d’un « théâtre historique ».

Comme une tragédie grecque, la pièce est structurée en quatre actes, correspondant aux années maîtresse de la guerre : 1940-1943. Vingt-deux scènes se succèdent chronologiquement, à « l’ancienne », par des noirs successifs. Beaucoup de lieux sont traversés : Paris, Lyon, Marseille, et bien sûr, Londres et Vichy. Le Jean Moulin des manuels scolaires commence le 10 juin 1940. Quand, kidnappé par la Gestapo, il tentera de se suicider après avoir refusé de valider un compte rendu accusant des tirailleurs sénégalais d’atrocités envers les civils.

Le préfet d’Eure-et-Loire s’en tirera avec une longue cicatrice au cou, toujours dissimulée sous une grande écharpe. Il se dirige alors vers le général de Gaulle et les Français d’Angleterre. Mais à l’époque, la tutelle de Londres ne séduit pas tout le monde. Moulin n’a pas que des amis, même au sein de la résistance, aussi éclatée que l’échiquier politique. Lui, le socialiste convaincu, est tiraillé entre la droite et les communistes, qu’il soupçonne d’être ordonnés depuis Moscou, et d’autres factions encore, pilotées par Washington. C’est bien lui pourtant qui aura le devoir d’unifier les différentes légions de la rébellion.

Jean Moulin, l’homme

Si Jean-Marie Besset titre sa pièce Évangile, il ne verse jamais dans l’hagiographie. Jean Moulin n’est pas un saint, ni une statue. Il s’agissait, pour le dramaturge, d’en faire un homme, dont on ne sait finalement que le sacrifice. À ce petit jeu, le comédien Sébastien Rajon campe un personnage autoritaire, froid et passionné, le profil droit comme une statue d’airain. Jean-Marie Besset ne cherche pas à le rendre sympathique, il ne l’est pas beaucoup. Sont aussi évoquées ses vieilles caricatures antisémites, ou une éventuelle tendance homosexuelle. Sa tendance à l’emphase est contrebalancée par une recherche documentaire pointue et précieuse. « Derrière chaque réplique, se cache un livre ou une interview», racontait Besset au Figaro quelques semaines plus tôt.

Avec De Gaulle, l’homme de droite, Moulin ne partage que l’amour de la France. La terre, au sens de nation, est symbolisée ici par de la tourbe sur scène. Stéphane Dausse, lui, accuse une ressemblance troublante avec le grand Charles. Il incarne un chef longiligne, victorien, pas dénué d’humour. À Londres, il adoube Jean Moulin avec un néon bleu comme un maître Jedi. Ce que ne supporte pas Henri Frenay (Laurent Charpentier, excellent), comme d’autres chefs de la résistance. Entre ces héros de l’ombre, la tension monte.

La mise en scène n’omet pas le point de vue allemand. Klaus Barbie et ses sbires en chemise brune échappent – de peu – à la caricature. Pour eux, les résistants sont de terroristes. Dans une histoire d’apparence si masculine, les femmes ont aussi un rôle d’importance. Son amour secret Antoinette Sachs (Sophie Tellier), sa sœur Laure (Laure Portier) et Lydie Bastien (Loulou Hanssen), agent double pour les Allemands, participent activement au destin du héros.

Les nuances du clair-obscur 

C’est d’ailleurs à cause de cette dernière que Jean Moulin tombera. Sur la scène du Déjazet, la vie du résistant se joue dans un clair-obscur permanent. Dans une curieuse mise en scène, une série d’armoires imposantes se tirent comme des tiroirs, faisant office de cellules, de bureaux, de murs ou de portes. Les scènes se succèdent rapidement, faisant oublier les 2h15 de spectacle, une musique classique de plus en plus grandiose rythmant l’intrigue.

Dans Villa Luco, sa première pièce, Jean-Marie Besset imaginait la rencontre entre De Gaulle et Pétain dans sa cellule à Yeu. Après un spectacle sur l’assassinat du père Hamel, l’auteur et metteur en scène revient donc au théâtre documentaire. Avec brio. Dans Jean Moulin, Il rejette tout manichéisme, ne se laisse pas déborder par le lyrisme patriotique, mais aborde avec beaucoup d’intelligence un homme complexe, à la tête d’une époque faite elle aussi d’ombre et de lumière.

Par Jean Talabot

«Jean Moulin. Evangile», au Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple (IIIe)
Du lundi au vendredi à 20h30, les samedis à 16h et 20h30. Jusqu’au 17 novembre.  Tél.: 01 48 87 52

Source: Le Figaro

10 10/2018

Plongée, avec Claudel, dans les remous d’une passion | Le Monde

mercredi 10 octobre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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Jutta Johanna Weiss (Ysé) et Stanislas Nordey (Mesa) dans « Partage de midi », de Paul Claudel, mis en scène par Eric Vigner. © Jean-Louis Fernandez

Eric Vigner met en scène la version originelle de « Partage de midi ».

Le théâtre, pas plus que la vie, n’échappe à la complexité. On peut s’en agacer et trouver contrariantes les énigmes qu’on échoue à résoudre. Ou, à l’inverse, accepter, et se féliciter, qu’échappent à notre compréhension des sens cachés de l’existence. Cette ambivalence, on la traverse avec inquiétude dans les premiers instants de la mise en scène par Eric Vigner de Partage de midi. Mais elle cède peu à peu le pas à la jubilation : cette représentation est un franc camouflet porté à une époque, la nôtre, qui prétend résumer en 280 signes sur les réseaux sociaux le flux de nos pensées.

Paul Claudel (1868-1955) n’a pas écrit de théâtre pour le Reader’s Digest.Chez lui, le verbe déferle avec la rage d’un tsunami. Et d’autant plus dans cette version originelle de Partage de midi qui se donne au Théâtre national de Strasbourg (TNS). Publié en 1905, ce premier jet restera près de quarante ans dans les tiroirs de l’auteur. Lorsqu’il le retravaille, à la demande de Jean-Louis Barrault, il en polit les contours, en gomme les impétuosités et en ¬tarit la sève. Le retour à la source opéré par Eric Vigner a donc valeur de manifeste. C’est le Claudel rimbaldien, indécent, outrageux et incohérent qu’il choisit d’éclairer.

Eric Vigner inscrit le spectacle loin de la quiétude et du réalisme, l’installe au-delà du bien et du mal

Inspirée de la vie de l’écrivain, cette pièce est une plongée en ¬apnée dans les remous d’une ¬passion sexuelle, amoureuse et mystique. Claudel projette, à grandes gorgées de mots rugueux qui s’articulent en phrases enivrantes, ce qu’a gravé dans sa chair sa récente liaison avec Rosalie Vetch, une Polonaise rencontrée alors qu’il partait pour la Chine. Il a alors 32 ans, et cette femme mariée, mère de quatre enfants, le dépucelle. Puis elle part, enceinte de lui, en lui opposant un silence si odieux qu’il le propulse vers l’écriture. En rencontrant la femme, il a perdu ce Dieu qui lui servait de guide. Il est sens dessus dessous.

Chaque page du Partage de midi a dû brûler les doigts. Cette œuvre est un brasier. Pas question pour Eric Vigner d’éteindre le feu. Au contraire, il inscrit le spectacle loin de la quiétude et du réalisme, l’installe au-delà du bien et du mal, dans cet ici et maintenant sauvage et facétieux qu’est le théâtre. Trois actes vont se succéder sur le plateau du TNS. Ils sont précédés par une scène inaugurale rapatriée par l’artiste de la chute du drame : Mesa (Stanislas Nordey) pleure le cadavre d’Ysé. Mais la mort, pas plus que la vie, n’a de prise dans le temps infini d’une représentation. Alors les cendres s’enflamment. Tout peut recommencer.

Un espace hétéroclite

Sur le pont d’un bateau en partance pour l’Orient, Ysé virevolte. A ses côtés, trois hommes qui croient l’aimer : De Ciz (son époux), Amalric (avec qui elle fuira) et Mesa (double de Claudel). Le décor ne s’encombre pas de vraisemblance. Au sol, un pan est dessiné sur le carrelage étincelant que surplombe la haute sculpture d’un marin scrutant l’horizon. Au fond, une paroi de briques jaunes. L’espace hétéroclite ne livre aucune clé. Il faut suivre, s’arrimer fermement à ce que l’on entend, car nous voilà bientôt chavirés par les flots d’une langue qui, comme une mer démontée, tangue à bâbord et à tribord.

Jutta Johanna Weiss, dont il faut saluer le cran, est Ysé. Elle est l’irréductible énigme du spectacle. Sa ligne de fuite. Entre l’outrance et l’épure, le sarcasme et le sentimentalisme, son jeu s’impose, insaisissable. Amante ardente ou mère mortifère, féminine ou masculine, c’est à travers ses incarnations qu’on saisit quelle traque a opérée Claudel en écrivant Partage de midi. Ce que, vainement, il a tenté de fixer par le théâtre. Ce sur quoi il a achoppé, mais que la représentation révèle : le mystère insondable de « la » femme, ici posé au centre de la scène à la manière d’un point d’interrogation derrière lequel courent les mots. Face à Ysé, les hommes renvoyés à leur impuissance n’ont d’autre choix que le mépris (Amalric), la fuite (De Ciz) ou le recours à Dieu (Mesa).

Il n’y aura donc de résolution que mystique. Au deuxième acte, derrière un rideau de bambous, des couronnes mortuaires accompagnent l’étreinte d’Ysé et Mesa. Mesa, ici, a l’air d’un vieillard accablé. Au troisième acte, l’espace se vide. Un panneau blanc remonte vers les cintres. En caractères chinois y sont inscrits les mots suivants : « mort », « vie », « éternité ». Le sacrifice de l’enfant des amants annonce la résurrection de Mesa. Il ne lui reste plus qu’à s’en remettre au divin. Ce n’est qu’à cet instant que Stanislas Nordey, dans une litanie magnifique, ôte de ses épaules le poids de l’âge et de l’usure. Et que le spectateur comprend à quelle épiphanie l’a convié ce spectacle. Ses noces n’ont pas eu lieu avec Dieu, l’homme, la femme. Mais avec une langue. Celle de Paul Claudel. Ainsi soit-il.

Par Joëlle Gayot

Partage de midi, de Paul Claudel, mise en scène : Eric Vigner. Jusqu’au 19 octobre au Théâtre national de Strasbourg.

Source: Le Monde

14 06/2018

Philippe Mangeot, sentir, savoir et pouvoir | Libération

jeudi 14 juin 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Philippe-Mangeot
© Edouard Caupeil

L’intellectuel prof de lettres, coscénariste de «120 BPM», anime un fascinant Observatoire des passions contemporaines.

Sa maison ressemble à un phare. Une haute saillie dans une cour intérieure, arborée et pépiante, en plein Est de Paris. Philippe Mangeot, telle une vigie, se signale souriant à une fenêtre du deuxième. L’intellectuel reçoit chez lui, loin de la petite salle du centre Pompidou et de son rendez-vous à l’intitulé intrigant : l’Observatoire des passions. Il y questionne chaque mois les nouveaux terrains de passions contemporaines, avec des invités, une joggeuse effrénée, un drogué expérimental ou, ce dimanche, un chorégraphe et un philosophe performeur sur la «pensée par corps». Ce matin-là, il s’avoue intimidé. Il ne s’agit plus de susciter le témoignage ou de parler au public, mais de soi, alors il fume beaucoup. Rit souvent aussi. Même si la vie qu’il déroule se jonche de drames et de morts, hantée longtemps par sa propre fin du sida. De choses dont il parle à son psychanalyste, avec lequel il enchaîne ensuite. Ce deleuzien convaincu s’est résolu à consulter «après un deuil de trop». Deux fois par semaine, face à celui qu’il surnomme le «docteur Voilà», qui ne dit jamais rien à part «voilà».

C’est sur son scooter, quand il traverse Paris pour se rendre au lycée Lakanal, à Sceaux, où il enseigne les lettres en khâgne, qu’il rode ses idées. Sous le casque, il a ainsi turbiné sur les passions. Et traité le sujet avec le grand écart jubilatoire et temporel qui le caractérise : de l’Antiquité à aujourd’hui, de saint Augustin qui a repéré trois passions primaires – sentir, savoir et pouvoir -, aux gays sexy qui se filment fumant une cigarette sur YouTube. «Avec le Net, c’est la première fois qu’on dispose à la fois d’une archive et d’un terrain d’exercice de l’intégralité des passions humaines», en a-t-il déduit. Quand Jean-Max Colard, du département de la parole à Beaubourg, lui a proposé un atelier à l’année, cet adepte du collectif a refusé une première fois, puis accepté à la seconde, plein de son désir de creuser les passions à l’âge du Net.

C’est au collège que la grande gigue qu’il était a opté pour l’excellence la première fois où on l’a traité de «pédé». «J’ai décidé ce jour-là qu’on ne m’emmerderait plus jamais.» Pourtant issu d’un milieu familial scientifique, père cadre dans un labo pharmaceutique et mère enseignante-chercheuse en biochimie – «des belles personnes» -, il entre en hypokhâgne et devient studieux. Avant, il se décrit comme un joueur de bonneteau, habile à disserter comme il faut. Mais, à 21 ans, à peine à Normale Sup, il se découvre séropositif. L’effroi. «A cette époque-là, on ne sait pas quand, mais on sait qu’on va mourir. J’ai décidé de faire comme si je n’allais pas mourir.» Il cravache pour passer l’agrégation de lettres modernes, file à Oxford pour une thèse sur les carnets de Coleridge, auquel il renonce vu l’ampleur de la tâche, lui préférant Jules Verne.

Cette même année, en 1990, le livre d’Hervé Guibert, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, le heurte. «J’y lis, validé par tous les médias, un récit d’acceptation du sidéen consentant qui allait devenir le récit officiel.» Avec son ami PierreTrividic, ils décident d’aller voir Act Up, petite association naissante pour qui «le sida n’a pas de sens». Tout de suite, il se sent chez lui. Trois jours après avoir débarqué, il s’allonge avec une dizaine d’autres, rue de Bièvre, devant chez Mitterrand. «Je découvre qu’on va pouvoir rentrer dans les ministères, qu’on va pouvoir tout faire.» S’il quitte cette école de la parole publique, de la pensée politique et de l’activisme au bout de treize ans, c’est parce qu’il se sent comme un vieux con dans un monde où la donne a changé en matière de lutte contre le VIH. Et il ne meurt pas, «chance inouïe»,mais perd en 1993 son amour, Jim, danseur magnifique chez Daniel Larrieu. «Veuf trois fois, dont un mort du sida», répète-t-il. Le dernier, celui «de trop», a été son amant du dimanche pendant vingt ans. «Je suis très bon en oraison funèbre. Si vous mourez, demandez-moi…»

Intellectuel sans publications, cela l’a gêné et ne le gêne plus. «Si le centre de gravité de ma vie, c’est d’être prof, l’œuvre est là. Se dire qu’une œuvre, c’est un chantier de vie.» En fait, il a beaucoup gratté, par fragments, en particulier dans Vacarme, la revue qu’il a cofondée en 1997 à l’initiative du philosophe Pierre Zaoui, avec la bande d’Ulm connue du temps du fanzine le Couteau entre les dents. La revue se fabrique dans le phare Mangeot, à la fidélité éternelle. Ah si, il porte en lui un projet de livre. Sur le basculement du rapport au sida en 1996-1997 avec l’arrivée des trithérapies, après le plus fort de l’épidémie, traitées dans 120 Battements par minute, le film de Campillo qu’il a coécrit. «Qu’est-ce que ça veut dire de s’être préparé collectivement pour la mort, et que brusquement la vie se rouvre ?» Deux ans d’une indicible mélancolie dont personne n’osera parler, sauf par un prisme militant, comme la suppression de l’allocation adulte handicapé.

D’une vitalité facétieuse, son ami Trividic dit de lui qu’il a un côté «éternel jeune homme».Mangeot se fabrique des philosophies portatives. Une nuit de désespoir, après avoir été plaqué par Mario, il se réveille avec l’intuition de la «gracieuse philosophie». Aucune trace sur Internet. Alors qu’il pleurait tout le temps, l’expression le fait rire. «En gros, la gracieuse philosophie, c’est savoir que la vie est un processus de démolition et accueillir ce savoir avec joie.» Un de ses derniers dadas, c’est de nourrir un journal sur Instagram via la photographie plutôt que l’écriture, via l’anglais «parce que c’est une fiction de moi, une façon d’être là sans être là». Il aime ce lieu commun à tous, qui n’est pas discriminant. Cela permet aussi de donner des nouvelles à ses trois amoureux du moment en toute transparence réciproque.

L’intérêt pour les gens reste une ligne dans sa vie. Après une lecture éblouie de Rancière, il a compris qu’on pouvait affirmer l’égalité des intelligences. «Mon boulot, partout où je le fais, c’est d’être à l’écoute des gens et de leur expérience.» L’inverse de ce que font les politiques, «qui nous demandent de voter et de nous taire après». Les quarante-huit heures de garde à vue des lycéens d’Arago, «d’enfants qui sont en train de se socialiser politiquement», le rendent fou de rage. Sans parler de la nouvelle loi sur les étrangers. Membre du collectif Cette France-là, il avait contribué à un annuaire des politiques de l’immigration sous Sarkozy. «On va reprendre du service sous Macron», promet le militant, qui annonce un numéro de Vacarme sur la démocratie prise en étau entre néolibéralisme, intégrisme religieux et nationalisme. Bavard par timidité, espiègle par résistance, Philippe Mangeot a laissé passer l’heure de la psychanalyse. «Je lui dirai que c’est de votre faute.» Voilà.

1965 : naissance.
1986 : il se découvre séropositif.
1993 : entre à Act Up.
1997 : cofondation de la revue Vacarme et président d’Act Up.
17 juin 2018 : l’Observatoire des passions #5.

Source: Libération

17 04/2018

Le verbe de Victor Hugo ressuscité par Jacques Weber | Le Point

mardi 17 avril 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Jacques Weber
© Charly Triballeau / AFP

Le comédien incarne l’écrivain dans « Hugo au bistrot », une plongée rafraîchissante au plus près du génie de l’auteur.

Et si l’on possédait le pouvoir magique de rencontrer d’illustres écrivains ou peintres de génie accoudés au comptoir du bar du quartier ? Woody Allen l’a imaginé pour son long-métrage Midnight in Paris. Son héros incarné par Owen Wilson croisait au détour de ses errances nocturnes la route de Francis Scott Fitzgerald. Puis il rencontrait, ébahi, Ernest Hemingway assis à la table d’un café parisien. Aujourd’hui, 133 ans après la mort de Victor Hugo, le comédien Jacques Weber propose de réaliser le doux rêve de croiser l’auteur des Misérables et de Notre-Dame de Paris. Il le fait à l’occasion d’une lecture vivante, qu’il ne manque pas d’animer avec fougue et passion.

Rien de très formel, tout est plutôt spontané et a d’ailleurs trouvé sa genèse dans un bistrot parisien, entre bières et assiettes de charcuterie. Ventre généreux, pantalon large et crinière de lion, Jacques Weber déboule par une porte en bougonnant et maugréant. Il récite, clame, interprète ou lit simplement des textes d’Hugo aussi divers que son souvenir de la peur que lui inspirait la femme de Chateaubriand ou les lettres qu’il adressait à sa maîtresse Juliette Drouet (incarnée avec naturel par Magali Rosenzweig). L’acteur s’arrête parfois, pour s’étonner du génie de l’écrivain, de sa capacité au « cadencement, aux hémistiches, aux brèves et aux longues », comme lors de la lecture du poème de L’Expiation sur la retraite de Russie de Napoléon : « Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. Pour la première fois, l’aigle baissait la tête. Sombres jours ! L’Empereur revenait lentement, laissant derrière lui brûler Moscou fumant. Il neigeait. »

« Le remettre parmi nous »

« Il y a chez Hugo un lyrisme très direct, très simple, avec des mots forts, puissants. Je souhaitais le remettre parmi nous, le descendre de son piédestal pour un autre cadre que celui d’une soirée académique et solennelle. Qu’il soit organique. Hugo traite de tous les grands thèmes politiques, à tel point que je n’ai pas arrêté de l’entendre cité par les politiques de tous bords durant la campagne électorale de 2017. Mais il évoque aussi tous les sujets humains, du bonheur d’être grand-père ou du malheur d’avoir perdu sa fille », explique Jacques Weber. Pêle-mêle, les spectateurs découvrent ou redécouvrent des textes de la Chambre des députés sur la « destruction de la misère », sur l’exil, des écrits sur sa barbe, son testament, des poèmes chantés par Georges Brassens ou des phrases qui claquent de manière définitive : «Vieillir, c’est remplacer par la clarté la flamme.»

« Victor Hugo est un homme protéiforme et broussailleux, poursuit Jacques Weber. Il y a ses discours, sa poésie dramatique, sa poésie tout court. Pour celle-ci, j’aime laisser un peu l’émotion abîmer les vers. J’aime faire vivre mes lectures. C’est tout le sens de ce spectacle, essayer de partager son talent. Hugo est si formidable ! Même s’il ne faut pas s’arrêter au XIXe siècle, car il existe au XXIe siècle d’autres talents qui animent et réaniment la langue. » Un génie qui, comme tout homme, avait ses travers, note avec malice le comédien : « Par exemple, par rapport à DSK, c’était un enfant de chœur. Quand, à 80 ans, le docteur lui conseilla de cesser les relations sexuelles après un malaise, il lui répondit : Ah, mais non, la nature n’avait qu’à prévenir ! »

« Hugo au Bistrot », La Scène Thélème, à Paris, du 18 avril au 5 mai 2018. Le 15 mai à Chartres. En tournée en province de février à mai 2019.

Source: Le Point

17 03/2018

Un Mois à la campagne: subtils vertiges de l’amour | Le Figaro

samedi 17 mars 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© Michel Corbou

Alain Françon met en scène avec un sens profond de l’indicible l’adaptation de la pièce d’Ivan Tourgueniev par Michel Vinaver. Anouk Grinberg et Micha Lescot sont entourés d’excellents comédiens.

Tout, ici, est d’une infinie délicatesse. Pas d’éclats, pas de cris, ou alors des éclats de rire et des cris de joie, lorsque le temps est beau et que l’on s’égaye dans les prairies… Et pourtant il y a dans la pièce la plus célèbre d’Ivan Tourgueniev, Un Mois à la campagne, quelque chose de profondément vénéneux. Cruauté de l’amour, philtres empoisonnés.

Tout pourrait être aussi harmonieux et léger que le cerf-volant qu’Alexeï (Nicolas Avinée), le jeune étudiant engagé comme précepteur, construit pour son jeune protégé Kolia. On vit dans une propriété heureuse, à la belle saison. Arkadi Islaïev (Guillaume Lévêque), riche propriétaire terrien et entrepreneur, ainsi que le précise l’auteur, a trente ans. Il s’occupe avec énergie de son domaine, de ses affaires. Sa femme, Natalia Petrovna (Anouk Grinberg), trente-neuf ans, s’ennuie sans doute vaguement. Leur fils Kolia a dix ans. Il fait sa joie. Mais cela ne comble pas une vie. Dans la maison, il y a aussi Anna Semionovna (Catherine Ferran), la mère d’Arkadi, et puis Véra (India Hair), une toute jeune fille de dix-sept ans, pupille de Natalia et Lizaveta (Laurence Côte), trente-six ans, demoiselle de compagnie. Tourgueniev précise bien les âges, car ils sont très importants dans les mouvements des cœurs, des âmes, les tourments. Auprès de Natalia, il y a également, dévoué à elle, amoureux d’elle depuis toujours, Mikhaïl Rakitine (Micha Lescot), «ami de la maison», comme dit Tourgueniev. Un très beau personnage. Une grande âme. Pas comme le docteur Chpiguelski (Philippe Fretun), quarante ans, ou son riche ami Bolchintsov (Jean-Claude Bolle-Reddat), quarante-huit ans…

Sans l’avoir voulu consciemment, Natalia s’enflamme pour Alexeï… Elle en souffre. Et elle souffre surtout de la complicité qui s’établit entre le jeune homme et sa protégée Véra. Natalia se montre dure, méchante, avec elle, cette rivale…

Michel Vinaver offre ici une partition d’une musicalité lancinante. Et Alain Françon, une mise en scène admirable

Michel Vinaver a composé une nouvelle traduction de la pièce en cinq actes et réduit un peu le texte. Cela donne une partition d’une musicalité lancinante. Dans un décor de Jacques Gabel qui abolit intérieur et extérieur, avec ce grand fond clair et ses fleurs comme un fouillis à la Monet, quelques meubles et même un samovar, Alain Françon signe une mise en scène admirable.
Dans les lumières flatteuses de Joël Hourbeigt, des costumes seyants qui flottent entre plusieurs mondes, les comédiens sont tous remarquables.

Tous les sentiments palpitent à fleur de mots. Les hommes brutaux sont bien dessinés, les jeunes femmes qui vont être sacrifiées sont bouleversantes. Le jeune précepteur comprend sourdement ce qui advient… Et tout cela est trop lourd pour un garçon qui n’est pas exceptionnel… Tourgueniev est ironique. On s’enchante de la subtilité du jeu d’Anouk Grinberg, tout en nuances presque imperceptibles et l’on a de l’admiration pour l’élégant Micha de Micha Lescot, personnage douloureux et digne.

Un Mois à la campagne. Théâtre Déjazet, 41, bd du Temple, PARIS (IIIe) Tél.: 01 48 87 52 55.
Horaires: 20h30, du lun. au sam. Jusqu’au 28 avril 2018. Places: de 16 à 39€.

Source: Le Figaro