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2012/2018

Kiss & Cry », une chorégraphie à quatre mains | Le Monde 20-12-18

jeudi 20 décembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

La Belge Michèle Anne De Mey et son compagnon, le réalisateur Jaco Van Dormael, font escale à La Scala, à Paris.

Par Rosita Boisseau Publié le jeudi 20 décembre 2018

Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris.
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris. MAARTEN VANDEN ABEELE

C’est en sortant de sa salle de bains que la chorégraphe belge Michèle Anne De Mey a eu l’idée de son solo Amor (2017). C’est dans la cuisine qu’elle l’a proposé au cinéaste Jaco Van Dormael. Et c’est sur la table de cette même cuisine qu’est né, il y a sept ans, leur spectacle Kiss & Cry, devenu depuis un best-seller. Les jouets des enfants, leur train miniature, les Playmobil, un sèche-cheveux, des feuilles mortes, des doigts qui s’enlacent, une fiction amoureuse… tout prend vie devant la caméra de Van Dormael.

La création au bout des doigts

Décrocher le gros lot est un cadeau du ciel. Surtout lorsqu’on ne s’y attend pas. « Nos amis étaient perplexes lorsque nous évoquions notre projet, et se demandaient ce qui allait en surgir, se souvient la chorégraphe. On ne se rendait pas compte de ce que l’on faisait. On avançait, on pataugeait, on était dans notre bulle. On inventait une sorte d’arte povera sans y penser. La photo s’est révélée à la fin. » Jaco Van Dormael ajoute : « Quand j’étais jeune, je pédalais dans la choucroute lorsque je réalisais un film et ça me faisait peur. Maintenant, je sais que c’est normal de pédaler, et ça me va très bien. »

Chacun de son côté, Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael n’en étaient pourtant pas à leur coup d’essai. Figure de la scène chorégraphique belge depuis le début des années 1980, complice d’Anne Teresa De Keersmaeker de 1982 à 1990, De Mey a créé sa compagnie en 1990. Elle a conçu une trentaine de spectacles, tout en codirigeant, de 2005 à 2016, Charleroi Danses. Jaco Van Dormael, metteur en scène et clown, a réalisé, entre autres, Toto le héros (1991), avec Michel Bouquet, Caméra d’or au Festival de Cannes, Le Huitième Jour (1996) et M.Nobody (2009). « Il me disait qu’il ne pouvait pas filmer la danse, qu’il ne savait pas choisir entre gros plan et plan d’ensemble, se souvient la chorégraphe. Un jour, je lui ai dit en agitant deux doigts sur la table : “Et si je fais ça, tu peux filmer la danse ?” Ce moment est devenu le prologue de Kiss & Cry. »

Standing ovation

Cette « nanodanse » signe la délicatesse de Michèle Anne De Mey. Celle « qui hésitait, enfant, entre femme de cirque, bergère et danseuse » a ciselé son talent avec patience. Petits spectacles d’abord, à la paroisse de son quartier bruxellois, puis danse classique, claquettes… Le nom qu’elle évoque d’emblée est celui de Maurice Béjart dont elle a suivi les cours à l’Ecole Mudra, à la fin des années 1970. Elle avait 16 ans. « Avant d’intégrer cette école, je me souviens comment tout Bruxelles se précipitait pour assister à ses créations à l’affiche pendant trois mois, avec trois mille spectateurs par soir, se souvient la chorégraphe. On y allait avec l’école ou en famille. Nos mères, nos grands-mères ont vu Le Boléro et Bhakti. C’était la fête ! La magie émotionnelle et le partage culturel avec les habitants d’une ville étaient incroyables. Je crois que Béjart a eu une importance fondamentale qui explique aujourd’hui pourquoi le public belge connaît la danse et pourquoi elle est si présente chez nous. »

L’intensité de Michèle Anne De Mey parlant de la « générosité artistique de Béjart » semble faire écho au succès populaire de Kiss & Cry. « Qu’est-ce qui définit une œuvre comme accessible au plus grand nombre ?, s’interroge-t-elle. C’est un coup de chance ? Celui d’être au bon endroit au bon moment ? » Si les standing ovations sont monnaie courante pour leur trilogie, cela ne les empêche pas de conclure chaque représentation par une heure de notes. « Le plus beau compliment que l’on nous ait fait est celui d’un jeune homme croisé à Lyon, lance Van Dormael. Il m’a dit :Ce qui est fou, c’est que ce sont des vieux qui ont fait ça ! »

Michèle Anne De Mey n’a pas baptisé pour rien sa compagnie Astragale. Ce petit os est la poulie du pied et porte le corps dans la marche en lui permettant d’étendre et de fléchir la cheville. Elle y a, depuis 2016, ajouté un S pour nouer serré les fils de ses collaborations. « J’ai toujours aimé le partage, travailler avec d’autres, des musiciens, des plasticiens, des compositeurs. » Elle rappelle aussi que Kiss & Cry est le résultat d’un collectif de création qui a cimenté l’idée originale du couple. Elle cite tous les noms : Grégory Grosjean, Thomas Gunzig, Julien Lambert, Sylvie Olivé, Nicolas Olivier.

Langue des signes et lévitation

Dans la foulée de Cold Blood (2013), fiction miniature autour d’un voyage en avion, ils viennent de concevoir Amor, un seul-en-scène pour une danseuse. « J’ai subi un choc thermique en 2016, à Toronto, se souvient Michèle Anne De Mey. Je me suis baladée pendant deux heures par – 34°C sur la plage et, à l’aéroport, je suis tombée d’un coup dans le coma sur ma valise. J’ai vécu une expérience de mort imminente. C’était extraordinaire, plus réel que tout ce que j’avais vécu. Il y avait beaucoup d’amour, de l’amour à l’état pur. J’y ai croisé ma grand-mère. J’ai eu envie de témoigner de cette magnifique altération de la réalité dans le solo. »

Pour Amor, Michèle Anne De Mey a appris la langue des signes et la lévitation, en complicité avec la compagnie de magie nouvelle 14 : 20. Quant à Van Dormael, qui a signé la mise en scène, il précise : « J’ai tenté de recréer par la danse ce que Michèle Anne a pu m’en dire et ce que moi, j’ai vécu parallèlement en la voyant tomber. Et puis, il y a ces interrogations : comment fonctionne le cerveau ? De quoi se souvient-on ? Qu’est-ce qui est important avant d’être mort ? » Autant de questions présentes dans la trilogie. « Mais c’est le combat pour la vie qui est au cœur de tout, ajoute Michèle Anne De Mey. Et l’amour, à mettre de façon inconditionnelle dans ce que nous entreprenons. »
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris.
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris. MAARTEN VANDEN ABEELE

Kiss & Cry, jusqu’au 31 décembre ; Cold Blood, du 10 au 26 janvier 2019. 

2111/2018

La prison, paradoxale école de vie | Le Monde

mercredi 21 novembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Compagnie-la-Resolue-Saison-2018-2019
Réjane Bajard qui joue le personnage de Suzie Wong (dans la vidéo de Rohan Thomas) et Prune Beuchat qui joue le rôle de Goliarda Sapienza (sur le plateau). © Rémi Blasquez

A Villeurbanne, Louise Vignaud met en scène une adaptation inspirée de « L’Université de Rebibbia », de Goliarda ­Sapienza.

Une déflagration. Voilà ce que fut, en 2005, la sortie en France de L’Art de la joie (éd. Viviane Hamy), de Goliarda Sapienza. Le livre n’était pas seulement un chef-d’œuvre : il était de ceux qui changent une vie, et faisait connaître une écrivaine totalement inconnue, dont tous les éditeurs italiens avaient d’abord refusé les écrits. Peut-être parce que Goliarda Sapienza – disparue en 1996, à l’âge de 72 ans – était une de ces insoumises irréductibles qui ne se laissent enfermer dans aucun des rôles écrits pour les femmes.

Dans la foulée, on a découvert les autres livres de l’auteure sicilienne, tous empreints d’une force, d’une liberté et d’un lyrisme hors du commun. Parmi eux, L’Université de Rebibbia ­ (Attila, 2013), qu’adapte aujourd’hui au théâtre une jeune metteuse en scène qui commence à faire parler d’elle, Louise Vignaud. Artiste associée au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, où elle présente cette création, elle dirige aussi, à Lyon, le Théâtre des Clochards célestes, où elle mettra en scène, au printemps, Agatha, de Marguerite Duras.

La prison signifie pour Goliarda Sapienza une véritable renaissance spirituelle, au contact de ses codétenues

A la fin des années 1970, Goliarda Sapienza, qui fut comédienne avec Luigi Comencini et collaboratrice de Luchino Visconti, traverse une crise. Elle vole, dans l’appartement d’une amie, des bijoux de prix, et se retrouve, pour quelques jours, incarcérée à la prison de Rebibbia, dans la banlieue de Rome. De cette expérience qui aurait pu être aliénante, Goliarda Sapienza tire un livre gorgé d’une énergie de vie exceptionnelle.

La prison signifie pour elle une véritable renaissance spirituelle, au contact de ses codétenues, marginales, droguées, filles liées au grand banditisme ou militantes radicales – l’Italie est alors engluée dans les « années de plomb », qui voient s’affronter la violence politique de l’extrême gauche et celle de l’extrême droite. Le titre original du livre, L’Université de Rebibbia, dit bien que pour Goliarda Sapienza la prison fut une école de liberté.

C’est cette énergie de vie qui éclate sur le plateau de la petite salle du TNP, grâce aux cinq actrices qui s’emparent de cette histoire : Prune Beuchat (qui donne à Goliarda sa dimension terrienne et charnelle), Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon et Charlotte Villalonga, qui incarnent tous les autres personnages. C’est par la perception que Louise Vignaud fait ressentir l’univers carcéral, et notamment par le travail sur le son (signé par Clément Rousseaux) : son des multiples portails qui se ferment, son des pas qui claquent indéfiniment dans les longs couloirs vides, silencieux comme des tombeaux.

Phalanstère féminin

La scénographie, simple, efficace, non illustrative, permet à la metteuse en scène de dérouler une galerie de portraits de femmes. Qu’il s’agisse de celles qui sont – fortement – incarnées sur le plateau, ou de celles qui apparaissent en vidéo grâce au beau travail de Rohan Thomas. Celui-ci renforce la dimension intime et sensible de cette plongée dans ce phalanstère féminin où tout semble possible, la chute comme la réinvention de nouveaux modes de vie hors des normes imposées par la société.

Il y a quelque chose qui évoque l’univers de l’auteure-metteuse en scène sicilienne Emma Dante dans ce théâtre-là, qui travaille avec des corps non normés, criants de vérité, et une forme d’économie où le moindre signe claque et fait sens. C’est la belle réussite de ce spectacle, qui par ailleurs adapte intelligemment le récit de l’auteure italienne, que de tenir ensemble la dimension concrète et la dimension allégorique du texte. Et de jouer sur une forme de beauté brute, qui va bien à Goliarda Sapienza. Laquelle disait : « Qu’est-ce que la beauté, sinon de la cohérence ? »

Par Fabienne Darge (Villeurbanne (Rhône), envoyée spéciale)

Rebibbia, d’après L’Université de Rebibbia, de Goliarda Sapienza. Mise en scène : Louise Vignaud. Théâtre national populaire (TNP), 8, place Lazare-Goujon, Villeurbanne (Rhône). Tél. : 04-78-03-30-00. Jusqu’au 30 novembre.

Source: Le Monde

1411/2018

Un Ivanov à Grincer des dents | Le Monde

mercredi 14 novembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Le metteur en scène Christian Benedetti (au centre) dynamite la représentation traditionnelle d’« Ivanov ». © Simon Gosselin

A L’Athénée, à Paris, Christian Benedetti donne de l’œuvre de Tchekhov une vision très crue.

Voilà un spectacle peu aimable et qui ne veut pas l’être. Il faut du courage pour proposer une représentation où la vulgarité des personnages est prise au pied de la lettre et s’énonce en gros mots (« on se fait chier »), en surnom connoté (« Zézette ») ou en évocation crue d’un Gérard Depardieu éructant et paillard (rôle qu’assume crânement Christian Benedetti). On ne s’attendait pas à être aussi heurté devant cette fiction crépusculaire que les artistes enveloppent d’habitude d’une élégante mélancolie.

Ivanov (sobrement joué par Vincent Ozanon) est un homme dépressif marié à Anna Petrovna (Laure Wolf). Il croule sous les dettes et ne peut financer le voyage dont son épouse phtisique a besoin pour se soigner. Sourd aux implorations du médecin (formidable Yuriy Zavalnyouk), il s’entiche de Sacha (Alix Riemer), fille de sa créancière, Zinaïda Lebedeva (Brigitte Barilley). Pendant qu’il fait la fête, Anna expire dans l’indifférence de tous. Un an plus tard, le veuf s’apprête à se remarier. Il n’en aura pas le temps. Il meurt. On ne le pleurera pas.

Christian Benedetti connaît Tchekhov sur le bout des doigts. Depuis 2011, il monte ses textes l’un après l’autre avec la volonté d’en proposer une intégrale qui le mènera jusqu’aux pièces en un acte de l’auteur. Après La Mouette, Oncle Vania, Les Trois Sœurs et La Cerisaie, le voici arrivé à cette première version d’Ivanov, sous-titrée Comédie en quatre actes et dont la représentation, en 1887, avait suscité les quolibets des spectateurs, incitant le dramaturge russe à livrer, en 1889, une seconde mouture, sous-titrée celle-ci Drame en quatre actes et qui eut les faveurs du public (mais pas celles de Benedetti).

Coutures du théâtre exhibées

A l’Athénée, sous les dorures de la salle à l’italienne, un silence perplexe (ou gêné ?) accompagne les débordements qui agitent un plateau brut de décoffrage. La lumière se lève sur une scène entravée par une paroi de contreplaqué interdisant la profondeur de champ. Pas question d’esquiver ce qui se dit ou de s’abandonner à la rêverie, tout nous est renvoyé en boomerang et sans sommation. Les acteurs déplacent le décor. Installent piano, chaises, sofa, puis les déménagent pour déposer un pâle paravent ou des portes de vaudeville qui n’ouvrent que sur elles-mêmes (quand elles consentent à s’ouvrir.) L’espace est une aire de jeu. Les coutures du théâtre sont exhibées sans ménagement. Le temps des illusions est fini. Place au réel.

Ce réel est inscrit dans la chair de la pièce, dont la traduction, cosignée par le metteur en scène avec Brigitte Barilley et Laurent Huon, fera grincer des dents. Musclée, triviale et efficace, elle ne s’attarde pas dans le poétique et le psychologique, encore moins dans l’intériorité des êtres. Là encore, aucune profondeur. Les personnages sont ce qu’ils disent. Il n’y a pas moyen de trouver une excuse à leur médiocrité. Il nous faut faire avec ces humains de bas étage, comprendre que ce qu’ils exhibent d’eux-mêmes est leur vérité nue et encaisser ce qu’ils suscitent en nous d’effroi et de dégout.

On finit par admettre que Tchekhov a écrit une farce détestable où les héros sont affreux, sales, méchants, obsédés par l’argent et entichés d’eux-mêmes

Ainsi, et même si on n’aime pas voir ce que l’on voit et entendre ce que l’on entend, on finit par admettre que Tchekhov a écrit une farce détestable où les héros sont affreux, sales, méchants, obsédés par l’argent et entichés d’eux-mêmes. « Une femme va mourir », leur répète inlassablement le médecin en qui on discerne un Tchekhov effaré devant la laideur d’âme de ses propres créatures. Car personne ne s’émeut.

Pourtant Anna Petrovna n’est pas n’importe qui. Elle est juive. Elle a, pour l’amour d’Ivanov, renié sa religion, perdu sa dot, subi le rejet de son mari. Mais pour lui, comme pour tous ceux qui viennent s’encanailler chez la Lebedeva, Anna est une « youpine ». Tchekhov a écrit ce mot-là plus d’une fois. Lorsque les acteurs le prononcent haut et fort, il écorche les oreilles. Le malaise est palpable.

Christian Benedetti ne nous épargne pas. Cette communauté délétère qui se repaît de rires gras et de rasades de vodka n’est en rien ambiguë. Elle est antisémite. Ce reflet atterrant, mais fidèle qui nous est renvoyé n’est pas beau à voir. Mais ces gens-là existent et ils sont parmi nous. Se servir d’Ivanov pour le dire n’est pas salir Tchekhov mais l’élever au rang des visionnaires. La nuance est de taille.

Par Joëlle Gayot

Ivanov, de Tchekhov, jusqu’au 1er décembre au Théâtre de l’Athénée, Paris 9e. Mise en scène de Christian Benedetti. Tous les jours sauf les dimanches et lundis à 20 heures, le mardi à 19 heures ; une représentation à 16 heures, le dimanche 25 novembre. De 14 € à 36 €.

Source: Le Monde

1411/2018

Amiens Ville Monde | Transfuge

mercredi 14 novembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

38e-Festival-International-Film-Amiens

38e Festival international d’Amiens, jusqu’au 17 novembre

Le Festival international du film d’Amiens prouve qu’engagement et générosité ne sont pas incompatibles avec les ambitions esthétiques. Au contraire. La preuve par quatre rencontres in situ.

N’en déplaise à Salvador Dali, grand pourvoyeur de slogans péremptoires devant l’Eternel, le centre du monde n’est pas sis en quelque gare du Sud mais, en ces premières rigueurs automnales en tout cas, et pour l’Internationale nomade des cinéphiles, à l’autre extrémité de l’Hexagone. A Amiens, précisément, là où, à l’heure où on trousse ces lignes, le Festival international du film d’Amiens bat son plein. Pour l’occasion, on a pris le dur jusqu’à la cité de Jules Verne, et on s’est attablé, dans la ruche de la Maison de la culture, avec un beau carré d’as de têtes pensantes et filmantes, histoire d’évoquer ce trente-huitième chapitre de l’odyssée des images qu’est le festival.

Déférence protocolaire obligeant, on commence par Emilio Maillé, le réalisateur mexicain, francophone (et -phile), investi des hautes fonctions de président du jury de la compétition des longs. Entrain communicatif, ferveur joviale, l’homme est le reflet du festival : curieux, exigeant, accueillant.

Comment envisagez-vous votre rôle à la tête du jury ?

C’est un festival où deux de mes longs métrages ont été montrés, et que je connais depuis très longtemps. Cette fois, c’est à mon tour, sans mes films, d’y être, et j’en suis enchanté ! C’est très subjectif. A un moment donné tous les films sont égaux ; alors pourquoi en aimer un plus qu’un autre ? Quand vous allez au ciné avec un ami, qu’il n’aime pas le film, ça arrive, c’est normal. Aussi je crois qu’il faut justifier ses choix, mais jusqu’à un certain point. Sinon, on n’est plus dans un exercice de respect de l’art ou de plaisir, tout est trop cérébral. Mais c’est mon approche, quand je tourne un film ou dans la vie : je me laisse emporter !

Le cinéma mexicain a une place de choix cette année, avec un panorama consacré au film noir. Bonne occasion pour faire le point sur la santé de ce cinéma…

Un des premiers films qu’on pourra voir sera le magnifique Une aube différente de Julio Bracho, dont l’image est signée du grand Gabriel Figuerora. C’est l’époque, des années 40 jusqu’aux années 60, qu’on considère comme l’Age d’or du cinéma mexicain. Mais aujourd’hui, nous vivons un autre grand moment, qui n’a rien à voir avec le précédent bien sûr, mais qui est formidable. Reste toutefois un grand drame : les spectateurs ne regardent que 9% de films mexicains, un chiffre particulièrement bas. C’est un paradoxe très étonnant : le cinéma mexicain a une présence très forte dans les festivals, est couronné de prix, mais le public local ne suit pas…

Inutile d’être prophète pour dire que le public d’Amiens, lui, va suivre, et avec quelle passion ! De cette passion contagieuse qui émane du moindre mot, du moindre geste de la pimpante Annouchka de Andrade, la DA du festival. Qui a trouvé quelques minutes, dans un emploi du temps à donner des accès de tachycardie au premier ministre venu, pour interrompre son mouvement perpétuel et nous dire quelques mots.

Vous avez évoqué le désir de revenir aux « fondamentaux » du festival. En quoi consistent-ils ?

Il s’agit de redonner la part belle aux cinéma africain et d’Amérique latine, qui étaient l’essence de ce festival. Lors de sa création, c’était lelieu où on pouvait voir le cinéma africain. Cette identité s’est ensuite un peu diluée ces dernières années. Dans un contexte où les festivals se sont multipliés, il m’importait que l’identité d’Amiens soit clairement établie, et qu’elle soit celle qu’elle a toujours été.

L’hommage à Idrissa Ouedraogo s’inscrit donc dans cette logique ?

Absolument. Idrissa était un immense cinéaste, un grand ami du festival, qui a présenté la quasi-totalité de ses films, et dont il a été président du jury. Je n’ai pas choisi de lui rendre hommage, ça s’est imposé ! Mais nous avons aussi voulu dans le même temps mettre à l’honneur les pionniers du cinéma africain : on verra ainsi trois courts métrage. Un de Sembène Ousmane, un autre de Paulin Soumanou Vieyra, premier cinéaste africain à avoir filmé en Afrique, et enfin celui de Sarah Maldoror. Une façon de rappeler qu’Idrissa s’inscrit dans cette lignée-là.

On ne retient pas plus longtemps Annouchka de Andrade, qui reprend son rythme trépidant. On est parvenu à mettre la main, enfin le micro, sur une autre femme particulièrement occupée. Et pour cause : Sylviane Fessier est la présidente du Festival. Et à ce stade, on commence à se dire que la solution à la crise énergétique planétaire se trouve ici, à Amiens. Tant chacun des participants, des responsables, crépite d’une inextinguible vitalité.

C’est un exercice délicat, mais comment définiriez-vous, en quelques mots, le festival, vous qui êtes sa présidente ?

Je suis présidente et co-fondatrice, puisque j’étais là dès le début, lorsqu’on a créé le festival avec Jean-Pierre Garcia, en 1979. Si je devais donner une définition générale, je dirais que, pour ceux qui sont à l’origine du festival, on est tous des militants antiracistes, doublés de cinéphiles. On a la passion du cinéma chevillée au corps. C’est ce qui nous a guidés depuis le début : aller à la rencontre des autres par le prisme du cinéma.

Annouchka de Andrade a rappelé que l’âme d’Amiens était en grande partie africaine…

C’est aussi lié à notre militantisme de l’époque. Avec Jean-Pierre Garcia, on était au MRAP, et on militait beaucoup contre l’apartheid. Dès lors, on s’est intéressés de très près à l’Afrique du Sud et au reste du continent. C’était une évidence. Et dès les premières éditions du festival, on est allé voir ce qui se passait dans les pays du sud, et on est jumelé avec le FESPACO, le festival de Ouagadougou, depuis 1983.

Une vaste ambition – aussi vaste que la réputation de Barbet Schroeder, à qui vous rendez hommage…

C’est un cinéaste d’un éclectisme absolu. Lui aussi est un citoyen du monde, passé d’un pays à l’autre : sa filmographie traverse le monde. Et il aborde autant le documentaire que la fiction. On aime l’idée de faire une pause, de remettre en lumière toute la filmographie d’un cinéaste pour l’offrir à une relecture ou permettre de le découvrir.

« Découvrir », justement, c’est un des maîtres mots du festival. La sélection « Au-delà du Jourdain, femmes de la Méditerranée » est un véritable filon pour tout cinéphile un peu curieux. Et la présentation Working Woman, de l’Israélienne Michal Aviad, elle aussi semble-t-il branchée sur cette centrale électrique d’idées, d’enthousiasmes et de convictions qu’est le festival, sera un des moments phares. On la rencontre, elle et son anglais impeccable, entre hall d’hôtel et cérémonie d’ouverture.

Dans Working Woman, il est question de harcèlement sexuel. Un thème qui résonne fortement avec l’actualité…

J’ai entrepris l’écriture du film en 2012, soit bien avant #MeToo. C’est au moment du tournage que le mouvement s’est créé et on s’est dit, « qui sait, on va peut-être devenir mainstream ! » Je suis une réalisatrice féministe, sociale et politique, aussi tout ce qui arrive autour de moi m’influence. Je suis une femme de mon époque.

Invisible, sorti en 2011, examinait les remous psychiques causés par un viol. Un thème qui n’est pas si éloigné de celui de Working Woman

Les deux films sont différents. Invisible a pour sujet le trauma causé par un viol brutal. Un trauma dont souffre deux femmes, des décennies après les faits Working Woman a pour sujet les zones grises, et moins grises, du harcèlement sexuel sur le lieu de travail. Il montre des femmes ordinaires. Pas les femmes de #MeToo, mais celles qui ne sont pas célèbres, ne sont pas riches, ne défraient pas la chronique. Ces femmes qui sont employées de ménage, secrétaires, infirmières, qu’on trouve partout dans le monde. Le film s’interroge sur les raisons qui les poussent à ne pas claquer la porte. Comment en parler à sa famille, quand décider de partir, si on part ? On pourrait dire qu’Invisible représente un pôle de l’agression sexuelle, et Working Woman l’autre. Et entre les deux, naturellement, il y a énormément de cas de figure.

On se dit, en quittant les lieux du festival et en regagnant la gare, qu’en ces temps où une certaine ironie stérile a tout corrodé, en ces temps où le ricanement se porte bien et où il est de bon ton de railler l’ « engagement », le festival d’Amiens prouve, et avec éclat, que ce n’est pas un gros mot, tant s’en faut. Au contraire même : l’inventivité esthétique, la capacité à se renouveler au contact d’autres cinémas, trouve là ses racines. Dans cette conviction inébranlable qu’il faut déborder toutes les limites, toutes les frontières géographiques, mais aussi, comme chez Michal Aviad, tous les corsets sociaux ou mentaux qui asservissent les corps ou les esprits. Vaste travail, qui requiert une inlassable énergie. Ca tombe bien, Amiens en a à revendre…

Par Damien Aubel

Source: Transfuge

2410/2018

Jean Moulin, évangile : une fresque documentaire pour éclairer la résistance de l’ombre | Le Figaro

mercredi 24 octobre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© Théâtre Déjazet

CRITIQUE – Entre le biopic et la « fiction historique », Jean-Marie Besset dresseavec beaucoup d’intelligence et de nuances le portrait intime du leader de la Résistance. Au Théâtre Déjazet jusqu’au 17 novembre.

L’entreprise sentait la napthaline à plein nez. De méchants nazis, des costumes d’époque, de grosses armoires normandes et de la musique sacrée… Le nouveau biopic de Jean-Marie Besset, pourtant, éclaire en tout point. Sur la complexité de la résistance interne durant l’Occupation, sur la figure méconnue d’un héros national, sur la légitimité d’un « théâtre historique ».

Comme une tragédie grecque, la pièce est structurée en quatre actes, correspondant aux années maîtresse de la guerre : 1940-1943. Vingt-deux scènes se succèdent chronologiquement, à « l’ancienne », par des noirs successifs. Beaucoup de lieux sont traversés : Paris, Lyon, Marseille, et bien sûr, Londres et Vichy. Le Jean Moulin des manuels scolaires commence le 10 juin 1940. Quand, kidnappé par la Gestapo, il tentera de se suicider après avoir refusé de valider un compte rendu accusant des tirailleurs sénégalais d’atrocités envers les civils.

Le préfet d’Eure-et-Loire s’en tirera avec une longue cicatrice au cou, toujours dissimulée sous une grande écharpe. Il se dirige alors vers le général de Gaulle et les Français d’Angleterre. Mais à l’époque, la tutelle de Londres ne séduit pas tout le monde. Moulin n’a pas que des amis, même au sein de la résistance, aussi éclatée que l’échiquier politique. Lui, le socialiste convaincu, est tiraillé entre la droite et les communistes, qu’il soupçonne d’être ordonnés depuis Moscou, et d’autres factions encore, pilotées par Washington. C’est bien lui pourtant qui aura le devoir d’unifier les différentes légions de la rébellion.

Jean Moulin, l’homme

Si Jean-Marie Besset titre sa pièce Évangile, il ne verse jamais dans l’hagiographie. Jean Moulin n’est pas un saint, ni une statue. Il s’agissait, pour le dramaturge, d’en faire un homme, dont on ne sait finalement que le sacrifice. À ce petit jeu, le comédien Sébastien Rajon campe un personnage autoritaire, froid et passionné, le profil droit comme une statue d’airain. Jean-Marie Besset ne cherche pas à le rendre sympathique, il ne l’est pas beaucoup. Sont aussi évoquées ses vieilles caricatures antisémites, ou une éventuelle tendance homosexuelle. Sa tendance à l’emphase est contrebalancée par une recherche documentaire pointue et précieuse. « Derrière chaque réplique, se cache un livre ou une interview», racontait Besset au Figaro quelques semaines plus tôt.

Avec De Gaulle, l’homme de droite, Moulin ne partage que l’amour de la France. La terre, au sens de nation, est symbolisée ici par de la tourbe sur scène. Stéphane Dausse, lui, accuse une ressemblance troublante avec le grand Charles. Il incarne un chef longiligne, victorien, pas dénué d’humour. À Londres, il adoube Jean Moulin avec un néon bleu comme un maître Jedi. Ce que ne supporte pas Henri Frenay (Laurent Charpentier, excellent), comme d’autres chefs de la résistance. Entre ces héros de l’ombre, la tension monte.

La mise en scène n’omet pas le point de vue allemand. Klaus Barbie et ses sbires en chemise brune échappent – de peu – à la caricature. Pour eux, les résistants sont de terroristes. Dans une histoire d’apparence si masculine, les femmes ont aussi un rôle d’importance. Son amour secret Antoinette Sachs (Sophie Tellier), sa sœur Laure (Laure Portier) et Lydie Bastien (Loulou Hanssen), agent double pour les Allemands, participent activement au destin du héros.

Les nuances du clair-obscur 

C’est d’ailleurs à cause de cette dernière que Jean Moulin tombera. Sur la scène du Déjazet, la vie du résistant se joue dans un clair-obscur permanent. Dans une curieuse mise en scène, une série d’armoires imposantes se tirent comme des tiroirs, faisant office de cellules, de bureaux, de murs ou de portes. Les scènes se succèdent rapidement, faisant oublier les 2h15 de spectacle, une musique classique de plus en plus grandiose rythmant l’intrigue.

Dans Villa Luco, sa première pièce, Jean-Marie Besset imaginait la rencontre entre De Gaulle et Pétain dans sa cellule à Yeu. Après un spectacle sur l’assassinat du père Hamel, l’auteur et metteur en scène revient donc au théâtre documentaire. Avec brio. Dans Jean Moulin, Il rejette tout manichéisme, ne se laisse pas déborder par le lyrisme patriotique, mais aborde avec beaucoup d’intelligence un homme complexe, à la tête d’une époque faite elle aussi d’ombre et de lumière.

Par Jean Talabot

«Jean Moulin. Evangile», au Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple (IIIe)
Du lundi au vendredi à 20h30, les samedis à 16h et 20h30. Jusqu’au 17 novembre.  Tél.: 01 48 87 52

Source: Le Figaro

1010/2018

Plongée, avec Claudel, dans les remous d’une passion | Le Monde

mercredi 10 octobre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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Jutta Johanna Weiss (Ysé) et Stanislas Nordey (Mesa) dans « Partage de midi », de Paul Claudel, mis en scène par Eric Vigner. © Jean-Louis Fernandez

Eric Vigner met en scène la version originelle de « Partage de midi ».

Le théâtre, pas plus que la vie, n’échappe à la complexité. On peut s’en agacer et trouver contrariantes les énigmes qu’on échoue à résoudre. Ou, à l’inverse, accepter, et se féliciter, qu’échappent à notre compréhension des sens cachés de l’existence. Cette ambivalence, on la traverse avec inquiétude dans les premiers instants de la mise en scène par Eric Vigner de Partage de midi. Mais elle cède peu à peu le pas à la jubilation : cette représentation est un franc camouflet porté à une époque, la nôtre, qui prétend résumer en 280 signes sur les réseaux sociaux le flux de nos pensées.

Paul Claudel (1868-1955) n’a pas écrit de théâtre pour le Reader’s Digest.Chez lui, le verbe déferle avec la rage d’un tsunami. Et d’autant plus dans cette version originelle de Partage de midi qui se donne au Théâtre national de Strasbourg (TNS). Publié en 1905, ce premier jet restera près de quarante ans dans les tiroirs de l’auteur. Lorsqu’il le retravaille, à la demande de Jean-Louis Barrault, il en polit les contours, en gomme les impétuosités et en ¬tarit la sève. Le retour à la source opéré par Eric Vigner a donc valeur de manifeste. C’est le Claudel rimbaldien, indécent, outrageux et incohérent qu’il choisit d’éclairer.

Eric Vigner inscrit le spectacle loin de la quiétude et du réalisme, l’installe au-delà du bien et du mal

Inspirée de la vie de l’écrivain, cette pièce est une plongée en ¬apnée dans les remous d’une ¬passion sexuelle, amoureuse et mystique. Claudel projette, à grandes gorgées de mots rugueux qui s’articulent en phrases enivrantes, ce qu’a gravé dans sa chair sa récente liaison avec Rosalie Vetch, une Polonaise rencontrée alors qu’il partait pour la Chine. Il a alors 32 ans, et cette femme mariée, mère de quatre enfants, le dépucelle. Puis elle part, enceinte de lui, en lui opposant un silence si odieux qu’il le propulse vers l’écriture. En rencontrant la femme, il a perdu ce Dieu qui lui servait de guide. Il est sens dessus dessous.

Chaque page du Partage de midi a dû brûler les doigts. Cette œuvre est un brasier. Pas question pour Eric Vigner d’éteindre le feu. Au contraire, il inscrit le spectacle loin de la quiétude et du réalisme, l’installe au-delà du bien et du mal, dans cet ici et maintenant sauvage et facétieux qu’est le théâtre. Trois actes vont se succéder sur le plateau du TNS. Ils sont précédés par une scène inaugurale rapatriée par l’artiste de la chute du drame : Mesa (Stanislas Nordey) pleure le cadavre d’Ysé. Mais la mort, pas plus que la vie, n’a de prise dans le temps infini d’une représentation. Alors les cendres s’enflamment. Tout peut recommencer.

Un espace hétéroclite

Sur le pont d’un bateau en partance pour l’Orient, Ysé virevolte. A ses côtés, trois hommes qui croient l’aimer : De Ciz (son époux), Amalric (avec qui elle fuira) et Mesa (double de Claudel). Le décor ne s’encombre pas de vraisemblance. Au sol, un pan est dessiné sur le carrelage étincelant que surplombe la haute sculpture d’un marin scrutant l’horizon. Au fond, une paroi de briques jaunes. L’espace hétéroclite ne livre aucune clé. Il faut suivre, s’arrimer fermement à ce que l’on entend, car nous voilà bientôt chavirés par les flots d’une langue qui, comme une mer démontée, tangue à bâbord et à tribord.

Jutta Johanna Weiss, dont il faut saluer le cran, est Ysé. Elle est l’irréductible énigme du spectacle. Sa ligne de fuite. Entre l’outrance et l’épure, le sarcasme et le sentimentalisme, son jeu s’impose, insaisissable. Amante ardente ou mère mortifère, féminine ou masculine, c’est à travers ses incarnations qu’on saisit quelle traque a opérée Claudel en écrivant Partage de midi. Ce que, vainement, il a tenté de fixer par le théâtre. Ce sur quoi il a achoppé, mais que la représentation révèle : le mystère insondable de « la » femme, ici posé au centre de la scène à la manière d’un point d’interrogation derrière lequel courent les mots. Face à Ysé, les hommes renvoyés à leur impuissance n’ont d’autre choix que le mépris (Amalric), la fuite (De Ciz) ou le recours à Dieu (Mesa).

Il n’y aura donc de résolution que mystique. Au deuxième acte, derrière un rideau de bambous, des couronnes mortuaires accompagnent l’étreinte d’Ysé et Mesa. Mesa, ici, a l’air d’un vieillard accablé. Au troisième acte, l’espace se vide. Un panneau blanc remonte vers les cintres. En caractères chinois y sont inscrits les mots suivants : « mort », « vie », « éternité ». Le sacrifice de l’enfant des amants annonce la résurrection de Mesa. Il ne lui reste plus qu’à s’en remettre au divin. Ce n’est qu’à cet instant que Stanislas Nordey, dans une litanie magnifique, ôte de ses épaules le poids de l’âge et de l’usure. Et que le spectateur comprend à quelle épiphanie l’a convié ce spectacle. Ses noces n’ont pas eu lieu avec Dieu, l’homme, la femme. Mais avec une langue. Celle de Paul Claudel. Ainsi soit-il.

Par Joëlle Gayot

Partage de midi, de Paul Claudel, mise en scène : Eric Vigner. Jusqu’au 19 octobre au Théâtre national de Strasbourg.

Source: Le Monde