Loading...
­
1801/2019

Grandeurs et misères des comédiens | Le Figaro 18-01-2019

vendredi 18 janvier 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Théâtre

Par Armelle Héliot
Mis à jour le 17/01/2019 à 16h44 | Publié le 17/01/2019 à 16h30

CHRONIQUE – Au Déjazet, André Marcon subjugue dans Le Faiseur de théâtre, de Thomas Bernhard. Drôle, féroce, jubilatoire.

Le théâtre ne déteste pas se prendre comme l’objet de ses comédies ou de ses tragédies. Le hasard des calendriers fait que, cette semaine, on peut découvrir à Sceaux une pièce élisabéthaine, célèbre, mais rarement jouée, qui montre des spectateurs grimper sur le plateau pour donner des conseils aux comédiens! C’est Le Chevalier de l’Ardent Pilon dans une version repensée par Declan Donnellan. L’Illusion comique, pour reprendre le titre de la comédie baroque de Corneille, est aussi toujours efficace.

Parmi les écrivains du XXe siècle qui ont fait de l’interrogation du théâtre même l’un des axes de leur création, Thomas Bernhard arrive au premier rang. Romancier exceptionnel qui tresse sa vérité, son passé douloureux, pour nourrir Gel dès 1962, un fil qu’il ne lâchera jamais, Bernhard ne se contente pas d’écrire de très grandes œuvres destinées à la scène. Il se passionne pour l’art dramatique même et pour les «personnages» qui le hantent. Il va jusqu’à donner le nom d’un très grand comédien à l’une de ses œuvres: Minetti. Un vieil acteur arrive dans un hôtel d’Ostende, un soir d’hiver. Il prétend jouer Le Roi Lear. Il finit sous la neige comme en un linceul.

Sur le plateau, on retrouve les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c’est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant «Les Enfants du paradis»

En revanche, l’heure de Bruscon, le héros du Faiseur de théâtre, actuellement au théâtre Déjazet, n’est pas encore venue lorsque Thomas Bernhard choisit de l’arrêter dans sa tournée pour l’épingler dans une minuscule bourgade perdue, Utzbach. Ce «comédien d’État» arrive, escorté de sa troupe familiale, dans une auberge plus que modeste où l’accueillent l’hôtelier (Éric Caruso) et sa fille Erna (Manuela Beltran). Accompagnant Bruscon, donc, sa femme malade, désignée comme «faiseuse de théâtre» elle aussi (Barbara Creutz), sa fille rétive (Agathe L’Huillier), Ferruccio, son fils fuyant (Jules Pelissier). Ils doivent jouer le soir même La Roue de l’Histoire. Bruscon, vindicatif, s’énerve sur des détails. Il veut le noir complet, manger son bouillon à l’omelette, mettre chacun au pas…

La première belle idée de cette mise en scène de Christophe Perton tient à l’espace. Le metteur en scène, très doué, dont on a admiré au début de la saison 2017-2018 Au but , de Thomas Bernhard justement, avec une remarquable Dominique Valadié et notamment Léna Bréban, a compris qu’il ne fallait pas lutter contre l’espace du Déjazet même. Sur le plateau, on retrouve donc, comme en miroir, les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c’est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant Les Enfants du paradis. Une superbe scénographie signée d’une artiste très inspirée, Barbara Creutz, qui joue aussi l’épouse qui a mal aux poumons et ne cesse de tousser. Bernhard pousse loin la férocité: il a séjourné longtemps au sanatorium et la femme qu’il y avait rencontrée en 1950, Hedwig Stavianicek, sa première lectrice, se meurt alors qu’il entreprend l’écriture du Faiseur de théâtre, en 1984. Christophe Perton souligne cette présence de la vraie vie, de la vraie mort, du deuil aux racines de la comédie qui fait tant rire et noue le cœur.

Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d’heureux

Bouffon grandiose, hâbleur sans complexe, remueur de vent, menteur sans vergogne, grotesque et pathétique, mais jamais haïssable, parce qu’il est bien plus qu’humain, il est comédien, Bruscon est évidemment un personnage hors du commun pour un interprète. André Marcon est magistral. La posture et le timbre, le souffle et l’articulation, tout fait de son Bruscon une évidence.

Odieux avec l’aubergiste (régisseur du théâtre) Éric Caruso, stoïque, comme avec sa fille borgne Erna, Bruscon n’est pas plus réservé avec sa propre fille Sarah. Elle tient le coup. Elle encaisse. Agathe L’Huillier est parfaite. Son frère Ferruccio file et se glisse, échappe aux mauvais coups. Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d’heureux. Tout n’est pas ratage et naufrage…

On rit beaucoup. On rit parce que Thomas Bernhard le veut. La traduction d’Édith Darnaud préserve et la violence, et l’ironie, et le rire franc soulevé par l’art de Thomas Bernhard et la magnifique incarnation d’André Marcon, roi de théâtre. Roi du théâtre. Roi sans divertissement qui, demain, recommencera.

«Le Faiseur de théâtre», Théâtre Déjazet (Paris IIIe), jusqu’au 9 mars, à 20 h 30 du mardi au samedi. Durée: 1 h 50. Tél.: 01 48 87 52 55. Traduction à L’Arche.

 

1401/2019

Le Trissotin pas triste de Macha Makeieff| Le Monde | 14-01-2019

lundi 14 janvier 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre : le « Trissotin » pas triste de Macha Makeïeff

La directrice du Théâtre de la Criée, à Marseille, transporte le fat de Molière dans l’univers de Jacques Tati.

Par Fabienne Darge Publié aujourd’hui à 10h21

Marie-Armelle Deguy dans « Trissotin ou Les Femmes savantes », de Molière, mis en scène par Macha Makeïeff.
Marie-Armelle Deguy dans « Trissotin ou Les Femmes savantes », de Molière, mis en scène par Macha Makeïeff. LOLL WILLEMS

Molière est drôle, mais, avec Macha Makeïeff, Molière est pop, aussi : il s’invite chez Jacques Tati, et c’est formidable. Avec ce Trissotin ou Les Femmes savantes, la directrice du Théâtre de la Criée, à Marseille, offre un spectacle totalement réussi, dont le succès ne se dément pas depuis sa création en 2015. Du coup, Trissotin, après être allé se faire voir en Chine pendant un mois, revient égayer les beaux soirs de Marseille en cette rentrée de janvier, avant de partir s’installer à Paris, à La Scala, au printemps.

Le talent visuel et plastique de Macha Makeïeff est ici particulièrement éclatant, de même que son sens du burlesque, mais ils s’accompagnent d’une lecture de la pièce on ne peut plus fine et pertinente. L’avant-dernière comédie de Molière, signée par l’auteur en 1672, est souvent considérée comme misogyne et a longtemps été montée comme telle, en moquant, parfois de manière grossière, le désir de savoir et d’émancipation de ses héroïnes.

Un désir féminin illimité

La vision de Macha Makeïeff est plus subtile, qui n’est pas non plus une version bêtement féministe qui inverserait purement et simplement les termes du propos. En relisant avec attention la pièce – qui est bien une des plus grandes comédies en vers de Molière, et pas une simple farce –, en la transposant à la charnière des années 1960 et 1970, elle en extrait un point de vue passionnant : celui de la fragilité et de la désorientation des hommes face à un désir féminin illimité – désir de savoir, de liberté, de pouvoir, de réalisation de soi. Celui de la fragilité et de la désorientation des femmes, que l’ivresse du savoir et du pouvoir peut couper de l’amour et du sens commun.

Ce qui est beau ici, c’est la manière dont le talent formel de Macha Makeïeff et son propos se nouent indissolublement. Ce n’est pas seulement que son décor sixties et coloré, à la Tati, soit superbe, travaillé jusqu’au moindre accessoire signifiant et décalé. C’est surtout qu’en faisant du foyer du bon bourgeois Chrysale et de sa femme, Philaminte, une maison hallucinée, le tableau d’une famille qui part en vrille, elle peut déployer comme jamais auparavant une écriture scénique où les corps, le rythme, les objets, les couleurs, les costumes, en disent autant que les mots.

Chanteur pop aux cheveux longs, son Trissotin est une créature à la croisée de Conchita Wurst, de Prince et de Ziggy Stardust

Rien ne va plus, donc, dans la maison de Chrysale. Une maison que Philaminte, Armande, sa fille aînée, et Bélise, sa belle-sœur, ont transformée peu à peu en laboratoire et en cabinet de curiosités. Une maison sur laquelle règne désormais ce Trissotin qui est un Tartuffe au petit pied, poète raté qui jette de la poudre aux yeux des femmes de la maison.

Macha Makeïeff s’est bien amusée avec ce personnage, dont elle fait un chanteur pop aux cheveux longs, en tunique de mousseline rose et talons hauts, une créature à la croisée de Conchita Wurst, de Prince et de Ziggy Stardust. Sa mise en scène pétille d’ailleurs d’une quantité de petits gags fins et légers, qui participent au plaisir que procure le spectacle, à l’image de celui qui voit Bélise entrer en transe à l’issue d’une expérience chimique qui libère une substance séminale blanche et mousseuse.

Interprètes hors pair

A ce théâtre-là, qui requiert une précision du corps comme du maniement de l’alexandrin moliérien, il faut des interprètes hors pair. Ils le sont, les premiers rôles en tête. Vincent Winterhalter (Chrysale) n’a pas son pareil pour traduire physiquement le désarroi, la perte de repères de son personnage. Marie-Armelle Deguy est éblouissante en Philaminte en combinaison de velours violet, Vanessa Fonte merveilleuse en Henriette, la deuxième fille du couple, celle qui veut se marier juste par opposition à sa mère.

Hommes et femmes sont ici renvoyés dos à dos, dans leur aveuglement mutuel – l’aveuglement qui est bien le grand sujet de Molière. Mais jamais ces femmes savantes ne sont montrées comme des précieuses ridicules. Molière, qui vivait avec des comédiennes écoute leur désir irrépressible de savoir et de liberté, et ce que la répression de ce désir produit. « Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes,/De cette indigne classe où nous rangent les hommes,/De borner nos talents à des futilités,/Et nous fermer la porte aux sublimes clartés », résume Philaminte. Inutile de dire que la leçon ne vaut pas que pour le XVIIe siècle ou les années 1960.

Trissotin ou Les Femmes savantes, de Molière. Mise en scène : Macha Makeïeff. Théâtre de la Criée, 30, quai de Rive- Neuve, Marseille. Tél. : 04-91-54-70-54. Jusqu’au 20 janvier.
Fabienne Darge (Marseille, envoyée spéciale)

1401/2019

Théâtre: Louise Vignaud, un caractère bien résolu| le Figaro 14-01-2019

lundi 14 janvier 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Par Armelle Héliot

Mis à jour le 13/01/2019 à 17h37 | Publié le 13/01/2019 à 17h27

NOS FIGURES DE LA RENTRÉE – Après Normale sup, elle a préféré le théâtre. Elle joue, met en scène et dirige une salle à Lyon.

Elle est fraîche, fine, simple, directe. Elle est réfléchie et rieuse. Elle a un grand sens de la responsabilité, mais il y a en elle quelque chose d’espiègle. Elle est aérienne. Elle pourrait jouer Puck avec son clair regard, son teint nacré, son radieux sourire. Mais c’est le rôle grave d’Hermione que répète actuellement, à Lyon, dans le théâtre qu’elle dirige depuis deux ans, cette remarquable jeune femme de 31 ans. Elle se nomme Louise Vignaud et, depuis quelque temps, elle ne quitte plus l’affiche.

Louise Vignaud a grandi à Paris dans un milieu ouvert, épris de culture. Ses parents sont architectes. Sa sœur, Irène, plus jeune qu’elle, est scénographe et accompagne les créations de son aînée

Louise Vignaud a grandi à Paris dans un milieu ouvert, épris de culture. Ses parents sont architectes. Sa sœur, Irène, un peu plus jeune qu’elle, est scénographe et accompagne les créations de son aînée. Louise a fait de très sérieuses études de lettres. Elle a intégré l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Elle ne se voyait pas tout à fait universitaire. Le goût du théâtre la taraudait. Elle a d’ailleurs consacré son master 2 à «Roger Planchon et la lecture des classiques». Lyon, où elle vit aujourd’hui, et Villeurbanne, où elle a débuté comme metteuse en scène, se profilaient.

À l’École nationale supérieure d’arts et techniques du théâtre (la «rue Blanche» délocalisée), Louise a tout appris. Le jeu, la mise en scène, l’amour du plateau, des coulisses et de tous les métiers de l’illusion.

Christian Schiaretti, directeur du Théâtre national populaire, l’accueille dans un cycle de formation et de transmission et lui offre sa première chance: Louise Vignaud met en scène «Le Misanthrope». Nous sommes en janvier 2018. Trois mois plus tard, elle dirige de très grands caractères, Claude Mathieu, Thierry Hancisse, Jennifer Decker, notamment, au Studio de la Comédie-Française dans «Phèdre» de Sénèque. Magnifique travail.

 Se mesurer aux classiques

Elle a très tôt fondé sa compagnie : «La Résolue» et depuis elle dirige une salle de poche à Lyon, «Les Clochards» célestes. Quarante-huit places pour un laboratoire idéal. En ce moment, sous la direction de Sven Narbonne, elle répète donc Hermione dans «Andromaque» de Racine. Clara Simpson incarne la veuve d’Hector, Olivier Borle, comme elle de la troupe du TNP, Pyrrhus. Première le 15 janvier.

Louise aime se mesurer aux grands classiques, mais son temps la passionne. Après une adaptation du «Quai de Ouistreham» de Florence Aubenas, elle a monté Rebibbia d’après l’Italienne Goliarda Sapienza, plongée dans la plus grande prison de femmes de Rome. Un spectacle très maîtrisé que l’on espère voir repris à Paris.

Prochaine étape, «Agatha» de marguerite Duras dont elle apprécie la langue, les rythmes, les énigmes. Deux acteurs, Marine Béart et Sven Narbonne. Aux Clochards célestes bien sûr. Et résolument. Rendez-vous le 13 mars.

2012/2018

Kiss & Cry », une chorégraphie à quatre mains | Le Monde 20-12-18

jeudi 20 décembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

La Belge Michèle Anne De Mey et son compagnon, le réalisateur Jaco Van Dormael, font escale à La Scala, à Paris.

Par Rosita Boisseau Publié le jeudi 20 décembre 2018

Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris.
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris. MAARTEN VANDEN ABEELE

C’est en sortant de sa salle de bains que la chorégraphe belge Michèle Anne De Mey a eu l’idée de son solo Amor (2017). C’est dans la cuisine qu’elle l’a proposé au cinéaste Jaco Van Dormael. Et c’est sur la table de cette même cuisine qu’est né, il y a sept ans, leur spectacle Kiss & Cry, devenu depuis un best-seller. Les jouets des enfants, leur train miniature, les Playmobil, un sèche-cheveux, des feuilles mortes, des doigts qui s’enlacent, une fiction amoureuse… tout prend vie devant la caméra de Van Dormael.

La création au bout des doigts

Décrocher le gros lot est un cadeau du ciel. Surtout lorsqu’on ne s’y attend pas. « Nos amis étaient perplexes lorsque nous évoquions notre projet, et se demandaient ce qui allait en surgir, se souvient la chorégraphe. On ne se rendait pas compte de ce que l’on faisait. On avançait, on pataugeait, on était dans notre bulle. On inventait une sorte d’arte povera sans y penser. La photo s’est révélée à la fin. » Jaco Van Dormael ajoute : « Quand j’étais jeune, je pédalais dans la choucroute lorsque je réalisais un film et ça me faisait peur. Maintenant, je sais que c’est normal de pédaler, et ça me va très bien. »

Chacun de son côté, Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael n’en étaient pourtant pas à leur coup d’essai. Figure de la scène chorégraphique belge depuis le début des années 1980, complice d’Anne Teresa De Keersmaeker de 1982 à 1990, De Mey a créé sa compagnie en 1990. Elle a conçu une trentaine de spectacles, tout en codirigeant, de 2005 à 2016, Charleroi Danses. Jaco Van Dormael, metteur en scène et clown, a réalisé, entre autres, Toto le héros (1991), avec Michel Bouquet, Caméra d’or au Festival de Cannes, Le Huitième Jour (1996) et M.Nobody (2009). « Il me disait qu’il ne pouvait pas filmer la danse, qu’il ne savait pas choisir entre gros plan et plan d’ensemble, se souvient la chorégraphe. Un jour, je lui ai dit en agitant deux doigts sur la table : “Et si je fais ça, tu peux filmer la danse ?” Ce moment est devenu le prologue de Kiss & Cry. »

Standing ovation

Cette « nanodanse » signe la délicatesse de Michèle Anne De Mey. Celle « qui hésitait, enfant, entre femme de cirque, bergère et danseuse » a ciselé son talent avec patience. Petits spectacles d’abord, à la paroisse de son quartier bruxellois, puis danse classique, claquettes… Le nom qu’elle évoque d’emblée est celui de Maurice Béjart dont elle a suivi les cours à l’Ecole Mudra, à la fin des années 1970. Elle avait 16 ans. « Avant d’intégrer cette école, je me souviens comment tout Bruxelles se précipitait pour assister à ses créations à l’affiche pendant trois mois, avec trois mille spectateurs par soir, se souvient la chorégraphe. On y allait avec l’école ou en famille. Nos mères, nos grands-mères ont vu Le Boléro et Bhakti. C’était la fête ! La magie émotionnelle et le partage culturel avec les habitants d’une ville étaient incroyables. Je crois que Béjart a eu une importance fondamentale qui explique aujourd’hui pourquoi le public belge connaît la danse et pourquoi elle est si présente chez nous. »

L’intensité de Michèle Anne De Mey parlant de la « générosité artistique de Béjart » semble faire écho au succès populaire de Kiss & Cry. « Qu’est-ce qui définit une œuvre comme accessible au plus grand nombre ?, s’interroge-t-elle. C’est un coup de chance ? Celui d’être au bon endroit au bon moment ? » Si les standing ovations sont monnaie courante pour leur trilogie, cela ne les empêche pas de conclure chaque représentation par une heure de notes. « Le plus beau compliment que l’on nous ait fait est celui d’un jeune homme croisé à Lyon, lance Van Dormael. Il m’a dit :Ce qui est fou, c’est que ce sont des vieux qui ont fait ça ! »

Michèle Anne De Mey n’a pas baptisé pour rien sa compagnie Astragale. Ce petit os est la poulie du pied et porte le corps dans la marche en lui permettant d’étendre et de fléchir la cheville. Elle y a, depuis 2016, ajouté un S pour nouer serré les fils de ses collaborations. « J’ai toujours aimé le partage, travailler avec d’autres, des musiciens, des plasticiens, des compositeurs. » Elle rappelle aussi que Kiss & Cry est le résultat d’un collectif de création qui a cimenté l’idée originale du couple. Elle cite tous les noms : Grégory Grosjean, Thomas Gunzig, Julien Lambert, Sylvie Olivé, Nicolas Olivier.

Langue des signes et lévitation

Dans la foulée de Cold Blood (2013), fiction miniature autour d’un voyage en avion, ils viennent de concevoir Amor, un seul-en-scène pour une danseuse. « J’ai subi un choc thermique en 2016, à Toronto, se souvient Michèle Anne De Mey. Je me suis baladée pendant deux heures par – 34°C sur la plage et, à l’aéroport, je suis tombée d’un coup dans le coma sur ma valise. J’ai vécu une expérience de mort imminente. C’était extraordinaire, plus réel que tout ce que j’avais vécu. Il y avait beaucoup d’amour, de l’amour à l’état pur. J’y ai croisé ma grand-mère. J’ai eu envie de témoigner de cette magnifique altération de la réalité dans le solo. »

Pour Amor, Michèle Anne De Mey a appris la langue des signes et la lévitation, en complicité avec la compagnie de magie nouvelle 14 : 20. Quant à Van Dormael, qui a signé la mise en scène, il précise : « J’ai tenté de recréer par la danse ce que Michèle Anne a pu m’en dire et ce que moi, j’ai vécu parallèlement en la voyant tomber. Et puis, il y a ces interrogations : comment fonctionne le cerveau ? De quoi se souvient-on ? Qu’est-ce qui est important avant d’être mort ? » Autant de questions présentes dans la trilogie. « Mais c’est le combat pour la vie qui est au cœur de tout, ajoute Michèle Anne De Mey. Et l’amour, à mettre de façon inconditionnelle dans ce que nous entreprenons. »
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris.
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris. MAARTEN VANDEN ABEELE

Kiss & Cry, jusqu’au 31 décembre ; Cold Blood, du 10 au 26 janvier 2019. 

2111/2018

La prison, paradoxale école de vie | Le Monde

mercredi 21 novembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Compagnie-la-Resolue-Saison-2018-2019
Réjane Bajard qui joue le personnage de Suzie Wong (dans la vidéo de Rohan Thomas) et Prune Beuchat qui joue le rôle de Goliarda Sapienza (sur le plateau). © Rémi Blasquez

A Villeurbanne, Louise Vignaud met en scène une adaptation inspirée de « L’Université de Rebibbia », de Goliarda ­Sapienza.

Une déflagration. Voilà ce que fut, en 2005, la sortie en France de L’Art de la joie (éd. Viviane Hamy), de Goliarda Sapienza. Le livre n’était pas seulement un chef-d’œuvre : il était de ceux qui changent une vie, et faisait connaître une écrivaine totalement inconnue, dont tous les éditeurs italiens avaient d’abord refusé les écrits. Peut-être parce que Goliarda Sapienza – disparue en 1996, à l’âge de 72 ans – était une de ces insoumises irréductibles qui ne se laissent enfermer dans aucun des rôles écrits pour les femmes.

Dans la foulée, on a découvert les autres livres de l’auteure sicilienne, tous empreints d’une force, d’une liberté et d’un lyrisme hors du commun. Parmi eux, L’Université de Rebibbia ­ (Attila, 2013), qu’adapte aujourd’hui au théâtre une jeune metteuse en scène qui commence à faire parler d’elle, Louise Vignaud. Artiste associée au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, où elle présente cette création, elle dirige aussi, à Lyon, le Théâtre des Clochards célestes, où elle mettra en scène, au printemps, Agatha, de Marguerite Duras.

La prison signifie pour Goliarda Sapienza une véritable renaissance spirituelle, au contact de ses codétenues

A la fin des années 1970, Goliarda Sapienza, qui fut comédienne avec Luigi Comencini et collaboratrice de Luchino Visconti, traverse une crise. Elle vole, dans l’appartement d’une amie, des bijoux de prix, et se retrouve, pour quelques jours, incarcérée à la prison de Rebibbia, dans la banlieue de Rome. De cette expérience qui aurait pu être aliénante, Goliarda Sapienza tire un livre gorgé d’une énergie de vie exceptionnelle.

La prison signifie pour elle une véritable renaissance spirituelle, au contact de ses codétenues, marginales, droguées, filles liées au grand banditisme ou militantes radicales – l’Italie est alors engluée dans les « années de plomb », qui voient s’affronter la violence politique de l’extrême gauche et celle de l’extrême droite. Le titre original du livre, L’Université de Rebibbia, dit bien que pour Goliarda Sapienza la prison fut une école de liberté.

C’est cette énergie de vie qui éclate sur le plateau de la petite salle du TNP, grâce aux cinq actrices qui s’emparent de cette histoire : Prune Beuchat (qui donne à Goliarda sa dimension terrienne et charnelle), Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon et Charlotte Villalonga, qui incarnent tous les autres personnages. C’est par la perception que Louise Vignaud fait ressentir l’univers carcéral, et notamment par le travail sur le son (signé par Clément Rousseaux) : son des multiples portails qui se ferment, son des pas qui claquent indéfiniment dans les longs couloirs vides, silencieux comme des tombeaux.

Phalanstère féminin

La scénographie, simple, efficace, non illustrative, permet à la metteuse en scène de dérouler une galerie de portraits de femmes. Qu’il s’agisse de celles qui sont – fortement – incarnées sur le plateau, ou de celles qui apparaissent en vidéo grâce au beau travail de Rohan Thomas. Celui-ci renforce la dimension intime et sensible de cette plongée dans ce phalanstère féminin où tout semble possible, la chute comme la réinvention de nouveaux modes de vie hors des normes imposées par la société.

Il y a quelque chose qui évoque l’univers de l’auteure-metteuse en scène sicilienne Emma Dante dans ce théâtre-là, qui travaille avec des corps non normés, criants de vérité, et une forme d’économie où le moindre signe claque et fait sens. C’est la belle réussite de ce spectacle, qui par ailleurs adapte intelligemment le récit de l’auteure italienne, que de tenir ensemble la dimension concrète et la dimension allégorique du texte. Et de jouer sur une forme de beauté brute, qui va bien à Goliarda Sapienza. Laquelle disait : « Qu’est-ce que la beauté, sinon de la cohérence ? »

Par Fabienne Darge (Villeurbanne (Rhône), envoyée spéciale)

Rebibbia, d’après L’Université de Rebibbia, de Goliarda Sapienza. Mise en scène : Louise Vignaud. Théâtre national populaire (TNP), 8, place Lazare-Goujon, Villeurbanne (Rhône). Tél. : 04-78-03-30-00. Jusqu’au 30 novembre.

Source: Le Monde

1411/2018

Un Ivanov à Grincer des dents | Le Monde

mercredi 14 novembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Le metteur en scène Christian Benedetti (au centre) dynamite la représentation traditionnelle d’« Ivanov ». © Simon Gosselin

A L’Athénée, à Paris, Christian Benedetti donne de l’œuvre de Tchekhov une vision très crue.

Voilà un spectacle peu aimable et qui ne veut pas l’être. Il faut du courage pour proposer une représentation où la vulgarité des personnages est prise au pied de la lettre et s’énonce en gros mots (« on se fait chier »), en surnom connoté (« Zézette ») ou en évocation crue d’un Gérard Depardieu éructant et paillard (rôle qu’assume crânement Christian Benedetti). On ne s’attendait pas à être aussi heurté devant cette fiction crépusculaire que les artistes enveloppent d’habitude d’une élégante mélancolie.

Ivanov (sobrement joué par Vincent Ozanon) est un homme dépressif marié à Anna Petrovna (Laure Wolf). Il croule sous les dettes et ne peut financer le voyage dont son épouse phtisique a besoin pour se soigner. Sourd aux implorations du médecin (formidable Yuriy Zavalnyouk), il s’entiche de Sacha (Alix Riemer), fille de sa créancière, Zinaïda Lebedeva (Brigitte Barilley). Pendant qu’il fait la fête, Anna expire dans l’indifférence de tous. Un an plus tard, le veuf s’apprête à se remarier. Il n’en aura pas le temps. Il meurt. On ne le pleurera pas.

Christian Benedetti connaît Tchekhov sur le bout des doigts. Depuis 2011, il monte ses textes l’un après l’autre avec la volonté d’en proposer une intégrale qui le mènera jusqu’aux pièces en un acte de l’auteur. Après La Mouette, Oncle Vania, Les Trois Sœurs et La Cerisaie, le voici arrivé à cette première version d’Ivanov, sous-titrée Comédie en quatre actes et dont la représentation, en 1887, avait suscité les quolibets des spectateurs, incitant le dramaturge russe à livrer, en 1889, une seconde mouture, sous-titrée celle-ci Drame en quatre actes et qui eut les faveurs du public (mais pas celles de Benedetti).

Coutures du théâtre exhibées

A l’Athénée, sous les dorures de la salle à l’italienne, un silence perplexe (ou gêné ?) accompagne les débordements qui agitent un plateau brut de décoffrage. La lumière se lève sur une scène entravée par une paroi de contreplaqué interdisant la profondeur de champ. Pas question d’esquiver ce qui se dit ou de s’abandonner à la rêverie, tout nous est renvoyé en boomerang et sans sommation. Les acteurs déplacent le décor. Installent piano, chaises, sofa, puis les déménagent pour déposer un pâle paravent ou des portes de vaudeville qui n’ouvrent que sur elles-mêmes (quand elles consentent à s’ouvrir.) L’espace est une aire de jeu. Les coutures du théâtre sont exhibées sans ménagement. Le temps des illusions est fini. Place au réel.

Ce réel est inscrit dans la chair de la pièce, dont la traduction, cosignée par le metteur en scène avec Brigitte Barilley et Laurent Huon, fera grincer des dents. Musclée, triviale et efficace, elle ne s’attarde pas dans le poétique et le psychologique, encore moins dans l’intériorité des êtres. Là encore, aucune profondeur. Les personnages sont ce qu’ils disent. Il n’y a pas moyen de trouver une excuse à leur médiocrité. Il nous faut faire avec ces humains de bas étage, comprendre que ce qu’ils exhibent d’eux-mêmes est leur vérité nue et encaisser ce qu’ils suscitent en nous d’effroi et de dégout.

On finit par admettre que Tchekhov a écrit une farce détestable où les héros sont affreux, sales, méchants, obsédés par l’argent et entichés d’eux-mêmes

Ainsi, et même si on n’aime pas voir ce que l’on voit et entendre ce que l’on entend, on finit par admettre que Tchekhov a écrit une farce détestable où les héros sont affreux, sales, méchants, obsédés par l’argent et entichés d’eux-mêmes. « Une femme va mourir », leur répète inlassablement le médecin en qui on discerne un Tchekhov effaré devant la laideur d’âme de ses propres créatures. Car personne ne s’émeut.

Pourtant Anna Petrovna n’est pas n’importe qui. Elle est juive. Elle a, pour l’amour d’Ivanov, renié sa religion, perdu sa dot, subi le rejet de son mari. Mais pour lui, comme pour tous ceux qui viennent s’encanailler chez la Lebedeva, Anna est une « youpine ». Tchekhov a écrit ce mot-là plus d’une fois. Lorsque les acteurs le prononcent haut et fort, il écorche les oreilles. Le malaise est palpable.

Christian Benedetti ne nous épargne pas. Cette communauté délétère qui se repaît de rires gras et de rasades de vodka n’est en rien ambiguë. Elle est antisémite. Ce reflet atterrant, mais fidèle qui nous est renvoyé n’est pas beau à voir. Mais ces gens-là existent et ils sont parmi nous. Se servir d’Ivanov pour le dire n’est pas salir Tchekhov mais l’élever au rang des visionnaires. La nuance est de taille.

Par Joëlle Gayot

Ivanov, de Tchekhov, jusqu’au 1er décembre au Théâtre de l’Athénée, Paris 9e. Mise en scène de Christian Benedetti. Tous les jours sauf les dimanches et lundis à 20 heures, le mardi à 19 heures ; une représentation à 16 heures, le dimanche 25 novembre. De 14 € à 36 €.

Source: Le Monde