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2303/2020

Sur la route, avec Peter Handke | Les Echos | 04_03_20

lundi 23 mars 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Philippe Chevilley / Chef de Service |

Moi (Gilles Privat) suivi par les Innocents et l\'Inconnue (Dominique Valadié, en robe bleu roi, à droite)
Moi (Gilles Privat) suivi par les Innocents et l’Inconnue (Dominique Valadié, en robe bleu roi, à droite) © Jean-Louis Fernandez

« Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale », la dernière pièce du prix Nobel de littérature, est à l’affiche du théâtre de La Colline. Aussi déroutante et énigmatique que drôle et poétique, elle est magistralement mise en scène par Alain Françon et magnifiée par l’interprétation de Gilles Privat et Dominique Valadié.

La force de la langue, la musique des mots… Le théâtre parfois est pur poème. Le dernier opus de Peter Handke, à l’affiche du théâtre de La Colline, nous le rappelle. Son titre à rallonge est éloquent : « Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale » ne saurait être de facture classique. Le prix Nobel de littérature autrichien tutoie l’abstraction avec ce texte flamboyant et énigmatique qu’il a mis près de quatre ans à écrire (et traduire en français). Que le spectateur soit dérouté par cette « route départementale » est normal. Il est bon, après tout, de se perdre dans un spectacle, quand il nous transporte et nous transforme à la fin.

Le héros de ce rêve éveillé est Moi. Un personnage ambigu : à la fois le « moi dramatique » et le « moi narrateur » de la pièce, « maître »et « valet » de ce petit bout de route départementale préservé. Préservé de quoi ? Du monde qui part en vrille, utilitariste, obsédé par l’économie… Sur la route, il y a la poésie, le silence, les oiseaux. Il revient à Moi de la défendre, contre les Innocents, ses semblables, qui peuplent la petite contrée rurale. Représentant d’une majorité silencieuse déshumanisée, ils sont les nouveaux « maîtres du monde ». Ils ont tiré un trait sur l’amour, l’amitié, lui préférant un bon « voisinage ». Derrière leur chef de tribu et sa femme, ils arpentent la route, bousculent Moi sans le voir ou l’invectivent. L’homme seul résiste pendant quatre saisons, guettant l’Inconnue, porteuse d’un message de paix ou de changement…

IMAGES PUISSANTES

Peter Handke émaille sa fable post-humaniste de références aux grands textes (La « Tempête » de Shakespeare, entre autres) et à ses propres oeuvres. Le propos est volontiers flou, ouvert, malicieux souvent… Pour ne pas y perdre son latin, on pouvait faire confiance à Alain Françon. Dans un superbe décor onirique de Jacques Gabel, le metteur en scène rend cette sortie de route théâtrale limpide. Il nous fait entendre tous les mots, toutes les intentions contraires de la pièce, en nous éblouissant d’images puissantes.

Françon déploie ici toute sa science de directeur d’acteurs. Les comédiens (un quatuor principal et huit Innocents) sont impressionnants de justesse et de rigueur. En particulier, Gilles Privat, qui porte les lourds habits du double Moi : bravache, émouvant, matois, drôle, il est, deux heures durant l’acteur absolu. Quant à Dominique Valadié, elle décuple la poésie du texte en ardente Inconnue, jusqu’à donner le frisson quand elle invoque de sa voix brisée tous les oiseaux du ciel. La beauté du monde peut se résumer à un simple bord de route départementale, quand le théâtre est un songe et nous emporte aussi loin.

 LES INNOCENTS, MOI ET L’INCONNUE AU BORD DE LA ROUTE DÉPARTEMENTALE
Théâtre

de Peter Handke

Mise en scène d’Alain Françon.

Paris, La Colline, 01 44 62 52 52  Jusqu’au 29 mars

Puis tournée: MC2 Grenoble du 2 au 4 avril 2020

TNS Strasbourg du 5 au 16 octobre 2020

2303/2020

le Quai de Ouistreham | Télérama | 04_03_20

lundi 23 mars 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

On aime beaucoup

Il y a dix ans, Florence Aubenas écrivait Le Quai de Ouistreham, édifiant témoignage d’une grande force littéraire, pour les besoins duquel la journaliste s’était mise dans la peau d’une chômeuse cherchant du travail. Les cheveux teints en blond, Florence Aubenas a vécu pendant de longs mois le quotidien d’une femme de ménage. Elle a récuré les toilettes sur les ferrys accostant à Ouistreham, couru d’un job à l’autre et enchaîné les petits contrats. La force de ce récit documentaire, qui convoque le peuple des précaires, tient à son refus du pathos, son souci du détail et la netteté percutante de ses phrases. Louise Vignaud, metteuse en scène, confie à l’actrice Magali Bonat le soin d’en faire entendre chaque aspérité. Seule sur le plateau, la comédienne se chauffe au bois de l’écriture, son corps sec accusant peu à peu la fatigue et l’usure dont le récit rend compte. Implacable. Et incontournable.

2303/2020

Peter Stein revient à Tchekhov | La Terrasse | 21_02_20

lundi 23 mars 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Peter Stein revient à Tchekhov avec Le Chant du cygne, Les Méfaits du tabac, La Demande en mariage et le comédien Jacques Weber.

©Maria_Letizia_Piantoni

D’ANTON TCHEKHOV / MES PETER STEIN

Publié le 21 février 2020 – N° 285

Après une double échappée dans le théâtre de Molière par le biais du Tartuffe et du Misanthrope, le metteur en scène allemand Peter Stein revient à l’un de ses auteurs de prédilection : Anton Tchekhov. Il crée Le Chant du cygneLes Méfaits du tabac et La Demande en mariage, trois pièces en un acte interprétées par Jacques Weber, Marion Combe et Loïc Mobihan.

Pour ce nouveau spectacle, vous retrouvez Jacques Weber qui semble être devenu votre comédien français fétiche. Comment pourriez-vous caractériser la relation artistique qui vous unit l’un à l’autre ?

Peter Stein : C’est une relation de grand respect et de grande fidélité qui a commencé avec ma mise en scène du Prix Martin de Labiche, en 2013, à l’Odéon. Je crois que ce qui plaît à Jacques Weber, c’est que je suis un metteur en scène très traditionnel, un metteur en scène qui envisage le théâtre de façon artisanale. Ce qui implique notamment de centrer mon travail sur l’acteur et la force de jeu qu’il est capable de déployer sur scène. Je suis très fier et très ému qu’un artiste de son envergure me fasse ainsi confiance, de spectacle en spectacle, pour l’accompagner dans son chemin d’acteur. C’est un grand cadeau qu’il me fait.

Comme vous le dites, l’art de l’acteur se situe au cœur de votre univers de création. Que cherchez -vous à explorer et à atteindre avec les comédiens que vous dirigez ?

  1. : J’appartiens à une catégorie de metteurs en scène qui n’existent plus. J’entends par là des metteurs en scène dont la préoccupation essentielle est d’éclairer l’œuvre d’art dont ils s’emparent et non d’essayer de se mettre en avant. Ce sont les acteurs qui me permettent de vraiment comprendre les textes que je mets en scène. C’est grâce à eux, à leur talent, à la puissance de leur art, que je réussis à percevoir la vérité profonde des chefs-d’œuvre de la littérature dramatique. J’en serais, je crois, incapable tout seul, malgré les connaissances que je peux avoir sur les auteurs, sur la place qu’ils occupent dans l’histoire du théâtre, sur la philosophie de leurs œuvres… Toutes ces choses sont évidemment fondamentales, mais sans l’expérience concrète à laquelle les acteurs donnent naissance sur scène, il me serait difficile de saisir toute la complexité des grandes pièces du répertoire. Les comédiens sont comme mes yeux, comme mes oreilles, comme mon cerveau… Même si je sais que, comme moi, ils ne sont pas très intelligents ! Mais, ensemble, nous pouvons parvenir à révéler le cœur d’un texte : comme des nains qui grimperaient les uns sur les autres et parviendraient ainsi à une hauteur qu’ils auraient été incapables d’atteindre individuellement.

 

« CE SONT LES ACTEURS QUI ME PERMETTENT DE COMPRENDRE LES TEXTES QUE JE METS EN SCÈNE. »

Pourquoi vous plonger aujourd’hui dans Le Chant du cygneLes Méfaits du tabac et La Demande en mariage d’Anton Tchekhov ?   

  1. : L’œuvre d’Anton Tchekhov représente un peu mon théâtre de prédilection. A côté des pièces des auteurs grecs classiques, cette écriture est sans doute celle pour laquelle j’ai le plus de considération. Lorsque Jacques Weber m’a demandé avec quel texte nous pourrions poursuivre notre chemin commun, je lui ai proposé ces trois pièces qui sont comme des monologues.

 Qu’avez-vous mis à jour à leur propos en commençant à répéter avec vos comédiens ?

  1. : Nous avons découvert que Le Chant du cygne et Les Méfaits du tabacne sont pas des farces, seule La Demande en mariage en est une. Ces deux premières pièces présentent des personnages tragiques, des personnages plongés dans des crises existentielles extrêmement vives. C’est très émouvant de découvrir ainsi un angle de vision auquel on ne s’attendait pas. Cela change évidemment la façon dont on s’empare de ces textes : on ne les aborde pas comme des comédies, mais comme on le ferait de n’importe quelle grande pièce de Tchekhov.

Qu’est-ce qui, pour vous, fait la grandeur de cette écriture 

  1. : Tout d’abord sa simplicité. Et puis, c’est l’écriture d’un pionnier, une écriture qui a permis, grâce à de nombreuses innovations, au théâtre européen du XXème siècle de naître. Enfin, Tchekhov est un auteur absolument sincère, un auteur à la recherche de la vérité personnelle des personnages qui peuplent ses pièces. Ceci, en faisant preuve à leur égard d’un grand amour, mais aussi d’une grande cruauté. C’est sans doute ce qui permet à ces personnages d’être, comme ils le sont, profondément vivants.

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat

1802/2020

Au TNP de Villeurbanne, l’irreprésentable « Agatha » de Duras | La Croix

mardi 18 février 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Au TNP de Villeurbanne, l’irreprésentable « Agatha » de Duras

Critique 

En se saisissant de la pièce écrite par Marguerite Duras en 1981 sur un amour incestueux, la jeune Louise Vignaud représente avec force une passion qui dérange.

Guillemette de Préval, le 17/02/2020 à 15:30

À peine entré, le spectateur se trouve enveloppé d’un impressionnant bruit de vagues. Une comédienne est déjà là. L’arrivée du public ne la perturbe nullement. Seule, en silence, elle erre de la chaise au canapé, du canapé au petit secrétaire. Elle en ouvre les tiroirs, un à un. Métaphore des douloureux souvenirs qui se déploieront sur scène ?

Un jeune homme arrive. Ils se vouvoient et pourtant, ils sont frère et sœur. Ils sont dans la villa de leur enfance, surnommée « Agatha », le prénom de la jeune femme. Leur mère est morte il y a huit mois. Agatha annonce à son frère son départ, pour rejoindre un homme. Il s’y refuse. Quelque chose d’intense s’est produit entre eux, lors de «cette promenade au bord du fleuve », « ce jour de juillet ».

Ce mystère – dont le spectateur devine aisément toute la pesanteur – par bribes, se dissipe. Comme un jeu de puzzle, les mémoires se réactivent. « Nous avons pénétré dans l’hôtel ». Puis, en réminiscence, cette effroyable scène où « Cela s’est produit ». L’insoutenable, l’impensable a lieu.

En 2020, trois pièces en tournée

Durant toute la pièce, flotte le fantôme de leur mère. Consciente de la passion interdite entre ses enfants, elle confiait à sa fille, « vous avez la chance de vivre un amour inaltérable ». Serait-ce la voix de Marguerite Duras ? Elle qui considère l’inceste comme la forme la plus achevée de l’amour. « L’inceste, le deuil, sa relation avec sa mère… Dans cette pièce, l’écrivaine a tout mis !, souligne la metteure en scène Louise Vignaud. Au moment de l’écriture, elle vivait avec l’écrivain Yann Andréa, qui était homosexuel. C’était très violent entre eux. » Il figurera dans la version filmée de la pièce (1981), avec Bulle Ogier. Et, en voix off, Marguerite Duras.

Pour Louise Vignaud, l’envie de porter l’irreprésentable sur scène a germé dès la première lecture de la pièce : « Derrière la beauté de la langue, il y a un mystère. Ce genre de texte reste. C’est surprenant car, en même temps, on n’y comprend rien. On a fait beaucoup appel à la grammaire pour décortiquer ce texte cérébral. Il fallait en sortir pour rendre la langue vivante. »

Pour l’incarner, un duo s’impose : Marine Behar, grande présence sombre et douloureuse, et Sven Narbonne, qui, oubliée une agitation légèrement poussive, se dévoile ensuite dans sa résignation.

L’année 2020 sera riche pour Louise Vignaud, qui fut assistante à la mise en scène de Christian Schiaretti. Son Rebibbia, de Goliarda Sapienza, créé en 2018 au TNP, se donne à La Tempête (1) et son adaptation du Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas, (2) part en tournée.

« Agatha », jusqu’au 21 février au TNP. (1) Du 23 mai au 14 juin (2) Du 3 au 14 mars au Théâtre 14 puis tournée jusqu’en avril.

 

 

1202/2020

Théâtre : un double voyage dans la mer des mots de Duras | Le Monde

mercredi 12 février 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

A Strasbourg et à Villeurbanne, Christine Letailleur et Louise Vignaud mettent en scène deux textes de l’écrivaine, « L’Eden Cinéma » et « Agatha », qui évoquent l’inceste et la mère. 

Par  Fabienne Darge   Publié aujourd’hui à 10h30

La mer et la mère, toujours recommencées, comme des vagues inépuisables et changeantes, qui seraient celles de l’écriture de Marguerite Duras. Toute la matrice de l’œuvre est là, avec l’inceste entre frère et sœur, et le colonialisme. Ces motifs premiers auxquels l’écrivaine n’a cessé de revenir, en une infinité de variations littéraires, théâtrales et cinématographiques, sont au cœur de deux de ses textes, présentés simultanément, et mis en scène par des femmes : au Théâtre national de Strasbourg (TNS), Christine Letailleur propose sa vision de L’Eden Cinéma ; au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, Louise Vignaud offre sa lecture d’Agatha.

Les deux œuvres se renvoient de nombreux échos, et sont emblématiques de la manière dont Duras n’a cessé de réécrire la légende de sa vie, en d’incessants glissements entre réel et fiction, en d’inlassables explorations formelles dans l’espace-temps d’une mémoire toujours à reconstruire.

C’est d’autant plus frappant ici que L’Eden Cinéma et Agatha arrivent relativement tard dans la vie et l’œuvre de Duras. En 1977, l’écrivaine a 63 ans. Elle a envie de revenir au théâtre, et réécrit pour la scène un de ses premiers romans, Un barrage contre le Pacifique, paru en 1950. Elle retourne donc à son enfance en Indochine, à sa mère, « ce monstre dévastateur », cette mère ruinée, flouée par une administration coloniale corrompue, qui lui a vendu des terres incultivables, régulièrement noyées par les eaux salées du Pacifique.

Aspects tabous

La pièce rend plus explicites certains aspects restés tabous dans le roman, notamment l’amour entre la sœur et le « petit frère » – synthèse en fait des deux frères de Duras. Claude Régy, qui a créé la pièce, en 1977, voyait même dans l’inceste le motif essentiel de la pièce, « un inceste assez violent, imaginaire (…), un rapport très violent ».

Christine Letailleur n’insiste pas sur cet aspect, non plus que sur la violence de cet amour interdit, ce qui édulcore un peu la pièce, malgré ces excellents acteurs que sont Caroline Proust (Suzanne, double de Marguerite) et Alain Fromager (Joseph, le frère).

Dans sa mise en scène épurée – un peu trop sans doute, au point que manquent certains éléments sensibles –, c’est la mère qui occupe toute la place. Une mère universelle et mythique, protectrice et destructrice, figure tragique, mère-gorgone d’autant plus impressionnante qu’elle est interprétée par une actrice d’une puissance peu commune : Annie Mercier, sa présence tellurique et fragile tout ensemble, sa voix comme un grondement venu du fond des âges.

Avec elle se tisse le motif de la mère vampire, elle-même dévorée par le vampirisme colonial contre lequel elle a tenté de se dresser, ne laissant peut-être à ses enfants que le refuge de leur amour impossible à vivre dans le réel.

Filets troués de la mémoire

Dans Agatha, en revanche, l’union incestueuse, réelle ou rêvée, est au cœur, tandis que la dimension coloniale se fait plus discrète, ainsi que le personnage de la mère – discrétion apparente, du moins, puisque tout y reviendra, à la fin.

Marguerite Duras a écrit ce texte-là trois ans plus tard, en 1980, alors qu’elle venait de rencontrer Yann Andréa, qui sera le compagnon des seize dernières années de sa vie. Elle a lu L’Homme sans qualités, de Robert Musil, qui a été pour elle une véritable révélation, notamment parce qu’il ravive un thème et des images qui l’obsèdent depuis toujours, à travers le couple incestueux formé par le narrateur Ulrich et sa sœur Agathe. Elle fera désormais de l’inceste entre frère et sœur l’archétype de toute passion interdite.

Dans une villa au bord de la mer, la villa Agatha, le frère et la sœur se retrouvent après la mort de la mère. La sœur est venue dire au frère qu’elle le quittait, pour toujours. « Ils se parleront dans une douceur accablée, profonde », écrit Duras dans la didascalie d’ouverture.

Marguerite Duras : « Le désir de l’inceste, ce n’est pas représentable, donc ce n’est pas la peine de le représenter »

Tout se passe dans les mots, avec ce texte qui est un des plus beaux de Duras, un des plus mystérieux, un de ceux où les vagues de l’écriture viennent mourir et refluer avec un mélange de douleur et de douceur admirable. Tout se passe dans les mots, pour que le frère et la sœur, une dernière fois, tentent de s’approcher de cet indicible qui leur est arrivé, un amour interdit qui doit finir, qui doit mourir. Pour qu’ils essaient de le retenir, une dernière fois, dans les filets troués de la mémoire.

Sven Narbonne et Marine Behar dans « Agatha », mise en scène par Louise Vignaud. RÉMI BLASQUEZ

« Le désir de l’inceste, ce n’est pas représentable, donc ce n’est pas la peine de le représenter », faisait remarquer Duras à propos du film qu’elle tirera de son texte, Agatha ou les lectures illimitées. Comme chez Christine Letailleur, l’espace imaginé par Louise Vignaud est avant tout un espace mental, un espace pour les mots, pour l’imaginaire – et pour les acteurs. « Le corps est enfermé tout entier sous les paupières », il n’y aura pas de représentation directe.

Espace mental, mais pas abstrait – ce qu’il est, un peu trop, chez Letailleur –, où les signes, discrets et sensibles, permettent à l’imagination de vagabonder. Un espace à la fois concret et fantomatique, une méridienne recouverte d’un drap blanc, un bouquet de fleurs à la couleur passée, la coiffeuse de la mère, où les rouges à lèvres et les lettres sont eux aussi desséchés par le temps.

Un jeu charnel

Ce qu’a fait la jeune Louise Vignaud avec ce texte est remarquable. D’abord dans sa lecture de la pièce qui, contrairement à nombre de mises en scène, n’idéalise pas l’amour entre le frère et la sœur, et lui restitue toute sa violence, sa complexité. « Est-ce que l’on consent lorsque l’on ne sait pas ? », s’interroge la metteuse en scène. « Aujourd’hui, on entend quelque chose de très glaçant dans leur relation. Même si la grande force de Duras, c’est qu’il n’y a chez elle aucun jugement, aucune condamnation. Elle prend l’inceste comme une question humaine fondamentale et complexe, révélatrice des contradictions qui font l’homme. »

Louise Vignaud, metteuse en scène : « La grande force de Duras, c’est qu’il n’y a chez elle aucun jugement, aucune condamnation »

Remarquable aussi, le travail sur le jeu, qui s’éloigne résolument de la « petite musique durassienne »telle qu’elle a pu, avec le temps, devenir une convention. Un jeu charnel, concret, où la langue s’incarne formidablement dans les corps. Celui de l’acteur Sven Narbonne, corps terrien qui donne le sentiment de s’effriter peu à peu, de tomber en poussière au fur et à mesure que le noyau familial qui a tenu la mère, le frère et la sœur ensemble se dissout. Et corps sensuel, totalement habité par les mots, d’une superbe actrice, Marine Behar, qui n’est pas sans évoquer Fanny Ardant – grande durassienne devant l’éternel.

Tous deux s’emparent de cette partition aussi subtile que difficile avec infiniment de justesse et de sensibilité, plongent dans le flux et le reflux des mots qui disent cet amour « dans lequel tout se mélange, remarquait Duras : l’enfance, l’amour de la mère, qui est partagé par les deux ; et la négation de l’avenir, c’est-à-dire la négation de la maturité ».

Leur corps à corps douloureux, acharné, pour se confronter à leur passé, porte haut le texte de Duras, et l’inscrit dans la lignée des grands auteurs tragiques, qu’il s’agisse des Grecs ou de Racine, que Duras aimait infiniment. Cette fonction tragique et fondamentale du théâtre, Duras la fait entrer dans une modernité qu’incarne sa langue d’une poésie sans pareille, bien loin des formes sociologiques et littérales qui font aujourd’hui des ravages.

Verbatim : « L’inceste ne peut être vu du dehors »

« L’inceste ne peut être vu du dehors. Il n’a pas d’apparence particulière. Il ne se voit en rien. Il en est de lui comme de la nature. Il grandit avec elle, meurt sans être jamais venu au jour, reste dans les ténèbres du fond de la mer, dans l’obscurité des sables, des fonds des temps. De toutes les manières, ou de toutes les formes de l’amour et du désir, il se joue. De toutes les sexualités diffuses, parallèles, occasionnelles, mortelles, il se joue de même. De son incendie il ne reste rien, aucune scorie, aucune consommation, après lui la terre est lisse, le passage est ouvert. Ainsi passe par un après-midi de mars, un jeune chasseur qui remonte le fleuve, alors que les pousses de riz commencent à jaillir des sables. Il regarde une dernière fois sa sœur, et emmène son image vers les grandes cataractes du désert. » Marguerite Duras à propos de sa pièce Agatha, en janvier 1981.

L’Eden Cinéma, de Marguerite Duras. Mise en scène : Christine Letailleur. TNS , avenue de la Marseillaise, Strasbourg. Jusqu’au 20 février, du lundi au samedi à 20 heures. De 6 € à 28 €. Puis à Paris, au Théâtre de la Ville en décembre.

 

Agatha, de Marguerite Duras. Mise en scène : Louise Vignaud. TNP 8, place du Docteur-Lazare- Goujon, Villeurbanne. Jusqu’au 21 février, du mardi au vendredi à 20 h 30, samedi à 18 h 30, dimanche à 16 heures. De 14 € à 25 €. Puis au Théâtre du Velein à Villefontaine.

Fabienne Darge (Strasbourg Villeurbanne envoyée spéciale)

 

1912/2019

Philippe Torreton magnifique en Galilée, révolutionnaire cosmique | Le Monde

jeudi 19 décembre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Par Fabienne Darge Publié hier à 00h10, mis à jour hier à 05h55

Temps de Lecture 5 min

« La Vie de Galilée » avec, de gauche à droite, Benjamin Jungers, Philippe Torreton et  Frédéric Borie.
« La Vie de Galilée » avec, de gauche à droite, Benjamin Jungers, Philippe Torreton et  Frédéric Borie. SIMON GOSSELIN

Un homme à sa table de travail, seul sous le regard des étoiles, dans le plaisir évident de l’étude et du savoir. L’image est belle, qui n’est pas sans évoquer, dans ses tonalités brunes et bleutées, L’Astronome peint par Vermeer aux alentours de 1668.

A cette date, Galilée était mort, mais sa révolution cosmique avait déjà changé la face du monde. Trois siècles plus tard, Bertolt Brecht, qui s’y entendait en révolutions, en fait une pièce formidable, La Vie de Galilée.

Et depuis quelques années, cette pièce ne cesse d’être montée, avec des bonheurs divers. Le conflit entre la rationalité scientifique et la foi, la religion comme bras armé du politique, la figure du chercheur, toujours fragile face à une société qui demande une rentabilité immédiate… et les menaces d’une science trop sûre d’elle-même. Ces enjeux, on les entend avec une clarté parfaite, dans le très bon spectacle signé par Claudia Stavisky, qui fait un tabac partout où il passe depuis sa création à La Scala, à Paris, en septembre.

Humanité, sobriété, densité

La metteuse en scène s’est offert un atout maître : Philippe Torreton, qui trouve là un rôle à sa mesure, comme ce fut déjà le cas avec le Cyrano mis en scène par Dominique Pitoiset en 2013. C’est peu de dire qu’il est magnifique. Son Galilée est d’une humanité, d’une sobriété et d’une densité propres à décliner toutes les complexités du personnage, dont il ne s’agit surtout pas de faire un héros ni/ou un traître – ce serait trop simple.

La Vie de Galilée selon Brecht, Stavisky et Torreton, c’est l’histoire d’un combat mené avec patience, intelligence et obstination par un homme passionné par sa recherche intellectuelle.

« Penser est un des plus grands divertissements de l’espèce humaine », dit ainsi Galilée, dans lequel Brecht a évidemment mis beaucoup de lui-même, à son ami Sagredo. Le voilà donc, notre savant, dans son modeste cabinet de travail de Padoue, en 1609 – la pièce suit à peu près fidèlement les étapes de la vie de Galilée –, alors qu’il vient de démontrer que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil, et non l’inverse. « Aujourd’hui, 10 janvier 1609, l’humanité inscrit dans son journal : ciel aboli », note-t-il. D’autres avant lui – Copernic, Giordano Bruno – sont morts pour avoir osé émettre une telle hypothèse.

Il y a dans le combat de Galilée, errant de ville en ville, de Padoue à Venise, de Florence à Rome, pour tenter de poursuivre ses recherches et imposer la vérité face aux pouvoirs établis – au premier chef celui de la papauté –, une dimension épique qui est au cœur du théâtre de Brecht, ainsi qu’un souci de dialectique. C’est la force de la pièce, que le dramaturge commence à écrire en 1938, alors qu’il entame un long exil, et à laquelle il ne met un point final qu’après la guerre, et donc après Hiroshima : elle donne la parole à tous les points de vue, du plus naïf au plus cynique, sans les ridiculiser.

Beauté des lumières

C’est cette dimension « à hauteur d’homme » que le spectacle, d’obédience vitézienne, de Claudia Stavisky met particulièrement à l’honneur. La metteuse en scène ne se cache pas d’avoir été, comme beaucoup d’autres, profondément marquée par la mise en scène du maître Antoine Vitez, en 1989, à la Comédie-Française, et par l’incarnation de Galilée par Roland Bertin, restée dans les mémoires. Comme lui, elle se base sur la traduction impeccable de la pièce par Eloi Recoing, à la fois limpide et poétique.

Et comme lui, elle fuit l’illustration et la surcharge, qui ne vont pas au théâtre de Brecht. Le cabinet de travail de Galilée, surplombé d’une haute verrière avec vue sur le ciel, servira de décor unique, évocateur aussi bien d’évasion vers les hautes sphères intellectuelles que d’enfermement, dans le tribunal de l’Inquisition ou ailleurs. La beauté des lumières en clair-obscur et des costumes intemporels (signés, comme la scénographie, par Lili Kendaka), travaillés dans une gamme de couleurs sourdes, terriennes ou célestes, participent de la réussite de cette mise en scène qui n’en fait jamais trop – ni trop peu.

La metteuse en scène a particulièrement soigné les relations entre les personnages. Telle celle de Galilée avec Andrea, le jeune fils de sa gouvernante – et compagne –, madame Sarti : Andrea deviendra son disciple, reniera le savant quand il croira qu’il a trahi et, enfin, sera celui qui permettra aux fameux discorsi d’être sauvés et publiés.

Andrea, le fils spirituel, privilégié par Galilée au détriment de sa fille Virginia, qu’il sacrifiera au nom de la science, l’empêchant par son obstination à poursuivre ses recherches d’épouser son noble et peu courageux fiancé.

Des rôles secondaires excellents

La pièce tricote ainsi les dimensions intime et collective avec un art consommé, et tout prend vie parce que les acteurs jouent vraiment ensemble, sans que Philippe Torreton, pour remarquable qu’il soit, écrase ses partenaires.

Benjamin Jungers est excellent dans le rôle d’Andrea adulte, jeune savant raide et intransigeant face à un Galilée qui ne joue pas les héros, et qui lui apprend qu’il faut savoir plier plutôt que rompre. Nanou Garcia (Madame Sarti) et Marie Torreton (qui est bien la fille de son père, dans la vie comme dans la pièce) jouent tout en vivacité et fraîcheur les deux seuls personnages féminins de la pièce.

La fable brechtienne joue son rôle à plein, qui est de divertir tout en faisant réfléchir aux conséquences incalculables, et toujours actuelles, de cette révolution physique et métaphysique qui a vu l’homme blanc, occidental, chrétien, acculé à admettre qu’il n’était peut-être pas le centre du monde. Sans que soient pour autant négligées la dimension sociale, essentielle chez Brecht, et la dimension kafkaïenne du procès.

« Je crois en la douce violence de la raison sur les hommes », s’obstine à affirmer Galilée, avec une foi aussi inébranlable que celle des prélats de la papauté. Un beau programme pour terminer l’année, et pour commencer la suivante, au long de laquelle cette Vie de Galilée continuera de tourner à travers la France.

« La Vie de Galilée », de Bertolt Brecht (traduit en français par Eloi Recoing, L’Arche éditeur). Mise en scène : Claudia Stavisky. Au Théâtre d’Antibes (Alpes-Maritimes) le 18 décembre, à la Comédie de Saint-Etienne du 8 au 10 janvier 2020, à la Maison de la culture de Nevers le 17 janvier 2020 et au Quai-Centre dramatique national Angers-Pays de la Loire les 23 et 24 janvier 2020. Puis tournée saison 2020-2021.

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