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304/2019

LA MORT (d’) AGRIPPINE | L’HUMANITÉ 01-04-1019

mercredi 3 avril 2019|Catégories: Spectacle Vivant|

LE GRAND SOUFFLE DE LA LIBRE-PENSÉE

Lundi, 1 Avril, 2019

Jean-Pierre Léonardini

 

La chronique théâtre de Jean-Pierre Léonardini.

Un double jeu permanent, dans un envol de costumes barbares et rutilants.

Daniel Mesguich s’empare de la Mort d’Agrippine, l’unique tragédie écrite par Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655), le vrai, de la vie duquel Rostand tira un parti pittoresque (1). Inspirée de Tacite, cette pièce en vers, d’un noir d’encre, tient à la fois d’un théâtre de la cruauté mentale et du pamphlet athée clandestin. Donnée trois fois du vivant de l’auteur, sentant le fagot, elle fit scandale.

Pour venger la mort de Germanicus, son époux, Agrippine ourdit un complot contre l’empereur Tibère. Les desseins des conjurés diffèrent. Séjanus dit agir par amour pour Agrippine, tandis que Livilla affirme que c’est par amour pour lui… L’imbroglio passionnel et politique s’avère inextricable. La pulsion de mort sévit sans répit. Séjanus laisse entendre qu’il ne croit ni à Dieu ni à Diable. La Mort d’Agrippine constitue un chef-d’œuvre de l’esprit du libertinage érudit au XVII e siècle, dont René Pintard se fit l’historiographe.

Mesguich régit avec superbe un opéra parlé, sous l’égide d’un baroque d’invention assumé dans ses conséquences radicales, au sein d’un jeu de miroirs invisibles dans lequel les acteurs (Sarah Mesguich, Sterenn Guirriec, Rebecca Stella, Joëlle Lüthi, Jordane Hess et Yan Richard), tellement mobiles, s’ingénient à se prendre pour leur personnage aux yeux de l’autre jusqu’à ne plus savoir, on dirait, qui ils sont réellement. C’est vertigineux en un double jeu permanent, dans un envol de costumes barbares rutilants (Dominique Louis, Stéphane Laverne, Jean-Michel Angays) dignes d’une toile de Gustave Moreau. C’est comme dansé dans la fureur (chorégraphie de Caroline Marcadé) avec des chutes brutales, des pâmoisons, des torsions de corps à bout de nerfs.

La langue de Cyrano, somptueusement inventive dans le lexique de son temps, est proférée avec une fière gourmandise. Chaque tirade d’importance est accompagnée par la présence d’un alter ego, un famulus, qui mime de sa bouche muette la partition verbale de l’être qu’on entend. Grande audace de cette théâtralité depuis longtemps propre à Mesguich et qu’il affine ici au-delà d’une manière et qui constitue, au grand sens, un style. Au milieu de fumées, au sein d’une fréquente buée musicale, sa voix si disante, mélodieuse, annonce non sans ironie la couleur de chaque brève séquence de ce génial brûlot attisé par le souffle de la libre-pensée d’un poète en tout irréconciliable, sauf dans le grand vent de l’imagination.

(1) Jusqu’au 20 avril, au Théâtre Dejazet, 41, boulevard du Temple, Paris 3 e, tél. rés. : 01 48 87 52 55, www.dejazet.com

2703/2019

Aurélia Thierrée, une acrobate sublime |L’EXPRESS 26 – 03-19

mercredi 27 mars 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

SUR LES PLANCHES

Les spectacles à voir (ou pas)

Par Igor Hansen-Love 

publié le 26/03/2019 à 16:00 , mis à jour à 17:07

Un spectacle d’une rare poésie (Bells and Spells), un Molière au goût du jour (Les Fourberies de Scapin)… Les recommandations scènes de L’Express.

Bells and Spells

Théâtre de l’Atelier, Paris (XVIIIe). Jusqu’au 12 mai. 

La note de L’Express : 18/20 

Place au plus beau spectacle du mois, de l’année, de la décennie… Et peut-être même du siècle. A cheval entre la danse, le mime, la magie nouvelle, le cirque et le théâtre d’objet, cette courte pièce (1h10) créée au théâtre des Célestins, à Lyon, en juillet 2018, met en scène les tribulations d’une jeune femme cleptomane (l’élégante et la sublime Aurélia Thierrée, soeur de James Thierrée et petite-fille de Charlie Chaplin) poursuivie par un soupirant alcoolique désoeuvré (Jaime Martinez) dans un monde imaginaire à l’esthétique joliment vintage (évoquant l’univers des cabarets pendant les années folles) peuplé par de créatures fantastiques. Ici, les portemanteaux se transforment en oiseaux préhistoriques ou en taupes, les draps deviennent des partenaires de danse et les corps se disloquent régulièrement, sans douleur, pour se réassembler quelques minutes plus tard.

Jamais mièvres, les numéros (muets pour la plupart) s’enchaînent avec une fluidité remarquable, comme si un tapis roulant filant à vive allure avait été installé sur la scène (la performance est à saluer). Les idées de mise en scène – signée par Victoria Thierrée Chaplin, la mère de l’acrobate – fusent. Et les émotions se bousculent : le rire, le suspense, l’émerveillement, la peur… Rares sont les spectacles où la poésie est aussi ensorcelante et contagieuse. Un véritable petit bijou. I.H.-L.

2103/2019

Alix Riemer dans “Susan”, une présence magique |Télérama |13-03-19

jeudi 21 mars 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre

La comédienne Alix Riemer, 31 ans.

Au théâtre elle ne joue pas, elle est. A 31 ans, la comédienne s’essaye à la mise en scène. Avec succès !

Elle aurait plu aux cinéastes de la nouvelle vague. Sourire coquin à la Jeanne Moreau, moue stylée façon Anna Karina : Alix Riemer, 31 ans, est une actrice qui attire l’œil. Mais elle vient du théâtre. Formée dans le saint des saints, le Conservatoire national supérieur d’art dramatique, elle y a suivi les cours d’Alain Françon et de Dominique Valadié. Du premier, elle a appris la lecture scrupuleuse des textes ; de la seconde, elle a retenu la nécessaire écoute de l’autre. Dans cette même école, elle a aussi rencontré son double, Julie Duclos, qui l’a plusieurs fois dirigée sur les planches, lui permettant de basculer de rôles d’adolescentes, où la cantonnait jusque-là son physique juvénile, vers la partition d’une femme sensuelle dans Nos serments,spectacle adapté d’un scénario de Jean Eustache.

Depuis, ces deux complices mènent une recherche sur le jeu de l’acteur dont on prendra la mesure, en juillet, au Festival d’Avignon avec la création de Pelléas et Mélisande, de Maurice Maeterlinck. La présence, l’intériorité et l’intensité forgent leur alphabet. Alix Riemer s’exclame : « Faire semblant a ses limites ! » et c’est vrai qu’au théâtre elle ne joue pas, elle est. Elle vient de franchir le pas qui mène à la mise en scène. Elle orchestre et interprète son adaptation des journaux intimes de Susan Sontag. La combativité de la romancière américaine l’a « saisie ». Entre vidéo, musique et texte, elle a bien l’intention de faire de cette intellectuelle, morte en 2004, une vivante parmi les vivants.


on aime passionnément Susan, d’après Susan Sontag, conception Alix Riemer. Du 13 au 30 mars. Du mer. au sam. 20h30, au Théâtre-Studio d’Alfortville, 16, rue Marcelin-Berthelot, Alfortville (94).

1803/2019

Aurélia Thierrée L’art de la cambriole | Le Figaro 15-03-19

lundi 18 mars 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Par Armelle Héliot

Mis à jour le 15/03/2019 à 19h10 | Publié le 15/03/2019 à 17h04

Dans Bells and Spells, imaginé par Victoria Chaplin, elle enchante en kleptomane dans des apparitions enjouées.

Tout un monde, c’est tout un monde que celui d’Aurélia Thierrée qui, avec «Bells and Spells»(«Cloches et sorts», un titre plus musical en anglais), suit le fil de ses précédentes créations tout en élargissant son cercle. Après « L’Oratorio d’Aurélia », en 2003, puis «Murmures des mur»s en 2011, la sœur aînée de James Thierrée se remet entre les mains de leur magicienne de mère, Victoria Thierrée-Chaplin, pour vivre les aventures si particulières du personnage déroutant que l’on découvre sur le plateau du Théâtre de l’Atelier.

 

Chez les Thierrée-Chaplin, on pratique la magie cousue main. Et le merveilleux n’en est que plus enchanteur

Aurélia Thierrée n’est pas seule. Elle est accompagnée du danseur Jaime Martinez qui partageait déjà le plateau de «Murmures des murs». Mais, d’entrée, la première scène réunit quatre interprètes et, pour faire fonctionner avec fluidité les inventions de Victoria, pas moins de cinq personnes sont nécessaires. Elles sont intégrées au jeu, déplaçant à vue certains éléments scéniques ou tenant lieu, même fugitivement, de véritables protagonistes. Cinq qu’il faut saluer: Baptiste Bridon, Marco d’Amico, Régine Marangé, Monika Schwarzl, Gerd Walter. Ils ont la souplesse et la grâce des danseurs.

Dans ce monde, on ne connaît pas la vidéo, les nouvelles technologies ni même ces tubes de néon qui sont du dernier chic au théâtre. Non. Chez les Thierrée-Chaplin, on pratique la magie cousue main. Et le merveilleux n’en est que plus enchanteur.

Difficile de raconter «Bells and Spells». Tout fonctionne comme dans un rêve, en enchaînements pas toujours rationnels. Mais la logique a sa part! On pourrait dire que le personnage incarné par Aurélia est une kleptomane, une chapardeuse qui adore faire disparaître les objets, même ceux dont elle n’a aucune utilité. Ce fil ténu court tout au long de la représentation mais se ramifie.

 Étonnantes métamorphoses

Un spectacle de Victoria Thierrée-Chaplin, c’est comme un bel arbrisseau avec ses tiges souples et ses feuilles nervurées. C’est fait d’un matériau vivant, vibrant. Les objets, avec elle, ont une âme et son aptes à d’étonnantes métamorphoses. C’est ce qui fascine le plus dans son travail. Devant chaque image, chaque tableau, on se demande: mais comment ça marche? Comment fait-elle? Son imagination la conduit vers des zones très étranges. Un peu archaïques. On a souvent le sentiment d’être du côté des pays de l’Est, avec sombres boiseries, lustres à pendeloques, bijoux de strass, violon tsigane. Qu’on les voie ou non! L’équipe artistique réunie fait de chaque seconde un miracle: son, lumières, costumes, chorégraphie, c’est toute une troupe qui se cache derrière ces fantasmagories.

Et l’imagination de Victoria demeurerait inerte si Aurélia n’était pas là pour lui donner cohérence et vitalité. Dans «Bells and Spells», on l’entend parler, ce qui est une nouveauté. Oh! Elle chuchote, elle lance des répliques furtives. Son art, c’est son corps, sa présence, sa mobilité de vif-argent, son regard. Elle a conservé, à plus de quarante-cinq ans, une silhouette de ballerine et l’espièglerie et la gravité mêlées d’une petite fille. Cela aussi, c’est de famille! Frêle comme un oiseau, Jaime Martinez est un partenaire de conte. Aigu, léger, il joue des claquettes et se fond dans l’étoffe des songes.

Bref, le spectacle séduira aussi bien les jeunes que leurs aînés. Rares sont ces moments à partager, heureux.

Théâtre de l’Atelier, à 21 heures du mardiau samedi, 15 heures dimanche. Durée: 1 h 20. Tél.: 01.46.06.49.24. Jusqu’au 12 mai.

1103/2019

Théâtre : Alceste, la haine du monde et de soi | Le Monde 11-03-19

lundi 11 mars 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Le metteur en scène Alain Françon offre un éclairant « Misanthrope » en lui restituant tout son mystère d’origine. 

Par Brigitte Salino- Publié aujourd’hui à 09h20, mis à jour à 09h24

Alceste (Gilles Privat) et Philinte (Pierre-François Garel) dans « Le Misanthrope », de Molière, mis en scène par Alain Françon.

(Gilles Privat) et Philinte (Pierre-François Garel) dans « Le Misanthrope », de Molière, mis en scène par Alain Françon. MICHEL CORBOU

Plus le temps passe, plus Alain Françon va vers la simplicité. Sa mise en scène du Misanthrope en offre un exemple remarquable : c’est une ligne claire qui n’élude aucune ombre de la pièce – une des plus grandes de Molière avec Dom Juan et Le Tartuffe. Une des plus mystérieuses aussi, sous sa lisible apparence : qu’est-ce donc en effet qu’un homme comme Alceste, qui s’obstine dans sa haine du monde et va jusqu’à décider de sa mort sociale en quittant Paris pour un « désert », soit la campagne française ? Que faut-il qu’il ait subi pour se retrancher dans une si austère solitude ?

Quelque chose travaille Alceste au plus profond de lui, sans que l’on sache vraiment quoi

Bien sûr, on vous dira – et le texte aussi – qu’Alceste n’en peut plus de la vacuité du monde gravitant autour de la cour du roi Louis XIV (nous sommes en 1666). Que la fatuité de cette société, jointe à son hypocrisie, le hérisse au plus haut point. Que l’attitude de Célimène, qu’il aime en dépit de sa coquetterie et qui refuse de le suivre en sa campagne, parce que « la solitude effraye une âme de20 ans », terrasse son dernier espoir. Mais cela suffit-il à faire d’Alceste un misanthrope ? Non. Quelque chose travaille cet homme au plus profond de lui, sans que l’on sache vraiment quoi.

Peut-être faut-il en chercher la cause dans une note en bas de la page 155 de l’édition Folio de la pièce : un livre attribué à Molière, qui ne l’avait pas écrit, pour le discréditer après la violente querelle du Tartuffe. Une querelle religieuse qui aujourd’hui nous passe au-dessus de la tête, mais qui pesa fort dans la vie et l’œuvre de Molière.

C’est peut-être pour cette raison que Le Misanthrope nous échappe et nous reste mystérieux, si on l’approche sans essayer de lui donner les habits d’une lecture – politique, psychanalytique ou autre –, comme le fait Alain Françon.

Elégance discrète mais affirmée

Sa mise en scène respecte l’unité de temps, de lieu et d’action. Elle suit le cours d’une journée, que l’on voit filer au rythme de la lumière changeante dans une pièce « grand siècle » où cohabitent un sol carrelé et un parquet à point de Hongrie. Nous sommes chez Célimène, mais Alceste (Gilles Privat) ne porte pas les fameux rubans verts du Misanthrope : il est habillé d’un costume noir à l’élégance discrète mais affirmée, celle d’une classe parisienne qui se sait dominante. Il en va de même pour ceux qui l’entourent : son ami le conciliant Philinte (Pierre-François Garel), Célimène la coquette (Marie Vialle) et sa douce cousine Eliante (Lola Riccaboni), Arsinoé la peste (Dominique Valadié) et Oronte (Régis Royer) l’amoureux de Célimène, tout aussi ridicule avec son sonnet que le sont Acaste (Pierre-Antoine Dubey) et Clitandre (David Casada), les marquis snobs.

Tout ce monde vit dans un entre-soi dont Alain Françon se régale de nous montrer les codes. Un monde où le corps n’a d’autre usage que de tenir son rang. Où les mains, qui jamais ne travaillent, sont les attributs d’une gestuelle. Où l’on se tient droit, genoux bien serrés ou jambes négligemment croisées quand l’on est assis. Où le teint du visage est clair, le cheveu apprêté ou teint s’il le faut. Où rien n’importe, en somme, sinon de frayer son chemin en sachant se positionner sur l’échiquier social. A ce jeu, Alceste joue le fou : il bouscule les règles, rentre dedans, s’emporte et s’énerve. Dit ce qu’il pense, quand les autres pensent ce qu’ils ne disent pas. Ou rarement.

Tout ce monde vit dans un entre-soi dont Alain Françon se régale de nous montrer les codes

Quand la méchanceté éclate dans ce milieu, elle est terrible. Alceste y échappe : il n’est pas méchant, mais haineux, de cette haine qui est une dague portée contre soi. Son ami Philinte a beau vouloir l’apaiser, rien n’y fait. C’est d’ailleurs troublant à quel point Philinte apparaît comme l’autre face de la médaille du misanthrope : son désir de conciliation répond mot pour mot à l’incessante contradiction portée par Alceste. Seraient-ils le même homme ? La mise en scène d’Alain Françon le laisse entendre, comme elle laisse entendre que Célimène est moins une coquette qu’une femme d’affaires apprenant à mener sa barque, du haut mal aguerri de sa jeunesse.

Aucun mot n’échappe au spectateur : Alain Françon a l’oreille fine d’un lecteur qui ne s’emballe pas, et sa ferme douceur guide les comédiens magnifiques dans chaque recoin du texte. On sort de la représentation convaincu et troublé par la clarté d’une mise en scène qui rend tout son mystère à un Alceste moins misanthrope que seul dans son malheur.

Le Misanthrope, de Molière. Mise en scène : Alain Françon. Théâtre du Préau, à Vire (Calvados), 14 et 15 mars ; Centre dramatique national de Reims (Marne), du 20 au 22 ; Jeu de Paume, à Aix-en-Provence (Bouches- du-Rhône), du 26 au 30 ; MC2, à Grenoble (Isère), du 3 au 13 avril ; Centre dramatique d’Angers (Maine-et-Loire), du 23 au 25 avril ; Théâtre de Pau (Pyrénées-Atlantiques), les 30 avril et 1er mai ; Espace Cardin, à Paris, du 18 septembre au 22 octobre ; Théâtre national de Strasbourg (Bas-Rhin), du 16 au 21 octobre et du 4 au 9 novembre.

Brigitte Salino  (Lille (Nord), envoyée spéciale)

902/2019

Shantala Shivalingappa dans l’œil du cyclone |le Figaro- 08-02-2919

samedi 9 février 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Danse: Shantala Shivalingappa dans l’œil du cyclone

Créé en juin dernier au festival Montpellier Danse, le spectacle est entièrement porté par Shantala Shivalingappa.

Aurélien Bory a conçu avec  aSH un portrait de cette interprète versatile. Lorsqu’elle le danse, elle fait trembler le monde. À découvrir à la Scala, à Paris.

Aurélien Bory s’est penché sur Shantala Shivalingappa comme un entomologiste sur un papillon exotique. Lui est homme de spectacle et scientifique versé dans la physique. Elle est une danseuse indienne élevée à Paris. Sa mère, Savitry Nair, avait quitté l’Inde pour rencontrer Béjart, sidérée par son ballet Bhakti.

Comme elle, Shantala est liée à ce que le monde du spectacle compte ici de plus prestigieux. Elle a débuté à 13 ans avec Maurice Béjart dans un solo de danse indienne dans 1789 et nous, sous la coupole du Grand Palais. A continué avec Peter Brook dans La Tempête, enchaîné avec Bartabas à 15 ans dans Chimère, avec Pina Bausch à 22 ans dans O Dido et Nefes, puis Amagatsu qui lui a appris la lenteur du butô. Mais son maître absolu était à Madras: Vempati Chinna Satyam qu’elle allait voir tous les étés. Il lui a transmis le kuchipudi, danse narrative où le corps ondule avec douceur, comme métamorphosé en ruisseau, tandis que les jambes attaquent avec une vivacité ravageuse.

Aurélien Bory a voulu dresser d’elle un portrait dansé, qui vieillirait avec elle, comme il l’a fait pour Stéphanie Fuster et Kaori Ito. Ils s’étaient rencontrés à Düsseldorf, où Pina avait convié Bory à présenter Plus ou moins l’infini. Comme Shantala lui confessait son éblouissement devant ce spectacle, il lui avait jeté un regard lunaire: «Ah bon, cela vous plaît, ces petits hommes qui se collettent avec de gros cubes pour faire des tangrams?»

 Grâce et vivacité

Ils se sont retrouvés en 2013 et ont commencé à dialoguer au sujet de ce qui allait devenir aSH, créé en juin dernier au festival de Montpellier. Un des plus beaux spectacles qu’il soit donné de voir: à travers Shantala, miniature indienne tout en grâce et en vivacité, la danse déferle comme un tonnerre sur le fond d’un papier kraft qui vibre et se to rd, utilisé à la fois comme décor et instrument de percussion.

«Quand je danse, je me mets dans l’œil du cyclone. Une immobilité totale à l’intérieur, et une explosion d’énergie à l’extérieur», dit-elle. On s’y tient avec elle. «La physique quantique a prouvé que l’observateur influence la réalité. Dans le spectacle, c’est pareil. C’est le regard du public qui va permettre l’alchimie de la musique et de la danse.»

 «C’est le regard du public qui va permettre l’alchimie de la musique et de la danse» Shantala Shivalingappa

Dans le dialogue qu’ils ont mené pendant quatre ans, Aurélien Bory a sondé méthodiquement son sujet. Et Shantala lui a répondu avec les histoires mythologiques qui ont bercé ses veillées d’enfant, comme celles de n’importe quel jeune Indien. D’abord le nom. Il y a du «Shiva» et du «lingam» dans Shivalingappa, et Shiva n’est-il pas le dieu de la Danse?

«Mon père, longtemps diplomate à l’Unesco, appartient à une communauté dédiée à Shiva. C’est chez nous un dieu très chéri et très proche. Shiva détruit l’univers, le soutient et le crée en dansant. C’est une figure très puissante et féroce, il habite la montagne en solitaire, recouvert de cendres, avec des serpents autour de son cou. Un de ses noms est celui de Rudra, que Béjart avait donné à son école à Lausanne: “Vous venez ici pour que quelque chose en vous soit détruit -votre ego- et qu’une plus grande puissance puisse se manifester à travers vous”, disait-il, rejoignant la leçon de Peter Brook, pour lequel le théâtre permet de faire vivre ce qui est invisible. Shiva est aussi cette vibration, cette pulsation invisible, au cœur de tout, repérée par la physique quantique.»

Un poème d’objets

Bory a ensuite interrogé Shantala sur la cendre. Elle lui a enseigné ce geste que les Indiens exécutent chaque matin: y plonger le doigt et s’en marquer le front pour se rappeler la réalité de notre mortalité et la vie qu’on se doit de célébrer à chaque instant. Il l’a encore interrogée sur le sens du mot «style» pour une danseuse si versatile: «Il faut se soumettre à un long apprentissage de la forme, et ensuite se permettre d’être libre à l’intérieur. Toute danse, même classique, est poreuse à l’interprète. Le style, c’est le véhicule. Il faut le ciseler, le travailler, mais c’est ce qu’on a à l’intérieur et qui anime la forme qui fait la différence. Je l’avais remarqué chez les danseurs de Pina Bausch: leur qualité d’être et d’expression est telle qu’il suffit qu’ils marchent pour capter l’attention.»

«Le style, c’est le véhicule. Il faut le ciseler, le travailler, mais c’est ce qu’on a à l’intérieur et qui anime la forme qui fait la différence»

Shantala Shivalingappa

Il l’a encore questionnée sur la géométrie, repérant ces mandalas dessinés par les femmes chaque jour sur un coin de marche ou devant leur demeure en signe de bienvenue : «La danse, le dessin, le mouvement… toute structure a une géométrie. Quand elle est juste, elle est en ligne avec la géométrie du cosmos, et les énergies se réveillent. » Shantala a encore conté sa naissance par césarienne et la manière dont le médecin Frédérick Leboyer a bercé et massé en chantant le bébé paniqué qu’elle était jusqu’à ce qu’elle se calme soudain, saisie par la tendresse du monde.

Chaque soir, Shantala se prépare pour entrer dans ce poème d’objets qu’Aurélien Bory lui a dressé comme écrin pour aSH, et faire vibrer l’univers. «L’interprète est comme un voile immaculé. Chaque couleur, chaque image projetée sur ce voile se révèle», dit-elle. Elle cherche l’alignement juste, la clarté, la réceptivité, l’instant où l’individualité disparaît pour qu’autre chose se manifeste. Autrefois, seule sur la plage à Madras, Shantala dansait dans le soleil levant, les vagues léchant ses pieds, dociles. Aujourd’hui, elle laisse parler le dieu le plus puissant de l’Inde. Et le public la vénère, étonné qu’une si gracieuse personne puisse déchaîner l’univers.

aSH à la Scala (Paris Xe), du 16 février au 1er mars. Et tournée en France. lascala-paris.com

Copyright : Aglaé Bory