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2901/2018

Le Monde 24 – 01-18 / A Villeurbanne, un « Misanthrope » énervé

lundi 29 janvier 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre : à Villeurbanne, un « Misanthrope » énervé

La jeune Louise Vignaud met en scène la pièce de Molière avec une virulence revendiquée.

LE MONDE | 24.01.2018 à 09h43 |

Par Brigitte Salino (Villeurbanne, envoyée spéciale)

Pour Louise Vignaud, c’est la saison des premières. Jusqu’au 15 février, elle présente sa première mise en scène au Théâtre national populaire de Villeurbanne (Rhône) : Le Misanthrope, de Molière. Fin mars, elle signera sa première mise en scène à la Comédie-Française : Phèdre, de Sénèque, au Studio du Carrousel du Louvre. Et en mai, elle créera Le Quai de Ouistreham, adaptation du livre de Florence Aubenas (grand reporter au Monde), au Théâtre des Clochards Célestes, une petite salle de la Croix-Rousse, à Lyon, qu’elle dirige depuis janvier 2017. Ainsi s’opère un tournant dans le trajet de Louise Vignaud (29 ans), une des jeunes femmes de cette saison féconde en découvertes, sur lesquelles veillent des directeurs de théâtre.

Christian Schiaretti, le patron du TNP, a imaginé un programme pour donner des outils à ceux qui se lancent dans le métier et deviendront peut-être patrons à leur tour, au TNP ou ailleurs. Quatre metteurs en scène ont été choisis, en respectant la parité : Julie Guichard, Baptiste Guiton, Maxime Mansion et Louise Vignaud. Pendant trois ans, ils participent à la vie du théâtre, dans tous les services, font une mise en scène par saison, et reçoivent une enveloppe de 100 000 euros pour les aider à monter leurs productions. C’est dans ce cadre du « cercle de formation et de transmission » qu’est créé Le Misanthrope. Les représentations ont lieu dans la salle Jean-Bouise, dont l’aspect modulable correspond au désir de Louise Vignaud de faire du plateau un ring, autour duquel les spectateurs sont assis, sur les quatre côtés.

 

Virulence et excès

Le sol est blanc, brillant. Quelques marches au milieu. Rien de plus pour évoquer le salon de Célimène, la veuve coquette dont est amoureux l’atrabilaire Alceste, décidé à se retirer du monde, c’est-à-dire de Paris, pour s’isoler dans le silence de sa campagne, loin des vanités d’une vie sociale dont il exècre l’hypocrisie. Selon les mises en scène, le côté mélancolique ou dépressif d’Alceste est plus ou moins pointé. Il n’en va pas de même avec Louise Vignaud : son misanthrope est un homme énervé, qui court et saute de rage, s’emballe et crie, au nom d’une liberté qu’il revendique haut et fort, tout comme Célimène revendique haut et fort sa liberté, dans le registre de la séduction rouée.

Virulence et excès : tels sont les piliers de la mise en scène, dont Louise Vignaud pense qu’ils « sont nécessaires pour raconter la folie des apparences ». Soit. On pourrait tout aussi bien dire et mettre en scène l’inverse, et l’on obtiendrait le même résultat. La seule question qui vaille est celle de la cohérence du spectacle. De ce point de vue, Louise Vignaud – qui s’est formée à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, à Paris, puis au département de mise en scène de l’Ecole nationale supérieure d’art et techniques du théâtre (Ensatt), à Lyon – tient son pari. On entend la langue admirable de Molière, ce qui semble évident mais ne l’est pas toujours, sur les scènes d’aujourd’hui. On voit des comédiens très engagés, vêtus de costumes XVIIe siècle actualisés. Et, si l’on ne sent pas le frisson des grands soirs où une nouveauté s’impose, bouleverse et dérange, on se dit qu’il y a chez Louise ­Vignaud une promesse.

 Le Misanthrope, de Molière. Mise en scène : Louise Vignaud. Avec Olivier Borie (Oronte), Joseph Bourillon, Pauline Coffre, Ewen Crovella, Sophie Engel (Célimène), Charlotte Fermand (Eliante), Clément Morinière (Philinte), Sébastien Mortamet, Mickaël Pinelli (Alceste). Théâtre national populaire, 8, place Lazare-Goujon, Villeurbanne (Rhône). Durée : 1 h 50. Jusqu’au 15 février.

www.tnp-villeurbanne.com

 

 

 

 

2101/2018

Une malicieuse Auto Accusation de Peter Handke – L’Humanité

dimanche 21 janvier 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre. Une malicieuse « Auto-accusation » de Peter Handke

GÉRALD ROSSI
SAMEDI, 20 JANVIER, 2018
HUMANITE.FR

photo : Charlotte Corman
Mis en scène par Félicité Chaton, Xavier Legrand interprète un curieux personnage qui se raconte à la première personne, dans un délire verbal drôle, émouvant et accusateur.
Seule une chaise occupe la plateau, sur une petite estrade. Comme s’il s’agissait d’une causerie au coin du théâtre. Il va s’agir plutôt d’une longue évocation, d’un monologue, du récit d’une vie depuis les tout débuts. Le tout dit à la première personne du singulier, avec un « Je » qui tient forcément du jeu, et qui chez Peter Handke, qui a écrit ce texte curieux à l’âge de 24 ans (il est né en 1942), dans un ensemble intitulé « Outrage au public et autres pièces parlées » tient aussi du miroir à facettes.
Le public n’est pas que public, puisqu’il est mis dans la confession. L’auteur, dit-on lisait Les confessions de Saint-Augustin lorsqu’il a écrit cette Auto-Accusation d’abord traduite par « Introspection », jusqu’à la mise à jour en 2015 de Sarah Blum et Félicité Chaton.
Cette dernière signe la mise en scène, en donnant donnant à la fois une apparence de proximité et de distance au personnage qui au fil des minutes, en quasi perpétuel mouvement sur le plateau ou dans les coulisses,  ne cesse de déclamer. Tel ce fragment  : « J’ai parlé fort dans des lieux dans lesquels parler fort était incorrect. Je me suis tu à des moments où se taire était une honte. J’ai parlé de sujets dont il était indélicat de parler. J’ai tu ma participation à un crime. Je n’ai pas dit du bien des morts. J’ai dis du mal des absents. J’ai parlé sans qu’on me l’ait demandé. »

Un univers sonore

La sonorisation, avec micro HF mais aussi micro de scène et mégaphone rajoute à l’étrangeté voire à la fascination, avec un éclairage fait uniquement de tubes fluorescents, qui clignotent ou s’allument là où on ne les attend pas forcément, dans un univers sonore indéfini (de Marinette Buchy) qui rajoute à la magie de l’instant.
Pour Xavier Legrand, costume bleu et tee-shirt blanc dans cette lumière peu commune sur toute la durée d’un spectacle,  regard souvent plongé dans l’assistance, parle d’une confession universelle et intemporelle, une incantation froide », pas dénuée d’humour. Le comédien, qui il y a plusieurs années avait déjà participé à une première  expérience de présentation de ce texte  devrait voir en février sortir sur les écrans français son second long métrage de réalisateur « Jusqu’à la garde » où il dirige notamment Léa Drucker, Denis Ménochet, ou encore Thomas Giora. Ce film a obtenu le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise 2017.
Quant à l’intime « Auto-Accusation » elle mérite de continuer sa route aux multiples virages.
Jusqu’au 27 janvier à 20h30, Au Studio théâtre d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, téléphone: 01 43 76 86 56
901/2018

le Figaro – 3-01-18- Xavier Legrand un réalisateur qui a l’étoffe des Lions

mardi 9 janvier 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

 

Le Figaro – Par Marie-Noëlle Tranchant

Mis à jour le 03/01/2018 à 17h16 | Publié le 03/01/2018 à 15h57

  • ILS VONT FAIRE 2018- 

Xavier Legrand, un réalisateur qui a l’étoffe des lions

On découvrira le 7 février son premier long métrage, Jusqu’à la garde, doublement récompensé à la Mostra de Venise. Au théâtre, il joue en janvier Auto-accusation de Peter Handke.

 

L’émotion de Xavier Legrand a été vive à la dernière Mostra de Venise: deux lions d’un coup pour son film, Jusqu’à la garde, drame du divorce et de la violence conjugale (sur les écrans le 7 février). Lion d’argent pour la mise en scène et lion du futur de la première œuvre. «C’était déjà une belle surprise d’être en compétition avec de grands réalisateurs… Me retrouver au palmarès est un cadeau qui me permet d’avoir confiance. Je me dis que lorsqu’on travaille scrupuleusement et avec son cœur, ça se voit.

 

« C’était déjà une belle surprise d’être en compétition avec de grands réalisateurs… Me retrouver au palmarès est un cadeau qui me permet d’avoir confiance. »

 

À 38 ans, comédien devenu cinéaste, Xavier Legrand n’accède pas par hasard à cette reconnaissance internationale. Jusqu’à la garde a été précédé en 2014 d’un court-métrage abondamment primé déjà, Avant que de tout perdre, qui traitait du même thème de la violence conjugale, sur le mode du thriller angoissant, avec le même couple d’interprètes, Léa Drucker et Denis Ménochet. «Mais c’était l’étape précédente, le moment où la femme battue décide de s’enfuir avec ses enfants. Je mets en scène la peur et la menace. Et je voulais assigner au spectateur une place où il reste impliqué étroitement. Ne pas montrer la femme victime et ne pas montrer la violence, parce que dans la réalité elle est cachée et que, si on la rend trop visible, le spectateur prend ses distances, pour se protéger.»

Une passion pour les tragédies

D’où vient son insistance à creuser ce sujet terrible?

«De la tragédie, je pense, dit Xavier Legrand. Je me suis très tôt passionné pour les tragiques grecs, puis pour Corneille, Shakespeare, Victor Hugo. Les liens du sang, le pouvoir et le crime… Je voulais écrire du théâtre et quand j’ai cherché un équivalent actuel à ce monde tragique, j’en suis venu à la violence familiale, si incroyablement répandue. Cette emprise d’un être sur l’autre, ce harcèlement impitoyable qui va jusqu’aux coups, jusqu’au sang. J’ai étudié beaucoup de faits divers, passé des nuits à police-secours, consulté des psychologues… J’ai eu besoin d’“entrer dans la peau” de cette violence, comme je le fais pour un rôle.»

 

« Je me suis rendu compte que le théâtre me permettait de devenir à la fois miroir de l’autre et vecteur de dialogue.»

 

Au fil de son travail, Xavier Legrand s’est aperçu qu’il n’était pas fait pour l’écriture de théâtre et c’est devenu un scénario, que le producteur Alexandre Gavras l’a encouragé à tourner. « Je me suis vite senti assez à l’aise avec la mise en scène », dit-il. Pas question pour autant de renoncer au métier de comédien, où il a débuté bien avant ses années de conservatoire : « J’étais en CM2, je crois, quand une association est venue organiser un spectacle pour des handicapés. J’avais le rôle principal et je jouais dans un fauteuil roulant. Et je faisais rire ces enfants qui étaient réellement handicapés. Je me suis rendu compte que le théâtre me permettait de devenir à la fois miroir de l’autre et vecteur de dialogue.»

 

Un dialogue qu’il poursuit toujours. Avant la sortie de son film, Xavier Legrand sera sur scène à partir du 17 janvier au Théâtre-Studio d’Alfortville avec un monologue de Peter Handke, Auto-accusation, tiré d’Outrage au public. « Je le joue dans une nouvelle traduction qui fait ressortir sa dimension philosophique et langagière. C’est un fleuve de mots, absurde et drôle, où toutes les phrases commencent par “je”. Une partition corporelle du langage et du son très puissante.»

901/2018

Avec Jean Echenoz dans son Labyrinthe – Le Monde – 5 – 01- 18

mardi 9 janvier 2018|Catégories: Art & Patrimoine|Mots-clés: |

Avec Jean Echenoz dans son labyrinthe

« Roman, rotor, stator », le Centre Pompidou consacre une riche exposition au Prix Goncourt 1999.

LE MONDE | • Mis à jour le | Par Raphaëlle Leyris

Jean Echenoz à Paris, en juillet 1992.

Jean Echenoz Imperator. C’est presque une impression de triomphe romain que le vi­siteur éprouve aux abords de l’exposition donnée à la Bibliothèque publique d’information (BPI), avec son mystérieux titre, « Roman, rotor, stator », et sa promotion à travers le Centre Pompidou, qui abrite la BPI. On ­retrouve le portrait, signé Roland Allard, affiche de la manifestation, placardé un peu partout à travers le Centre, ainsi qu’en fond d’écran des ordinateurs de la bibliothèque. En faisant le trajet jusqu’à l’exposition avec Jean Echenoz pour aller la visiter en sa compagnie, on voit celui-ci gagné par l’effarement, à mesure qu’il réalise sa propre omniprésence. « C’est si étrange, murmure-t-il, bizarrement narcissique. En principe, on fait ça avec les écrivains morts. »

Mais il se trouve que, en plus d’être, à 69 ans, un écrivain majeur, l’auteur de Cherokee (Minuit, comme tous ses livres, prix ­Femina 1983) et de Je m’en vais ­(Goncourt 1999), objet d’une quarantaine de thèses, Jean Echenoz est aussi le premier à avoir confié de son vivant ses archives à la ­Bibliothèque Jacques-Doucet, partenaire de l’exposition. Lui décrit ce legs comme une espèce d’opération logistique : « En 2011, je m’apprêtais à quitter un appartement comprenant une pièce dans laquelle je mettais tous les vieux papiers – manuscrits, documentation – que je n’arrivais pas à jeter… Je partais pour un endroit où il y aurait moins de place. C’est à ce moment-là que la bibliothèque ­Jacques-Doucet m’a proposé de prendre mes archives. En quelque sorte, ça tombait bien. » Les tapuscrits amendés, cahiers de notes, photos et autres éléments de documentation qui se trouvaient dans ces quarante cartons nourrissent cette exposition, mê­me si elle ne s’y cantonne pas – la richesse du matériau et des ­approches proposées rappelle qu’Emmanuèle Payen, l’une des commissaires (avec Isabelle Bastian-Dupleix, Gérard Berthomieu et Isabelle Diu), a codirigé le livre Exposer la littérature (Cercles de la librairie, 2015), s’interrogeant sur les pistes à explorer pour sortir de la seule exhibition de manuscrits.

JEAN ECHENOZ, ÉCRIVAIN : « J’ADORE L’ÉTAPE DE DOCUMENTATION ! ON SAIT QU’ON TRAVAILLE, MAIS SANS AVOIR BESOIN D’ÉCRIRE. ON A SA CONSCIENCE POUR SOI ! »

L’exposition s’ouvre sur l’élément favori de l’écrivain, réalisé pour l’occasion : un planisphère restituant les voyages de ses personnages. Allers, détours et retours. « Rotor, stator », les deux termes empruntés au vocabulaire de la mécanique qui donnent son titre à l’événement, renvoient à un passage du Méridien de Greenwich, son premier roman (1979), dont les protagonistes ont fait moult voyages, et puis, note le narrateur : « Au double, triple jeu, succéda l’absence de jeu, à l’effervescence, la ­répétition, au rotor, le stator. » ­Problématisée autour du mouvement, et se penchant sur l’œuvre échenozienne comme sur le moteur d’une voiture, la manifestation est conçue comme un petit labyrinthe circulaire.

Pratique du zeugme

La première partie, la plus classique, autour de « la fiction et ses rouages », expose les documents de travail d’Echenoz. Des images de lieux qui l’ont inspiré, comme la photo d’un tunnel parisien (« C’était pour L’Equipée malaise (1986) »). Des livres qui l’ont nourri, à l’image de la biographie de Maurice Ravel signée Maurice Marnat (Fayard, 1986), « fondamentale » pour l’écriture de son Ravel (2006). Les carnets dans lesquels, pour retracer la vie du coureur Emil Zatopek dans Courir (2008), il a recopié des articles entiers de L’Equipe : « J’ai recopié les performances, les temps, les épreuves… Je savais que ça ne me servirait à rien, mais j’ai tout noté, à chaque fois qu’il apparaissait dans L’Equipe. C’est sans doute un truc maniaque, mais j’en ai besoin. » On trouve aussi les carnets de guerre de Constant Oheix, grand-oncle de son épouse, dont la découverte a fini par l’amener à écrire 14 (2013).

Où l’on constate, chez cet artiste du minimalisme, un goût certain pour l’accumulation d’informations. « J’adore l’étape de documentation ! On sait qu’on travaille, mais sans avoir besoin d’écrire. On a sa conscience pour soi ! », glisse-t-il dans un rire nicotinique, avant d’ajouter : « Au-delà de la maniaquerie, il y a le plaisir d’apprendre des choses, même quand on sait qu’on se servira de très peu. »

Lire aussi le portrait :   Jean Echenoz, sans peine

La deuxième partie, « la diction et ses doubles », se penche sur son goût pour les paires et pour le jeu. Y est notamment explorée la récurrence du strabisme chez ses personnages (« Je ne m’en étais pas aperçu, commente Echenoz. Mais j’ai réalisé que, dans un projet en cours, un personnage louchait. J’ai corrigé ça. ») Il y est aussi question de sa pratique du zeugme, cette figure de style ludique dont on trouve un merveilleux exemple, entre autres, dans Je m’en vais (1999) : « (…) un vaste complexe commercial et hôtelier chinois dresse son architecture mandchoue au bord du fleuve et de la faillite ». Peut-être inquiet d’une analyse de ses procédés qui en écraserait l’humour et la légèreté, Jean Echenoz fait la moue quand on lui demande de commenter ce rapport à la rhétorique : « Je ne me dis jamais : “Tiens, je vais faire une petite métonymie ou un zeugme !” Ça s’impose ou pas dans le rythme du texte. » Il retrouve sa bonne humeur pour évoquer, dans la même pièce, la (délicieuse) lecture de ­Ravel par Olivier Cadiot, qu’on peut écouter au casque. « Je voulais absolument qu’il soit présent dans l’exposition, c’est un ami. »

Parcours circulaire

L’amitié est du reste ce qui domine la dernière partie de l’exposition, « sur la scène du roman », dont il n’est pas sûr d’avoir compris l’angle exact, et nous non plus. Au côté de photos avec des écrivains proches (Pierre Michon, Jean et Olivier Rolin, Patrick ­Deville…), on trouve une lettre de Jean-Patrick Manchette, ainsi que la feuille de papier jaune sur laquelle Echenoz jeta ses souvenirs en apprenant la mort de son éditeur, Jérôme Lindon, le 9 avril 2001 – cette ébauche deviendra le texte Jérôme Lindon (2001).

A l’issue de ce riche parcours circulaire, jalonné d’interviews vidéo de l’auteur, le visiteur revient, comme un personnage d’Echenoz, au point de départ. Il a saisi quelque chose du fonctionnement des « machines » que l’écrivain élabore depuis près de quarante ans. Mais la magie demeure intacte. Le voilà bien, oui, ramené au point de départ : au désir de lire et relire Echenoz.

Jean Echenoz. Roman, rotor, stator, BPI du Centre Pompidou. Jusqu’au 5 mars.

En marge de l’exposition, plusieurs événements : lectures par les élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de « Lac », de « Courir » et d’« Envoyée spéciale » (les 11, 18 et 25 janvier) ; une master class « Jean Echenoz et les figures de style » (le 14 février).

 

901/2018

AMANDINE MAILLOT INVITEE DE TEWFIK HAKEM SUR FRANCE CULTURE

mardi 9 janvier 2018|Catégories: Art & Patrimoine|Mots-clés: |

Du lundi au vendredi de 6h05 à 6h25

26min

Amandine Maillot : « Je travaille des objets que je rencontre aux détours d’une rue et pour lesquels j’ai un coup de foudre »

09/01/2018
1112/2017

La BPI sur le méridien Echenoz | Libération

lundi 11 décembre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

A Beaubourg, un parcours dédié à l’écrivain

Sans aucun doute, il doit être excitant d’élaborer une exposition littéraire sur un sujet vivant. La littérature suscite plus souvent des manifestations postmortem. Avec une attendue litanie sous verre de manuscrits, lettres et photos comme des coléoptères épinglés. Après Claude Simon (2013) et Marguerie Duras (2014), la Bibliothèque publique d’information (BPI) a ciblé un contemporain encore vif. Travailler avec l’écrivain en personne à la présentation de son œuvre, voilà qui peut donner davantage de sel à la démarche. Quand Isabelle Bastian-Dupleix et Emmanuèle Payen ont demandé à Jean Echenoz de devenir la proie de la prochaine manifestation de la BPI, il n’a pas dit non. C’était juste après la lecture de son dix-septième roman, Envoyée spéciale, par Eric Ruf en novembre 2016. Le mois suivant, un dialogue constructif s’amorçait. Un an plus tard, une photo noir et blanc signée de son fidèle portraitiste Roland Allard du même Jean Echenoz, vu de profil, cigarette fumante en main, égaye les présentoirs de Beaubourg. Un visage sur une œuvre ; de l’œuvre, il fallait donner un visage.

Tandem mécanique.

«C’est toujours un pari, une exposition littéraire», confirme Gérard Berthomieu, spécialiste de la langue et de la littérature française des XXe-XXIe siècles et co-commissaire. «Un thème traverse toute son œuvre, du début à la fin, celui du mouvement omniprésent, avec des personnages qui partent et qui reviennent.» Citant à l’appui Je m’en vais, Un an, Au piano, et Envoyée spéciale. Dans le premier, le Méridien de Greenwich, paru en 1979 aux Editions de Minuit, «qui contient tout avec une pente très marquée pour le métadiscursif» selon Gérard Berthomieu, il y a la mention du rotor stator, tandem mécanique qui évoque à la fois la mobilité et l’immobilité. Aux trois quarts du Méridien, Byron Caine et Rachel se retrouvent à tourner en rond sur l’île. «Mais voilà, à peine arrivés sur l’île, la situation avait séché sur pied comme un plant inarrosé. Au double, triple jeu, succéda l’absence de jeu ; à l’effervescence, la répétition ; au rotor, le stator.» La pièce de mécanique s’est imposée comme l’image idéale pour montrer une forme d’unité dans l’œuvre et avoir un cap d’exposition.

Pour figurer cette espèce de mouvement perpétuel à dénouement boomerang, la scénographe a conçu un parcours circulaire à l’entrée – et à la sortie – duquel se trouve un planisphère en forme de môle. Les déplacements internationaux de certains personnages de dix des romans de l’écrivain sont dûment fléchés, Gambang, Pékin, New York, etc. Il faut ensuite s’engager dans le colimaçon comme si de fait, en tant que visiteur, on entrait dans la peau d’un personnage échenozien qui allait faire une révolution sur lui-même. Lui existe le temps d’un roman, nous, nous traversons l’œuvre.

Le voyage obéit à un classique plan tripartite, bien sûr suivi dans le sens des aiguilles d’une montre. Il y a d’abord ce que les commissaires ont appelé la fiction et ses rouages. Echenoz, fasciné paraît-il par les mécanismes, mène toujours un important travail de documentation avant d’enclencher un roman. Sous les inévitables vitres, il y a les documents préparatoires à Courir, une revue sur Zatopek et un cahier de retranscription, à la main, des articles del’Equipe des années 40 aux années 2000. «C’est une manière de s’immerger à l’intérieur du sujet et de ne pas faire d’économie du tout d’écriture», précise Emmanuèle Payen. Il y a aussi des cartes postales issues de sa collection et une image de Ravel au piano, qu’il utilise comme des déclencheurs ou des relais possibles dans la constitution d’une fiction. Sur un pan de mur, 32 fiches figurent le plan de Cherokee, avec un code couleur pour les personnages. On représente aussi sa passion du cinéma, en particulier de la Règle du jeu qu’il a vu et revu, dont s’inspire ce que beaucoup appellent sa rhétorique cinématographique. On pourrait aussi parler de musique et de Thelonious Monk.

Gags verbaux.

Le cœur du réacteur, c’est l’invitation à pénétrer dans la langue échenozienne, fabrique ludique et rythmique. Les cimaises mettent en scène des citations, à la manière d’épigrammes : récursivité de la phrase, zeugmes (coordination anormale d’au moins deux mots disparates ou constructions hétérogènes), gags verbaux («Puis cinq cents mètres au-delà s’élève un bâtiment de style anglo-antipodal…», les Grandes Blondes)… Et même, pour pointer une obsession de l’écrivain pour un chiffre en particulier. «C’est une œuvre qui a le sens du chiffre 2, poursuit Gérard Berthomieu. Les deux mains du pianiste, les tandems de faux policiers… On en revient, comme de bien entendu, au rotor strator. «Il y a dans son œuvre un mouvement à deux figures, le côté libérateur et voyageur, mais aussi le côté plus déceptif, avec le retour et l’ennui.»

Source: Libération