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2802/2021

Mithridate Critique par Fabienne Pascaud | Télérama 03-03-21

dimanche 28 février 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Drame Auteur Jean Racine Metteur en scène Eric Vigner Acteur Stanislas Nordey ,  Jutta Weiss ,  Thomas Jolly ,  Jules Sagot , Philippe Morier-Genoud ,  Yanis Skouta

TTT On aime passionnément

 

Composée en 1672 par Racine, Mithridate fut la pièce préférée de Louis XIV et la plus représentée à sa cour. Parce qu’avec la mort du dernier grand monarque oriental — ledit Mithridate, père de Pharnace et de Xipharès, et sur le point d’épouser Monime… — s’achevait une civilisation ? Le Roi-Soleil y éprouvait-il le sentiment janséniste de la précarité des choses ? Ou au contraire l’orgueil de créer lui-même une autre civilisation ?

Le metteur en scène Éric Vigner a fait de la tragédie aux alexandrins beaux comme des prières ou des songes un crépusculaire oratorio dans un espace clair-obscur où un rideau de perles le dispute à une statue géante de Brancusi, où les comédiens en costumes de sombres lumières sont filmés par Stéphane Pinot au plus serré. La tragédie commence à l’annonce de la mort de Mithridate (Stanislas Nordey). Ses deux fils se croient alors libres de déclarer leur passion à Monime, (Jutta Johanna Weiss), cette future belle-mère qui depuis toujours aime Xipharès (Thomas Jolly). Mais voilà que revient Mithridate, qui découvre la duplicité de ses rejetons et décide de s’en venger…

Admirablement dirigé par Vigner, le trio Nordey-Jolly-Weiss entame une valse désespérante sur la vanité de l’amour, du pouvoir, de la filiation. Revenu des morts et bientôt prêt au suicide, Mithridate pèse peu à peu le poids du vide et du mensonge, dans un univers où chaque mot est trahison. Huis clos ténébreux, la tragédie réalisée dans un climat à la lenteur hiératique est un absolu moment de noire désillusion. Rarement elle aura trouvé si sublimes interprètes, éblouissants de grandeur et de mortelle perdition.

Au sommaire

Mithridate, conquérant malheureux, met son cœur et sa gloire aux pieds de sa maîtresse, Monime. Mais celle-ci s’est éprise de Xipharès, le second fils de Mithridate. Elle exige qu’il s’éloigne. Mais Mithridate souhaite par-dessus tout être aimé. Après avoir voulu empoisonner ses fils et assassiner son aimée, il finit par se raviser et par permettre aux deux amants de se retrouver…

2302/2021

Interview Eric Vigner | Sceneweb 22-02-21

mardi 23 février 2021|Catégories: Audiovisuel, Spectacle Vivant|Mots-clés: |

/ itw / Eric Vigner : « On ne peut pas remplacer l’acte théâtral » 

 

Mithridate de Jean Racine dans la mise en scène d’Eric Vigner était l’une des pièces les plus attendues de la saison avec Thomas Jolly, Philippe Morier Genoud, Stanislas Nordey, Jules Sagot, Yanis Skouta et Jutta Johanna Weiss. Sa création aurait dû avoir lieu au Théâtre National de Strasbourg le 7 novembre. Le reconfinement de l’automne l’en a empêché. En attendant de retrouver la pièce en tournée à partir du 27 mai au Quai à Angers, on peut voir sa version filmée sur la chaine éphémère de France TV, Culturebox, sur la TNT, ce soir à 21h. Eric Vignier revient sur la génèse du film. 

 Comment avez-vous conçu ce film Mithridate ? Est-il différent du spectacle scénique ?

Ce sont deux objets complémentaires. On ne peut pas remplacer l’acte théâtral. Il est unique. Il n’est pas reproductible. C’est comme la vie, le théâtre. Le temps a passé, on ne peut pas le reproduire. On était dans une situation particulière car on se préparait à rencontrer le public le 7 novembre. Je n’ai pas voulu suspendre l’acte de création. L’équipe artistique était sur place, je devais aller au bout de la mise en scène. J’ai demandé de l’aide à Gildas Leroux, le président de la société de production La Compagnie des Indes, et à Nicolas Auboyneau, le délégué du théâtre et des événements internationaux à France TV, pour que l’on puisse finaliser l’acte théâtral et faire un film sur le temps des représentations supposées, dans le théâtre vide. On a filmé pendant cinq jours, dans beaucoup de silence et d’intimité, ce qui allait assez bien avec Racine et ce théâtre de chambre. Et l’on a un objet artistique qui rend compte du spectacle qui sera présenté au public je l’espère en mai-juin, qui en est complémentaire.

Comment avez-vous travaillé avec l’équipe de La Compagnie des Indes ?

On s’est interrogé sur la façon de rendre compte d’une mise en scène avec des moyens audiovisuels. Ce n’est pas une captation pour archive. Je souhaitais concevoir un objet pour être au plus proche de la sensation de la mise en scène. Avec une attention très forte sur le texte, sur le visage des acteurs, sur un rapport de proximité et d’intimité. C’est une chance d’avoir pu, à la fois, finaliser la mise en scène et concevoir ce film qui est autre chose.

Comment avez-vous fait pour rendre compte de l’intimité de la pièce ?

Je suis plasticien de formation, et je trouve que le film rend bien compte de l’atmosphère de cette pièce particulière de Racine qui est très peu jouée. Elle parle d’un homme qui s’est empoisonné toute sa vie. Vous connaissez l’expression de la « mithridatisation ». Il y a quelque chose qui se passe dans sa tête qui est de l’ordre de la succession de tableaux différents, de l’ordre des scènes traitées. L’idée était que plastiquement chaque scène, chaque mise en situation soit esthétique, avec des contrastes très très forts. Le film permet d’en rendre compte au plus près.

Avant le début du film, il y a un petit clip qui résume l’action de la pièce et qui s’appelle Mithridate express. C’est très ludique. C’est aussi le bon côté de cette pandémie, cela contraint à trouver des formes diverses pour capter d’autres publics, et le diversifier. Est-ce une porte d’entrée au théâtre ?

Absolument. Je pense que tous les moyens sont bons pour aller au théâtre. On est dans un monde de la communication. L’initiative de France TV est formidable. Cela va donner l’envie au public. Je me souviens, quand j’étais adolescent en Bretagne, j’ai aimé le théâtre avec la télévision, avec des captations de la Comédie-Française, n’ayant pas accès à ces pièces. C’est un complément de la décentralisation, cela ne la remplace pas. Et je trouve que Culturebox ne devrait pas être éphémère et devrait rester en permanence.

La tournée est reprogrammée à la fin de la saison, puis la saison prochaine. J’imagine que cela n’a pas été facile, car, dans votre distribution, il y a deux comédiens qui sont aussi directeurs de théâtre. Est-ce que cela a été un casse-tête ?

Oui, mais on a déjà réussi à le faire. Ce sont des directeurs, des comédiens, et avant tout des metteurs en scène. C’est très intéressant de travailler avec eux. D’ailleurs, je ne les ai jamais considérés comme des comédiens, mais des individualités qui sont arrivées avec leur univers et leur façon de penser le théâtre. Mon travail a consisté à ce que chacun puisse s’exprimer dans sa particularité. Quand Stanislas Nordey rencontre Racine, c’est intéressant car il est dans une grande maturité, et c’est la suite de notre travail après Partage de Midi de Claudel. De cette rencontre était née l’envie d’aller plus loin et de travailler sur un classique, avec ces contraintes, cette langue tout en alexandrins que les comédiens abordent avec une grande sécheresse, sans emphase. Propos recueillis par Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

2202/2021

« Mithridate » : Racine en un opéra funèbre | Les Echos 22-02-21

lundi 22 février 2021|Catégories: Audiovisuel, Spectacle Vivant|Mots-clés: |

La tragédie de Racine n’a pu être représentée en novembre dernier au TNS. Elle donne presque toute sa mesure dans sa version filmée diffusée le 22 février sur la chaîne éphémère de Culture box, puis le 5 mars sur France 5. Un spectacle flamboyant, porté par l’esthétique épurée du metteur en scène plasticien Eric Vigner et par le jeu limpide de Stanislas Nordey, Thomas Jolly et Jutta Johanna Weiss.

Par Philippe Chevilley

Publié le 21 févr. 2021 à 16:45Mis à jour le 22 févr. 2021 à 9:36

Voyage funèbre, voyage poétique, voyage au coeur des sentiments viciés par le poison des guerres vaines et des amours trahis : Eric Vigner nous embarque très loin avec sa mise en scène de « Mithridate ». Le spectacle qui n’a pu être représenté en novembre dernier au Théâtre National de Strasbourg, crise sanitaire oblige, est devenu un film à découvrir sur Culturebox puis sur France 5, en attendant la réouverture des salles.

Dans cette pièce écrite en 1672 (entre « Bajazet » et « Iphigénie »), Racine imagine les dernières heures de Mithridate VI, roi du Pont (132 ou 135 – 63 av. J.C.), célèbre pour s’être immunisé contre les poisons. Le monarque, défait par les Romains, revient à son camp de base, où ses deux fils, qui l’ont cru mort, se disputent sa promise, la belle Monime. Entre rêves de revanche militaire et règlements de compte avec ses fils (l’un, le perfide Pharnace, veut pactiser avec Rome, l’autre, le tendre Xipharès a le tort d’aimer et d’être aimé de Monime), Mithridate se consume jusqu’à s’autodétruire.

L’atmosphère en clair-obscur, la sobriété et la magnificence du décor – composé pour l’essentiel d’une tour sans fin, d’un brasier et, surtout, d’un miroitant rideau de perles de verre de Bohême qui tournoie et balaie la scène – portent la tragédie à son acmé. Le spectateur assiste à un rituel hypnotique, tendu et feutré, entre opéra fantôme et transe de mort. Les costumes sont à l’avenant : précieux et scintillants. L’esthétique stylisée du metteur en scène, passe très bien à l’écran. Si le spectateur peut d’abord être dérouté par le phrasé très lent des comédiens, il est vite envoûté, happé par les vers de Racine, détachés avec justesse et netteté.

Trio magique

Eric Vigner s’est appuyé sur une équipe princière pour transcender ces longs monologues, dont deux directeurs de théâtres, comédiens et metteurs en scène fameux. Stanislas Nordey, patron du TNS, incarne avec superbe, une morgue lasse et une tristesse déchirante, Mithridate, ce roi mort-vivant qui voit le monde lui échapper. Tandis que Thomas Jolly, nouveau maître du Quai d’Angers, campe un Xipharès éperdu d’amour, à la fois bouillant et fragile. Avec Jutta Johanna Weiss, gracieuse et émouvante Monime, ils forment un trio tragique magique.

Le reste de la distribution – Jules Sagot, fougueux Pharnace, Philippe Morier-Genoud et Yanis Skouta, dignes serviteurs désemparés – est à l’avenant. On gardera longtemps en mémoire les images en gros plan de ces rois, princes et princesse empoisonnés par leurs ambitions déçues et leurs amours contrariés, de ce palais tombeau décoré de suaires de diamants. Même à la télé, le théâtre peut faire des miracles.

www.lesechos.fr

 MITHRIDATE

Théâtre

de Jean Racine

Mise en scène d’Eric Vigner.

Sur Culturebox le 22 février, sur France 5 le 5 mars à 21 h 00. Puis en replay

En tournée dès la réouverture des salles.

1602/2021

Francesco Tristano, seul en salle à la Scala | Libération 11-02-21

mardi 16 février 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Musique

Rencontre avec le pianiste aux idées longues, qui enregistre son prochain album accompagné de son seul ingé son dans une Scala Paris désertée. Le quasi-quadra sera en concert en streaming samedi soir. 

par Guillaume Tion

publié le 11 février 2021 à 20h18

Des clémentines, des amandes, du café et trois radiateurs. Un exemplaire de l’Infinie comédie de David Foster Wallace posé sur le sol et des partitions de Frescobaldi sur le piano Yamaha à la caisse striée par des fils de micro. Une grande salle vide à disposition pour la semaine et un ingénieur du son compagnon de route de longue date. Voilà le contexte de l’enregistrement du prochain album de Francesco Tristano. Titre provisoire : On Early Music«J’aurais voulu Early Music, mais il y a aussi des morceaux contemporains», sourit-il. Ses morceaux. Comme s’il ne pouvait s’empêcher de laisser ses impressions de voyage à travers les genres et les siècles parcourir le disque. Depuis une vingtaine d’années, le pianiste né au Luxembourg et résidant à Barcelone coche toutes les cases. Interprète plébiscité qui s’associe à de grands orchestres internationaux pour des ouvrages du répertoire classique. Compositeur diplômé de la Juilliard School qui accumule les disques. Vigie tournée vers le passé avec les deux mains plantées dans la musique électronique, comme une évidence pour celui qui considère que les sons synthétiques ou l’imperturbabilité d’un beat font partie de la construction culturelle des musiciens, classiques ou non. Mais aujourd’hui, la roue tourne pour l’élégant quasi-quadra : «C’était le moment pour moi de revenir aux fondamentaux. Du pur piano.»

De fait, pas d’invité pour ce disque, pas de fantaisie non plus. Mais un programme panaché, passé-présent, qui intercale cinq de ses nouvelles œuvres entre celles de compositeurs baroques, de John Bull à Girolamo Frescobaldi ou Orlando Gibbons. Tristano voit un lien évident entre les œuvres baroques et la musique contemporaine : «Dans le rythme, presque groove, par le caractère dansant des pièces, mais aussi par une certaine liberté harmonique née de l’approche modale», analyse-t-il en joignant ses deux mains comme pour appuyer sa pensée. Et Tristano de rappeler ensuite des points communs entre Frescobaldi et Boulez, dans leur manière d’inciter les interprètes à s’emparer pleinement de leur œuvre, rejouer ou sauter certains passages, sans respecter un format rigide. Pour lui, toute interprétation baroque, même sur instrument d’époque, tombe de toute façon à côté : «Nous n’avons pas dans l’oreille et dans la culture l’importance que les auditeurs et les compositeurs apportaient à une chaconne ou une bourrée.»Libre à lui alors de s’informer pour s’en approcher au plus près, ou au contraire de transformer certaines pièces. Puis il s’assied au piano et livre une toccata de Frescobaldi, sans crescendo ni usage de la pédale, qui sera enregistrée d’un seul tenant, s’interrogeant avec l’ingé son sur la façon de sortir de certaines trilles – les partitions baroques, non annotées, permettant précisément cette liberté à l’interprète.

Grappe de pièces électroniques gonflées de pulpe nipponne

Sur scène ce jour-là, il enregistre aussi une toccata qu’il a composée. Etonnant d’entendre un de ses morceaux filer à vive allure, notamment lors d’une partie dont l’esprit est tourné vers la fugue mais dont le son s’implante dans un staccato machinique qui joue à cache-cache avec un click. D’ordinaire, les morceaux composés par Tristano étirent des ambiances lentes, où l’introspection de l’auditeur et de l’artiste insomniaque peuvent dialoguer tranquillement et se promener dans des décors de toutes matières. «Gould disait que la lenteur apporte la profondeur. Je suis d’accord, mais en partie, car le rythme est important.» Pendant l’enregistrement ardu de cette pièce, Tristano reprend sa partition, ajoute des altérations, réécrit au crayon sur les pages au milieu d’une jungle de huit micros. Liberté encore de retoucher son propre travail.

Il est à la Scala comme chez lui. Le piano de concert sur lequel il travaille, c’est d’ailleurs lui qui l’a choisi, avec Bertrand Chamayou, à Hambourg, avant l’ouverture de la salle, en 2016. Les propriétaires, Mélanie et Frédéric Biessy, chouchoutent leur artiste et Tristano le leur rend bien. L’an dernier, il a joué à la Scala sa seule date parisienne des Tokyo Stories, grappe de pièces électroniques gonflées de pulpe nipponne, sur fond d’installation vidéo. Aujourd’hui, la Scala confinée est aussi associée à ce nouvel album : Tristano y présente ce samedi un concert où il interprétera pièces baroques et certains de ses nouveaux titres. Enregistré dans l’après-midi à huis clos, il sera diffusé à 20h30 sur le site de la salle. Le pianiste retournera ensuite à son immersion du moment, les Suites anglaises de Bach, impatient de retrouver des salles rouvertes et du public, peut-être au Japon. «Je pense qu’on en a pour cinq ans avant un retour à la normale», conclut-il, fataliste.

Francesco Tristano en concert, sur le site de la Scala, ce samedi à 20h30.

www.liberation.fr

202/2021

Le charme discret du théâtre filmé | Le Monde 01_02_21

mardi 2 février 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Les productions en matière de captation de spectacles ont pris une nouvelle ampleur ces dernières années, grâce aux moyens techniques. 

Par Fabienne Darge

« Mithridate » filmé au TNS de Strasbourg, mis en scène par Eric Vigner, sur une réalisation de Stéphane Pinot. COMPAGNIE DES INDES 2021

Privés de spectacles depuis de longs mois, les amateurs de théâtre se languissent et se rabattent, pour beaucoup d’entre eux, sur les offres de théâtre filmé qui se multiplient à la télévision, sur les plates-formes numériques, en DVD ou sur le site des théâtres eux-mêmes. Pour le pire, et le meilleur. Le pire : des images plates et sans âme, qui semblent avoir été captées par une caméra de surveillance. Le meilleur : des objets inédits et hybrides, qui offrent un vrai dialogue entre le langage théâtral et celui du cinéma. Entre les deux, de multiples nuances.

Comment faire pour qu’un film soit l’occasion de multiplier les plaisirs du théâtre, plutôt que de les diviser ? La question est vieille comme l’apparition du cinéma, qui d’emblée a filmé le théâtre et s’en est nourri. Mais elle a pris ces dernières années une nouvelle ampleur, au fur et à mesure que les moyens techniques progressaient, et que s’approfondissait la réflexion sur ce qui pourrait devenir un genre à part entière.

Gildas Leroux, lui, triture la question depuis trente ans, depuis qu’il a fondé La Compagnie des Indes, la société de production pionnière et pilote en matière de captation de spectacles. C’est lui qui est à la manœuvre pour filmer les spectacles dans la Cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon, ou ceux de la Comédie-Française. « Notre boulot, c’est de faire entrer dans une boîte de plus en plus petite – télévision, ordinateur et maintenant smartphone – une œuvre qui a été pensée, créée par d’autres, et qui se déploie dans l’espace d’un plateau de théâtre ou en plein air, comme à Avignon. C’est une lourde responsabilité. Le maître mot, c’est délicatesse. »

Ouvrir de nouveaux horizons

Les écueils sont nombreux. Au théâtre, comme le souligne le jeune réalisateur Julien Condemine, « le spectateur réalise son propre film, son propre montage. C’est lui qui choisit où porter son regard, c’est son œil qui zoome ou qui reste en plan large, qui passe d’un comédien à l’autre ». Comment poser son regard sur un autre regard, celui du metteur en scène qui a créé le spectacle, et comment se substituer au regard du spectateur de théâtre ? Comment varier les points de vue, comment rythmer ? Comment éviter les effets de loupe, qui peuvent être ravageurs pour les comédiens ou les décors ?

La technique n’offre pas toutes les réponses, mais elle s’est chargée depuis une dizaine d’années d’ouvrir de nouveaux horizons. L’apparition des caméras HD, puis 4K ou 5K, qui offrent une bien meilleure définition de l’image, la miniaturisation de ces caméras, qui peuvent être télécommandées, dissimulées dans les décors ou dans les cintres des théâtres, la machinerie, les grues notamment, qui permettent une amplitude de mouvement « colossale », selon le réalisateur Dominique Thiel, et donc des travellings magistraux… De nombreuses possibilités s’offrent aux réalisateurs qui souhaitent sortir du simple rapport frontal.

Gildas Leroux frétille en racontant sa dernière expérience. Avec le réalisateur Stéphane Pinot, ils ont filmé, au Théâtre national de Strasbourg, Mithridate, de Racine, mis en scène par Eric Vigner, un spectacle qui n’a pas pu être représenté en public, et dont les spectateurs de Culturebox auront donc la primeur, lors de sa diffusion le 15 février. « Nous avons tourné avec des drones sur scène, pour la première fois. Avec ce petit jouet, vous pouvez partir du visage de Stanislas Nordey, qui joue Mithridate, et partir au fond de la scène, en un travelling de folie », s’enthousiasme-t-il, en décrivant le processus de ce film qui offre un effet « 3D » assez surprenant.

Don Kent, réalisateur : « Le travail d’un filmeur de théâtre, c’est vraiment celui d’un interprète, d’un traducteur, qui va jongler avec tout le langage cinématographique »

C’est le paradoxe de cette période sans théâtre, qui offre la possibilité aux réalisateurs et aux metteurs en scène de travailler plus étroitement la question de la restitution filmique d’une expérience théâtrale. C’est l’aventure qu’ont menée Jean Bellorini et Julien Condemine, avec Le Jeu des ombres : le spectacle du premier ne pouvant pas se jouer au Festival d’Avignon, comme prévu, c’est le film du second qui a d’abord été vu par les spectateurs, sur France Télévisions, où il est toujours visible.

« Le fait de tourner sans public, ce qui est un handicap en termes d’énergie, permet de tenter de nouvelles expériences, raconte Julien Condemine. On a cassé le face public traditionnel, mis des caméras à cour et à jardin [à droite et à gauche de la scène], une autre dans les cintres, on avait une grue télescopique en nez de scène… »Le résultat est un film qui épouse avec une grande fluidité les mouvements aériens de ce spectacle autant musical que théâtral, par la grâce notamment des longs plans-séquences qu’aime à pratiquer le jeune réalisateur.

« Possibilités ludiques »

« La grande question du film de théâtre, c’est l’articulation entre l’espace et le temps », souligne Don Kent, considéré comme le maître de la captation de spectacles, qui a réalisé la captation, magistrale, des Damnés mis en scène par Ivo van Hove, ou celle d’Inferno, de Romeo Castellucci. « Le spectacle vivant se déploie dans l’espace, alors qu’à la télévision, on est dans le temps, avec la succession des plans. Le travail d’un filmeur de théâtre, c’est vraiment celui d’un interprète, d’un traducteur, qui va jongler avec tout le langage cinématographique, du très gros plan, qui permet de mieux voir le travail des acteurs, au plan large. La technique est importante, mais ce qui fait la différence, c’est la sensibilité et la subjectivité du réalisateur. C’est le beau paradoxe du filmeur de théâtre : il faut être fidèle à l’œuvre tout en ayant un point de vue, sinon on ne fait que de l’archivage. »

Pour Zabou Breitman, qui est à la fois cinéaste et metteuse en scène de théâtre, filmer le théâtre représente un « formidable terrain de jeu ». Elle va filmer elle-même deux de ses spectacles, et se réjouit des « possibilités ludiques » des moyens d’aujourd’hui. « J’ai envie de faire passer les caméras par les portes, les fenêtres, de faire participer beaucoup plus les objets à la narration… L’intérêt, c’est de réaliser un objet un peu hybride, puisqu’on ne peut pas rendre l’expérience du théâtre en tant que telle. »

Filmer le théâtre est un art discret et subtil, en pleine efflorescence, au point que Gildas Leroux se prend à rêver à un festival consacré au film de spectacle. Olivier Giel, responsable de l’audiovisuel à la Comédie-Française, le compare avec amusement au cinéma animalier : « Il faut savoir se planquer, et attendre – le bon moment, l’expression magique, le geste parlant… » Savoir, autrement dit, traquer « la bête dans la jungle », pour reprendre le titre d’un spectacle d’Alfredo Arias passé à la postérité sous l’œil du cinéaste Benoît Jacquot, qui apporta quelques belles pierres à l’édifice du théâtre filmé.

Fabienne Darge 

www.lemonde.fr

 

 

2301/2021

Pouchkine 2.0 | les Inrockuptibles 20_01_2021

samedi 23 janvier 2021|Catégories: Spectacle Vivant|

 

Un spectacle musical pour ado signé Justine Heynemann, jolie surprise tonique et inventive.

Avec une bonne paire d’œillères – permettant de faire abstraction de l’absence criante de spectateur·trices dans la salle –, on pourrait (presque) oublier que le théâtre Carré Belle-Feuille, à Boulogne, est fermé au public jusqu’à nouvel ordre. A 14 heures, quand les six jeunes comédien·nes et musicien·nes de la compagnie Soy investissent la scène devant une poignée de programmateur·trices et critiques pour jouer Songe à la douceur, tout est là : le travail, l’énergie et le plaisir. C’est un spectacle musical, d’après le roman éponyme de Clémentine Beauvais, paru en 2016, qui est lui-même une adaptation contemporaine d’Eugène Onéguine d’Alexandre Pouchkine. On suit, pendant un peu plus d’une heure, les tribulations d’Eugène et Tatiana, deux amoureux·euses qui se rencontreront trop jeunes et se retrouveront trop tard. Balisé par les codes prévisibles de la comédie romantique, ce récit à destination des ados est néanmoins sublimé par la langue de l’autrice, laquelle joue délicatement avec les modes de communication actuels – échanges de textos fiévreux, conversations endiablées sur Skype. Porté par la mise en scène tonique et inventive de Justine Heynemann, l’ensemble est dénué de temps morts. Un petit bémol tout de même : la musique, entre chanson française et électro-pop, n’est pas toujours tout à fait au point (quelques problèmes de justesse de voix, chez les garçons notamment). Une question de rodage, sûrement. En attendant le retour du public, on peut se permettre d’être plus perfectionniste que jamais !

Igor Hansen-Løve

Songe à la douceur d’après Clémentine Beauvais, mise en scène Justine Heynemann, avec Elisa Ruschke, Benjamin Siksou, Thomas Gendronneau, Manika Auxire…

Scènes