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1612/2019

Isabelle Adjani : « Être un objet de désir ne doit pas conduire les actrices à subir » | Le Monde

lundi 16 décembre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Dans un dialogue avec la philosophe Cynthia Fleury, auteure de « La fin du courage », dont elle lit une adaptation théâtrale à la Scala de Paris, l’actrice évoque l’importance de cette vertu dans nos vies.

Propos recueillis par Nicolas Truong   Publié aujourd’hui à 05h37, mis à jour à 07h26

Temps de Lecture 9 min.

Du 17 au 21 décembre, à La Scala de Paris, Isabelle Adjani lit avec Laure Calamy La Fin du courage, adaptation de l’essai (Fayard, 2010) de la philosophe Cynthia Fleury, dans une mise en espace de Nicolas Maury. Un dialogue à la fois réflexif et ludique sur cette vertu trop souvent perdue de vue dans une époque normative et déceptive.

Pour Le Monde, Isabelle Adjani et Cynthia Fleury dialoguent sur le découragement ambiant, mais aussi sur le courage ordinaire qui permet d’endurer comme de se libérer, à l’image de ces comédiennes qui, telle Adèle Haenel, ont rompu le silence depuis le mouvement #metoo.

Isabelle Adjani : J’ai lu La Fin du courage de Cynthia Fleury alors que je traversais une période difficile. J’avais l’impression de chuter, en mode cauchemar, d’une falaise. Et ce livre m’a aidée, il m’a retenue, il m’a attrapée, il m’a permis non pas de remonter, mais de me mettre en suspension, en état d’apesanteur. La pensée de Cynthia remet, étape après étape, de la verticalité dans le « je ».

Et puis ce livre revalorise le courage, tout comme j’ai attendu, des années durant, que la bienveillance et la gentillesse, qualifiées de faiblesses ou de niaiseries bien-pensantes, le soient également. Reconnaître la difficulté d’avoir du courage, ça m’a aidée à en trouver. Ça m’a décomplexée.

D’autant que l’époque est propice au découragement, entre promesses politiques non tenues, retour des régimes autoritaires et lutte contre le réchauffement climatique sans cesse repoussée. Car ce qui est décourageant dans nos vies, c’est d’enchaîner des déceptions.

Alors pour moi, il pousse à l’enthousiasme, ce dialogue philosophique théâtralisé à la mode antique ! A la manière d’Aristophane ou de Platon, il permet aux spectateurs de réfléchir l’air de rien à l’ère du doute, aux problèmes de la cité comme de leur psyché. Le tout sans exclure ceux qui ne pratiquent pas la discipline philosophique, car Cynthia Fleury est aussi une auteure étonnante !

Cynthia Fleury : J’admire Isabelle Adjani en tant qu’actrice depuis toujours, mais j’ai été aussi séduite par ses prises de paroles publiques, à la fois rares, précieuses et posées.

Je l’ai rencontrée par hasard dans un café, tout simplement parce qu’elle est venue vers moi, reconnaissant l’auteure du livre qui l’avait ainsi marquée. Et il se trouve que j’écrivais à ce moment l’adaptation théâtrale de cet essai philosophique. Nous nous sommes donc naturellement trouvées pour mettre en espace cette petite forme théâtrale incarnée.

Il s’agit d’un dialogue assez grave, mais avec une certaine tenue, je l’espère, et surtout beaucoup d’humour. L’armature du texte, c’est la parole, aujourd’hui dévaluée. Et le déficit de confiance en la parole est étroitement lié à la fin du courage et donc à sa nécessaire réévaluation. La parole est régulatrice. Lorsque quelqu’un vous dit quelque chose, c’est un bout du monde qui se tient.

Porter sur scène ce texte sur le courage, est-ce une façon de redonner une forme de centralité et de sacralité à la parole ?

Isabelle Adjani : Oui, car la dépersonnalisation de la parole me dévaste. Sans parole confiée, reçue, donnée, et tenue, je me sens errante. C’est pourquoi un spectacle ne doit pas être juste un enchaînement ou un déchaînement de mots en plus. Nous sommes bombardés par l’inconsistance du verbiage permanent, entre Tweets et chats, qui vident la parole de sa substance. C’est pourquoi je ne vais pas à la rencontre de mon malaise dans les talk-shows télévisés où la parole doit être distrayante, attractive, efficace, structurée, rythmée.

J’ai toute l’énergie du monde pour écouter et partager, mais le « small talk », la novlangue, me sont insupportables. Je cherche à trouver du sens et nous, les comédiens, sommes des passeurs, des vecteurs de pensées. Avec la responsabilité de maintenir la crédibilité de toute forme de parole. C’est curieux, j’ai connu un temps où l’on disait que les actrices et les acteurs ne devaient pas se mêler de tout. Et nous en vivons aujourd’hui un autre où ils sont sollicités pour tout.

Cynthia Fleury : Cette situation est due au déficit de la parole politique. Le porte-parolat est aujourd’hui civique et artistique, féminin en grande partie. Pourquoi, depuis le mouvement #metoo, incombe-t-il tout particulièrement aux comédiennes ? En raison d’une conjonction entre la blessure et la symbolisation. Les actrices sont des femmes qui ont été souvent blessées, car objets d’un désir parfois envahissant, agressif ou violent.

Mais ce sont également des femmes résilientes qui, par leur art, subliment ces tourments. Et, pour certaines, des femmes célèbres et influentes. C’est la conjonction de la blessure et de la force qui explique leur prise de parole, sans oublier les réseaux sociaux qui permettent la viralité, mais aussi d’accéder à la sphère publique par la domesticité. Le hashtag est une façon de passer par la petite porte afin de rejoindre la place publique, la rue et l’agora, qui ne sont pas socialement et historiquement des lieux très féminins.

Qu’est-ce qui a changé entre la naissance du mouvement #metoo et la prise de parole d’Adèle Haenel ?

Cynthia Fleury : La séquence ouverte par Adèle Haenel est importante. Il s’agit d’un moment d’une rare dimension pédagogique et didactique.

Tout d’abord, Adèle Haenel décide de parler, avec le risque de la déjudiciarisation, le name dropping (elle nomme son agresseur) – même si elle précise bien qu’elle dénonce un système et non un simple individu –, le dispositif patriarcal dans lequel les femmes sont enserrées, jusqu’à la justice elle-même qui fonctionne encore selon des stéréotypes sexistes.

Puis une enquête est ouverte par le ministère public. Afin de ne pas en rester à l’insuffisant « tribunal médiatique », elle décide de porter plainte, avec beaucoup de courage et de sens des responsabilités. Car le temps d’un apprentissage commun est venu, de faire face tous à nos dysfonctionnements collectifs.

Isabelle Adjani : Oui, à travers les volets successifs de cette séquence exemplaire, la décision d’Adèle Haenel de porter plainte augmente véritablement en France la mise en mouvement de cette libération féminine, déclenchée par #metoo, en dépit d’incidents saboteurs comme cette tribune collective sur « la liberté d’importuner », car il ne faut pas oublier que certaines femmes peuvent être également des gardiennes du machisme.

On commençait à peine à soulever le voile qui recouvrait des souffrances trop longtemps cachées et d’autres n’ont rien de mieux à faire que de se préoccuper de la misère sexuelle des hommes ! D’autant que le risque d’un puritanisme liberticide ne menace pas encore la France, si je ne m’abuse. On peut être un réalisateur transgressif dans son œuvre et protéger l’intégrité physique et morale d’une actrice. Cela dit, parmi mes consœurs traumatisées, d’aucunes se disent encore timidement « On va voir comment ça va se passer » avant d’avancer ou non leur parole.

 

Vous est-il arrivé d’avoir été agressée, harcelée ou abusée ?

Isabelle Adjani : Peu importent aujourd’hui mes mésaventures personnelles. Bien sûr qu’au cours de ma carrière, certaines choses m’ont affectée, fragilisée et ont laissé des traces. Nous les actrices, évoluons souvent en commençant jeunes, dans un espace constitué par le désir d’un homme ou d’une femme et par notre propre désir à nous d’être filmées, choisies, engagées. Or il y a une confusion qui fait partie de la célébration du mythe de l’actrice.

Être un objet de désir ne doit pas conduire les actrices à subir, notamment la prise de pouvoir sur leur corps, pas plus qu’une disponibilité de chaque instant en dehors du travail. C’est surprenant de voir le nombre impressionnant de femmes qui, depuis deux ans, autour de moi, se découvrent et révèlent qu’elles ont été violées ou harcelées.

Cynthia Fleury : Ce qui est impressionnant, également, c’est la façon dont ces récits de viols ou d’agressions se disent souvent sous la forme de l’anecdote. C’est dit comme « passe-moi le sel » ou « le ciel est bleu ». Ce qui signifie que la domination masculine a été incorporée. Ces actes sont même dévalorisés par la victime en tant que traumatismes. Ces violences sont effacées par les femmes comme une honte.

Or, depuis deux ans, elles se déposent, se consignent et s’énoncent. Non pas pour s’enfermer dans une posture victimaire, comme le disent les réactionnaires. Mais afin de soutenir celles qui vont plus loin dans l’acte de la publicité. « Moi aussi », c’est une manière de dire, à la suite des stars américaines et d’Adèle Haenel : « Oui, c’est vrai, cela m’est arrivé aussi. Elles ont raison ». Il faut comprendre que le féminisme se vit beaucoup comme un combat qui ne concerne pas les femmes, un combat imposé, au sens où régler les problèmes de la psyché masculine ne devrait pas être le nôtre. Pour ma part, j’ai assez à faire avec les dysfonctionnements de ma propre psyché.

Faut-il mobiliser un type de courage particulier afin de sortir ces souffrances de leur silence ?

Cynthia Fleury : Le courage n’est pas genré. Il est universel, négociateur et protecteur. La pièce s’intéresse au courage, mais ordinaire, alors qu’il ne semblait être dévolu qu’à la guerre, à l’héroïsme, au virilisme, à l’exceptionnel.

Or, tous les jours, face aux petites négociations avec l’inacceptable qui provoquent de l’usure et de l’érosion, il faut faire preuve de courage et tenir le choc par l’endurance. Il est évident que les femmes sont davantage mobilisées par cette forme de courage, mais en raison d’une inégalité de genre structurelle et non par essence. Le courage, c’est une décision prise sans garantie de succès.

Avez-vous le souvenir d’avoir joué un rôle exemplaire de cette forme de courage ?

Isabelle Adjani : Sur l’impossibilité de négocier, c’est évidemment Camille Claudel. La dénaturation de son art l’a conduite à la folie et à l’enfermement. Ce rôle m’a sauvé la vie.

Avec celui qui était dans ces années-là mon compagnon, le réalisateur Bruno Nuytten, nous avons, par le biais de ce film [sorti en 1988], sublimé les effets pervers de la fameuse rumeur de l’époque. Au début de l’épidémie, être déclarée par l’opinion publique atteinte du sida était purement et simplement une condamnation à mort. J’ai voulu pousser un cri à travers celui de Camille Claudel, et honorer son cri déchirant à travers le mien. Je suis sortie presque réparée de cette épreuve. C’est son courage qui m’a donné du courage.

N’assiste-t-on pas à un regain du courage comme vertu ?

Cynthia Fleury : Après le temps de l’obsolescence et de sa relégation, peut-être assistons-nous à une forme de ressaisie. La justice sociale et environnementale ou l’égalité de genre nécessitent du courage. Mais ces combats ne sont pas encore majoritaires et demeurent insulaires. D’où l’importance des piliers. C’est pourquoi la parole des acteurs produit un effet de sens stabilisateur pour tous.

Isabelle Adjani : Le meilleur chemin vers le courage, c’est le découragement. Cynthia, j’aimerais bien savoir… Faut-il toucher le fond pour remonter ?

Cynthia Fleury : Je ne crois pas à cette idée, car il n’y a pas de fond. Je dis toujours ça à mes patients qui pensent qu’après avoir touché le fond de la piscine, ils remonteront. Non, on peut s’enfoncer toujours plus profondément. Ce qui crée le fond, c’est la décision.

« La Fin du courage », de Cynthia Fleury, avec Isabelle Adjani et Laure Calamy. La Scala, Paris 10e. Tél. : 01-40-03-44-30. Du 17 au 21 décembre à 21 heures. De 10 € à 42 €.

Nicolas Truong

www.lascala-paris.com

312/2019

Un Dindon de Noël au menu du Théâtre Déjazet | Le Figaro

mardi 3 décembre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

CRITIQUE – Dernièrement massacrée sur grand écran, la pièce de Feydeau s’avère savoureuse dans la mise en scène d’Anthony Magnier.

ParPhilibert Humm

Publié hier à 15:39, mis à jour hier à 16:58

On se trompe rarement en allant voir jouer du Feydeau. Il est plus commun en revanche d’y voir les couples se tromper. Quand le rideau se lève, il y a déjà huit jours qu’un certain Pontagnac, coureur invétéré, poursuit de ses assiduités la vertueuse Lucienne. Les maris des femmes qui nous plaisent sont toujours des imbéciles et celui de Lucienne ne déroge pas à la règle. Le brave Vatelin, avoué de son état, a tout du cocu de catalogue. Aimable nigaud, innocent Jocrisse, il serait plutôt du genre à prêter son peignoir à l’amant de sa femme et lui changer les draps. On s’étonne d’ailleurs de ne pas lui voir encore de cornes au front.

C’est que l’épouse de ce bouc en puissance, non contente d’être belle, est fidèle, outrageusement fidèle et très vertueuse. Madame Vatelin a d’ailleurs averti ses prétendants qu’elle ne tromperait ciel son mari qu’à la seule condition que celui-ci la trompe. C’est la loi du talion: œil pour œil, dent pour dent, adultère pour adultère… Pontagnac et son comparse Redillon (Feydeau avait le génie des noms) ne songent dès lors qu’à jeter dans les bras et la couche de ce pauvre Vatelin la première venue. Bernique!, Vatelin est fidèle lui aussi. Quelquefois, rien n’est plus vicieux que la vertu…

Dans une mise en scène mêlant comme un sucré-salé l’ancien et le moderne, les comédiens en jaquette et gants de soie s’agitent autour d’un Chesterfield années 30 environné de lampes à filaments Castorama.

 Une troupe fougueuse

Pas de grande audace stylistique, ni l’ampleur ni les moyens des Feydeau qui se jouent concomitamment à la Comédie-Française (La Puce à l’oreille, jusqu’au 23 février) et au Théâtre de la Porte Saint-Martin (La Dame de chez Maxim, jusqu’au 31 décembre) mais un décor très simple, astucieux, et toute la fougue de cette troupe versaillaise qui jouait l’année dernière Le Fil à la patte. Il n’est pas donné à tout le monde de savoir cuisiner les vaudevilles. Dernièrement au cinéma, Jalil Lespert a gâté la marchandise.  Ceux-là s’y prennent mieux et ne sombrent jamais dans la pantalonnade.

«La voilà, la jeunesse d’aujourd’hui, commente au troisième acte un vieux valet de chambre. On brûle la chandelle par les deux bouts! On court!… Tout le monde court, il n’y a que moi qui ne cours pas! Ça s’appelle être dans le mouvement!…» Et pour Feydeau, cela s’appelle être dans le vent. Un siècle après sa mort, nous n’en avons pas fini d’entendre claquer les portes.

«Le Dindon» au Théâtre Déjazet (Paris 3e) à partir du 4 décembre.

www.lefigaro.fr

2211/2019

KAORI ITO : «JE M’INTÉRESSE À L’ÉROTISME VÉHICULÉ PAR LES POUPÉES ET LES ROBOTS» | Libération

vendredi 22 novembre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

INTERVIEW
Par Eve Beauvallet

La chorégraphe japonaise explique son singulier strip-tease à la Scala et évoque sa prochaine création.

Kaori Ito : «Je m’intéresse à l’érotisme véhiculé par les poupées et les robots»
Kaori Ito : «Je m’intéresse à l’érotisme véhiculé par les poupées et les robots» Photo Josefina Perez Miranda

Hier fétiche microformat pour chorégraphes contemporains populaires (d’Angelin Preljocaj à Alain Platel), Kaori Ito aime aujourd’hui interroger le statut de poupée qui lui a longtemps été accolé. Y compris par elle-même. Installée en France, elle prépare actuellement sa première création chorégraphiée au Japon, sur les fantômes, tant aimés des Nippons et si tabous chez les Européens. Et revient aussi sur son expérience de vendeuse de vidéos pornos dans Kaoriptease, sorte de strip-tease contrarié conçu avec le saxophoniste Peter Corser et présenté dans le cadre du programme Minuit Show, proposé par la Scala à Paris (Xe).

Comment ça, «vendeuse de vidéos pornos» ?

Entre 18 et 20 ans, alors que je faisais des études de sociologie, j’ai travaillé à Tokyo dans un tout petit magasin de 8 m2 mais haut de sept étages, situé dans une rue tenue à la base par des yakuzas, où passent beaucoup de business men. Mon job était de les appâter, vêtue d’un kimono, avec des Harry Potter au rez-de-chaussée, de façon à ce qu’ils découvrent le reste aux étages : des VHS pornos autour de McDo, avec des mariées, des lesbiennes qui se font vomir, et toute une gamme de produits comme de la salive, des culottes usées, etc. Evidemment, les vidéos qui cartonnaient le plus mettaient en scène des filles de 15 ans.

De quelle façon cette expérience a-t-elle influencé votre propre représentation du corps et de la sexualité ?

J’ai très tôt été intriguée, et fascinée aussi, par l’érotisme lié aux petites filles. Je m’étais confectionné mon propre uniforme d’écolière et je me souviens des regards d’hommes sur moi, comme si j’étais une poupée ou un objet un peu précieux. La dialectique passif/actif a beaucoup déterminé ma sexualité ensuite. J’ai beaucoup travaillé en tant que danseuse et chorégraphe, sur l’ambiguïté liée à la figure de la poupée, sur la question de la passivité et de la possession des objets – un désir qui commence si tôt, je le vois avec mon fils de 2 ans ! J’ai beaucoup joué et triché aussi avec ce que les autres projetaient sur moi.

Comment mettez-vous cette expérience en scène dans Kaoriptease ?

J’ai imaginé un strip-tease de robot, ou de lovedoll, qui se dérègle. Ça n’ira pas forcément jusqu’à la nudité, ce n’est pas tant ça l’enjeu que de poursuivre un travail sur la motricité des poupées et des robots et sur l’érotisme qu’ils peuvent véhiculer. Bouger comme un objet, ça veut dire que c’est l’espace qui domine le corps et non l’inverse. A la Scala, et en partenariat avec le club le Silencio, il s’agira d’un triptyque dont un des volets sera créé avec le musicien Thomas de Pourquery.

Vous travaillez donc sur l’imaginaire de l’enveloppe vide, la poupée, et préparez parallèlement Chers, un projet sur l’exact inverse, l’âme sans chair, le fantôme…

Oui, je voulais me préparer au deuil de mes parents. Et interroger le rapport à la mort dans les deux cultures qui sont les miennes. Avec les six jeunes danseurs que j’ai recrutés, nous travaillons dans les collèges et lycées de Pantin ou de La Courneuve, en demandant aux élèves d’écrire des lettres aux morts. Au Japon, où la menace de catastrophe naturelle a sans cesse pesé, on parle beaucoup des disparus. Nous allons aussi travailler dans la ville de mon enfance, autour notamment du théâtre traditionnel japonais dans lequel le fantôme a le premier rôle. Nous logerons dans la maison de mes grands-parents.

Ève Beauvallet
Kaoriptease de Kaori Ito et Peter Corser La Scala Paris, 13 boulevard de Strasbourg- Paris 10. Vendredi 22 novembre à minuit

2211/2019

Garnier, Goldoni, Marivaux, Strindberg Des classiques revisités | Quotidien du médecin

vendredi 22 novembre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

PAR ARMELLE HÉLIOT –  PUBLIÉ LE 21/11/2019

« Hippolyte »

Crédit photo : MICHEL CAVALCA

Christian Schiaretti, artiste audacieux, quittera la direction du Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne (1 dans quelques mois. Metteur en scène puissant, il monte deux chefs-d’œuvre du patrimoine français. Une pièce que l’on a vue une seule fois représentée, il y a plus de trente ans, par Antoine Vitez, « Hippolyte » de Robert Garnier (1573), et une pièce que l’on ne cesse de retrouver, « Phèdre » de Jean Racine (1677).

Nous n’avons vu que la première pour le moment. Un choix magnifique et un dessein remarquable. Un grand plateau nu, un fond sur lequel on distingue des silhouettes ou des paysages, de la musique en direct avec interprètes et chœur intégrés à la représentation, et huit comédiens principaux, impressionnants et beaux dans des costumes de Mathieu Trappler. La pièce est marquée par le temps des guerres de religion. La langue est un peu archaïque, évidemment, un peu rugueuse, mais on la comprend parfaitement et l’on est fasciné par la force de l’ouvrage, servi par un trio que l’on retrouvera dans « Phèdre » : Francine Bergé, Oenone, Marc Zinga, Hippolyte, Louise Chevillotte, Phèdre, jeune et merveilleusement sensible. Un immense travail que l’on aimerait voir repris longuement, ici et là.

(1) « Phèdre » du 19 au 30 novembre, intégrale « Hippolyte » et « Phèdre » les 24 novembre et 1 er décembre, tél. 04.78.03.30.00, tnp-villeurbanne.com

 

Armelle Héliot

411/2019

Un apéro avec François Morel : « Les gens sont devenus paranoïaques »| Le Monde

lundi 4 novembre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Chaque semaine, « L’Époque » paie son coup. A 60 ans, le comédien et chroniqueur papillonne de projet en projet. Décontracté mais organisé. 

Par  Sandrine Blanchard Publié le 02 novembre 2019 à 01h42 – Mis à jour le 02 novembre 2019 à 05h59

François Morel, au bar Aristide du Lutetia, à Paris, le 17 octobre. EDOUARD CAUPEIL POUR  « LE MONDE »

Au bar Aristide de l’Hôtel Lutetia, à Paris, un verre de pessac-leognan du Château Latour-Martillac à la main, François Morel savoure l’instant et le breuvage. Après avoir redécouvert le goût du Campari pour les besoins de la séance photo, le comédien se régale de ce grand cru classé. Mais pourquoi cet ancien Deschiens, devenu depuis onze ans chroniqueur incontournable de la matinale de France Inter, choisit-il ce bar feutré, caché au premier étage d’un palace ? « Je n’y étais pas revenu depuis que l’hôtel a été rénové. J’étais simplement curieux de le revoir, et puis, mon dernier souvenir ici, c’est d’avoir croisé Juliette Gréco. »

François Morel a eu 60 ans et se réjouit d’être à une période foisonnante de sa vie. Il « papillonne » – un verbe qu’il affectionne – comme jamais.

A partir du 5 novembre, l’humoriste sera sur la scène de La Scala, à Paris, pour la reprise de J’ai des doutes, son excellent spectacle dédié à Raymond Devos. « J’aime sa capacité à faire rire de sa propre angoisse », résume cet amoureux de l’absurde et de la poésie.

« La tête un peu ailleurs »

Une compilation de ses chroniques douces-amères, Je n’ai encore rien dit (Denoël, 352 p., 19,90 euros) vient de sortir en librairie. « C’est un livre qui s’est écrit tout seul », fait-il dans un sourire. Un documentaire lui sera aussi ­consacré le 14 décembre sur France 5. Ce n’est pas pour lui déplaire. Et il vient de finir le tournage de la saison 3 de Baron Noir« Un gros boulot de concentration qui m’a enthousiasmé », se réjouit ce fan de la série Downton Abbey.

« J’aime bien jouer, je ressens rarement de la lassitude. »

Confortablement installé dans un fauteuil clubil justifie en toute tranquillité sa suractivité : « J’aime bien jouer, je ressens rarement de la lassitude. » Il aime tellement cela qu’il rêve déjà de son prochain spectacle.

Mais à quoi rêve François Morel ? « A la Bretagne et à l’œuvre d’Yves-Marie Le Guilvinec, un chanteur marin poète tombé dans l’oubli », qu’il a découvert au hasard d’un vide-greniers à Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine). « Ce sera comme une conférence-chantée », explique-t-il, avec deux musiciens, dont son comparse de toujours Antoine Sahler, et des textes de ­Gérard Mordillat. Les chansons sont déjà enregistrées (pour le futur disque), dont un duo avec Bernard Lavilliers. Le spectacle s’appellera Tous les marins sont des chanteurs.

« Lorsque j’ai quitté la troupe de Macha Makeïeff et Jérôme Deschamps en 1999 et créé mon premier spectacle Les Habits du dimanche, j’avais peur ensuite de ne plus savoir quoi raconter. » C’est pour cela qu’il a toujours « la tête un peu ailleurs », à imaginer la prochaine histoire. Souvent, c’est « le hasard des rencontres » qui suscite les projets.

Ainsi, jamais il n’aurait osé se mettre dans les pas de son idole Raymond Devos sans la sollicitation de la productrice Jeanine Roze. « C’est elle qui m’a proposé une lecture-spectacle. On s’est tellement amusés avec les textes qu’on ne s’est pas arrêtés là. » Il a bien fait. J’ai des doutes lui a valu Le Molière 2020 du Théâtre Public . « J’étais content de ce petit cadeau, qui est aussi le prix de la camaraderie. Depuis le temps, ça fait plaisir, la reconnaissance de ses pairs. »

Le refus du cynisme

Plus François Morel vieillit, plus le public semble l’aimer. « Les gens me voient comme un artiste de proximité, ça me plaît. Ma place est juste là. »

Comme si, dans une époque hystérique, sa bienveillance et son refus du cynisme faisaient du bien. « C’est bizarre, car la bienveillance n’est pas la première qualité pour un humoriste », pointe-t-il. Avant d’ajouter : « Effectivement, je n’ai pas envie de participer à cette hystérisation, car elle mène à tout caricaturer. Les gens sont devenus susceptibles et paranoïaques. » Il se souvient encore du jour où il avait fait une chronique sur son père, communiste. Il y disait : « Il faut toujours voter rouge, car ça rosit toujours. » Les réseaux sociaux l’ont traité de « mélenchoniste ». « Non, je ne suis rien », répond-il.

« Je suis meilleur quand j’aime bien les gens », constate le comédien. Un matin, alors que François Bayrou était invité sur France Inter, François Morel a lâché dans une chronique : « Bayrou a le charisme d’une tranche de jambon sous vide. »C’était drôle, mais il n’en est pas fier. « J’étais trop dans ce qu’on attendait de moi. »Or, il refuse d’être « un justicier ». Il préfère raconter les choses de l’époque avec une part de mélancolie assumée. A 8 h 55 à la radio (le vendredi) ou à 20 h 30 sur scène, « c’est un moment pour être ensemble, qu’on soit de gauche ou de droite. Etre dans la nuance, j’adore ça », insiste-t-il.

« Greta Thunberg, ce n’est pas la question. Elle dit juste : lisez les experts »

L’époque est morose, anxiogène, lui jure qu’il reste « plutôt optimiste de manière générale ». Tout simplement parce qu’il aime bien « vivre », « insuffler du joyeux et de l’aimable ». Mais ce fils de cheminot cégétiste regrette parfois qu’il y ait « moins de culture politique qu’avant. Soyons dans le débat d’idées et le respect des autres ».

Les débats, il s’en empare sur France Inter. Ainsi, ce billet du 20 septembre intitulé « Comportements puérils » dans lequel il imagine un monde où les enfants auraient décidé de reprendre le pouvoir et les choses en main. « C’était pour tordre le cou à ceux qui considèrent que les jeunes ne s’intéressent à rien. Greta Thunberg, ce n’est pas la question. Elle dit juste : lisez les experts. »

« Il restera toujours un Deschiens »

Le provincial, qui a grandi à Saint-Georges-des-Groseillers (Orne) et a eu « l’audace » de concourir à la Rue Blanche pour faire partie d’un autre monde, est souvent comparé à Bourvil. « C’est vrai qu’on m’en parle souvent. Il est de Normandie comme moi, mais je crois qu’il y avait encore plus de pudeur chez lui. »

Grâce à la troupe de la famille Deschiens il a gardé plein de copains – Yolande Moreau, Bruno Lochet, Olivier Saladin –, tous issus de milieux populaires. Son amie la chanteuse Juliette dit de lui : « Il restera toujours un Deschiens. » « C’est vrai, je continue à faire le con, dit-il, souriant. Et puis, avec mon accent normand je faisais Deschiens avant les Deschiens. »

Le temps passe, et nous sommes un jeudi soir, veille de chronique sur France Inter. On s’inquiète de savoir s’il l’a écrite. « Je reçois des amis ce soir à dîner, alors elle est prête. Ce sera sur l’affaire Dupont de Ligonnès. »François Morel ­papillonne mais de manière organisée. Il quitte le palace pour rejoindre sa maison dans le Val-d’Oise. Sa femme ne veut surtout pas vivre à Paris. Et lui ? « J’aime voir des arbres. » En souvenir de sa Normandie natale et pour mieux rêver.

Sandrine Blanchard

2410/2019

MACHINE DE CIRQUE | LE MONDE | 23-10-19

jeudi 24 octobre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Représentation de la troupe Machine Cirque le 11 juillet 2017.
Représentation de la troupe Machine Cirque  copyright : Loup-William Théberge

Ils sont déchaînés, courent du four au moulin et inversement, compilent les exploits à flux tendu, mouillent la chemise sans chichi. Et lorsqu’on pense que leurs batteries sont raplaplas, pendant que les nôtres se rechargent à vue, les voilà qui se jettent dans un nouveau tour de piste « à fond la caisse », avec débordement de risques. Ces lascars intrépides, qui ne jouent pas à l’économie, sont les cinq artistes du spectacle Machine de cirque, de la compagnie du même nom, à l’affiche jusqu’au 3 novembre de La Scala, à Paris. Un même nom pour une troupe inconnue en France, créée en 2013 au Canada, et une production, leur première, qui tourne depuis sa création en 2015.

La machine est d’abord celle de la scénographie conçue par Vincent Dubé, directeur artistique. Comme on entasse tout son matos dans un conteneur, le club des cinq se love dans un méga-agrès, assemblage de poteaux, de câbles, de planches, de roues de vélo, arrimé à un échafaudage métallique de six mètres de haut. Solide et branlant, cet invraisemblable engrenage compacte les accessoires des interprètes, qui volent entre les filins et se jouent des chausse-trapes comme on plonge dans un vide-ordures. Il s’ébroue aussi régulièrement, sculpture vivante qui soudain se cabre et roule des mécaniques en faisant grincer et trembler la bicoque.

Art de la turbulence

Vite, très vite, une question taraude. Que ne savent-ils pas faire ces jeunes acrobates, âgés de 28 à 33 ans et visiblement très outillés ? Epaulé par le musicien-compositeur-bruitiste Frédéric Lebrasseur, collaborateur du metteur en scène Robert Lepage, qui fouette la bande-son en direct sur sa batterie, son ordi, à la guitare, lorsqu’il ne sort pas carrément la fourchette pour touiller les sons, le quatuor de circassiens, composé d’Ugo Dario, Raphaël Dubé, Maxim Laurin et Elias Larsson, dégaine des numéros époustouflants. Mât chinois, roue Cyr, jonglage avec massues qui entraîne les cinq dans la boucle, monocycles perchés et bascule coréenne, feu d’artifice, tout s’enchaîne dans un tourbillon cimenté par une énergie collective musclée.

Resserré sur le petit plateau de La Scala, ce qui met le nez sur la sueur, la virtuosité et le danger qui va avec, le groupe ne se contente pas de tournebouler les mirettes des spectateurs à coups de technique flamboyante. Il décrispe aussi les zygomatiques les plus raides à grand renfort de gags, parfois un peu téléphonés, mais qui achèvent d’emporter l’adhésion de la salle. Un peu de participatif impeccablement ficelé par-ci, un faux strip-tease hilarant par-là – qui donne immédiatement envie de le tester en rentrant chez soi –, Machine de cirquecultive l’art de la turbulence. Mais il y a heureusement un pilote dans l’avion.

Machine de cirque s’ajoute à la liste des enseignes de cirque canadiennes qui raflent la mise, comme le Cirque du Soleil

Ce déluge d’événements, qui semble ne jamais devoir s’arrêter tant les acrobates ont depuis longtemps bloqué la pédale de frein, a aussi la saveur du quotidien et celle d’une cohabitation permanente, déplacés sur scène par de charmants loustics qui font « jeu » de tout bois. Se rafraîchir, se doucher produisent des effets secondaires « boule de neige »  dans l’imagination des interprètes. Tout devient show entre les mains de la troupe, qui cultive le coq-à-l’âne et le refrain « selle de cheval, cheval de course » comme une galipette entre deux numéros. Et un tableau surgit l’air de rien de la routine, et avec trois fois rien – une serviette de bain par exemple !

Machine de cirque s’ajoute à la liste des enseignes de cirque canadiennes qui raflent la mise, comme le Cirque du Soleil, chez qui est d’ailleurs passé l’un des collaborateurs de la compagnie, Yohann Trépanier, Les Sept Doigts de la main ou Eloize. Nouvelle génération plus multidisciplinaire que jamais, bardée d’expériences de tout poil, sur la piste mais aussi sur le net – le duo Les Beaux Frères de Yohann Trépanier et Raphaël Dubé cartonne sur Internet –, Machine de cirque témoigne aussi d’un esprit de troupe. Si chacun se distingue sans jamais tirer la couverture à soi, tous ont mis la main à la pâte de l’écriture globale du spectacle. Sous la direction de Vincent Dubé, artiste de cirque et ingénieur de formation, qui est aux manettes depuis 2013, cette première pièce, déjà suivie de deux autres dont La Galerie, créée en 2019, a fait le plein dans le monde entier. Normal : Machine de cirque, résolument tout public, fait rire, émeut, épate et emballe. Elle est enfin à Paris.

Machine de cirque, de et par Machine de cirque. La Scala, 13, boulevard de Strasbourg, Paris. Jusqu’au 3 novembre, 18 h 30. Dimanche à 18 h. De 19,50 euros à 45 euros. Tél. : 01 40 03 44 30.