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609/2018

Au Centre Pompidou, la littérature c’est Extra ! | l’Humanité

jeudi 6 septembre 2018|Catégories: Art & Patrimoine|Mots-clés: , |

Festival Extra !
© Herve Veronese – Centre Pompidou

La deuxième édition du festival dédié aux littératures hors du livre s’est ouverte hier. Une programmation riche, à découvrir jusqu’au dimanche 9 septembre.

Arrivée le matin même des États-Unis, la poétesse américaine Tracie Morris a créé l’événement de la soirée d’ouverture du festival EXTRA ! avec une lecture performée de textes de son recueil, Hard Korè, poèmes (Joca Seria), traduits en français par Abigail Lang et Vincent Broqua. Venue du slam, militante féministe et antiraciste, elle mêle les expérimentations vocales, le scat, les rythmes bebop et le hip-hop, sa voix puissante fédère les milieux de la poésie orale et les cultures savantes. Comme elle l’a expliqué au micro de Lionel Ruffel, qui anime pendant toute la durée du festival une éphémère Radio Brouhaha (diffusée sur la R22 Tout monde de l’Espace Khiasma), elle se revendique comme une « artiste de la page » qui déploie à l’écrit les jeux de diffractions sonores de ses poèmes.

Une parfaite entrée en matière pour découvrir la riche programmation du festival qui donne à voir la diversité des formes de littérature extra-livresque : performances, art contemporain, lectures et poésie sonore, littérature visuelle ou numérique. Comme le rappelle Jean-Max Colard, directeur artistique d’EXTRA !, Internet est aujourd’hui devenu une gigantesque archive du temps présent, un outil de diffusion et de création pour les auteurs qui s’en emparent, notamment via des vidéos sur Youtube. Au forum du Centre Pompidou (niveau -1), on peut voir les oeuvres de l’artiste azeri Babi Badalov, des tissus chinés, recyclés, sur lesquels il imprime une poésie visuelle, polyglotte et engagée, des jeux de mots (« Cosmopoetism », « DalidaDerrida »), haïkus ou aphorismes. Expulsé du Royaume-Uni et exilé politique en France, il fait aussi de la question des migrants un sujet de littérature. Dans la salle attenante, l’écrivain et critique d’art Jean-Yves Jouannais tient une permanence littéraire et invite le public à pénétrer dans la fabrique de son Encyclopédie des guerres, un projet au long cours qui l’occupe depuis dix ans, à raison d’une séance par mois. Au mur et dans des vitrines, sont exposés des objets liés aux guerres, parfois très personnels comme la lettre d’engagement militaire d’un certain Jean Jouannais, comme « un petit musée des arts et traditions populaires».

Lauréat en 2107 de la mention spéciale du Prix Littéraire Bernard Heidsieck (remis cette année à la poétesse Michèle Métail), l’artiste italien Lamberto Pignotti a développé un projet de tapisseries inspirées de photographies de presse et installé des bannières mêlant texte et images qui retracent les rencontres marquantes de sa vie. Né en 1926, il a théorisé les premières formes de « poésie technologique » et de « poésie visuelle ». La jeune génération d’artistes contemporains n’est pas en reste avec Consulting de Laure Vauthier, qui questionne l’idéologie de la performance et les stratégies de management du monde de l’entreprise en recueillant les conseils des visiteurs pour « devenir une super artiste ». Mémoire vivante du festival, l’artiste Romain Gandolphe raconte dans ses vidéos ce qu’il a vu la veille et imagine ce que sera le lendemain.

Parmi les rendez-vous de cette deuxième édition, programmée par Jean-Max Colard et Aurélie Olivier, on retiendra les Mainardises de la poétesse Cécile Mainardi, des déclinaisons de son Degré rose de l’écriture ou le Banquet fantôme (samedi 8 septembre à 20H) de l’écrivaine franco-japonaise Ryoko Sekiguchi, une soirée inscrite dans le « moment japonais » du festival, qui mêlera les prises de paroles, les expériences sensorielles et gustatives autour du thème des spectres. A ne pas manquer, samedi après-midi la lecture fleuve de Chloé Delaume dans le Jardin d’Hiver de Jean Dubuffet (4e étage), une oeuvre où elle venait se réfugier adolescente. Dans cette grotte rassurante, elle lira, quatre heures durant, des fragments d’ Artaud, Apollinaire, Salvayre, Jarry, Queneau, Pérec, Cadiot, Quintane… « mosaïque historique» et « panthéon personnel ».

Avec « EXTRA ! », le Centre Pompidou inscrit la littérature dans le champ de l’art contemporain  et propose une enthousiasmante alternative aux classiques rendez-vous de la rentrée littéraire. Courez-y !

Source: l’Humanité

1406/2018

Philippe Mangeot, sentir, savoir et pouvoir | Libération

jeudi 14 juin 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Philippe-Mangeot
© Edouard Caupeil

L’intellectuel prof de lettres, coscénariste de «120 BPM», anime un fascinant Observatoire des passions contemporaines.

Sa maison ressemble à un phare. Une haute saillie dans une cour intérieure, arborée et pépiante, en plein Est de Paris. Philippe Mangeot, telle une vigie, se signale souriant à une fenêtre du deuxième. L’intellectuel reçoit chez lui, loin de la petite salle du centre Pompidou et de son rendez-vous à l’intitulé intrigant : l’Observatoire des passions. Il y questionne chaque mois les nouveaux terrains de passions contemporaines, avec des invités, une joggeuse effrénée, un drogué expérimental ou, ce dimanche, un chorégraphe et un philosophe performeur sur la «pensée par corps». Ce matin-là, il s’avoue intimidé. Il ne s’agit plus de susciter le témoignage ou de parler au public, mais de soi, alors il fume beaucoup. Rit souvent aussi. Même si la vie qu’il déroule se jonche de drames et de morts, hantée longtemps par sa propre fin du sida. De choses dont il parle à son psychanalyste, avec lequel il enchaîne ensuite. Ce deleuzien convaincu s’est résolu à consulter «après un deuil de trop». Deux fois par semaine, face à celui qu’il surnomme le «docteur Voilà», qui ne dit jamais rien à part «voilà».

C’est sur son scooter, quand il traverse Paris pour se rendre au lycée Lakanal, à Sceaux, où il enseigne les lettres en khâgne, qu’il rode ses idées. Sous le casque, il a ainsi turbiné sur les passions. Et traité le sujet avec le grand écart jubilatoire et temporel qui le caractérise : de l’Antiquité à aujourd’hui, de saint Augustin qui a repéré trois passions primaires – sentir, savoir et pouvoir -, aux gays sexy qui se filment fumant une cigarette sur YouTube. «Avec le Net, c’est la première fois qu’on dispose à la fois d’une archive et d’un terrain d’exercice de l’intégralité des passions humaines», en a-t-il déduit. Quand Jean-Max Colard, du département de la parole à Beaubourg, lui a proposé un atelier à l’année, cet adepte du collectif a refusé une première fois, puis accepté à la seconde, plein de son désir de creuser les passions à l’âge du Net.

C’est au collège que la grande gigue qu’il était a opté pour l’excellence la première fois où on l’a traité de «pédé». «J’ai décidé ce jour-là qu’on ne m’emmerderait plus jamais.» Pourtant issu d’un milieu familial scientifique, père cadre dans un labo pharmaceutique et mère enseignante-chercheuse en biochimie – «des belles personnes» -, il entre en hypokhâgne et devient studieux. Avant, il se décrit comme un joueur de bonneteau, habile à disserter comme il faut. Mais, à 21 ans, à peine à Normale Sup, il se découvre séropositif. L’effroi. «A cette époque-là, on ne sait pas quand, mais on sait qu’on va mourir. J’ai décidé de faire comme si je n’allais pas mourir.» Il cravache pour passer l’agrégation de lettres modernes, file à Oxford pour une thèse sur les carnets de Coleridge, auquel il renonce vu l’ampleur de la tâche, lui préférant Jules Verne.

Cette même année, en 1990, le livre d’Hervé Guibert, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, le heurte. «J’y lis, validé par tous les médias, un récit d’acceptation du sidéen consentant qui allait devenir le récit officiel.» Avec son ami PierreTrividic, ils décident d’aller voir Act Up, petite association naissante pour qui «le sida n’a pas de sens». Tout de suite, il se sent chez lui. Trois jours après avoir débarqué, il s’allonge avec une dizaine d’autres, rue de Bièvre, devant chez Mitterrand. «Je découvre qu’on va pouvoir rentrer dans les ministères, qu’on va pouvoir tout faire.» S’il quitte cette école de la parole publique, de la pensée politique et de l’activisme au bout de treize ans, c’est parce qu’il se sent comme un vieux con dans un monde où la donne a changé en matière de lutte contre le VIH. Et il ne meurt pas, «chance inouïe»,mais perd en 1993 son amour, Jim, danseur magnifique chez Daniel Larrieu. «Veuf trois fois, dont un mort du sida», répète-t-il. Le dernier, celui «de trop», a été son amant du dimanche pendant vingt ans. «Je suis très bon en oraison funèbre. Si vous mourez, demandez-moi…»

Intellectuel sans publications, cela l’a gêné et ne le gêne plus. «Si le centre de gravité de ma vie, c’est d’être prof, l’œuvre est là. Se dire qu’une œuvre, c’est un chantier de vie.» En fait, il a beaucoup gratté, par fragments, en particulier dans Vacarme, la revue qu’il a cofondée en 1997 à l’initiative du philosophe Pierre Zaoui, avec la bande d’Ulm connue du temps du fanzine le Couteau entre les dents. La revue se fabrique dans le phare Mangeot, à la fidélité éternelle. Ah si, il porte en lui un projet de livre. Sur le basculement du rapport au sida en 1996-1997 avec l’arrivée des trithérapies, après le plus fort de l’épidémie, traitées dans 120 Battements par minute, le film de Campillo qu’il a coécrit. «Qu’est-ce que ça veut dire de s’être préparé collectivement pour la mort, et que brusquement la vie se rouvre ?» Deux ans d’une indicible mélancolie dont personne n’osera parler, sauf par un prisme militant, comme la suppression de l’allocation adulte handicapé.

D’une vitalité facétieuse, son ami Trividic dit de lui qu’il a un côté «éternel jeune homme».Mangeot se fabrique des philosophies portatives. Une nuit de désespoir, après avoir été plaqué par Mario, il se réveille avec l’intuition de la «gracieuse philosophie». Aucune trace sur Internet. Alors qu’il pleurait tout le temps, l’expression le fait rire. «En gros, la gracieuse philosophie, c’est savoir que la vie est un processus de démolition et accueillir ce savoir avec joie.» Un de ses derniers dadas, c’est de nourrir un journal sur Instagram via la photographie plutôt que l’écriture, via l’anglais «parce que c’est une fiction de moi, une façon d’être là sans être là». Il aime ce lieu commun à tous, qui n’est pas discriminant. Cela permet aussi de donner des nouvelles à ses trois amoureux du moment en toute transparence réciproque.

L’intérêt pour les gens reste une ligne dans sa vie. Après une lecture éblouie de Rancière, il a compris qu’on pouvait affirmer l’égalité des intelligences. «Mon boulot, partout où je le fais, c’est d’être à l’écoute des gens et de leur expérience.» L’inverse de ce que font les politiques, «qui nous demandent de voter et de nous taire après». Les quarante-huit heures de garde à vue des lycéens d’Arago, «d’enfants qui sont en train de se socialiser politiquement», le rendent fou de rage. Sans parler de la nouvelle loi sur les étrangers. Membre du collectif Cette France-là, il avait contribué à un annuaire des politiques de l’immigration sous Sarkozy. «On va reprendre du service sous Macron», promet le militant, qui annonce un numéro de Vacarme sur la démocratie prise en étau entre néolibéralisme, intégrisme religieux et nationalisme. Bavard par timidité, espiègle par résistance, Philippe Mangeot a laissé passer l’heure de la psychanalyse. «Je lui dirai que c’est de votre faute.» Voilà.

1965 : naissance.
1986 : il se découvre séropositif.
1993 : entre à Act Up.
1997 : cofondation de la revue Vacarme et président d’Act Up.
17 juin 2018 : l’Observatoire des passions #5.

Source: Libération

1804/2018

A Beaubourg, Les passions sous le regard de Philippe Mangeot | Les Echos

mercredi 18 avril 2018|Catégories: Art & Patrimoine|Mots-clés: , |

Philippe Mangeot
© Hervé Veronese/Centre Pompidou

Enseignant, ex-militant et ex-président de l’association de lutte contre le sida Act-Up, coscénariste de « 120 battements par minute « , Philippe Mangeot anime, durant toute l’année 2018, un « Observatoire des passions  » au Centre Pompidou. Interview.

Vous êtes « Le grand invité de la parole  » du Centre Pompidou en 2018. Comment est né ce projet ?

C’était il y a environ un an et demi. A son arrivée comme responsable du Département de la parole du Centre Pompidou, Jean-Max Colard a demandé à me voir. Il voulait mettre sur pied un nouveau genre de conférences. Ce que je lui ai dit croisait sa préoccupation du moment de ne pas souscrire au modèle unique de la conférence « one shot ».
Je crois que des choses les plus intéressantes ne peuvent se faire que sur le long terme. Par exemple « L’Encyclopédie des guerres « , de Jean-Yves Jouannais, qui a été lancé en 2008 et qui a trouvé son public, et qui a contribué à réidentifier Beaubourg. C’est une sorte de one man show intellectuel, de stand-up laboratoire. Quelque chose comme une oeuvre intellectuelle. Pour moi, c’était une sorte de modèle. Mais un modèle, ça ne se reproduit pas tel quel…

Vous engagez alors quelque chose avec Jean-Max Colard ?

Non. Pour plusieurs raisons. D’abord, un sentiment d’illégitimité : la chose au monde la mieux partagée ! Ensuite, le fait que je n’étais pas une femme, et que je trouverais intéressant que ce ne soit pas toujours les garçons qui passent en premier. Troisième raison : en devenant prof en classes préparatoires, j’ai fait le choix de n’avoir pas de spécialité. Si j’intervenais à Beaubourg, ce ne serait donc pas dans le cadre d’un champ de spécialité qui serait le mien.

J’ai beau avoir la vanité de penser que les idées les plus fortes naissent plutôt entre les spécialités qu’en leur sein, cela représentait un travail supplémentaire, et j’étais à l’époque très fatigué. C’est Philippe Artières, auquel Jean-Max Colard avait du reste également pensé, qui a inauguré ces cycles avec un très beau projet autour de la question de l’archive.

Du temps a passé et Jean-Max Colard vous a rappelé au printemps dernier. Et…

Et je lui ai dit oui, en lui proposant le thème des passions contemporaines. J’avais travaillé sur Marivaux, j’étais allé voir du côté de Saint Augustin, j’avais été frappé par la façon dont les classiques pensaient l’homme comme jouet passionnel, alors que nous mettons aujourd’hui au premier plan les déterminations économiques.

Et puis, j’ai été happé par la question des modalités de rencontres dans le monde virtuel, notamment des rencontres sexuelles. On dispose aujourd’hui, à portée de clic, chez soi, à la fois d’une archive et d’un terrain d’expérimentation, voire d’invention, de l’ensemble des passions humaines.

Quel est donc le dispositif que vous proposez au Centre Pompidou ?

Mon dispositif comporte deux volets : ce que j’ai appelé « l’Observatoire des passions » proprement dit et des événements parallèles sur le thème des passions. Ces derniers peuvent être en lien avec le musée. Nous travaillons actuellement sur l’hypothèse d’une visite ou une « revisite » passionnelle des collections. Je demanderai par exemple à un conservateur, à un restaurateur d’oeuvres ou à un gardien d’identifier une ou deux oeuvres avec lesquelles il a un rapport passionnel – qui peut être aussi un rapport d’hostilité ou un rapport de possession jalouse – et de faire une visite guidée commentée. Ca, c’est « L’Observatoire » qui se déplace au musée.

« L’Observatoire » se déplace aussi à « L’Assemblée générale », c’est-à-dire aux commémorations de mai 68. J’ai proposé une soirée sur les passions tristes dans les mobilisations politiques, celles qui entament la joie des soulèvements : amour du chef, volonté que ça s’écroule une fois qu’on est parti, soupçons, amour exclusif des structures, etc. Toutes ces choses qu’en tant que militant, j’ai vues et connues.

Et « L’Observatoire des passions » proprement dit, qu’est-ce donc ?

Une fois par mois, j’invite trois personnes à discuter ensemble. Deux personnes qui sont engagées dans une pratique passionnelle particulière, dont l’une a un lien avec les technologies modernes. Et une troisième qui pense les passions dans sa discipline de chercheur.

Lors de la première séance, il y avait un couple de collectionneurs d’art conceptuel, qui consacrent leur argent à des oeuvres dont la visibilité et le mode d’existence sont précaires, un joueur de jeux vidéo et le philosophe Pierre Zaoui. En mars, il y avait une marathonienne – la question de l’articulation entre souffrance et jouissance m’intéresse -, un Instagramer à plusieurs centaines de milliers de posts et de followers et l’économiste Frédéric Lordon.

Et le 20 avril, il y aura un usager de drogue qui a un rapport passionnel, et pas seulement addictif, à la drogue, une fan d’une chanteuse lyrique, qu’elle suit partout, et Claude Millet, professeure de littérature et spécialiste du romantisme.

Concrètement, comment ça se passe ?

Après une introduction et une remise en contexte que je fais, une conversation s’instaure avec les invités. Ce que je cherche, c’est le point d’équilibre entre ce qui relève du travail (les séminaires) et ce qui relève du spectacle. Sachant que les séminaires m’emmerdent souvent parce que je n’y vois que de l’entre-soi et que l’entre-soi me fatigue, et que les shows m’emmerdent parce que j’ai envie d’aller danser sur scène avec les gens !

Le public participe, pose des questions, intervient. A chaque séance, la salle, qui peut contenir 160-180 personnes, est pleine. C’est assez joyeux !

Parmi les activités que vous avez hors de votre travail de prof, vous avez été coscénariste de « 120 battements par minute ». L’énorme succès du film en France vous a-t-il surpris ?

Ca a surpris tout le monde ! Personnellement, je n’avais pas de doute sur le fait que « 120 BPM » était réussi. Mais je crois que la surprise a commencé bien avant, lorsque les financements ont été accordés plutôt facilement. Cela tient à la qualité du scénario, mais pas seulement : beaucoup de bons scénarios ne trouvent pas de financements.

Je crois que le film tombait juste et au bon moment. Peut-être cela a-t-il à voir avec l’arithmétique de la mémoire.

C’est-à-dire ? On ne peut pas dire que le sida soit encore un thème médiatique central…

Oui, j’ai pu vérifier à quel point le sida n’est plus du tout un sujet médiatique central. Le film est peut-être arrivé à un moment à la fois de panne politique et de désir politique. Le film s’est écrit au moment de Nuit debout. Je persiste à penser qu’au-delà de la mobilisation contre la loi Travail, ce qui s’y est dit alors, c’est : il y a d’autres choses à faire de la place bien-nommée de la République qu’un mausolée post-attentats. Après tout, c’était ça, déjà, le geste d’Act-Up : il y a d’autres choses à faire que d’enterrer nos morts.

Et puis il y a peut-être le fait que les 15-25 ans, qui ont fait une grande part du succès de « 120 BPM « , n’ont pas connu cette époque, dont ils sont les héritiers, alors même que le film représente des gens de leur âge. Ceux chez qui la réception du film n’a pas du tout été teintée d’une inquiétude existentielle l’ont pris comme un cadeau, une invitation.

Pensez-vous que ce côté politique d’Act-Up est perçu par les jeunes dont vous parlez ?

Chez ceux que je connais, en tout cas – certains de mes étudiants, par exemple -, oui. Il y a chez eux un désir très fort de se rassembler, de se retrouver physiquement. D’autant plus fort qu’avec le Net, la forme de la discussion a basculé. Les forums ouvrent des possibilités faramineuses et géniales. Mais en même temps, ça s’accompagne soit, chez des gens de notre génération, d’une nostalgie, soit, chez des gens de leur génération, d’une mélancolie. Nostalgie et mélancolie se retrouvant sur un désir de rassemblement des corps.

« 120 BPM » est un film où on s’engueule beaucoup, mais aussi où on s’aime beaucoup. Je crois que les gens ont vu cela. Il me semble qu’une des choses qu’on a réussies, c’est ça : donner à voir à la fois le tranchant de la discussion et les puissances d’amour. Et les acteurs sont superbes parce qu’ils ont compris ça.

Avez-vous hésité quand Robin Campillo vous a demandé d’être son coscénariste ?

J’ai dit « oui » très vite. Parce que j’avais le sentiment que c’était le bon moment. Dans son livre « Ce que le sida m’a fait », Elisabeth Lebovici demande à un collectif d’artistes femmes lesbiennes impliquées dans le sida pourquoi elles font une rétrospective à un moment donné. Et elles répondent : 25 ans, c’est le temps pour trouver au chagrin les moyens de s’exprimer. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais quand l’équipe du film m’a sollicité, j’ai pensé quelque chose de cet ordre-là. J’ai pensé « il est temps ».

Deux choses m’ont quand même fait hésiter. La première : la crainte de retourner vers des moments extraordinairement vivants et de vérifier que je suis moins vivant aujourd’hui qu’à l’époque. La seconde : la crainte de retourner vers des moments extrêmement douloureux. Les deux se sont produits…

L’écriture a été à la fois nostalgique et bouleversée. Parce qu’il faut ouvrir les tombeaux, mettre au travail les fantômes. Ce qu’on a beaucoup fait. « 120 BPM  » est un film plein de fantômes, mais ce n’est pas un film crépusculaire. C’est un film sur la puissance vitale.

Source: Les Echos

1704/2018

Le verbe de Victor Hugo ressuscité par Jacques Weber | Le Point

mardi 17 avril 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Jacques Weber
© Charly Triballeau / AFP

Le comédien incarne l’écrivain dans « Hugo au bistrot », une plongée rafraîchissante au plus près du génie de l’auteur.

Et si l’on possédait le pouvoir magique de rencontrer d’illustres écrivains ou peintres de génie accoudés au comptoir du bar du quartier ? Woody Allen l’a imaginé pour son long-métrage Midnight in Paris. Son héros incarné par Owen Wilson croisait au détour de ses errances nocturnes la route de Francis Scott Fitzgerald. Puis il rencontrait, ébahi, Ernest Hemingway assis à la table d’un café parisien. Aujourd’hui, 133 ans après la mort de Victor Hugo, le comédien Jacques Weber propose de réaliser le doux rêve de croiser l’auteur des Misérables et de Notre-Dame de Paris. Il le fait à l’occasion d’une lecture vivante, qu’il ne manque pas d’animer avec fougue et passion.

Rien de très formel, tout est plutôt spontané et a d’ailleurs trouvé sa genèse dans un bistrot parisien, entre bières et assiettes de charcuterie. Ventre généreux, pantalon large et crinière de lion, Jacques Weber déboule par une porte en bougonnant et maugréant. Il récite, clame, interprète ou lit simplement des textes d’Hugo aussi divers que son souvenir de la peur que lui inspirait la femme de Chateaubriand ou les lettres qu’il adressait à sa maîtresse Juliette Drouet (incarnée avec naturel par Magali Rosenzweig). L’acteur s’arrête parfois, pour s’étonner du génie de l’écrivain, de sa capacité au « cadencement, aux hémistiches, aux brèves et aux longues », comme lors de la lecture du poème de L’Expiation sur la retraite de Russie de Napoléon : « Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. Pour la première fois, l’aigle baissait la tête. Sombres jours ! L’Empereur revenait lentement, laissant derrière lui brûler Moscou fumant. Il neigeait. »

« Le remettre parmi nous »

« Il y a chez Hugo un lyrisme très direct, très simple, avec des mots forts, puissants. Je souhaitais le remettre parmi nous, le descendre de son piédestal pour un autre cadre que celui d’une soirée académique et solennelle. Qu’il soit organique. Hugo traite de tous les grands thèmes politiques, à tel point que je n’ai pas arrêté de l’entendre cité par les politiques de tous bords durant la campagne électorale de 2017. Mais il évoque aussi tous les sujets humains, du bonheur d’être grand-père ou du malheur d’avoir perdu sa fille », explique Jacques Weber. Pêle-mêle, les spectateurs découvrent ou redécouvrent des textes de la Chambre des députés sur la « destruction de la misère », sur l’exil, des écrits sur sa barbe, son testament, des poèmes chantés par Georges Brassens ou des phrases qui claquent de manière définitive : «Vieillir, c’est remplacer par la clarté la flamme.»

« Victor Hugo est un homme protéiforme et broussailleux, poursuit Jacques Weber. Il y a ses discours, sa poésie dramatique, sa poésie tout court. Pour celle-ci, j’aime laisser un peu l’émotion abîmer les vers. J’aime faire vivre mes lectures. C’est tout le sens de ce spectacle, essayer de partager son talent. Hugo est si formidable ! Même s’il ne faut pas s’arrêter au XIXe siècle, car il existe au XXIe siècle d’autres talents qui animent et réaniment la langue. » Un génie qui, comme tout homme, avait ses travers, note avec malice le comédien : « Par exemple, par rapport à DSK, c’était un enfant de chœur. Quand, à 80 ans, le docteur lui conseilla de cesser les relations sexuelles après un malaise, il lui répondit : Ah, mais non, la nature n’avait qu’à prévenir ! »

« Hugo au Bistrot », La Scène Thélème, à Paris, du 18 avril au 5 mai 2018. Le 15 mai à Chartres. En tournée en province de février à mai 2019.

Source: Le Point

1703/2018

Un Mois à la campagne: subtils vertiges de l’amour | Le Figaro

samedi 17 mars 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Un_Mois_a_la_campagne
© Michel Corbou

Alain Françon met en scène avec un sens profond de l’indicible l’adaptation de la pièce d’Ivan Tourgueniev par Michel Vinaver. Anouk Grinberg et Micha Lescot sont entourés d’excellents comédiens.

Tout, ici, est d’une infinie délicatesse. Pas d’éclats, pas de cris, ou alors des éclats de rire et des cris de joie, lorsque le temps est beau et que l’on s’égaye dans les prairies… Et pourtant il y a dans la pièce la plus célèbre d’Ivan Tourgueniev, Un Mois à la campagne, quelque chose de profondément vénéneux. Cruauté de l’amour, philtres empoisonnés.

Tout pourrait être aussi harmonieux et léger que le cerf-volant qu’Alexeï (Nicolas Avinée), le jeune étudiant engagé comme précepteur, construit pour son jeune protégé Kolia. On vit dans une propriété heureuse, à la belle saison. Arkadi Islaïev (Guillaume Lévêque), riche propriétaire terrien et entrepreneur, ainsi que le précise l’auteur, a trente ans. Il s’occupe avec énergie de son domaine, de ses affaires. Sa femme, Natalia Petrovna (Anouk Grinberg), trente-neuf ans, s’ennuie sans doute vaguement. Leur fils Kolia a dix ans. Il fait sa joie. Mais cela ne comble pas une vie. Dans la maison, il y a aussi Anna Semionovna (Catherine Ferran), la mère d’Arkadi, et puis Véra (India Hair), une toute jeune fille de dix-sept ans, pupille de Natalia et Lizaveta (Laurence Côte), trente-six ans, demoiselle de compagnie. Tourgueniev précise bien les âges, car ils sont très importants dans les mouvements des cœurs, des âmes, les tourments. Auprès de Natalia, il y a également, dévoué à elle, amoureux d’elle depuis toujours, Mikhaïl Rakitine (Micha Lescot), «ami de la maison», comme dit Tourgueniev. Un très beau personnage. Une grande âme. Pas comme le docteur Chpiguelski (Philippe Fretun), quarante ans, ou son riche ami Bolchintsov (Jean-Claude Bolle-Reddat), quarante-huit ans…

Sans l’avoir voulu consciemment, Natalia s’enflamme pour Alexeï… Elle en souffre. Et elle souffre surtout de la complicité qui s’établit entre le jeune homme et sa protégée Véra. Natalia se montre dure, méchante, avec elle, cette rivale…

Michel Vinaver offre ici une partition d’une musicalité lancinante. Et Alain Françon, une mise en scène admirable

Michel Vinaver a composé une nouvelle traduction de la pièce en cinq actes et réduit un peu le texte. Cela donne une partition d’une musicalité lancinante. Dans un décor de Jacques Gabel qui abolit intérieur et extérieur, avec ce grand fond clair et ses fleurs comme un fouillis à la Monet, quelques meubles et même un samovar, Alain Françon signe une mise en scène admirable.
Dans les lumières flatteuses de Joël Hourbeigt, des costumes seyants qui flottent entre plusieurs mondes, les comédiens sont tous remarquables.

Tous les sentiments palpitent à fleur de mots. Les hommes brutaux sont bien dessinés, les jeunes femmes qui vont être sacrifiées sont bouleversantes. Le jeune précepteur comprend sourdement ce qui advient… Et tout cela est trop lourd pour un garçon qui n’est pas exceptionnel… Tourgueniev est ironique. On s’enchante de la subtilité du jeu d’Anouk Grinberg, tout en nuances presque imperceptibles et l’on a de l’admiration pour l’élégant Micha de Micha Lescot, personnage douloureux et digne.

Un Mois à la campagne. Théâtre Déjazet, 41, bd du Temple, PARIS (IIIe) Tél.: 01 48 87 52 55.
Horaires: 20h30, du lun. au sam. Jusqu’au 28 avril 2018. Places: de 16 à 39€.

Source: Le Figaro

1603/2018

A Lyon, le festival En Acte(s) met l’actualité en pièces | Mediapart

vendredi 16 mars 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

et-apres
© Michel Cavalca

Le TNP abrite la quatrième édition de ce festival qui offre à dix auteurs accompagnés chacun par un metteur en scène de traiter d’un sujet d’actualité en respectant d’excitantes règles de jeu.

Jonas est allé là-bas, il est revenu, il a fait de la prison, et le voici de retour chez ses parents, assigné à résidence chez eux, par ordre de la justice peut-être, surtout par volonté parentale, pour ne pas effrayer les voisins du pavillon d’à côté, ne pas faire de vagues ; il y en a eu suffisamment comme cela lorsque la mère a écrit un livre sur son fils. Son mari lui en fait le reproche, il aurait voulu rester « invisible ». L’atmosphère est d’autant plus nerveuse qu’un attentat vient d’être commis dans le métro et puis un deuxième et puis il y a cinq tasses dans l’évier. Le frère, la sœur et les parents, ça fait quatre. Qui est venu boire un café à la maison avec Jonas alors que la sœur est censée garder son frère ? Jonas ne dit rien.

Dix pièces, dix auteurs

Jonas ne répond pas pas aux questions. La police, les juges lui en ont tellement posé, des questions, à son retour. Seule sa sœur essaie de le comprendre sans le questionner. Elle a essayé de faire les cinq prières par jour mais, pour elle, « ça passe pas, ça bloque ». Elle aide son frère à faire des trous dans le jardin, il fait des trous comme il en faisait là-bas.

Voilà, à gros traits, l’univers de Et après, une pièce de Marilyn Mattei. Cette ancienne élève de l’ENSATT en section écriture traite d’un sujet d’actualité délicat qui ne court pas les planches. Elle le fait avec un sens du dialogue, du rythme, un bel habillage narratif et une continuelle délicatesse dans une approche jamais frontale des personnages. Tout cela l’emmène loin, très loin d’une écriture platement naturaliste, écueil habituel pour ce type de sujet. Fort bien mise en scène par Julie Guichard, interprétée à la perfection par Olivier Borle (Le père), Sophie Engel (la mère), Noémie Rimbert (la sœur) et Arthur Vandepoel (le fils), cette pièce forte clôturait en beauté la deuxième semaine du festival En Acte(s) qui, pour sa quatrième édition, vient d’être accueilli au TNP de Villeurbanne. Un festival entièrement consacré aux écritures contemporaines.

A l’origine, la compagnie lyonnaise En Acte(s) et son animateur Maxime Mansion (sorti de l’ENSATT et acteur dans la troupe du TNP). Les éditions précédentes ont eu lieu dans d’autres théâtres lyonnais (Lavoir public, Clochards célestes). C’est un deal. Le festival commande une pièce à dix auteurs, quasi-novices ou expérimentés, qu’il choisit. L’auteur doit écrire sur un sujet d’actualité (au sens large) une pièce qui doit pouvoir être représentée en une heure avec au maximum cinq comédiens. L’auteur a deux à trois mois pour écrire le texte. Par ailleurs, dès le début du processus, il travaille en binôme avec un metteur en scène (choisi par le festival) qui accompagne tout le mouvement préparatoire et, ensuite, a dix à douze jours pour mettre la pièce en scène. En respectant d’autres consignes : pas de régie technique, les sources lumineuses ou sonores doivent provenir du plateau et être prises en charge par les comédiens. Enfin, le texte doit être su par les acteurs, mais un souffleur veille.

Cela ressemble en partie à la façon dont fonctionne le Théâtre de Poche à Genève depuis que Mathieu Bertholet en a pris la direction. Dans les deux cas, on évacue la simple lecture mais aussi la mise en espace qui a fait les belles heures de Théâtre Ouvert de Lucien et Micheline Attoun, une forme qui a montré ses limites et s’est banalisée au fil du temps. Chaque pièce est présentée trois fois sur un plateau en bois commun à tous que chaque équipe aménage de façon sommaire. Il y a là un côté théâtre de tréteaux tout à fait revendiqué qui fait la part belle au texte et aux acteurs. La plupart des acteurs viennent des compagnies lyonnaises, certains sont des acteurs permanents du TNP.

Une initiative salutaire

On retrouve des auteurs expérimentés comme Guillaume Cayet, Kevin Keiss ou Julie Ménard, ces deux derniers faisant partie du collectif d’auteurs Traverse (co-auteurs pour le collectif OS’O du texte de Pavillon noir) ; on découvre des auteurs moins expérimentés comme Gwendoline Soublin, Théophile Dubus ou Marilyn Mattei, tous trois ayant été formés à l’ENSATT. Sur les dix textes, deux sont destinés à un jeune public.

Judith Zins qui écrit pour le jeune public a traité de l’anorexie ; Gwendoline Soublin, d’un petit village où les ados s’ennuient mais où vit une vieille femme très étonnante ; Guillaume Cayet, avec son habituelle fibre sociale, aborde, à travers deux générations, l’histoire d’une barre d’immeuble sur le point d’être rasée ; Aristide Tarnagda et Antonin Fadinard nous entraînent en Afrique noire ; Thibault Fayner montre neuf jeunes mettant leurs pieds dans la gadoue du monde économique ; Julie Ménard suit en profondeur une héroïne qui se noie dans l’alcool, la baise et les mensonges ; Kevin Keiss, accroc à la production de textes très personnels, décline l’addiction sous toutes ses formes. La pièce de ce dernier, Irrépressible, a été mise en scène par Baptiste Guiton qui, comme Julie Guichard, est membre du « Cercle de formation et de transmission » du TNP. C’est aussi le cas de Maxime Mansion. Julie Guichard et lui présenteront ce samedi 17 mars à 20h30 un spectacle « audio-immersif » réunissant sept auteurs venant de pays francophones (Belgique, Burkina Faso, Canada, Grèce, Mali) qui bouclera une troisième semaine consacrée à la francophonie.

De telles initiatives sont salutaires. Pour les auteurs, les metteurs en scène et les acteurs, cela constitue un challenge. Et pour le public qui joue, lui aussi, le jeu et découvre de nouveaux textes. Il y a des pièces qui manquent de souffle, d’ambition ou s’égarent ; pas grave. Il y a des auteurs que l’on retrouve avec plaisir, d’autres que l’on découvre (pour ma part) avec joie, comme Marilyn Mattei.

L’ensemble des textes des pièces a été édité en un volume aux éditions En Actes(s).

Source: Mediapart