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2609/2020

Quel farceur, ce Tchekhov ! | Le Figaro 25-09-20

samedi 26 septembre 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

L’HISTOIRE DU JOUR- Le Russe rêvait de vaudeville et a écrit quelques pièces comiques en un acte. Jacques Weber endosse les rôles avec jubilation au théâtre de l’Atelier.

Par Philibert Humm

Publié le 24 septembre 2020 à 18:00, mis à jour le 24 septembre 2020 à 18:00

Parmi les secrets les mieux gardés de l’histoire de la littérature, celui-ci: Tchekhov est drôle. À pleurer. On l’a tant et tant vu monté dans les graves – Oncle Vania et La Mouette en tête –  qu’on finirait par l’oublier. L’an passé, Jean-Louis Benoît, au Poche-Montparnasse, avait déjà donné une réjouissante adaptation de ses pièces en un acte et nous ne nous étions pas ennuyés. Peter Stein remet le couvert à l’Atelier. Nous ne nous ennuyons pas davantage.

Dans la première de ces trois farces, Le Chant du cygne, Jacques Weber est un comédien sur le retour. Rôle de composition, naturellement. Vieux, fier, aigri, après cinquante-cinq ans passés à déclamer devant public, Vassioucha fait le compte. Et le compte n’est pas bon. Quand les spectateurs ont quitté la salle, qu’il en a eu pour son comptant d’applaudissements («seize rappels, trois bouquets»), le vieux cabot reste seul sur la scène vide et noire. «Tu ne les reverras plus… Le flacon est presque vidé, il ne reste que le fond… Il ne reste que la lie… Oui… C’est ainsi, Vassioucha, que tu le veuilles ou non, il est temps de répéter le rôle d’un cadavre.» Soudain sort de son trou le souffleur, faire-valoir et souffre-douleur. Vingt minutes durant, on touche du doigt le désespoir de la vieillesse, la peur de la mort, la solitude. Quand le rideau tombe, on sourit pourtant.

Le rire d’Alexandre III

La deuxième farce est plus féroce encore. Un homme, Weber toujours, s’installe au pupitre pour nous entretenir des Méfaits du tabac. Mais, très vite, le conférencier crispé se perd en digressions, prise, tousse, se délite. Weber est particulièrement à son aise dans le frac râpé de ce petit Monsieur qui voudrait avoir l’air mais n’a pas l’air du tout, persécuté par sa femme, qui dans l’intimité l’appelle «Épouvantail» et le rationne en blinis…

Tchekhov lui-même ne faisait pas grand cas de ces pièces en un acte, qui se jouaient aux quatre coins de Russie. Dans ses Impressions de Tchekhov (Regardez la neige qui tombe, Folio), Roger Grenier raconte que «même Alexandre III, cet homme borné, riait plus fort que tout le monde quand on organisa pour lui une représentation d’Une demande en mariage

C’est justement la troisième et dernière farce jouée par Weber et ses comparses (Manon Combes et Loïc Mobihan). Du pur vaudeville, dont l’auteur comptait se rendre prodigue: «Quand je serai épuisé, écrit-il à son ami Souvorine, je ferai des vaudevilles et en vivrai. Il me semble que je pourrais en écrire une centaine par an. Les sujets de vaudeville suintent de moi comme le pétrole du sol de Bakou.» Nul besoin de mise en scène grandiloquente, Peter Stein ne la ramène pas et il a raison: ce pétrole est déjà raffiné.

Crise de nerfs – 3 farces d’Anton Tchekhov, au Théâtre de l’Atelier (Paris, 18e). Tél.: 01 46 06 49 24.

www.lefigaro.fr

 

2609/2020

Tchekhov au bord de la « Crise de nerfs » | Le Monde 25_09_20

samedi 26 septembre 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Au Théâtre de l’Atelier à Paris, Peter Stein met en scène Jacques Weber dans trois courtes pièces de l’auteur russe. 

Par Brigitte Salino  Publié hier à 18h30

Temps de Lecture 3 min.

Jacques Weber dans « Crise de nerfs », une soirée avec trois courtes pièces de Tchekhov, mise en scène par Peter Stein. Le 18 septembre 2020, au Théâtre de l’Atelier, à Paris. MARIA-LETIZIA PIANTONI

Des cheveux hirsutes, une barbe folle, un regard égaré : sur l’affiche du Théâtre de l’Atelier à Paris, le visage de Jacques Weber est à peine reconnaissable. On pourrait penser qu’il joue Lear. Il joue Svetlovidov, un vieil acteur citant Lear, dans une pièce de Tchekhov, Le Chant du cygne, qui est présentée avec Les Méfaits du tabacet Une demande en mariage, sous le titre de « Crise de nerfs ». C’est un plaisir de voir réunies ces trois pièces dans une soirée qui scelle l’entente entre un acteur et un metteur en scène d’exception, Jacques Weber et Peter Stein.

Depuis leur première rencontre, à l’occasion du Prix Martin, d’Eugène Labiche, à l’Odéon, en 2013, ils ont abordé Beckett, avec La Dernière Bande, en 2016, et Molière, avec Tartuffe, en 2018. Mais jamais ils ne se sont aussi bien accordés.Peter Stein a vécu vingt ans en compagnie d’Anton Tchekhov. Il a monté ses grandes pièces, il est revenu plusieurs fois à certaines d’entre elles, telle La Cerisaie, et laissé des souvenirs inoubliables, comme celui des Trois sœurs, avec la scène de la toupie dont parlent encore ceux qui l’ont vue, à Nanterre-Amandiers, en 1988.

Dans Mon Tchekhov (Actes Sud-Papiers, 2002), le metteur en scène allemand, né en 1937, témoigne de l’attachement, artistique et humain, qui le lie à l’auteur russe. Avec le temps, Peter Stein a eu envie d’aller vers les « petites » pièces de Tchekhov. Pour lui, elles contiennent en germe les chefs-d’œuvre, et elles offrent une liberté de ton dont il fait son miel dans Crise de nerfs.

Morceaux de bravoure

Un vieil acteur qui s’est endormi dans un théâtre (Le Chant du cygne). Un pseudo-conférencier tétanisé par sa femme (Les Méfaits du tabac). Un propriétaire terrien, sa fille et leur voisin qui se disputent bêtement (La Demande en mariage). Les personnages de ces pièces sont loin d’être des héros. Ils ont leur lot de faiblesse, de lâcheté, de bêtise et de bizarrerie. Mais Tchekhov observe avec l’humanité teintée de cet humour fataliste qui lui est propre, et nous les rend proches.

Jacques Weber, qui aborde Tchekhov pour la première fois, passe d’un rôle à l’autre en grand acteur aguerri : c’est un colosse sensible, un intempestif discret

Si le vieil acteur s’est endormi, c’est parce qu’il avait trop bu après la représentation. Il se retrouve seul dans le théâtre avec le souffleur, qui tente de le convaincre de rentrer chez lui. Il ne veut pas. Personne ne l’attend, il est vieux, et il regarde la fosse en se disant qu’elle a englouti sa vie et son talent. A cet homme, ce pauvre Lear du théâtre, en bout de course, Jacques Weber donne une puissance dévastée, à l’image de sa forte stature ployant sous un visage au teint crayeux.

Dans Les Méfaits du tabac, il se redresse, mais comme un âne battu. Fini la tignasse et l’air hagard de Svetlovidov, le vieil acteur. Jacques Weber endosse le rôle de Nioukhine avec des cheveux teintés et des favoris. Il est censé donner une conférence sur le tabac mais, très vite, il bifurque sur son épouse qui le traite comme un moins que rien. Jacques Weber s’en donne à cœur joie.

Puis le voilà sans fard, chaussé de bottes et élégamment vêtu, en père d’une Natalia dont le voisin, Lomov, vient demander la main. Jacques Weber s’efface alors devant les deux jeunes comédiens, Loïc Mobihan et Manon Combes, à qui reviennent les morceaux de bravoure.

Ces morceaux de bravoure reposent sur l’expression d’une nervosité qui atteint les personnages des trois pièces et se manifeste de diverses manières – crise d’asthme, jambe qui tremble, gémissements, logorrhée, bafouillement… La mise en scène de Peter Stein pointe ce côté farcesque qui met en branle l’incontrôlable, et donne un fameux grain à moudre aux comédiens. Encore faut-il maîtriser cet équilibre instable dans le jeu.

Jacques Weber, qui aborde Tchekhov pour la première fois, passe d’un rôle à l’autre en grand acteur aguerri : c’est un colosse sensible, un intempestif discret. Il y a une grande beauté, et une belle élégance dans sa façon d’accompagner Loïc Mobihan et Manon Combes, une comédienne éclatante qui provoque l’hilarité dans la salle. Car, plus le temps passe, plus l’on rit, dans cette Crise de nerfs. Ce n’est pas le moindre mérite de la soirée. Surtout en ce moment.

Crise de nerfs (trois pièces d’Anton Tchekhov), mise en scène de Peter Stein. Avec Jacques Weber, Manon Combes et Loïc Mobihan (1 h 35). Théâtre de l’Atelier, 1, place Charles-Dullin, Paris 18e, Tél. : 01-46-06-49-24. Du mardi au samedi à 21 heures, le dimanche à 17 heures. De 25 € à 43 €. Le spectacle, prévu jusqu’au début janvier 2021, fait relâche à certaines dates, et se joue en province (voir les villes et les dates sur Theatre-atelier.com).

Brigitte Salino 

www.lemonde.fr

2609/2020

Les belles résolutions de Louise Vignaud | Le Monde 21-09-20

samedi 26 septembre 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

La jeune metteuse en scène qui aime « la fiction et la friction » a quatre spectacles prochainement à l’affiche, dont « Le Quai de Ouistreham ». 

Par Fabienne Darge  Publié le 21 septembre 2020 à 08h00

Temps de Lecture 5 min.

Louise Vignaud sera partout cette saison, mais en attendant, en ce début septembre, elle est à Lyon, dans son petit Théâtre des Clochards Célestes, que l’on atteint en grimpant les rues pentues et les traboules de la Croix-Rousse. La jeune metteuse en scène n’a pas moins de quatre spectacles à l’affiche ces prochains mois : Le Quai de Ouistreham, adaptation du livre de Florence Aubenas(journaliste au Monde) ; Rebibbia, d’après celui de Goliarda Sapienza ; Agatha, de Marguerite Duras ; et la création de La Dame blanche, de François-Adrien Boieldieu, à l’Opéra de Rennes.

Cette avalanche joyeuse vient à son heure dans un parcours exemplaire, marqué par l’évidence d’une vocation qui s’est manifestée très tôt, et n’a jamais flanché. A 32 ans, Louise Vignaud a déjà nombre de spectacles à son actif, tous aussi forts et sensibles que le sont Le Quai de Ouistreham, Rebibbia et Agatha. Elle a monté Molière, Feydeau ou Sénèque, a signé des mises en scène au TNP (Théâtre national populaire) de Villeurbanne ou à la Comédie-Française.

Capitaine d’équipage

Le tableau pourrait être lisse et trop parfait, si Louise Vignaud n’était une personne aussi vivante et lumineuse, passionnée par l’outil qu’elle s’est choisi, le théâtre, pour regarder le monde. Elle ne prétend pas avoir dû batailler pour en arriver là : elle est née dans les beaux quartiers – Paris 6e –, de parents architectes, couvée par une grand-mère professeure de lettres, qui l’a emmenée à la Comédie-Française et au Théâtre de l’Odéon dès son enfance.

« Pour moi, l’architecture est déjà une forme de mise en scène, un apprentissage du regard, souligne-t-elle. Toute mon enfance, je l’ai passée à mettre en scène mes cousins. Puis j’ai vu la Phèdre montée par Patrice Chéreau en 2003, j’avais 15 ans, j’avais été frôlée par le manteau de Thésée (que jouait Pascal Greggory)… Il n’était plus question d’envisager autre chose », dit-elle amusée.

La jeune femme intègre le lycée Louis-le-Grand et son club théâtre, que Patrice Chéreau et Jean-Pierre Vincent, qui y ont fait leurs débuts, ont rendu célèbre. Les deux metteurs en scène seront ses pères tutélaires. Jean-Pierre Vincent, notamment, suit ses premiers pas avec une attention toute particulière. Plus tard, il qualifiera de « chef-d’œuvre » sa mise en scène de Calderon, de Pier Paolo Pasolini, qu’elle signe en guise de spectacle de sortie de l’Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (Ensatt).

« Comment relire, “critiquer” un texte, le faire réentendre, ressortir ce qui n’avait pas été entendu jusque-là : la démarche me passionne »

Louise Vignaud gardera la tête froide. Après Louis-le-Grand, elle a intégré l’Ecole normale supérieure (ENS), puis l’Ensatt à Lyon. « Le texte, la littérature, ont été premiers dans mon amour du théâtre, et je me sens profondément reliée à cette tradition intellectuelle du théâtre français des metteurs en scène-lecteurs, qu’incarnent Roger Planchon, Jean-Pierre Vincent et Chéreau, revendique-t-elle. Comment relire, critiquer un texte, le faire réentendre, ressortir ce qui n’avait pas été entendu jusque-là : la démarche me passionne. Mais j’avais aussi besoin d’un apprentissage plus concret, de me frotter au plateau. »

C’est donc bien armée qu’en 2014 elle crée sa compagnie, La Résolue. Le nom a été trouvé par son père, quand sa fille lui a demandé de la définir. Louise Vignaud a découvert à cette occasion que La Résolue avait été le nom d’un célèbre navire marchand qui avait commencé son activité sous Louis XIII, et ce lien lui a plu. « Le théâtre a toujours été lié à la marine. Dans les deux cas, il y a voyage, embarcation et équipage. »

Un équipage dont elle est la capitaine, sans équivoque. Elle assume l’autorité inhérente à ce rôle de metteur en scène, longtemps resté exclusivement masculin. « Un spectacle à monter, c’est une responsabilité. Il y a des moments où on est obligé de ramener le bateau sur la bonne voie. » De Sénèque à Goliarda Sapienza, de Feydeau à Pasolini, de Molière à Florence Aubenas, l’éclectisme de ses choix a d’emblée surpris, et lui a d’ailleurs souvent été reproché, de même que son goût des textes l’a cataloguée un peu vite comme une « classique », dans un théâtre français « qui aime bien enfermer les gens dans des cases », dit-elle.

« Faire exploser les carcans »

Elle voit pourtant les mêmes obsessions courir dans tous ses spectacles : « La place de la femme, la question de l’enfermement, le besoin de faire exploser les carcans. » Le regard qu’elle porte sur les personnages féminins dans des classiques comme Le Misanthrope ou Phèdre est à mille lieues de celui qui a prévalu pendant des siècles, porté par des metteurs en scène hommes. Quant à son supposé classicisme, il tiendrait plutôt du baroque. Elle aime la théâtralité, la scénographie, le costume et l’assume, mais sans académisme. Dans son Misanthrope, les longues jupes en taffetas se portaient avec des doudounes, dans un mélange qu’elle avait réussi à rendre évident.

Elle aime, dit-elle, « la fiction et la friction ». Se souvient d’un mantra du maître américain Bob Wilson : « Si vous mettez un chandelier baroque sur une table baroque, cela n’aura aucun intérêt. Mais si vous posez ce chandelier sur un rocher face à la mer, vous commencez peut-être à avoir quelque chose d’intéressant. »Pour Le Quai de Ouistreham, elle a conçu un dispositif très simple, mais d’une justesse parfaite, en compagnie de la comédienne Magali Bonat : l’actrice voulait absolument jouer ce texte, qu’elle porte avec une intensité jamais démentie pendant toute la représentation.

Une fois Le Quai remis à quai au Théâtre 14, à Paris, Louise Vignaud repartira sur les routes. Elle a des projets avec la Comédie-Française, une création en préparation sur la guerre d’Algérie et sa mémoire, rêve de diriger un centre dramatique national, s’émerveille de voir grandir son petit garçon. Le théâtre et la vie, jamais l’un sans l’autre, résolument.

Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas. Théâtre 14, Paris, du 22 septembre au 3 octobre. Puis au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon du 6 au 10 octobre, et en tournée jusqu’en avril 2021. Rebibbia, de Goliarda Sapienza : tournée en novembre et décembre. Agatha, de Marguerite Duras : tournée en janvier 2021. La Dame blanche : création à l’Opéra de Rennes en décembre.

Fabienne Darge Lyon envoyée spéciale 

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1108/2020

 Concerts d’été au Festival Lyrique-en-Mer – Belle-Ile-en-mer | 11-08-20

mardi 11 août 2020|Catégories: Spectacle Vivant|

Isola lyrica
Par Tania Bracq | mar 11 Août 2020 |

« Il était inenvisageable de ne pas proposer d’édition 2020 du festival Lyrique-en-Mer » martèle Marie-Françoise Morvan, la présidente du festival. « Les conditions en sont inédites, très contraintes, mais nous avons la chance de pouvoir proposer cinq programmes originaux, cet été à Belle-Ile ». Nous avons pu assister à trois de ces soirées:

À deux pas de la mer qu’on entend bourdonner,
Je sais un coin perdu de la terre bretonne
Où j’aurais tant aimé, pendant les jours d’automne,
Chère, à vous emmener !… 

Cet extrait de « Paysage » d’André Theuriet aurait pu servir de point de départ au programme Reynaldo Hahn, évocation musicale de l’été 1912, imaginé par Philip Walsh, le directeur artistique pour la soirée d’ouverture du festival. Tous les adeptes de Belle-Ile le savent, la Chère – Sarah Bernhardt – en fut une prestigieuse estivante qui investit avec bonheur la Pointe des Poulains où elle accueillit ses intimes, dont le brillant compositeur.

Fabienne Marsaudon, venue en voisine, a crocheté un bien joli patchwork de textes à partir de la correspondance des artistes afin d’articuler une proposition généreuse de dix-neuf mélodies, exercice d’endurance pour la vaillante soprano Jazmin Black -Grollemund qui relève le défi avec grâce et sensibilité, une grande justesse dans l’émotion, soutenue par l’accompagnement attentif, plein de délicatesse et d’esprit de Philip Walsh. L’artiste américaine avait découvert la Bretagne lors d’une académie d’été du festival qui accueille chaque été de jeunes artistes venus d’outre-Atlantique ; elle n’est jamais repartie et se trouve particulièrement bien placée pour vanter les charmes de l’île d’autant plus qu’elle profite de beaux graves charnus dignes d’une mezzo, de pianis raffinés, d’un joli legato même si elle a tendance à détimbrer ses médiums dans ce répertoire. Mention spéciale pour « A Chloris », pour le « tango Habarena sous l’oranger »  ainsi que pour « Paysage ».

Michael Martin-Badier prête sa voix à l’épistolier Reynaldo Hahn et évoque avec autant de retenue que de finesse la beauté de l’île, les promenades à pied ou en bateau, les soirées pluvieuses au coin du feu ou encore les somptueux couchers de soleil. S’installe alors un effet d’écho assez délicieux entre les silhouettes évoquées (Reynaldo Hahn, Sarah Bernhardt mais également Marcel Proust, Catulle Mendes ou encore Sacha Guitry et Yvonne Printemps), les trois artistes sur scène et enfin le public qui, tous, résident à Belle-Ile et connaissent parfaitement les lieux et les moments décrits.

C’est une Jazmin Black Grollemund rayonnante que nous retrouvons dans le cadre prestigieux de la citadelle pour incarner avec toujours autant d’intelligence expressive, Mimi, Chimène et – plus inattendu mais parfaitement réussi – Carmen. Cette soirée de Gala réunit six artistes lyriques, tous passés par l’académie du festival, autour du piano sensible de David Jackson au toucher rond et généreux. Les jeunes pousses prometteuses, sont désormais des professionnels confirmés. Les « hits » du lyriques se succèdent, que le public retrouve avec le plaisir d’une madeleine après tant de mois de sevrage musical.

Andrew Nolen est un formidable Leporello qui mâtine son catalogue d’un soupçon d’espièglerie. Comédien jusqu’au bout des ongles, il fait tant que « la piccina » semble vraiment là, face à nous. Son timbre rond et sensuel s’enrichit de mille nuances que l’on retrouve dans un somptueux extrait de Macbeth (« Come dal ciel precipita », Verdi, rôle de Banco).

Le tout jeune ténor Jean Miannay ravit par une émission claire et rayonnante, joliment ancrée et une présence pleine d’innocence qui donne beaucoup de fraîcheur à son Don Ottavio (Don Giovanni de Mozart, « Dalla sua pace ») et une émotion singulière au « Kuda, Kuda » de Lensky dans Eugène Onéguine.

Les deux hommes sont entourés de quatre femmes aux tempéraments aussi différents que brillants, choisies, elles aussi par Philip Walsh avec le talent qu’on lui connaît.

Eléonor Gagey, qui a découvert le chant lyrique enfant, au festival, est une magnifique Cenerentola (« Nacqui all’affanno e al pianto », Rossini). L’unité des registres est remarquable, tout comme la richesse des harmonies qui fait également merveille dans le rôle de Sesto (« Parto, parto », la Clémence de Titus de Mozart) où la redoutable vocaliste fait montre alors de beaucoup de sensibilité.

Les vocalises sont également simples formalités pour Louise Pingeot et Lauren Urquhart qui « coloraturent » à étourdir. La première ouvre le bal d’un « Salut à la France » (la fille du régiment de Donizetti) qui résonne comme une invitation à renouer avec le bonheur de la musique « live » après tant de mois de streaming imposé. Elle relève surtout le défi de nous faire entrer dans l’âme d’une Ophélie déboussolée (« à vos jeux mes amis », Hamlet d’Ambroise Thomas), avec une émission d’un grand naturel, des aigus glorieux et une diction impeccable tout au long de cet air si exigeant.

La seconde impose avec Linda di Chamounix (« O luce di quest’anima », Donizetti) l’évidence d’une projection tout en brillant et en lumière avant de clore la soirée en Musetta (La Bohème, Puccini), un rôle qui va comme un gant à sa présence mutine.

Le lendemain, David Jackson triple sa casquette de chef de chant accompagnateur de celle de concepteur d’une belle Schubertiade qui associe le compositeur viennois et ses successeurs admiratifs, de Louise Farrenc à Brahms en passant par Schumann. Autour du piano et d’un quintette à cordes de belle tenue, certains chanteurs sont moins à l’aise que dans le répertoire de la veille. On retiendra toutefois le poignant «Dicheterliebe (Schumann) de Jean Mianney ; les intenses « Doppelgänger » et « Der Tod und das Mädchen » (Schubert) d’Andrew Nolen ; les belles qualités de musicienne de Lauren Urquhart dans « Oh quand je dors » (Liszt) et accompagnée au violon par Nemanja Ljubinkovic pour « Der Hirt auf dem Felsen » (Schubert).

Un concert de musique sacrée en église ainsi qu’une programme jeune public commémorant les 250 ans de la naissance de Beethoven complètent cette programmation « covid compatible » à applaudir jusqu’à la mi-août.

608/2020

jeudi 6 août 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

par Laurent Goumarre

LE MAG DE L’ÉTÉ : HTTPS://WWW.FRANCEINTER.FR/EMISSIONS/LE-MAG-DE-L-ETE/LE-MAG-DE-L-ETE-04-AOUT-2020

On rêve au théâtre, avec Macha Makeïeff Macha Makeïeff a donné rendez-vous à Laurent Goumarre au Théâtre National de Marseille La Criée, dont elle est la directrice depuis presque 10 ans. Cet été, elle est à l’initiative du projet estival Rêvons au Théâtre, destiné tout particulièrement à la jeunesse marseillaise.

La metteuse en scène Macha Makeieff au Théâtre de La Criée, Marseille, novembre 2018 © AFP / Gerard Julien

L’invitée : la metteuse en scène et directrice du Théâtre National de Marseille Macha Makeïeff

Macha Makeïeff est metteuse en scène, mais aussi créatrice de décors et de costumes. Et depuis le 1er juillet 2011, elle est directrice du Théâtre National de Marseille, La Criée. Elle est actuellement à l’initiative du projet estival Rêvons au Théâtre, tourné vers la jeunesse marseillaise, qui depuis le début du mois de juin a accueilli plus de 1100 participants, 106 ateliers, 21 structures du champ social, 7 établissements scolaires partenaires et 19 solos de danse.

Macha Makeïeff vient également de créer les costumes du spectacle Le Jeu des Ombres de Valère Novarina dans une mise en scène de Jean Bellorini. Le spectacle devait être initialement créé au Festival d’Avignon 2020. Les répétitions ont eu lieu au TNP Villeurbanne, et viennent de se terminer. Le spectacle a été capté et diffusé samedi 25 juillet à 23h20 sur France 5, et disponible depuis en replay.

Enfin, elle prépare un quatrième opus des Âmes offensées pour la saison prochaine avec Philippe Geslin, ainsi que son prochain spectacle, prévu à l’automne 2021.

La rencontre trois étoiles du chef Gérald Passédat

Laurent Goumarre tend son micro à Gérald Passédat du restaurant Le Petit Nice à Marseille, trois étoiles au Guide Michelin depuis 2008. C’est dans la mer toute proche que le chef puise ses ingrédients et son inspiration.

Le journal de la culture du mardi 4 août 2020

  • Ouverture hier de la courte saison de concerts d’été à Belle-Ile-en-Mer, avec le festival Lyrique en Mer.22ème été de musique baroque, de musique de chambre et de musique sacrée, jusqu’à lundi prochain dans le Morbihan.
  • La Collection Lambert fête ses 20 ans, et le galleriste-collectionneur Yvon Lambert en profite pour entamer un nouveau dialogue avec ses artistes phares, dans ce qui s’apparente finalement à un panorama de l’art contemporain depuis les années 1970. L’exposition est à découvrir jusqu’au 15 novembre à Avignon.

La programmation musicale

  • Cyril Cyril – Les gens 
  • Jorja Smith – Kiss me in the morning 
  • Lou Reed – Walk on the wild side

Les invités

  • Macha Makeieff Metteur en scène, scénographe et directrice du théâtre de La Criée
2107/2020

Le Théâtre 14 offre à Paris son propre festival Off d’Avignon | le Figaro – 17-07-20

mardi 21 juillet 2020|Catégories: Spectacle Vivant|

 

Du 13 au 18 juillet, la scène parisienne a accueilli quinze propositions théâtrales, dont la plupart devaient être jouées dans la Cité des papes. Nous avons assisté à cet événement rassemblant professionnels, passionnés et novices.

Par Maud Cazabet

Publié il y a 6 heures, mis à jour il y a 4 heures

Le Paris Off Festival propose des spectacles variés, des clowneries de Bif Tek (ci-dessus), aux pièces plus littéraires comme L’Ordre du jour, réactions en chaîne, adapté du roman d’Éric Vuillard. Paris Off Festival

Il souffle comme un air d’Avignon au cœur du 14e arrondissement. À 9 h 30, ce vendredi 17 juillet, des rires enfantins fusent dans la salle, quasiment pleine du Théâtre 14. Des dizaines de petites têtes s’élèvent des fauteuils rouges pour interpeller les deux jeunes comédiennes de Bif Tek«C’est un pur bonheur de voir les enfants réagir avec autant d’enthousiasme à notre création après des semaines passées sans jouer et à s’inquiéter pour la suite», sourit Évangélia Pruvot, co-metteur en scène de la pièce pour jeune public.

Au premier rang, Lola, 9 ans, est venue accompagnée de sa grand-mère découvrir ce spectacle de clowns reprenant les codes du cirque traditionnel. «D’habitude on va au Festival d’Avignon l’été, mais cette année c’est à Paris», commence la fillette avant que sa grand-mère ne lui explique que les deux festivals sont bien différents.

Les affiches colorées des spectacles programmés, se balançant au vent, sont pourtant bien un clin d’œil à la Cité des papes. Elles trônent au cœur du village Paradol, espace de rencontre installé entre les deux lieux de représentation, le Théâtre 14 et le Gymnase Auguste Renoir, «notre Cour d’honneur, cédée par la mairie», plaisantent Mathieu Touzet et Édouard Chapot, nouveaux directeurs des lieux. Éprouvés par l’organisation en temps réduit du festival, ces jeunes passionnés peuvent se féliciter d’avoir relancé la machine théâtrale et fait résonner les trois coups dans le sud de la capitale.

Un festival «laboratoire» en temps de crise

Le Paris Off Festival est né dans la tête des deux directeurs à l’annonce de l’annulation d’Avignon, qui constitue pour beaucoup de compagnies de théâtre l’événement de l’année. Il détermine souvent le futur d’une pièce et d’une troupe. «Il y avait urgence à répondre à la détresse des compagnies qui s’étaient investies pendant des mois pour jouer à Avignon. Et l’on est fiers du résultat», confie Édouard Chapot.

Certaines œuvres sont en train d’éclore. C’est le cas d’Une goutte d’eau dans un nuage, voyage poétique et géographique d’Éloïse Mercier, déjà présenté à Avignon, mais qui semble trouver une deuxième vie à Paris.

Avec 15 spectacles à tarif libre contre plus de 1500 prévus à Avignon, le Paris Off Festival est avant tout symbolique. «On est une sorte de laboratoire en cette période d’incertitudes. Nos salles ne peuvent pas accueillir plus de 120 personnes pour des raisons sanitaires, mais le théâtre vit de nouveau et le public répond présent. L’objectif est atteint», témoigne encore Édouard Chapot.

Pour les professionnels du spectacle vivant, le festival est inespéré. Les patrons de salles représentent d’ailleurs 25% des spectateurs. Comme, Vincent Dumas, directeur de la Maison du Théâtre et de la Danse d’Épinay-sur-Seine, ils sont nombreux à enchaîner les pièces afin de programmer leur saison 2021-2022, la prochaine étant déjà planifiée. Car il faut en moyenne voir 150 spectacles pour une saison composée de 30 pièces. «Le Paris Off est une belle et courageuse initiative, le secteur en avait besoin. Ils essuient les plâtres et nous, on prend du plaisir tout en tirant des leçons de la manifestation», précise ce directeur de théâtre, particulièrement intéressé par le travail de Nathalie Bensard, metteuse en scène de Spécimens, une pièce traitant avec justesse et énergie de la période conflictuelle de l’adolescence.

Faire venir un nouveau public au théâtre

Alors que metteurs en scène et programmateurs échangent sur les créations en dégustant une barbe à papa dans les transats rouges du village Paradol, des enfants du quartier partagent une partie de volley improvisée avec des festivaliers. Les fanions multicolores servant de filet.

« On amène un bout d’Avignon chez les habitants de ce quartier prioritaire parisien. L’idée est de redonner un souffle de vie aux professionnels du théâtre tout en le rendant accessible au plus grand nombre »

Mathieu Touzet, codirecteur du Théâtre 14

«Certains gamins n’avaient jamais mis les pieds dans un théâtre et pourtant on les a retrouvés tous les jours dans les salles cette semaine. Contrairement à Avignon où le festival s’inscrit dans une sorte de bulle coupée du reste de la ville, on voulait vraiment ouvrir le théâtre au quartier», souligne Mathieu Touzet, en saluant l’un des jeunes filant vers le spectacle Spécimens.

L’expérience est concluante et les directeurs du Théâtre 14 comptent bien mener de nouveaux projets avec les associations du quartier. Et pourquoi pas rééditer le Paris Off Festival, à un autre moment que le festival d’Avignon. «Pour que le théâtre vive partout. Et pas que dans la Cité des papes