Dans un passionnant « A voix nue », l’ancien directeur du TNP de Villeurbanne revient sur son parcours, ses engagements, ses doutes et ses croyances.

Par Emilie Grangeray 

Publié aujourd’hui à 14h00
FRANCE CULTURE – À LA DEMANDE – ÉMISSION

C’est très probablement l’un des « A voix nue » les plus riches et les plus stimulants intellectuellement qu’il nous ait été donné d’écouter dernièrement. « Je nais sans douleur au monde », dit Christian Schiaretti dans l’épisode 1. Pour le metteur en scène qui fut, de 2002 à 2020, le directeur du Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne et pour lequel le texte, les mots sont premiers, il faut entendre la phrase d’abord au sens littéral. Sa mère, ouvrière et communiste, a choisi, « dans un acte militant et féminin », la « clinique des métallos », l’une des premières à proposer l’accouchement sans douleur. Nous sommes à Paris, dans un 12e encore populaire en 1955.

Lire l’entretien avec Christian Schiaretti (en novembre 2011) : « Le théâtre populaire est d’abord un projet artistique » bac en poche – le grand-père en pleure de fierté et de soulagement : « Un qui s’en est sorti » –, Christian Schiaretti s’inscrit en philosophie dans la sérieuse et conservatrice Sorbonne, et à Vincennes la révolutionnaire (épisode 2). Trouve un boulot de coursier au Festival d’automne, où il assiste aux premières de spectacles de Bob Wilson et de Tadeusz Kantor  Au conservatoire supérieur d’art dramatique, il apprend auprès de Claude Régy, Jacques Lassalle, Antoine Vitez. Monte, en 1983, un texte de Philippe Minyana avec la comédienne Agathe Alexis, dans un petit théâtre baptisé L’Atalante.

« Un interprète, pas un créateur »

Dès lors, il est et sera au service des textes : « Je suis un interprète, pas un créateur. Je considère que l’effacement est utile dans la réalisation collective de l’acte théâtral. » Et dans une pratique populaire et décentralisée. D’abord en tant que directeur du Centre dramatique national de Reims (qu’il rebaptise Comédie de Reims) de 1991 à 2001, puis, de 2002 à 2020, du TNP de Villeurbanne, où il succède à Jean Vilar, Patrice Chéreau, Georges Lavaudant, Roger Planchon (épisode 4). Pour lui, la question n’est pas d’aller au théâtre, mais d’avoir le droit d’y aller. En proie à ses propres contradictions de transfuge de classe (et donc de traître, de « lâche qui a réussi »), il est conscient « d’un écart qu’il n’est peut-être pas possible de résoudre entre la nécessité de l’éducation populaire et la jouissance d’une excellence proclamée ».

Dans ce théâtre où il mettra en scène Paul Claudel, Joseph Delteil, Michel Vinaver, Florence Delay et Jacques Roubaud, et qu’il voudra être une maison pour les comédiens (qui peuvent y travailler à l’année), il tient à ouvrir une brasserie avec des chefs étoilés à 15 euros le repas – un acte qu’il qualifie de « fondamental », la tentative qui fut au fond toujours la sienne de « démocratiser par l’élégance et non pas par l’aisance. Je crois qu’on crève de l’aisance ». Et c’est ainsi que se termine le dernier épisode de ce passionnant « A voix nue », enregistré chez lui, à Lyon, en début d’année, après avoir passé la main à Jean Bellorini.

A voix nue : Christian Schiaretti, gloires et contradictions du théâtre populaire », une série d’entretiens proposée par Lucile Commeaux, réalisée par Franck Lilin (Fr., 2021, 5 x 30 min).
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