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311/2022

« Les « Sorcières » de Mona Chollet prennent voix sur scène » Le Monde 27-10-22

jeudi 3 novembre 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Au Théâtre de l’Atelier, à Paris, les « Sorcières » de Mona Chollet prennent voix sur scène

L’essai à succès, sorti en 2018 et vendu à plus de 270 000 exemplaires, est adapté en lecture musicale.

Par Sandrine Blanchard

Publié le 27 octobre à 09h48

Anna Mouglalis, Clotilde Hesme, Eye Haïdara et Aure Atika, le 27 septembre 2022, lecture musicale d’après l’essai de Mona Chollet au Théâtre de l’Atelier, à Paris.

Sur scène, de gauche à droite : Anna Mouglalis, Clotilde Hesme, Eye Haïdara et Aure Atika, le 27 septembre 2022, dans « Sorcières », lecture musicale d’après l’essai de Mona Chollet au Théâtre de l’Atelier, à Paris. Copyright JULIEN MIGNOT

C’est rock, c’est pop, c’est galvanisant. L’adaptation scénique de Sorcières rend un bel hommage au best-seller de Mona Chollet. A l’image du succès rencontré par ce livre sorti en 2018 et vendu à plus de 270 000 exemplaires, sa lecture musicale proposée au Théâtre de l’Atelier, à Paris, attire un large auditoire dans une atmosphère empreinte de sororité. Le public, essentiellement féminin, de toutes générations, se régale d’entendre cette « puissance invaincue des femmes ».

Une pléiade de comédiennes (parmi lesquelles Ariane Ascaride, Valérie Donzelli, Constance Dollé, Suzanne de Baecque, Clotilde Hesme, etc.), et de musiciennes et chanteuses (Anne Paceo, Fishbach, Léonie Pernet, Clara Ysé, etc.) participent, en alternance, à cette version polyphonique de l’essai féministe le plus lu de ces dernières années. Toutes ont répondu à l’appel du collectif A définir dans un futur proche, fondé par Elodie Demey, Mélissa Phulpin et Géraldine Sarratia, qui a créé ce spectacle, en 2019, au Théâtre du Rond-Point, à Paris.

Lors de chaque soirée, quatre actrices, accompagnées d’une instrumentiste et d’une chanteuse, se succèdent

Lors de chaque soirée, quatre actrices, accompagnées d’une instrumentiste et d’une chanteuse, se succèdent et font résonner, avec force et humour, des extraits marquants de Sorcières. Sur scène, une batterie côté jardin, un bureau au parterre jonché de livres côté cour. La lecture reprend le pont dressé par Mona Chollet entre les figures féminines persécutées au Moyen Age pour leurs soi-disant « agissements diaboliques » et leur prolongement contemporain fait de conventions et de stéréotypes.

S’affranchir des dominations, s’éloigner des normes patriarcales reste suspect. Suspecte, la femme qui refuse de servir toute sa famille, suspecte la femme qui ne veut pas d’enfant, suspecte la femme qui reste célibataire, suspecte celle qui n’a que faire de l’arrivée des cheveux blancs et des diktats de la féminité.

Belles respirations

Les intermèdes musicaux offrent de belles respirations et dégagent une énergie (formidables Lucie Antunes et P.R2B le soir où nous y étions) qui s’accorde à merveille avec la plume alerte de Mona Chollet. Parmi les comédiennes, celles qui parviennent à oublier les feuilles qu’elles tiennent entre les mains portent beaucoup mieux les mots et le ton de Sorcières.

Christiane Millet retrace tellement bien la problématique de l’âge qu’elle suscite des rires d’approbation dans la salle

Ainsi, quel bonheur d’entendre Christiane Millet parler du regard de la société sur l’apparence physique, de cette « hantise de l’obsolescence programmée qui marque toute l’existence des femmes, et qui leur est propre ». Il est un fait : « Les hommes ne vieillissent pas mieux que les femmes, ils ont seulement l’autorisation de vieillir. » La comédienne retrace tellement bien cette problématique de l’âge qu’elle suscite des rires d’approbation dans la salle.

Car cette lecture musicale a beau aborder des questions d’injustice et d’inégalité, elle ne sombre jamais ni dans le pessimisme ni dans le renoncement. Et c’est ce qui fait sa force. Qu’on ait lu ou pas l’essai de Mona Chollet, on en sort stimulé, peut-être même remonté à bloc. Comme le dit l’autrice, dans ces lignes qui concluent la représentation : « La force des stéréotypes et des préjugés peut avoir quelque chose de profondément démoralisant mais elle offre aussi une chance : celle de tracer de nouveaux chemins. Elle donne l’occasion de goûter aux joies de l’insolence, de l’aventure, de l’invention, elle invite à se montrer iconoclaste, c’est-à-dire à briser les anciennes images et la malédiction qu’elles comportent. »

Sorcières, lecture musicale d’après l’essai de Mona Chollet, direction artistique et mise en scène par le collectif A définir dans un futur proche. Les 26 octobre, 1er, 2, 3, 8, 9, 15 et 16 novembre à 19 heures au Théâtre de l’Atelier à Paris.

Sandrine Blanchard

www.lemonde.fr

1510/2022

Sur la voie Royale d’Elfriede Jelinek | L’humanité 14-10-22

samedi 15 octobre 2022|Catégories: Non classé|Mots-clés: |

 

Trump, caricature effrayante dont on sait le nom

THÉÂTRE « Sur la voie royale » de l’Autrichienne Elfriede Jelinek, offre à Christèle Tual un magnifique rôle sans mesure, dans la mise épurée en scène signée Ludovic Lagarde.

Publié le Vendredi 14 Octobre 2022

Gérald Rossi

Elle ne quittera quasiment pas la chaise qui occupe le centre du plateau, devant un demi-mur blanc, comme une coulisse volontairement mal placée. Pendant une heure et demie, la comédienne Christèle Tual ne quittera pas non plus la parole. Celle de l’autrice Autrichienne Elfriede Jelinek (Nobel de littérature en 2004), au verbe qui roule souvent comme un fleuve en furie, à d’autres moments comme des ruisseaux de montagnes coléreuses. « Le texte n’a de sens que dans ses multiples interprétations, ses énigmes, visions, métamorphoses ou révélations » prévient la notice de présentation. Et sans un parti pris de fureur et de sagesse mélangées, il pourrait être, si l’on pousse à l’extrême, un inintelligible galimatias. Il n’en est rien, et de loin.

Elfriede Jelinek a écrit « Sur la voie royale », ici traduit de l’Allemand par Magali Jourdan et Mathilde Sobottke, au lendemain de l’élection de Donald Trump à la présidence des États Unis. C’était hier mais déjà du passé. Le propos, lui, demeure actuel. L’extravagant et effrayant président n’est jamais nommé, mais la chevelure comme quelques prises de position ne font pas douter. Jelinek ne raconte pas l’histoire de la démocratie, ni celle du monde, ni celle des USA, mais, pour en parler quand même, elle convoque Piggy la cochonne, Freud, Heidegger, ou encore Œdipe. La création musicale de Wolfgang Mitterer soutient le propos, mieux, en épouse les contours.

Personnage muet, mais indispensable, l’habilleuse, coiffeuse, maquilleuse… (bravo Pauline Legros dans ce rôle ingrat), ne cesse, pendant tout le spectacle, de transformer Christèle Tual, qui rajeunit, vieillit, effraie à défaut d’attendrir, tout en portant haut cette colère féminine. La dénonciation est constante. Sexisme, racisme, peur de l’autre, perte des repères, naufrage de la démocratie trouble, capitalisme régnant sur l’univers, et l’on en passe, sont crachés. Sans que l’on en perde une miette, tant la qualité de l’interprétation est constante.

Et cette demi-immobilité ne donne que plus de force à cet ensemble pourtant hétéroclite. Et qui peut même désorienter. La dernière réplique « Ne soyez pas fâché contre moi et évitez de m’écouter ! » en est une illustration trompeuse. Un peu plus tôt, Jelinek écrit : « Nous n’avons plus rien à dire, c’est notre châtiment et votre joie. Vous êtes contents, hein ? Notre époque s’arrête ici, le stylo est vide depuis longtemps. La vôtre commence ». Pour dire Trump au passé, et un futur trouble…

Jusqu’au 22 octobre, Théâtre14, avenue Marc Sangnier, Paris 14e. Téléphone : 01 45 45 49 77. www.theatre14.fr

610/2022

LES ENFANTS AU THEATRE DE L’ATELIER | Les Echos 05_10_22

jeudi 6 octobre 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

« Les Enfants » à l’Atelier : les parents terrifiés

Eric Vigner signe une mise en scène subtile et distanciée de la pièce apocalyptique de Lucy Kirkwood. Une troublante tragicomédie, incarnée par un beau trio de comédien(e) s, qui nous invite à réfléchir sur le monde que nous voulons laisser à nos enfants.

Par Philippe Chevilley

Publié le 5 oct. 2022 à 15:37Mis à jour le 5 oct. 2022 à 15:49

Au même moment, deux pièces de l’auteure dramatique britannique Lucy Kirkwood sont à l’affiche à Paris. On a dit tout le bien qu’on pensait de son dernier opus « Le Firmament », mis en scène au 104 par Chloé Dabert. On est tout autant impressionné par « Les Enfants », créée à Londres en 2017 et montée par Eric Vigner au Théâtre de l’Atelier. Singulièrement en phase avec l’actualité, le texte traite des risques du nucléaire, des énergies alternatives et du monde que nous laisserons à nos enfants. Son ton et sa forme déroutent et fascinent : démarrant sur le mode caustique, la pièce vire sans transition à la tragédie.

Une femme, Rose, vient rendre visite à deux amis qu’elle n’a pas vus depuis trente ans dans une région au bord de la mer dévastée par un accident nucléaire à la suite d’un tsunami. Le couple, Hazel et Robin, s’est adapté à la situation de crise : changement de maison pour s’éloigner des radiations, rationnement de l’énergie, contrôle des aliments, gestion du stress par des activités physiques (le yoga). Très vite on découvre que le trio a travaillé de longues années à la centrale nucléaire en tant qu’ingénieurs et que Rose a entretenu une liaison avec Robin.

Sacrifice

Les échanges mi-aimables, mi-acides, entre nostalgie d’un progrès révolu, profession de foi écologique et règlements de comptes sentimentaux, prennent un tour nouveau quand Rose leur révèle la vraie raison de sa venue. Ce n’est pas pour ressasser le passé qu’elle s’est invitée chez Hazel et Robin, mais pour les inciter à un sacrifice, visant à préserver la jeune génération. Soudain, « Les Enfants », jusque-là absents de cette pièce à trois personnages – sinon à travers l’évocation en pointillé de la « fille en colère » d’Hazel et Robin – sont remis au centre du jeu, tels des héros invisibles que leurs parents terrifiés sont appelés à sauver.

Comme « Le Firmament », « Les Enfants » est une pièce très british, qui se joue des codes du boulevard, des romans à suspense, du théâtre social et du naturalisme. Eric Vigner pointe l’influence d’Harold Pinter, Martin Crimp, Gregory Motton, David Hare et Sarah Kane, tout en décelant une filiation avec les interrogations de Duras à la fin de sa vie « sur ce qui resterait après l’apocalypse »… Le texte de Kirkwood, brillant comme le cristal, est fragile : un traitement appuyé, trop démonstratif, risquerait d’en briser l’élan et de transformer le fin brûlot en pâle mélo.

Valse énigmatique

La mise en scène d’Eric Vigner évite l’écueil. Dans un décor de récup aussi élégant qu’inquiétant, il orchestre une valse énigmatique et distanciée, qui laisse la réflexion toujours ouverte. Le mystère et le malaise sont entretenus par un jeu de lumières savant et par une bande-son faites de vibrations et d’éclats explosifs. Disposant de trois bêtes de scène pour interpréter la tragicomédie – Dominique Valadié (Rose) Cécile Brune (Hazel), Frédéric Pierrot (Robin) – il les dirige avec finesse, sans les brider, tout en leur imposant une retenue constante. Entre résignation, idéaux brisés et bouffées de tendresse, ils évoluent comme des ex-futurs fantômes à la fois pathétiques et magnifiques.

« Les enfants » n’est pas un spectacle rébarbatif, mais il est dérangeant. Il mérite d’être vu, entendu avec attention. Mieux que les débats politiques du moment, Lucy Kirkwood, Eric Vigner et son trio magique nous offrent le théâtre d’un monde à vif qui fait frémir, sourire aussi parfois. Et surtout penser.

 

LES ENFANTS

de Lucy Kirkwood Mis en scène par Eric Vigner

Paris, Théâtre de l’Atelier , à 21 h 00 Durée : 1 h 30

Le texte de la pièce, ainsi que celui du « Firmament », tous deux traduits par Louise Bartlett, sont édités par L’Arche.

Philippe Chevilley

2909/2022

LES ENFANTS THÉÂTRE DE L’ATELIER | LE MONDE 28_09_22

jeudi 29 septembre 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Au Théâtre de l’Atelier, à Paris, les soixantenaires dans la tourmente nucléaire

Eric Vigner crée « Les Enfants », une pièce de la jeune autrice britannique Lucy Kirkwood, servie par Dominique Valadié, Cécile Brune et Frédéric Pierrot.

Par Brigitte Salino 

Une nouvelle autrice dans la saison : Lucy Kirkwood. Fille d’un analyste de la City et d’une professeure de langue des signes, cette Britannique de 38 ans, très repérée dans son pays, est deux fois à l’affiche à Paris : Chloé Dabert met en scène Le Firmament, au Centquatre, et Eric Vigner Les Enfants, au Théâtre de l’Atelier, avec Dominique Valadié, Cécile Brune et Frédéric Pierrot. On n’aurait pu rassembler trio mieux accordé pour jouer cette pièce intrigante, drôle et brutale, dans la lignée du théâtre anglo-saxon qui n’hésite pas à lorgner du côté du boulevard pour aller vers l’absurde, le non-dit, ou l’abîme de l’incompréhension.

Les Enfants, ce sont des retraités : un couple, Hazel (Cécile Brune) et Robin (Frédéric Pierrot), à qui vient rendre visite Rose (Dominique Valadié). Ils habitent une maison au bord de la mer, près de la centrale nucléaire dans laquelle ils ont travaillé, comme ingénieurs. Depuis qu’ils ont arrêté, ils se sont reconvertis dans l’agriculture biologique. Après la catastrophe, un tsunami qui a endommagé la centrale, ils n’ont pas voulu partir. Ils vivent avec des coupures d’électricité, un compteur pour mesurer les radiations, le yoga pour Hazel, les vaches pour Robin.

Rose arrive comme une apparition. Trente-huit ans qu’ils ne l’ont pas vue. Elle était physicienne à la centrale puis elle a vécu sa vie ailleurs. Elle ne fait pas de yoga, elle vit seule, n’a pas d’enfants, et elle ne cesse de parler à Hazel et à Robin de leur fille aînée, Lauren, née quand ils travaillaient ensemble. Trois adultes et un enfant : cette multiplication hasardeuse est le premier indice d’une histoire dont la pièce découvre peu à peu la teneur. Tout se passe comme dans le jeu de mikado, où l’extraction de chaque baguette libère un espace. Le spectateur voit s’ouvrir des fentes qui peuvent devenir des gouffres, intimes et générationnels.

Humour feutré

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. D’une génération qui a autour de 65 ans, et qui a vécu dans un autre monde, si l’on peut dire. L’avenir ne dépendait pas d’un tsunami, ni le présent d’une coupure de courant. D’une certaine manière, Hazel s’accroche à ce temps-là. Elle veut résister en combattant la vieillesse. Elle a des phrases-chocs. Sur l’endroit où elle vit avec Robin : « Les retraités, c’est comme les centrales nucléaires. On aime vivre au bord de la mer. » Sur le plaisir d’être grand-mère de quatre petits-enfants : « J’adore les rendre à leurs parents ! »

Rose, elle, a l’humour feutré et cinglant de qui sait manier la périphrase. Avec ses deux seins en moins, et la pilule qu’elle prend pour annihiler sa libido, elle perçoit le temps de la vieillesse autrement. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle est venue : pour donner aux plus jeunes le temps de vivre. A la centrale, les ingénieurs ont 35 ans, des enfants, et leur espérance de vie est limitée par les risques majeurs de radiation. Rose a mis sur pied un projet pour qu’une équipe de soixantenaires les remplace. Elle se sent responsable d’avoir participé à la construction de la centrale sans avoir sérieusement pris en compte les questions de sécurité.

Tout s’imbrique dans « Les Enfants » : le présent et le passé, la confrontation et la libération, l’autre et soi

Et Robin ? C’est un homme perdu, qui cache à Hazel sa véritable occupation : non pas nourrir les vaches, mais les enterrer. Un homme transpercé, que la présence de Rose renvoie à un amour inassouvi. Un homme qui crâne devant les deux femmes, avec sa « tête de maison hantée », selon Hazel, et qui refuse catégoriquement d’« apprendre à vivre avec moins », comme les temps de pénurie le dictent, selon Rose. Son humour filtre avec la dérobade et le grincement de dents. Il se sent « érodé », et pense que sa mort et celle d’Hazel libéreraient leur fille Lauren, qui va mal.

Tout s’imbrique dans Les Enfants : le présent et le passé, la confrontation et la libération, l’autre et soi. Un jeu complexe, qu’Eric Vigner maîtrise subtilement. Le metteur en scène sait manier l’ellipse, jusque dans le décor, qu’il signe. Un beau décor, subtil et irradiant, comme les trois comédiens. Chacun a sa personnalité. Cécile Brune possède la force, Dominique Valadié l’étrangeté, Frédéric Pierrot la vulnérabilité. Ils se complètent et accordent leurs désaccords de vieux « enfants ».

Les Enfants, de Lucy Kirkwood. Traduction : Louise Bartlett. Mise en scène : Eric Vigner. Avec Dominique Valadié, Cécile Brune et Frédéric Pierrot. Théâtre de l’atelier, place Charles-Dullin, Paris 18e. Jusqu’au 27 novembre, du mardi au samedi à 21 heures ; dimanche à 15 heures. De 21 € à 41 €. Le texte est édité à L’Arche (92 p., 13 €). 

www.lemonde.fr

2909/2022

UNE SOIRÉE AVEC JEAN ROCHEFORT | LE FIGARO 29-09-22

jeudi 29 septembre 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Hommage émouvant et drôle à Jean Rochefort

Par Nathalie Simon

Publié 29_09_22

CRITIQUE – À la Scala, un cycle de «lectures-spectacles» est consacré au grand comédien et amoureux des chevaux. Avec Thierry Lhermitte en ouverture.

Moustache fière et verve malicieuse, pull-over corail, pantalon violet et baskets jaunes, Jean Rochefort renaît sur la scène de la Scala à Paris. Cinq ans après sa mort, le 9 octobre 2017, l’historien de l’art Edwart Vignot, qui a cosigné avec le comédien Le Louvre à cheval (Éditions Place des Victoires), lui rend hommage à travers un spectacle musical intimiste.

 Le public écoute tour à tour côté jardin Clémence Rochefort, l’une des trois filles de l’acteur, lire des extraits de son livre intitulé Papa (Plon). Côté cour, une personnalité dit les commentaires qu’il avait imaginés pour le beau livre de Vignot consacré aux figures équines. Mario Choueiry les accompagne au piano et à la guitare.

 Ce soir-là, c’est un Thierry Lhermitte en baskets qui étrenne le cycle de « lectures-spectacles» autour de l’interprète d’ Un éléphant, ça trompe énormément. Avec Clémence Rochefort, ils dessinent à la fois le portrait d’un fin connaisseur des chevaux et d’un père attachant, drôle, fin et inspiré aussi bien par les peintures de Géricault, Rubens ou Delacroix que par un tissu copte ou une enluminure iranienne, tous figurant son animal préféré.

Cavalier émérite, Jean Rochefort livre des réflexions éclairées et pleines d’humour. Il s’était mis à la place d’un spectateur ordinaire pour décrire les chefs-d’œuvre comme s’il les voyait pour la première fois. Ajoutant à ses observations une touche de fantaisie. À son image. «Quel regret que ces œuvres ne soient pas olfactives! Quoi de plus délicieux que l’odeur du foin, de la paille et des chevaux», s’exclamait-il face à une aquarelle de Delacroix, Trois chevaux dans une écurie.

Une leçon essentielle

Droite comme un I derrière son micro, vêtue d’un chemisier blanc et d’un pantalon noir, perchée sur de petits talons, élégante et sage, Clémence Rochefort raconte plusieurs anecdotes savoureuses. Son illustre paternel ne manquait aucune occasion de faire le clown. On se souvient de ses imitations de chimpanzé! Quand le commandant du Crabe-Tambour conduisait sa progéniture à l’école Sainte-Thérèse de l’enfant Jésus, il demandait: «On fait quoi à l’école Sainte Thérèse?» Et, facétieux, de répondre: «On baise!»

 Fervente admiratrice de l’acteur, sa fille révèle toutefois un moment de solitude au Festival de Cannes. Jean Rochefort, qui est pressenti pour recevoir un prix d’interprétation, apprend à la dernière minute que le trophée est décerné à un autre. Entouré d’une foule d’agents, de journalistes et de producteurs, il rentrera à son hôtel à pied. Mais sa «puce» a retenu une leçon essentielle de son géniteur. Toujours dans le doute malgré son expérience, il l’encourageait à «oser». Lui qui se réjouissait chaque année d’assister au premier jour de printemps ne cessait de répéter : «La vie est belle.»

Une soirée avec Jean Rochefort  et Vincent Delerm le 4 octobre, Alex Vizorek le 31 octobre, Marina Hands le 21 novembre, Alex Lutz le 19 décembre. Jusqu’au 29 décembre à la Scala (Paris 10e). Loc.: 01 40 03 44 30.

www.lefigaro.fr

2809/2022

Une farouche liberté / Gisèle Halimi | La Terrasse 28_09_22

mercredi 28 septembre 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Ariane Ascaride et Philippine Pierre-Brossolette interprètent tous les visages de Gisèle Halimi dans une mise en scène de Léna Paugam

LA SCALA / D’APRÈS UNE FAROUCHE LIBERTÉ D’ANNICK COJEAN ET GISÈLE HALIMI / MISE EN SCÈNE DE LÉNA PAUGAM

Publié le 27 septembre 2022 – N° 303

Comment ce projet est-il né ?
Léna Paugam : Philippine Pierre-Brossolette a lu Une farouche liberté à sa parution et en a été bouleversée. Persuadée de la nécessité de monter un projet autour de ce livre, elle a demandé les droits d’adaptation à Annick Cojean et aux héritiers de Gisèle Halimi, qui venait de décéder. Philippine en a parlé à différents directeurs de théâtre dont celui de La Scala, que ce projet a séduit. C’est elle qui a eu l’idée de l’adaptation à deux voix et qui a proposé à Ariane Ascaride de l’accompagner sur scène. J’ai accepté avec plaisir de mettre en scène ce projet, mais j’ai proposé une autre adaptation du texte. J’y ai joint plusieurs documents d’archives sonores qui mettent en valeur la dynamique singulièrement vive et précise de la langue de Gisèle Halimi. Chacune des deux comédiennes interprète à tour de rôle la figure de l’avocate, mettant sa sensibilité propre au service du portrait contrasté d’une femme aux multiples facettes.

« Un féminisme qui s’appuie sur l’idée de sororité mais ne se construit pas contre les hommes. »

Quelle est-elle ?
L. P. :
Dans le livre, Annick Cojean interroge d’abord Gisèle Halimi sur son enfance, qui a fait ce qu’elle est devenue. On passe ensuite par les différentes affaires de sa vie, la guerre d’Algérie, l’engagement politique, le procès de Bobigny, le procès d’Aix. On découvre progressivement le portrait de cette femme exceptionnelle mais aussi celui de toutes les femmes qu’elle a rencontrées : sa mère, premier modèle contre lequel elle s’insurge, les femmes qu’elle a défendues, Djamila Boupacha, Marie-Claire Chevalier et sa mère, mais aussi les femmes qui l’ont inspirée, Simone de Beauvoir, son amie Simone Veil, ses camarades de lutte. Je voulais qu’Ariane et Philippine puissent se libérer de l’injonction d’incarner Gisèle pour devenir une surface de projection de toutes ces femmes qui l’ont accompagnée.

Quels sont les thèmes de la pièce ?
L. P. : Gisèle Halimi a défendu toute sa vie, avec un engagement continu, une grande idée de la justice. Ce spectacle parle de la liberté avec laquelle elle a tenu à mener ses combats sans craindre d’être irrespectueuse ou irrévérencieuse. Il raconte aussi l’histoire d’un féminisme qui s’appuie sur l’idée de sororité mais ne se construit pas contre les hommes, un féminisme dont les luttes passent par l’institution, par le désir de changer les lois pour bouleverser le système de l’intérieur. C’est aussi l’histoire d’une détermination, d’un courage et d’un enthousiasme sans bornes, magnifiques et inspirants. Ce livre est comme un passage de flambeau : voilà pourquoi j’ai accepté ce projet. Les deux comédiennes ont une nature de jeu et une histoire très différentes mais elles se complètent et, par elles, deux générations de femmes qui ont beaucoup à se dire dialoguent. Il y a une nécessité à porter cette parole pour toutes les femmes. Ce théâtre-récit, sobre et joyeux, assume sa simplicité et sa douceur pour affronter des sujets complexes, sensibles et douloureux. Le nombre de femmes concernées par ce spectacle est très grand !

Propos recueillis par Catherine Robert

www.journal-laterrasse.fr