LE 15/03/2021

 

À retrouver dans l’émission

AFFAIRE EN COURS par Marie Sorbier

Affaire en cours poursuit son tour d’horizon des institutions culturelles fermées au public mais toujours actives avec Edouard Chapot, co-directeur du Théâtre 14 à Paris.

La salle du Théâtre 14, à Paris.• Crédits :  Carole Sertillanges

Les institutions culturelles sont fermées depuis de longs mois. Alors que la colère et l’incompréhension montent, Affaire en cours continue son tour d’horizon des institutions fermées au public pour comprendre ce qui se passe derrière leurs portes closes. Après le Frac Bretagne et la scène nationale de Châteauroux, le Théâtre 14 à Paris. Au micro de Marie Sorbier, Edouard Chapot, co-directeur du théâtre avec Mathieu Touzé, explique comment le théâtre vit et poursuit ses missions malgré l’absence du public.

 Comme dans tous les théâtres, notre mission de service public est d’accueillir les spectateurs. Depuis novembre, nous sommes en incapacité de le faire, mais le théâtre continue à vivre. Nous l’avons transformé en une fabrique de théâtre et de pensée.
Edouard Chapot

Fabrique de théâtre

Le Théâtre 14 accueille des équipes en résidence pour des répétitions et propose des représentations professionnelles. Entre novembre et mars, le théâtre a accueilli exclusivement des créations. Une activité qui continue l’écosystème du spectacle vivant, et qui permet aux projets d’être vus, diffusés, et éventuellement tournés la saison suivante. A cela s’ajoutent des ateliers professionnels menés par le comédien et metteur en scène Marc Ernotte. Initialement prévus toutes les deux semaines, ces ateliers ont maintenant lieu chaque semaine, en raison d’une demande très forte de la part des comédiens. Ces ateliers, qui se tiennent dans différents lieux du 14ème arrondissement de Paris, leur permettent de maintenir des liens entre eux et d’entretenir leur pratique théâtrale.

Fabrique de pensée

Le Théâtre 14 profite du temps de la fermeture pour réfléchir à l’essence et à l’utilité mêmes du théâtres. Cette réflexion prend la forme de rencontres avec des autrices et auteurs, qui ont lieu dans la plupart des cas dans l’enceinte du théâtre, tout en étant retransmises en direct sur le site de l’Université populaire du Théâtre 14.  Des discussions « ciné-philo » sont également proposées, avec le philosophe et réalisateur Ollivier Pourriol.

Ces discussions sont un moyen de penser le lien social qui a normalement lieu au théâtre, cette sociabilité particulière où l’on est ensemble sans forcément se parler, mais en regardant tous la même chose. Ollivier Pourriol parle de temps partagé, ce qui est ce qu’on a perdu aujourd’hui et que l’on essaye de retrouver aujourd’hui par les outils numériques.
Edouard Chapot

On ne propose pas de captations de spectacles. On estime que le spectacle vivant est vivant, par définition. En attendant que les théâtres puissent réouvrir, on propose d’autres outils, notamment numériques, pour quand même se retrouver ensemble.
Edouard Chapot

Une colère saine

Aux yeux du directeur du Théâtre 14, la colère des intermittents et des étudiants qui occupent des théâtres en France, comme le Théâtre de l’Odéon et le Théâtre de La Colline, est saine et légitime.

Il est légitime d’interroger la fermeture des lieux culturels qui, eu égard à toutes les autres ouvertures, est d’autant plus difficile à comprendre. Ces occupations permettent de poser le débat dans l’espace public. C’est une radicalité intéressante et nécessaire, d’autant plus que des groupes très différents occupent les lieux : la CGT, les étudiants, les intermittents.  Edouard Chapot

Edouard Chapot estime nécessaire la prolongation de l’année blanche pour les intermittents du spectacle, dont le secteur d’activité est sinistré non seulement aujourd’hui mais à long terme. Si proposer des représentations professionnelles permet de répondre au court terme au problème de la diffusion, l’absence d’échéance d’ouverture finit par avoir raison des répétitions de spectacle.

A quoi bon répéter un spectacle dont on ne sait quand il va pouvoir se jouer ? Même si on a l’autorisation de répéter, ça commence à s’essouffler. Avoir des échéances de réouverture, même à long terme, devient absolument indispensable. Si ça doit passer par l’occupation, je trouve ça très sain.
Edouard Chapot

Une boîte à outils argumentaire

Un colloque prendra place les 30 et 31 mars 2021 au Théâtre 14. Un moment destiné à construire une boîte à outils permettant de dire, dans le débat public, pourquoi le spectacle vivant est essentiel. Les arguments pour défendre cette perspective ne sont pas forcément évidents, dit Edouard Chapot. Selon lui, les arguments d’autorité soulignant le spectacle comme moyen de la rencontre ne suffisent pas dans le débat public. Ainsi, le colloque organisé au Théâtre 14 mêlera chercheurs, universitaires, médecins, personnalités politiques et philosophes pour aborder l’ensemble des facettes du spectacle vivant. Dans le respect des normes sanitaires, cet événement accueillera dans le théâtre un nombre de professionnels, et sera diffusé le 31 mars 2021 en direct sur le site de l’Université populaire du Théâtre 14. Des extraits du colloque seront par la suite disponible sur le même site.

Au programme de ce colloque figurent notamment cinq tables rondes : une qui réunira un thérapeute, un neurologue, un psychiatre, une autre portera sur l’utilité sociale de la culture, deux autres traiteront des aspects économiques de la culture et de ses financements publics, et une qui reviendra sur les liens entre territoires et culture. Entre chacune de ces réunions, des personnalités politiques et des artistes seront amenés à faire un retour d’expérience.

Prêts à ouvrir demain

Dans une perspective de vaccination à grande échelle, Edouard Chapot espère pouvoir réouvrir son théâtre dès début mai, avec des protocoles sanitaires stricts et des jauges réduites.

En tout cas, nous sommes prêts. Le public n’attend que ça et nous, les équipes administratives, techniques et artistiques, nous tenons prêt pour ouvrir dès demain.
Edouard Chapot

Je crois que la saison prochaine sera une saison de crise. Enormément de lieux pensent d’abord le report des spectacles, par solidarité avec les équipes artistiques. Si des changements et des transformations doivent se faire au niveau des systèmes de production et de diffusion du spectacle vivant, ce sera plutôt à partir de la saison 2022-2023. Il est certain que tout le monde se pose ces questions. Cela a mis en valeur une forme de surproduction des spectacles, et il s’agit maintenant de repenser à la fois cette production et les temps de visibilité.
Edouard Chapot