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1411/2018

Amiens Ville Monde | Transfuge

mercredi 14 novembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

38e-Festival-International-Film-Amiens

38e Festival international d’Amiens, jusqu’au 17 novembre

Le Festival international du film d’Amiens prouve qu’engagement et générosité ne sont pas incompatibles avec les ambitions esthétiques. Au contraire. La preuve par quatre rencontres in situ.

N’en déplaise à Salvador Dali, grand pourvoyeur de slogans péremptoires devant l’Eternel, le centre du monde n’est pas sis en quelque gare du Sud mais, en ces premières rigueurs automnales en tout cas, et pour l’Internationale nomade des cinéphiles, à l’autre extrémité de l’Hexagone. A Amiens, précisément, là où, à l’heure où on trousse ces lignes, le Festival international du film d’Amiens bat son plein. Pour l’occasion, on a pris le dur jusqu’à la cité de Jules Verne, et on s’est attablé, dans la ruche de la Maison de la culture, avec un beau carré d’as de têtes pensantes et filmantes, histoire d’évoquer ce trente-huitième chapitre de l’odyssée des images qu’est le festival.

Déférence protocolaire obligeant, on commence par Emilio Maillé, le réalisateur mexicain, francophone (et -phile), investi des hautes fonctions de président du jury de la compétition des longs. Entrain communicatif, ferveur joviale, l’homme est le reflet du festival : curieux, exigeant, accueillant.

Comment envisagez-vous votre rôle à la tête du jury ?

C’est un festival où deux de mes longs métrages ont été montrés, et que je connais depuis très longtemps. Cette fois, c’est à mon tour, sans mes films, d’y être, et j’en suis enchanté ! C’est très subjectif. A un moment donné tous les films sont égaux ; alors pourquoi en aimer un plus qu’un autre ? Quand vous allez au ciné avec un ami, qu’il n’aime pas le film, ça arrive, c’est normal. Aussi je crois qu’il faut justifier ses choix, mais jusqu’à un certain point. Sinon, on n’est plus dans un exercice de respect de l’art ou de plaisir, tout est trop cérébral. Mais c’est mon approche, quand je tourne un film ou dans la vie : je me laisse emporter !

Le cinéma mexicain a une place de choix cette année, avec un panorama consacré au film noir. Bonne occasion pour faire le point sur la santé de ce cinéma…

Un des premiers films qu’on pourra voir sera le magnifique Une aube différente de Julio Bracho, dont l’image est signée du grand Gabriel Figuerora. C’est l’époque, des années 40 jusqu’aux années 60, qu’on considère comme l’Age d’or du cinéma mexicain. Mais aujourd’hui, nous vivons un autre grand moment, qui n’a rien à voir avec le précédent bien sûr, mais qui est formidable. Reste toutefois un grand drame : les spectateurs ne regardent que 9% de films mexicains, un chiffre particulièrement bas. C’est un paradoxe très étonnant : le cinéma mexicain a une présence très forte dans les festivals, est couronné de prix, mais le public local ne suit pas…

Inutile d’être prophète pour dire que le public d’Amiens, lui, va suivre, et avec quelle passion ! De cette passion contagieuse qui émane du moindre mot, du moindre geste de la pimpante Annouchka de Andrade, la DA du festival. Qui a trouvé quelques minutes, dans un emploi du temps à donner des accès de tachycardie au premier ministre venu, pour interrompre son mouvement perpétuel et nous dire quelques mots.

Vous avez évoqué le désir de revenir aux « fondamentaux » du festival. En quoi consistent-ils ?

Il s’agit de redonner la part belle aux cinéma africain et d’Amérique latine, qui étaient l’essence de ce festival. Lors de sa création, c’était lelieu où on pouvait voir le cinéma africain. Cette identité s’est ensuite un peu diluée ces dernières années. Dans un contexte où les festivals se sont multipliés, il m’importait que l’identité d’Amiens soit clairement établie, et qu’elle soit celle qu’elle a toujours été.

L’hommage à Idrissa Ouedraogo s’inscrit donc dans cette logique ?

Absolument. Idrissa était un immense cinéaste, un grand ami du festival, qui a présenté la quasi-totalité de ses films, et dont il a été président du jury. Je n’ai pas choisi de lui rendre hommage, ça s’est imposé ! Mais nous avons aussi voulu dans le même temps mettre à l’honneur les pionniers du cinéma africain : on verra ainsi trois courts métrage. Un de Sembène Ousmane, un autre de Paulin Soumanou Vieyra, premier cinéaste africain à avoir filmé en Afrique, et enfin celui de Sarah Maldoror. Une façon de rappeler qu’Idrissa s’inscrit dans cette lignée-là.

On ne retient pas plus longtemps Annouchka de Andrade, qui reprend son rythme trépidant. On est parvenu à mettre la main, enfin le micro, sur une autre femme particulièrement occupée. Et pour cause : Sylviane Fessier est la présidente du Festival. Et à ce stade, on commence à se dire que la solution à la crise énergétique planétaire se trouve ici, à Amiens. Tant chacun des participants, des responsables, crépite d’une inextinguible vitalité.

C’est un exercice délicat, mais comment définiriez-vous, en quelques mots, le festival, vous qui êtes sa présidente ?

Je suis présidente et co-fondatrice, puisque j’étais là dès le début, lorsqu’on a créé le festival avec Jean-Pierre Garcia, en 1979. Si je devais donner une définition générale, je dirais que, pour ceux qui sont à l’origine du festival, on est tous des militants antiracistes, doublés de cinéphiles. On a la passion du cinéma chevillée au corps. C’est ce qui nous a guidés depuis le début : aller à la rencontre des autres par le prisme du cinéma.

Annouchka de Andrade a rappelé que l’âme d’Amiens était en grande partie africaine…

C’est aussi lié à notre militantisme de l’époque. Avec Jean-Pierre Garcia, on était au MRAP, et on militait beaucoup contre l’apartheid. Dès lors, on s’est intéressés de très près à l’Afrique du Sud et au reste du continent. C’était une évidence. Et dès les premières éditions du festival, on est allé voir ce qui se passait dans les pays du sud, et on est jumelé avec le FESPACO, le festival de Ouagadougou, depuis 1983.

Une vaste ambition – aussi vaste que la réputation de Barbet Schroeder, à qui vous rendez hommage…

C’est un cinéaste d’un éclectisme absolu. Lui aussi est un citoyen du monde, passé d’un pays à l’autre : sa filmographie traverse le monde. Et il aborde autant le documentaire que la fiction. On aime l’idée de faire une pause, de remettre en lumière toute la filmographie d’un cinéaste pour l’offrir à une relecture ou permettre de le découvrir.

« Découvrir », justement, c’est un des maîtres mots du festival. La sélection « Au-delà du Jourdain, femmes de la Méditerranée » est un véritable filon pour tout cinéphile un peu curieux. Et la présentation Working Woman, de l’Israélienne Michal Aviad, elle aussi semble-t-il branchée sur cette centrale électrique d’idées, d’enthousiasmes et de convictions qu’est le festival, sera un des moments phares. On la rencontre, elle et son anglais impeccable, entre hall d’hôtel et cérémonie d’ouverture.

Dans Working Woman, il est question de harcèlement sexuel. Un thème qui résonne fortement avec l’actualité…

J’ai entrepris l’écriture du film en 2012, soit bien avant #MeToo. C’est au moment du tournage que le mouvement s’est créé et on s’est dit, « qui sait, on va peut-être devenir mainstream ! » Je suis une réalisatrice féministe, sociale et politique, aussi tout ce qui arrive autour de moi m’influence. Je suis une femme de mon époque.

Invisible, sorti en 2011, examinait les remous psychiques causés par un viol. Un thème qui n’est pas si éloigné de celui de Working Woman

Les deux films sont différents. Invisible a pour sujet le trauma causé par un viol brutal. Un trauma dont souffre deux femmes, des décennies après les faits Working Woman a pour sujet les zones grises, et moins grises, du harcèlement sexuel sur le lieu de travail. Il montre des femmes ordinaires. Pas les femmes de #MeToo, mais celles qui ne sont pas célèbres, ne sont pas riches, ne défraient pas la chronique. Ces femmes qui sont employées de ménage, secrétaires, infirmières, qu’on trouve partout dans le monde. Le film s’interroge sur les raisons qui les poussent à ne pas claquer la porte. Comment en parler à sa famille, quand décider de partir, si on part ? On pourrait dire qu’Invisible représente un pôle de l’agression sexuelle, et Working Woman l’autre. Et entre les deux, naturellement, il y a énormément de cas de figure.

On se dit, en quittant les lieux du festival et en regagnant la gare, qu’en ces temps où une certaine ironie stérile a tout corrodé, en ces temps où le ricanement se porte bien et où il est de bon ton de railler l’ « engagement », le festival d’Amiens prouve, et avec éclat, que ce n’est pas un gros mot, tant s’en faut. Au contraire même : l’inventivité esthétique, la capacité à se renouveler au contact d’autres cinémas, trouve là ses racines. Dans cette conviction inébranlable qu’il faut déborder toutes les limites, toutes les frontières géographiques, mais aussi, comme chez Michal Aviad, tous les corsets sociaux ou mentaux qui asservissent les corps ou les esprits. Vaste travail, qui requiert une inlassable énergie. Ca tombe bien, Amiens en a à revendre…

Par Damien Aubel

Source: Transfuge

2410/2018

Jean Moulin, évangile : une fresque documentaire pour éclairer la résistance de l’ombre | Le Figaro

mercredi 24 octobre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© Théâtre Déjazet

CRITIQUE – Entre le biopic et la « fiction historique », Jean-Marie Besset dresseavec beaucoup d’intelligence et de nuances le portrait intime du leader de la Résistance. Au Théâtre Déjazet jusqu’au 17 novembre.

L’entreprise sentait la napthaline à plein nez. De méchants nazis, des costumes d’époque, de grosses armoires normandes et de la musique sacrée… Le nouveau biopic de Jean-Marie Besset, pourtant, éclaire en tout point. Sur la complexité de la résistance interne durant l’Occupation, sur la figure méconnue d’un héros national, sur la légitimité d’un « théâtre historique ».

Comme une tragédie grecque, la pièce est structurée en quatre actes, correspondant aux années maîtresse de la guerre : 1940-1943. Vingt-deux scènes se succèdent chronologiquement, à « l’ancienne », par des noirs successifs. Beaucoup de lieux sont traversés : Paris, Lyon, Marseille, et bien sûr, Londres et Vichy. Le Jean Moulin des manuels scolaires commence le 10 juin 1940. Quand, kidnappé par la Gestapo, il tentera de se suicider après avoir refusé de valider un compte rendu accusant des tirailleurs sénégalais d’atrocités envers les civils.

Le préfet d’Eure-et-Loire s’en tirera avec une longue cicatrice au cou, toujours dissimulée sous une grande écharpe. Il se dirige alors vers le général de Gaulle et les Français d’Angleterre. Mais à l’époque, la tutelle de Londres ne séduit pas tout le monde. Moulin n’a pas que des amis, même au sein de la résistance, aussi éclatée que l’échiquier politique. Lui, le socialiste convaincu, est tiraillé entre la droite et les communistes, qu’il soupçonne d’être ordonnés depuis Moscou, et d’autres factions encore, pilotées par Washington. C’est bien lui pourtant qui aura le devoir d’unifier les différentes légions de la rébellion.

Jean Moulin, l’homme

Si Jean-Marie Besset titre sa pièce Évangile, il ne verse jamais dans l’hagiographie. Jean Moulin n’est pas un saint, ni une statue. Il s’agissait, pour le dramaturge, d’en faire un homme, dont on ne sait finalement que le sacrifice. À ce petit jeu, le comédien Sébastien Rajon campe un personnage autoritaire, froid et passionné, le profil droit comme une statue d’airain. Jean-Marie Besset ne cherche pas à le rendre sympathique, il ne l’est pas beaucoup. Sont aussi évoquées ses vieilles caricatures antisémites, ou une éventuelle tendance homosexuelle. Sa tendance à l’emphase est contrebalancée par une recherche documentaire pointue et précieuse. « Derrière chaque réplique, se cache un livre ou une interview», racontait Besset au Figaro quelques semaines plus tôt.

Avec De Gaulle, l’homme de droite, Moulin ne partage que l’amour de la France. La terre, au sens de nation, est symbolisée ici par de la tourbe sur scène. Stéphane Dausse, lui, accuse une ressemblance troublante avec le grand Charles. Il incarne un chef longiligne, victorien, pas dénué d’humour. À Londres, il adoube Jean Moulin avec un néon bleu comme un maître Jedi. Ce que ne supporte pas Henri Frenay (Laurent Charpentier, excellent), comme d’autres chefs de la résistance. Entre ces héros de l’ombre, la tension monte.

La mise en scène n’omet pas le point de vue allemand. Klaus Barbie et ses sbires en chemise brune échappent – de peu – à la caricature. Pour eux, les résistants sont de terroristes. Dans une histoire d’apparence si masculine, les femmes ont aussi un rôle d’importance. Son amour secret Antoinette Sachs (Sophie Tellier), sa sœur Laure (Laure Portier) et Lydie Bastien (Loulou Hanssen), agent double pour les Allemands, participent activement au destin du héros.

Les nuances du clair-obscur 

C’est d’ailleurs à cause de cette dernière que Jean Moulin tombera. Sur la scène du Déjazet, la vie du résistant se joue dans un clair-obscur permanent. Dans une curieuse mise en scène, une série d’armoires imposantes se tirent comme des tiroirs, faisant office de cellules, de bureaux, de murs ou de portes. Les scènes se succèdent rapidement, faisant oublier les 2h15 de spectacle, une musique classique de plus en plus grandiose rythmant l’intrigue.

Dans Villa Luco, sa première pièce, Jean-Marie Besset imaginait la rencontre entre De Gaulle et Pétain dans sa cellule à Yeu. Après un spectacle sur l’assassinat du père Hamel, l’auteur et metteur en scène revient donc au théâtre documentaire. Avec brio. Dans Jean Moulin, Il rejette tout manichéisme, ne se laisse pas déborder par le lyrisme patriotique, mais aborde avec beaucoup d’intelligence un homme complexe, à la tête d’une époque faite elle aussi d’ombre et de lumière.

Par Jean Talabot

«Jean Moulin. Evangile», au Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple (IIIe)
Du lundi au vendredi à 20h30, les samedis à 16h et 20h30. Jusqu’au 17 novembre.  Tél.: 01 48 87 52

Source: Le Figaro

1010/2018

Plongée, avec Claudel, dans les remous d’une passion | Le Monde

mercredi 10 octobre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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Jutta Johanna Weiss (Ysé) et Stanislas Nordey (Mesa) dans « Partage de midi », de Paul Claudel, mis en scène par Eric Vigner. © Jean-Louis Fernandez

Eric Vigner met en scène la version originelle de « Partage de midi ».

Le théâtre, pas plus que la vie, n’échappe à la complexité. On peut s’en agacer et trouver contrariantes les énigmes qu’on échoue à résoudre. Ou, à l’inverse, accepter, et se féliciter, qu’échappent à notre compréhension des sens cachés de l’existence. Cette ambivalence, on la traverse avec inquiétude dans les premiers instants de la mise en scène par Eric Vigner de Partage de midi. Mais elle cède peu à peu le pas à la jubilation : cette représentation est un franc camouflet porté à une époque, la nôtre, qui prétend résumer en 280 signes sur les réseaux sociaux le flux de nos pensées.

Paul Claudel (1868-1955) n’a pas écrit de théâtre pour le Reader’s Digest.Chez lui, le verbe déferle avec la rage d’un tsunami. Et d’autant plus dans cette version originelle de Partage de midi qui se donne au Théâtre national de Strasbourg (TNS). Publié en 1905, ce premier jet restera près de quarante ans dans les tiroirs de l’auteur. Lorsqu’il le retravaille, à la demande de Jean-Louis Barrault, il en polit les contours, en gomme les impétuosités et en ¬tarit la sève. Le retour à la source opéré par Eric Vigner a donc valeur de manifeste. C’est le Claudel rimbaldien, indécent, outrageux et incohérent qu’il choisit d’éclairer.

Eric Vigner inscrit le spectacle loin de la quiétude et du réalisme, l’installe au-delà du bien et du mal

Inspirée de la vie de l’écrivain, cette pièce est une plongée en ¬apnée dans les remous d’une ¬passion sexuelle, amoureuse et mystique. Claudel projette, à grandes gorgées de mots rugueux qui s’articulent en phrases enivrantes, ce qu’a gravé dans sa chair sa récente liaison avec Rosalie Vetch, une Polonaise rencontrée alors qu’il partait pour la Chine. Il a alors 32 ans, et cette femme mariée, mère de quatre enfants, le dépucelle. Puis elle part, enceinte de lui, en lui opposant un silence si odieux qu’il le propulse vers l’écriture. En rencontrant la femme, il a perdu ce Dieu qui lui servait de guide. Il est sens dessus dessous.

Chaque page du Partage de midi a dû brûler les doigts. Cette œuvre est un brasier. Pas question pour Eric Vigner d’éteindre le feu. Au contraire, il inscrit le spectacle loin de la quiétude et du réalisme, l’installe au-delà du bien et du mal, dans cet ici et maintenant sauvage et facétieux qu’est le théâtre. Trois actes vont se succéder sur le plateau du TNS. Ils sont précédés par une scène inaugurale rapatriée par l’artiste de la chute du drame : Mesa (Stanislas Nordey) pleure le cadavre d’Ysé. Mais la mort, pas plus que la vie, n’a de prise dans le temps infini d’une représentation. Alors les cendres s’enflamment. Tout peut recommencer.

Un espace hétéroclite

Sur le pont d’un bateau en partance pour l’Orient, Ysé virevolte. A ses côtés, trois hommes qui croient l’aimer : De Ciz (son époux), Amalric (avec qui elle fuira) et Mesa (double de Claudel). Le décor ne s’encombre pas de vraisemblance. Au sol, un pan est dessiné sur le carrelage étincelant que surplombe la haute sculpture d’un marin scrutant l’horizon. Au fond, une paroi de briques jaunes. L’espace hétéroclite ne livre aucune clé. Il faut suivre, s’arrimer fermement à ce que l’on entend, car nous voilà bientôt chavirés par les flots d’une langue qui, comme une mer démontée, tangue à bâbord et à tribord.

Jutta Johanna Weiss, dont il faut saluer le cran, est Ysé. Elle est l’irréductible énigme du spectacle. Sa ligne de fuite. Entre l’outrance et l’épure, le sarcasme et le sentimentalisme, son jeu s’impose, insaisissable. Amante ardente ou mère mortifère, féminine ou masculine, c’est à travers ses incarnations qu’on saisit quelle traque a opérée Claudel en écrivant Partage de midi. Ce que, vainement, il a tenté de fixer par le théâtre. Ce sur quoi il a achoppé, mais que la représentation révèle : le mystère insondable de « la » femme, ici posé au centre de la scène à la manière d’un point d’interrogation derrière lequel courent les mots. Face à Ysé, les hommes renvoyés à leur impuissance n’ont d’autre choix que le mépris (Amalric), la fuite (De Ciz) ou le recours à Dieu (Mesa).

Il n’y aura donc de résolution que mystique. Au deuxième acte, derrière un rideau de bambous, des couronnes mortuaires accompagnent l’étreinte d’Ysé et Mesa. Mesa, ici, a l’air d’un vieillard accablé. Au troisième acte, l’espace se vide. Un panneau blanc remonte vers les cintres. En caractères chinois y sont inscrits les mots suivants : « mort », « vie », « éternité ». Le sacrifice de l’enfant des amants annonce la résurrection de Mesa. Il ne lui reste plus qu’à s’en remettre au divin. Ce n’est qu’à cet instant que Stanislas Nordey, dans une litanie magnifique, ôte de ses épaules le poids de l’âge et de l’usure. Et que le spectateur comprend à quelle épiphanie l’a convié ce spectacle. Ses noces n’ont pas eu lieu avec Dieu, l’homme, la femme. Mais avec une langue. Celle de Paul Claudel. Ainsi soit-il.

Par Joëlle Gayot

Partage de midi, de Paul Claudel, mise en scène : Eric Vigner. Jusqu’au 19 octobre au Théâtre national de Strasbourg.

Source: Le Monde

609/2018

Au Centre Pompidou, la littérature c’est Extra ! | l’Humanité

jeudi 6 septembre 2018|Catégories: Art & Patrimoine|Mots-clés: , |

Festival Extra !
© Herve Veronese – Centre Pompidou

La deuxième édition du festival dédié aux littératures hors du livre s’est ouverte hier. Une programmation riche, à découvrir jusqu’au dimanche 9 septembre.

Arrivée le matin même des États-Unis, la poétesse américaine Tracie Morris a créé l’événement de la soirée d’ouverture du festival EXTRA ! avec une lecture performée de textes de son recueil, Hard Korè, poèmes (Joca Seria), traduits en français par Abigail Lang et Vincent Broqua. Venue du slam, militante féministe et antiraciste, elle mêle les expérimentations vocales, le scat, les rythmes bebop et le hip-hop, sa voix puissante fédère les milieux de la poésie orale et les cultures savantes. Comme elle l’a expliqué au micro de Lionel Ruffel, qui anime pendant toute la durée du festival une éphémère Radio Brouhaha (diffusée sur la R22 Tout monde de l’Espace Khiasma), elle se revendique comme une « artiste de la page » qui déploie à l’écrit les jeux de diffractions sonores de ses poèmes.

Une parfaite entrée en matière pour découvrir la riche programmation du festival qui donne à voir la diversité des formes de littérature extra-livresque : performances, art contemporain, lectures et poésie sonore, littérature visuelle ou numérique. Comme le rappelle Jean-Max Colard, directeur artistique d’EXTRA !, Internet est aujourd’hui devenu une gigantesque archive du temps présent, un outil de diffusion et de création pour les auteurs qui s’en emparent, notamment via des vidéos sur Youtube. Au forum du Centre Pompidou (niveau -1), on peut voir les oeuvres de l’artiste azeri Babi Badalov, des tissus chinés, recyclés, sur lesquels il imprime une poésie visuelle, polyglotte et engagée, des jeux de mots (« Cosmopoetism », « DalidaDerrida »), haïkus ou aphorismes. Expulsé du Royaume-Uni et exilé politique en France, il fait aussi de la question des migrants un sujet de littérature. Dans la salle attenante, l’écrivain et critique d’art Jean-Yves Jouannais tient une permanence littéraire et invite le public à pénétrer dans la fabrique de son Encyclopédie des guerres, un projet au long cours qui l’occupe depuis dix ans, à raison d’une séance par mois. Au mur et dans des vitrines, sont exposés des objets liés aux guerres, parfois très personnels comme la lettre d’engagement militaire d’un certain Jean Jouannais, comme « un petit musée des arts et traditions populaires».

Lauréat en 2107 de la mention spéciale du Prix Littéraire Bernard Heidsieck (remis cette année à la poétesse Michèle Métail), l’artiste italien Lamberto Pignotti a développé un projet de tapisseries inspirées de photographies de presse et installé des bannières mêlant texte et images qui retracent les rencontres marquantes de sa vie. Né en 1926, il a théorisé les premières formes de « poésie technologique » et de « poésie visuelle ». La jeune génération d’artistes contemporains n’est pas en reste avec Consulting de Laure Vauthier, qui questionne l’idéologie de la performance et les stratégies de management du monde de l’entreprise en recueillant les conseils des visiteurs pour « devenir une super artiste ». Mémoire vivante du festival, l’artiste Romain Gandolphe raconte dans ses vidéos ce qu’il a vu la veille et imagine ce que sera le lendemain.

Parmi les rendez-vous de cette deuxième édition, programmée par Jean-Max Colard et Aurélie Olivier, on retiendra les Mainardises de la poétesse Cécile Mainardi, des déclinaisons de son Degré rose de l’écriture ou le Banquet fantôme (samedi 8 septembre à 20H) de l’écrivaine franco-japonaise Ryoko Sekiguchi, une soirée inscrite dans le « moment japonais » du festival, qui mêlera les prises de paroles, les expériences sensorielles et gustatives autour du thème des spectres. A ne pas manquer, samedi après-midi la lecture fleuve de Chloé Delaume dans le Jardin d’Hiver de Jean Dubuffet (4e étage), une oeuvre où elle venait se réfugier adolescente. Dans cette grotte rassurante, elle lira, quatre heures durant, des fragments d’ Artaud, Apollinaire, Salvayre, Jarry, Queneau, Pérec, Cadiot, Quintane… « mosaïque historique» et « panthéon personnel ».

Avec « EXTRA ! », le Centre Pompidou inscrit la littérature dans le champ de l’art contemporain  et propose une enthousiasmante alternative aux classiques rendez-vous de la rentrée littéraire. Courez-y !

Source: l’Humanité

1406/2018

Philippe Mangeot, sentir, savoir et pouvoir | Libération

jeudi 14 juin 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Philippe-Mangeot
© Edouard Caupeil

L’intellectuel prof de lettres, coscénariste de «120 BPM», anime un fascinant Observatoire des passions contemporaines.

Sa maison ressemble à un phare. Une haute saillie dans une cour intérieure, arborée et pépiante, en plein Est de Paris. Philippe Mangeot, telle une vigie, se signale souriant à une fenêtre du deuxième. L’intellectuel reçoit chez lui, loin de la petite salle du centre Pompidou et de son rendez-vous à l’intitulé intrigant : l’Observatoire des passions. Il y questionne chaque mois les nouveaux terrains de passions contemporaines, avec des invités, une joggeuse effrénée, un drogué expérimental ou, ce dimanche, un chorégraphe et un philosophe performeur sur la «pensée par corps». Ce matin-là, il s’avoue intimidé. Il ne s’agit plus de susciter le témoignage ou de parler au public, mais de soi, alors il fume beaucoup. Rit souvent aussi. Même si la vie qu’il déroule se jonche de drames et de morts, hantée longtemps par sa propre fin du sida. De choses dont il parle à son psychanalyste, avec lequel il enchaîne ensuite. Ce deleuzien convaincu s’est résolu à consulter «après un deuil de trop». Deux fois par semaine, face à celui qu’il surnomme le «docteur Voilà», qui ne dit jamais rien à part «voilà».

C’est sur son scooter, quand il traverse Paris pour se rendre au lycée Lakanal, à Sceaux, où il enseigne les lettres en khâgne, qu’il rode ses idées. Sous le casque, il a ainsi turbiné sur les passions. Et traité le sujet avec le grand écart jubilatoire et temporel qui le caractérise : de l’Antiquité à aujourd’hui, de saint Augustin qui a repéré trois passions primaires – sentir, savoir et pouvoir -, aux gays sexy qui se filment fumant une cigarette sur YouTube. «Avec le Net, c’est la première fois qu’on dispose à la fois d’une archive et d’un terrain d’exercice de l’intégralité des passions humaines», en a-t-il déduit. Quand Jean-Max Colard, du département de la parole à Beaubourg, lui a proposé un atelier à l’année, cet adepte du collectif a refusé une première fois, puis accepté à la seconde, plein de son désir de creuser les passions à l’âge du Net.

C’est au collège que la grande gigue qu’il était a opté pour l’excellence la première fois où on l’a traité de «pédé». «J’ai décidé ce jour-là qu’on ne m’emmerderait plus jamais.» Pourtant issu d’un milieu familial scientifique, père cadre dans un labo pharmaceutique et mère enseignante-chercheuse en biochimie – «des belles personnes» -, il entre en hypokhâgne et devient studieux. Avant, il se décrit comme un joueur de bonneteau, habile à disserter comme il faut. Mais, à 21 ans, à peine à Normale Sup, il se découvre séropositif. L’effroi. «A cette époque-là, on ne sait pas quand, mais on sait qu’on va mourir. J’ai décidé de faire comme si je n’allais pas mourir.» Il cravache pour passer l’agrégation de lettres modernes, file à Oxford pour une thèse sur les carnets de Coleridge, auquel il renonce vu l’ampleur de la tâche, lui préférant Jules Verne.

Cette même année, en 1990, le livre d’Hervé Guibert, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, le heurte. «J’y lis, validé par tous les médias, un récit d’acceptation du sidéen consentant qui allait devenir le récit officiel.» Avec son ami PierreTrividic, ils décident d’aller voir Act Up, petite association naissante pour qui «le sida n’a pas de sens». Tout de suite, il se sent chez lui. Trois jours après avoir débarqué, il s’allonge avec une dizaine d’autres, rue de Bièvre, devant chez Mitterrand. «Je découvre qu’on va pouvoir rentrer dans les ministères, qu’on va pouvoir tout faire.» S’il quitte cette école de la parole publique, de la pensée politique et de l’activisme au bout de treize ans, c’est parce qu’il se sent comme un vieux con dans un monde où la donne a changé en matière de lutte contre le VIH. Et il ne meurt pas, «chance inouïe»,mais perd en 1993 son amour, Jim, danseur magnifique chez Daniel Larrieu. «Veuf trois fois, dont un mort du sida», répète-t-il. Le dernier, celui «de trop», a été son amant du dimanche pendant vingt ans. «Je suis très bon en oraison funèbre. Si vous mourez, demandez-moi…»

Intellectuel sans publications, cela l’a gêné et ne le gêne plus. «Si le centre de gravité de ma vie, c’est d’être prof, l’œuvre est là. Se dire qu’une œuvre, c’est un chantier de vie.» En fait, il a beaucoup gratté, par fragments, en particulier dans Vacarme, la revue qu’il a cofondée en 1997 à l’initiative du philosophe Pierre Zaoui, avec la bande d’Ulm connue du temps du fanzine le Couteau entre les dents. La revue se fabrique dans le phare Mangeot, à la fidélité éternelle. Ah si, il porte en lui un projet de livre. Sur le basculement du rapport au sida en 1996-1997 avec l’arrivée des trithérapies, après le plus fort de l’épidémie, traitées dans 120 Battements par minute, le film de Campillo qu’il a coécrit. «Qu’est-ce que ça veut dire de s’être préparé collectivement pour la mort, et que brusquement la vie se rouvre ?» Deux ans d’une indicible mélancolie dont personne n’osera parler, sauf par un prisme militant, comme la suppression de l’allocation adulte handicapé.

D’une vitalité facétieuse, son ami Trividic dit de lui qu’il a un côté «éternel jeune homme».Mangeot se fabrique des philosophies portatives. Une nuit de désespoir, après avoir été plaqué par Mario, il se réveille avec l’intuition de la «gracieuse philosophie». Aucune trace sur Internet. Alors qu’il pleurait tout le temps, l’expression le fait rire. «En gros, la gracieuse philosophie, c’est savoir que la vie est un processus de démolition et accueillir ce savoir avec joie.» Un de ses derniers dadas, c’est de nourrir un journal sur Instagram via la photographie plutôt que l’écriture, via l’anglais «parce que c’est une fiction de moi, une façon d’être là sans être là». Il aime ce lieu commun à tous, qui n’est pas discriminant. Cela permet aussi de donner des nouvelles à ses trois amoureux du moment en toute transparence réciproque.

L’intérêt pour les gens reste une ligne dans sa vie. Après une lecture éblouie de Rancière, il a compris qu’on pouvait affirmer l’égalité des intelligences. «Mon boulot, partout où je le fais, c’est d’être à l’écoute des gens et de leur expérience.» L’inverse de ce que font les politiques, «qui nous demandent de voter et de nous taire après». Les quarante-huit heures de garde à vue des lycéens d’Arago, «d’enfants qui sont en train de se socialiser politiquement», le rendent fou de rage. Sans parler de la nouvelle loi sur les étrangers. Membre du collectif Cette France-là, il avait contribué à un annuaire des politiques de l’immigration sous Sarkozy. «On va reprendre du service sous Macron», promet le militant, qui annonce un numéro de Vacarme sur la démocratie prise en étau entre néolibéralisme, intégrisme religieux et nationalisme. Bavard par timidité, espiègle par résistance, Philippe Mangeot a laissé passer l’heure de la psychanalyse. «Je lui dirai que c’est de votre faute.» Voilà.

1965 : naissance.
1986 : il se découvre séropositif.
1993 : entre à Act Up.
1997 : cofondation de la revue Vacarme et président d’Act Up.
17 juin 2018 : l’Observatoire des passions #5.

Source: Libération

1804/2018

A Beaubourg, Les passions sous le regard de Philippe Mangeot | Les Echos

mercredi 18 avril 2018|Catégories: Art & Patrimoine|Mots-clés: , |

Philippe Mangeot
© Hervé Veronese/Centre Pompidou

Enseignant, ex-militant et ex-président de l’association de lutte contre le sida Act-Up, coscénariste de « 120 battements par minute « , Philippe Mangeot anime, durant toute l’année 2018, un « Observatoire des passions  » au Centre Pompidou. Interview.

Vous êtes « Le grand invité de la parole  » du Centre Pompidou en 2018. Comment est né ce projet ?

C’était il y a environ un an et demi. A son arrivée comme responsable du Département de la parole du Centre Pompidou, Jean-Max Colard a demandé à me voir. Il voulait mettre sur pied un nouveau genre de conférences. Ce que je lui ai dit croisait sa préoccupation du moment de ne pas souscrire au modèle unique de la conférence « one shot ».
Je crois que des choses les plus intéressantes ne peuvent se faire que sur le long terme. Par exemple « L’Encyclopédie des guerres « , de Jean-Yves Jouannais, qui a été lancé en 2008 et qui a trouvé son public, et qui a contribué à réidentifier Beaubourg. C’est une sorte de one man show intellectuel, de stand-up laboratoire. Quelque chose comme une oeuvre intellectuelle. Pour moi, c’était une sorte de modèle. Mais un modèle, ça ne se reproduit pas tel quel…

Vous engagez alors quelque chose avec Jean-Max Colard ?

Non. Pour plusieurs raisons. D’abord, un sentiment d’illégitimité : la chose au monde la mieux partagée ! Ensuite, le fait que je n’étais pas une femme, et que je trouverais intéressant que ce ne soit pas toujours les garçons qui passent en premier. Troisième raison : en devenant prof en classes préparatoires, j’ai fait le choix de n’avoir pas de spécialité. Si j’intervenais à Beaubourg, ce ne serait donc pas dans le cadre d’un champ de spécialité qui serait le mien.

J’ai beau avoir la vanité de penser que les idées les plus fortes naissent plutôt entre les spécialités qu’en leur sein, cela représentait un travail supplémentaire, et j’étais à l’époque très fatigué. C’est Philippe Artières, auquel Jean-Max Colard avait du reste également pensé, qui a inauguré ces cycles avec un très beau projet autour de la question de l’archive.

Du temps a passé et Jean-Max Colard vous a rappelé au printemps dernier. Et…

Et je lui ai dit oui, en lui proposant le thème des passions contemporaines. J’avais travaillé sur Marivaux, j’étais allé voir du côté de Saint Augustin, j’avais été frappé par la façon dont les classiques pensaient l’homme comme jouet passionnel, alors que nous mettons aujourd’hui au premier plan les déterminations économiques.

Et puis, j’ai été happé par la question des modalités de rencontres dans le monde virtuel, notamment des rencontres sexuelles. On dispose aujourd’hui, à portée de clic, chez soi, à la fois d’une archive et d’un terrain d’expérimentation, voire d’invention, de l’ensemble des passions humaines.

Quel est donc le dispositif que vous proposez au Centre Pompidou ?

Mon dispositif comporte deux volets : ce que j’ai appelé « l’Observatoire des passions » proprement dit et des événements parallèles sur le thème des passions. Ces derniers peuvent être en lien avec le musée. Nous travaillons actuellement sur l’hypothèse d’une visite ou une « revisite » passionnelle des collections. Je demanderai par exemple à un conservateur, à un restaurateur d’oeuvres ou à un gardien d’identifier une ou deux oeuvres avec lesquelles il a un rapport passionnel – qui peut être aussi un rapport d’hostilité ou un rapport de possession jalouse – et de faire une visite guidée commentée. Ca, c’est « L’Observatoire » qui se déplace au musée.

« L’Observatoire » se déplace aussi à « L’Assemblée générale », c’est-à-dire aux commémorations de mai 68. J’ai proposé une soirée sur les passions tristes dans les mobilisations politiques, celles qui entament la joie des soulèvements : amour du chef, volonté que ça s’écroule une fois qu’on est parti, soupçons, amour exclusif des structures, etc. Toutes ces choses qu’en tant que militant, j’ai vues et connues.

Et « L’Observatoire des passions » proprement dit, qu’est-ce donc ?

Une fois par mois, j’invite trois personnes à discuter ensemble. Deux personnes qui sont engagées dans une pratique passionnelle particulière, dont l’une a un lien avec les technologies modernes. Et une troisième qui pense les passions dans sa discipline de chercheur.

Lors de la première séance, il y avait un couple de collectionneurs d’art conceptuel, qui consacrent leur argent à des oeuvres dont la visibilité et le mode d’existence sont précaires, un joueur de jeux vidéo et le philosophe Pierre Zaoui. En mars, il y avait une marathonienne – la question de l’articulation entre souffrance et jouissance m’intéresse -, un Instagramer à plusieurs centaines de milliers de posts et de followers et l’économiste Frédéric Lordon.

Et le 20 avril, il y aura un usager de drogue qui a un rapport passionnel, et pas seulement addictif, à la drogue, une fan d’une chanteuse lyrique, qu’elle suit partout, et Claude Millet, professeure de littérature et spécialiste du romantisme.

Concrètement, comment ça se passe ?

Après une introduction et une remise en contexte que je fais, une conversation s’instaure avec les invités. Ce que je cherche, c’est le point d’équilibre entre ce qui relève du travail (les séminaires) et ce qui relève du spectacle. Sachant que les séminaires m’emmerdent souvent parce que je n’y vois que de l’entre-soi et que l’entre-soi me fatigue, et que les shows m’emmerdent parce que j’ai envie d’aller danser sur scène avec les gens !

Le public participe, pose des questions, intervient. A chaque séance, la salle, qui peut contenir 160-180 personnes, est pleine. C’est assez joyeux !

Parmi les activités que vous avez hors de votre travail de prof, vous avez été coscénariste de « 120 battements par minute ». L’énorme succès du film en France vous a-t-il surpris ?

Ca a surpris tout le monde ! Personnellement, je n’avais pas de doute sur le fait que « 120 BPM » était réussi. Mais je crois que la surprise a commencé bien avant, lorsque les financements ont été accordés plutôt facilement. Cela tient à la qualité du scénario, mais pas seulement : beaucoup de bons scénarios ne trouvent pas de financements.

Je crois que le film tombait juste et au bon moment. Peut-être cela a-t-il à voir avec l’arithmétique de la mémoire.

C’est-à-dire ? On ne peut pas dire que le sida soit encore un thème médiatique central…

Oui, j’ai pu vérifier à quel point le sida n’est plus du tout un sujet médiatique central. Le film est peut-être arrivé à un moment à la fois de panne politique et de désir politique. Le film s’est écrit au moment de Nuit debout. Je persiste à penser qu’au-delà de la mobilisation contre la loi Travail, ce qui s’y est dit alors, c’est : il y a d’autres choses à faire de la place bien-nommée de la République qu’un mausolée post-attentats. Après tout, c’était ça, déjà, le geste d’Act-Up : il y a d’autres choses à faire que d’enterrer nos morts.

Et puis il y a peut-être le fait que les 15-25 ans, qui ont fait une grande part du succès de « 120 BPM « , n’ont pas connu cette époque, dont ils sont les héritiers, alors même que le film représente des gens de leur âge. Ceux chez qui la réception du film n’a pas du tout été teintée d’une inquiétude existentielle l’ont pris comme un cadeau, une invitation.

Pensez-vous que ce côté politique d’Act-Up est perçu par les jeunes dont vous parlez ?

Chez ceux que je connais, en tout cas – certains de mes étudiants, par exemple -, oui. Il y a chez eux un désir très fort de se rassembler, de se retrouver physiquement. D’autant plus fort qu’avec le Net, la forme de la discussion a basculé. Les forums ouvrent des possibilités faramineuses et géniales. Mais en même temps, ça s’accompagne soit, chez des gens de notre génération, d’une nostalgie, soit, chez des gens de leur génération, d’une mélancolie. Nostalgie et mélancolie se retrouvant sur un désir de rassemblement des corps.

« 120 BPM » est un film où on s’engueule beaucoup, mais aussi où on s’aime beaucoup. Je crois que les gens ont vu cela. Il me semble qu’une des choses qu’on a réussies, c’est ça : donner à voir à la fois le tranchant de la discussion et les puissances d’amour. Et les acteurs sont superbes parce qu’ils ont compris ça.

Avez-vous hésité quand Robin Campillo vous a demandé d’être son coscénariste ?

J’ai dit « oui » très vite. Parce que j’avais le sentiment que c’était le bon moment. Dans son livre « Ce que le sida m’a fait », Elisabeth Lebovici demande à un collectif d’artistes femmes lesbiennes impliquées dans le sida pourquoi elles font une rétrospective à un moment donné. Et elles répondent : 25 ans, c’est le temps pour trouver au chagrin les moyens de s’exprimer. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais quand l’équipe du film m’a sollicité, j’ai pensé quelque chose de cet ordre-là. J’ai pensé « il est temps ».

Deux choses m’ont quand même fait hésiter. La première : la crainte de retourner vers des moments extraordinairement vivants et de vérifier que je suis moins vivant aujourd’hui qu’à l’époque. La seconde : la crainte de retourner vers des moments extrêmement douloureux. Les deux se sont produits…

L’écriture a été à la fois nostalgique et bouleversée. Parce qu’il faut ouvrir les tombeaux, mettre au travail les fantômes. Ce qu’on a beaucoup fait. « 120 BPM  » est un film plein de fantômes, mais ce n’est pas un film crépusculaire. C’est un film sur la puissance vitale.

Source: Les Echos