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1201/2022

Rebibbia mise en scène de Louise Vignaud | le Figaro 11-01-22

mercredi 12 janvier 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Le séjour en prison de Goliarda Sapienza, un pur moment liberté sur scène

Par Anthony Palou 

Publié le 11 janvier 2022.

 

Cette adaptation au théâtre de Rebibbia sera notamment jouée à Montpellier et Villefontaine durant le mois de janvier.

La prison est un lieu théâtral parfait, autant dire que le huis clos forcé est ici chez lui. C’est pourquoi le texte autobiographique de Goliarda Sapienza, L’Université de Rebibbia, se posait là, comme une évidence, pour Louise Vignaud qui l’a librement et remarquablement adapté.

C’est l’histoire des cinq jours que passa l’auteur derrière les barreaux d’un centre pénitentiaire romain, un vrai clapier. Pourquoi ? Eh bien, pour un vol de bijou. Nous sommes dans l’Italie des années de plomb. Dès le début, nous entendons des bruits bien métalliques, des cliquettements sordides de clefs, des portes en ferraille qui claquent, crépitations intempestives d’interrupteurs…

Curieuse solitude

Nous sommes dans le bain. Ambiance corsée. Goliarda (subtile Prune Beuchat) est là, prostrée, dans sa petite cellule, à gauche de la scène. On dirait un singe dans sa cage. Entre deux quintes de toux, elle demande dans le vide : « Vous n’avez rien à manger ? » Puis elle se recouche sur sa paillasse, elle a froid, quand une sonnerie stridente la remet sur pied. Une gardienne lui apporte du lait dans un verre cracra. Elle rêve d’un dehors mais aussi, surtout, d’une brosse à dents, un stylo, se dit : « Ne pas plonger dans la souffrance. Bloquer l’imagination car elle peut être fatale. »

Petit à petit, Goliarda fait la connaissance de ses codétenues, de curieux phénomènes, pauvres créatures qui ont toutes plus ou moins un piston crevé : une jeune droguée au bord de la crise de nerfs, une jeune fille qui s’est faite engrossée, des voleuses, des criminelles, des putes, des rêveuses, une magicienne diseuse de bonne aventure, une dissidente politique, des forts en gueule, des hystériques… Une touchante humanité qui grelotte dans leur curieuse solitude.

Ces femmes aux tempéraments bien trempés sont alternativement interprétées par quatre actrices haute définition : Nine de Montal, Pauline Vaubaillon, Charlotte Villalonga et l’intense Magali Bonat. Goliarda, entre humiliation et exclusion, cherchera dans cet abandon du monde, ce drôle de noviciat, une résurrection. Et c’est bien cette chute et cette renaissance entre quatre murs qui font de cette pièce pleine d’esprit et d’espoir un moment de grâce. Les conflits et les coopérations des volontés entre ces femmes atteignent leur point culminant dans la scène des sanitaires lorsque, entre ombre et lumière, elles se décrassent.

Devant les lavabos s’opère l’attraction des contraires. La metteuse en scène Louise Vignaud emmène alors ses comédiennes vers un naturalisme confinant à un remarquable réalisme. Sa galerie de femmes, toutes à la recherche de leur salut, toutes entre envie de meurtre et demande d’amour, donne corps à des voix étouffées. À défaut de percer le blindage des portes, le texte de Goliarda Sapienza perce celui des crânes.

Cartoucherie/Théâtre de la Tempête, jusqu’au 16 janvier. Domaine d’O, Montpellier, le 20 et 21 janv. Théâtre du Vellein, Villefontaine, le 25 janv.

www.lefigaro.fr

701/2022

 » Zaï Zaï Zaï Zaï  » : l’humour joyeusement absurde de Fabcaro à écouter… sur scène | Marianne 04_01_22

vendredi 7 janvier 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Maïa Sandoz, meilleure amie d’enfance et metteuse en scène de Blanche Gardin pour son spectacle « Je parle toute seule », fait ici le pari d’une adaptation sonore.

On est allé voir Par Julien Vallet – Publié le 04/01/2022 à 20:00

La comédienne Maïa Sandoz signe une adaptation sonore originale et très drôle de la non moins comique bande dessinée de Fabcaro, portrait acide de notre société du spectacle abordé sous le prisme de l’absurde.

Un jour, à la caisse, Fabrice, un auteur de bande dessinée, sorte de double de l’auteur Fabcaro, découvre par hasard – terrible crime ! – qu’il a oublié sa carte de fidélité du magasin. Menacé par un vigile qui lui hurle de lâcher le poireau qu’il tient à la main avant d’effectuer une périlleuse roulade arrière, il préfère prendre la fuite. Devenu un fugitif en cavale, traqué par toutes les polices de France, Fabrice se réfugie en Lozère, où personne ne comprend le français local, pour y retrouver par hasard son amour de jeunesse, laquelle s’égaye dans une vie bourgeoise, dans sa villa à 200 000 euros dotée d’une cheminée en pierre de taille dont elle est très fière.

Pendant ce temps, le petit monde des commentateurs médiatiques s’écharpe : y a-t-il une radicalisation dans la communauté des auteurs de bande dessinée ? Surtout, pas d’amalgame ! Rattrapé par la brigade, Fabrice sera finalement condamné à chanter « Siffler sur la colline » de Joe Dassin – et son refrain « Zaï Zaï Zaï Zaï » qui donne son titre à l’œuvre – en karaoké. Ouf ! Il a échappé à « Mon fils, ma bataille » de Daniel Balavoine – beaucoup plus ardue.

Vous trouvez ça complètement absurde et barré ? Nous aussi ! C’est précisément ce qui fait la marque de l’humour joyeusement décalé et déjanté de Fabcaro et de « Zaï Zaï Zaï Zaï » sa bande dessinée la plus fameuse, qui lui a apporté une notoriété soudaine à sa sortie en 2015, dont il s’est lui-même moqué par la suite dans ses albums suivants. On s’était déjà dit à la lecture que cette histoire aurait donné lieu à un super film. Une adaptation sur grand écran doit d’ailleurs sortir en février prochain. Mais au lieu d’une adaptation théâtrale classique un peu casse-gueule, très difficile à reproduire tant les rebondissements sont nombreux, Maïa Sandoz, meilleure amie d’enfance et metteuse en scène de Blanche Gardin pour son spectacle « Je parle toute seule », fait ici le pari d’une adaptation sonore.

RÉALISTE ET DÉJANTÉ

Sept comédiens derrière leurs micros, dans la grande tradition des dramatiques radiophoniques, imitent tour à tour tous les personnages et surtout « bruitent » les transitions et les ambiances, comme une messe ou un trajet en voiture. Un enregistrement radio ? demanderez-vous peut-être en levant le sourcil, sceptiques. N’ayez pas peur, ne prenez surtout pas la fuite (contrairement à Fabrice) ! Car il existe bien des façons de consommer et d’apprécier du théâtre et celle-ci n’en est qu’une parmi d’autres. Et surtout, car la langue de Fabcaro, son univers aussi durement réaliste que totalement déjanté, s’écoute plus qu’elle ne se voit.

Et en plus, ça fonctionne ! Grâce au talent des comédiens, capables d’incarner trois personnages distincts en une minute et de générer toute sorte de bruitages, le spectateur ne s’ennuie pas un instant. En à peine une heure, tout y passe, tout y est joyeusement parodié et massacré : les reporters des chaînes infos et leurs enquêtes de voisinage absurdes, les journalistes façon Augustin Trapenard qui posent des questions absconses et interminables, les débats entre hommes politiques où tout est question de posture, les grenouilles de bénitier complotistes… Sans oublier l’automobiliste qui déclare le plus sereinement du monde à notre héros-fugitif : « Je ne vais pas vous prendre, je suis individualiste. »

Même le narcissisme et l’attentisme de la propre corporation de l’auteur, les auteurs de bande dessinée, s’y retrouvent étrillés avec délectation. Voici en somme une satire du cirque médiatique et notre société du spectacle contemporaine, un portrait acide de la France d’aujourd’hui où toutes les idoles de la modernité sont piétinées avec allégresse grâce à cet humour ravageur devenu la marque de fabrique de Fabcaro. Si les performances des comédiens sont parfois inégales, certains maîtrisant mieux l’imitation que d’autres, le spectateur ressort conquis et rasséréné de cette petite heure d’enregistrement, avec le secret désir que d’autres metteurs en scène investissent à leur tour ce format du théâtre sonore.

« Zaï Zaï Zaï Zaï », Théâtre de l’Atelier (Paris 18e), à 19 h, 1 h, Jusqu’au 23 janvier.

www.marianne.net

1312/2021

L’éblouissante surprise d’Alain Françon | La Croix – 09-12-21

lundi 13 décembre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Le metteur en scène s’installe au TNP de Villeurbanne avec une sublime « Seconde surprise de l’amour ». Un spectacle pétillant et délicat, où les sentiments sont les éternels agitateurs du grand mouvement de la vie.

  • Marie-Valentine Chaudon,
  • le 09/12/2021 à 10:08
  • Si les premières passions ont le piquant de l’inédit, les rencontres tardives jouissent de la saveur des levers de soleil, le goût troublant de la « répétition de l’unique», selon les mots d’Alain Françon. Formule qui s’applique à merveille au théâtre, et plus précisément à sa dernière création : une Seconde surprise de l’amour d’une fraîcheur lumineuse au cœur de l’hiver.

La Marquise pleure son époux disparu. Son voisin, le Chevalier porte lui aussi le deuil d’un amour perdu, Angélique retirée dans un couvent. Les deux inconsolables vont trouver un réconfort inespéré dans leur amitié : « vous avez renoncé à l’amour et moi aussi, et votre amitié me tiendra lieu de tout, si vous êtes sensible à la mienne », déclare le Chevalier à la Marquise dans l’acte I. Avant même que ceux-ci ne s’en aperçoivent, les sentiments des protagonistes orchestrés par la plume de Marivaux vont opérer une mue inattendue.

Une distribution éclatante

Le décor de Jacques Gabel offre à leurs amours naissantes un écrin tout en élégance : deux perrons se font face sur fond d’une forêt impressionniste, ravissant miroir des émotions entrelacées des personnages. Sublimé par une mise en scène limpide et enlevée, le marivaudage dévoile ici la noblesse des cœurs fragiles. Il interprète leur symphonie intemporelle sur une cadence ardente, portée de bout en bout par une distribution éclatante.

Georgia Scalliet pétille de mille nuances dans le rôle de la Marquise, silhouette hagarde qui voit peu à peu son inertie métamorphosée, les émois qui la submergent déclenchant moult soupirs et roulements d’yeux. Pierre-François Garel est un Chevalier lunaire, saisi par sa soudaine jalousie et touchant dans son exquise naïveté, lorsqu’il s’étonne : « Je n’aurais jamais cru que l’amitié allât si loin ! »

Reflet des aventures de leurs maîtres, Lubin (Thomas Blanchard) et Lisette forment aussi un couple plein de charme. Suzanne De Baecque, tout juste sortie de l’École du Nord, joue avec bonheur des variations comiques du personnage de la suivante, répliquant avec malice aux vaines tentatives de séduction d’Hortensius. L’intellectuel croulant sous d’improbables piles de livres est, lui, incarné par un Rodolphe Congé irrésistible lorsqu’il crie au « blasphème littéraire » après que les deux amoureux ont osé considérer Sénèque comme « un petit auteur ». Menée d’un même mouvement par Alain Françon, cette belle troupe bat la mesure du balancement des cœurs, délicieuse mélodie de la vie.

Du 9 au 19 décembre au TNP de Villeurbanne puis les 20 et 21 janvier à Toulon, du 1er au 5 février à Caen, du 10 au 19 février au Théâtre Montansier à Versailles, du 8 au 12 mars à Dijon…

 

1312/2021

Zaï zaï zaï zaï | Le Figaro 13-12- 21

lundi 13 décembre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Zaï zaï zaï zaï, une farce en demi-teinte sur la scène, après la BD et le film

Par Nathalie Simon

 

Le dispositif est original. Debout devant un micro, les acteurs racontent cette «fiction radiophonique et visuelle». François Goize

Maïa Sandoz a transposé sur scène la bande dessinée de Fabcaro. Un spectacle pas très léger qui s’appuie sur de bons comédiens.

«C’est une farce tragicomique, rien n’est sérieux», dit en substance l’un des personnages du spectacle Zaï zaï zaï zaï. On est rassuré, on s’est demandé si c’était normal de ne pas rire tout le long du spectacle. Publiée en 2015 (éditions 6 Pieds sous terre) et plusieurs fois récompensée, la bande dessinée de Fabrice Caro dit Fabcaro a été transposée au cinéma par François Desagnat (sortie en février prochain) et sur scène par Maïa Sandoz dans une mise en scène de Paul Moulin.

Le dispositif est original. Debout devant un micro, les acteurs racontent cette «fiction radiophonique et visuelle». Côté cour, assis à une table, deux autres, Élisa Bourreau et Christophe Danvin, sont chargés des bruitages. L’histoire commence sur les chapeaux de roues. Fabrice, un auteur de bande dessinée comprend qu’il a oublié sa carte de fidélité au moment où il doit payer ses courses. La caissière en perd ses mots, un vigile tente d’arrêter le «criminel» qui s’enfuit. Fabcaro raconte sa cavale et les médias qui s’emparent de ce qui devient une affaire d’État.

Absurde à souhait

Objectif ? Dénoncer les dysfonctionnements de la société. Le public est tout ouïe et a les yeux grands ouverts. C’est absurde à souhait, déjanté, amusant parfois, mais également assourdissant. À certains moments, on est tenté de se boucher les oreilles. En revanche, la distribution est sans failles et permet aux comédiens qui se produisent en alternance de montrer l’étendue de leur savoir-faire. Depuis la création du spectacle en 2018, plusieurs actrices comme Blanche Gardin,  dont Maïa Sandoz a dirigé les trois stand-up, et Adèle Haenel se sont succédé. «Nous souhaitons exacerber la tension de jeu, la concentration, l’engagement des comédiens, et traduire ainsi, avec légèreté, l’humour deZaï Zaï Zaï Zaï», indique Paul Moulin en note d’intention. Légèreté n’est pas le bon mot, mais on ne doute pas de l’engagement des interprètes.

Théâtre de l’Atelier 75018 Paris, jusqu’au 23 janvier. Location : 01 46 06 49 24 ou sur le site du théâtre.

www.lefigaro.fr 

712/2021

«Nos paysages mineurs» de Marc Lainé : le train-train qui déraille | Libération 07_12_21

mardi 7 décembre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Scènes

Le spectacle est une dissection mélancolique et convaincante de la relation entre une femme et un homme, les subtils Adeline Guillot et Vladislav Galard, au gré des trajets Paris-Saint-Quentin.

par Gilles Renault 

publié le 7 décembre 2021 à 4h06

Il y aurait sans doute quelque chose d’excessif à qualifier Nos Paysages mineurs de spectacle majeur. Pour autant, Marc Lainé n’en propose pas moins un savoureux moment de théâtre, d’autant plus appréciable, en outre, qu’il est à mettre au crédit d’un artiste, directeur de la Comédie de Valence depuis janvier 2020, qu’on avait un peu perdu en chemin, à force d’être incessamment présent sur tous les fronts (écriture, mise en scène, scénographie). Après les villages de la Drôme et de l’Ardèche, où le projet, pensé pour l’itinérance, a déjà circulé, rallions donc le Théâtre 14 – dynamique havre culturel jouxtant un terrain de foot en synthétique – où l’escale dure jusqu’à mi-décembre.

Le temps de se dire des choses

Féru de musique (cf. ses collaborations avec Bertrand Belin ou le groupe Moriarty), Marc Lainé a toujours prisé les entrelacs. Nos Paysages mineurs ne déroge aucunement qui, côté jardin, présente une grande maquette, sur laquelle un train électrique effectue un trajet circulaire, avec, juste au-dessus, un écran permettant, via trois caméras, de diffuser en alternance les images dudit train, ainsi que l’action qui se joue, côté cour, dans un compartiment où ont pris place un homme et une femme. Plus, au centre de l’astucieux dispositif, le violoncelliste Vincent Ségal (ex-moitié du duo Bumcello, et comparse de Cesária Evora, Elvis Costello ou Matthieu Chedid) qui signe ici la bande originale d’une pièce aux délicates inflexions effectivement cinématographiques.

Au gré des saisons, qu’on voit défiler derrière la vitre, la ligne, toujours le même, relie Paris à Saint-Quentin, dans l’Aisne. Un peu plus d’une heure de voyage, qui laisse à peine le temps d’ouvrir un bouquin, mais, néanmoins, celui aussi de se dire des choses ; a fortiori si le récit couvre six années, découpées en chapitres scandant «l’histoire d’amour simple et triste» d’un couple, inscrite de plain-pied dans les mutations socio-intellectuelles d’une époque révolue, l’après Mai 68.

Justesse dans le tissage de la langue

Lui est prof de philo, mais aussi écrivain promis au succès, spirituel, un rien fat et passablement dragueur. Autrement réservée, elle, est fille de prolos (chez qui elle se rend), vendeuse au BHV avant de reprendre les études et d’épouser les idéaux féministes en gestation. Comment, dès lors, ne pas succomber aux assauts du beau parleur ? Sauf que, une fois formé, le couple, qui se vit en «véritable défi lancé à la société capitaliste», échouera à surmonter cette lutte des classes qu’il entendait pourtant pourfendre. D’une extrême justesse, jusque dans le tissage de la langue (le mot «phallocrate» est lancé, un peu passé d’usage au profit d’autres termes) et de la toile de fond (l’aventure pédagogique de l’université libre de Vincennes, le crépuscule de la Nouvelle Vague), la dissection mélancolique du lien idéologico-sentimental convainc d’autant plus qu’elle est portée par deux comédiens au diapason, la subtile Adeline Guillot et l’imparable Vladislav Galard.

Nos paysages mineurs, de Marc Lainé au Théâtre 14 (75014), jusqu’au 12 décembre. Puis à la Fabrique (Valence) du 17 au 20 janvier et à la Filature (Mulhouse) du 7 au 10 avril.

www.liberation.fr

112/2021

TARTUFFE mise en scène décor et costumes Macha Makeïeff | La Terrasse 24_11_21

mercredi 1 décembre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

TARTUFFE Théorème, texte Molière / mise en scène, costumes, décor Macha MakeïeTARTUFFE Théorème, texte Molière / mise en scène, costumes, décor Macha Makeïeff - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre des Bouffes du Nord

LA CRIÉE – THÉÂTRE NATIONAL DE MARSEILLE/THÉÂTRE DES BOUFFES DU NORD / TEXTE MOLIÈRE / MISE EN SCÈNE, COSTUMES, DÉCOR MACHA MAKEÏEFF

Publié le 24 novembre 2021 – N° 294

Parti des dévots, la Compagnie du Saint-Sacrement, qui lutte avec ardeur contre tout comportement supposé manquer de respect à la religion catholique, a sans doute contribué en 1664 à faire interdire les représentations de Tartuffe. La censure a duré quelques années, et ce n’est qu’en 1669 que le protégé de Louis XIV et son illustre troupe jouent enfin la pièce, dans une version remaniée intitulée Le Tartuffe ou l’Imposteur. Quant au titre choisi par Macha Makeïeff – TARTUFFE Théorème –, il accorde au personnage de Tartuffe une dimension pasolinienne en l’associant à l’Envoyé de Théorème, jeune homme qui s’introduit au sein d’une riche famille milanaise, séduit sexuellement chacun et chacune, puis s’en va. « Tartuffe n’opère pas pour son compte, il est un agent de la secte et sous son regard. » explique la metteure en scène. Cet aspect apparaît explicitement lors d’une scène collective et cérémonielle. C’est un défi d’interpréter un tel « envoyé », manipulateur et séducteur, mais aussi intrus venu d’ailleurs et comme absent au monde, n’existant pas pour soi mais uniquement dans le rapport de possession qu’il exerce. Intemporel, insensible, charismatique, Tartuffe est ici un ange noir inquiétant et glaçant, un révérend destructeur que Xavier Gallais interprète avec toute l’ambivalence et la part de folie requises. Un ange noir aussi invasif qu’un corbeau hitchcockien, aussi mystérieux qu’un fantôme ou son double…

 Une famille sous influence

Infiltré dans une famille bourgeoise de la fin des années 1950, l’hypocrite dévot en exacerbe les dysfonctionnements, en révèle les contradictions.  Dans sa mise en scène de Trissotin ou Les Femmes Savantes (2015), incandescente et pétillante, Macha Makeïeff pointait déjà les désordres et les violences des relations familiales. Dans une atmosphère ici davantage marquée par la noirceur et l’étrangeté, seule madame Pernelle (géniale Jeanne-Marie Lévy), la mère d’Orgon, se révèle très drôle, de même que le personnage si burlesque de la Bonne (hilarant Pascal Ternisien). A l’inverse d’Orgon (Vincent Winterhalter épatant, en alternance avec Arthur Igual), victime consentante et aveugle, les personnages féminins s’affirment ici dans leur présence résistante et désirante, telles Elmire, interprétée avec finesse et maîtrise par Hélène Bressiant, Dorine, qui ose dire et dénoncer avec aplomb (parfaite Irina Solano), ou encore Mariane (touchante Nassima Bekhtaoui), peu aidée dans son combat contre son père par l’indélicat Valère (impeccable Jean-Baptiste Le Vaillant). Damis, le fils d’Orgon, (remarquable Loïc Mobihan), comme Cléante, le frère d’Elmire (volontaire Jin Xuan Mao), se débattent dans un maelström qu’ils ne contrôlent pas. L’ensemble questionne la déliquescence des relations filiales, la thématique de la prédation, du consentement, lorsque vice et vertu se confondent dangereusement. Hautement contemporain, ce sillon interroge ces zones grises si difficiles à caractériser, ces phénomènes d’emprise illimitée, agissant politiquement et/ou religieusement.

 

Agnès Santi