Cette grande figure du théâtre français joue « Qui a peur de Virginia Woolf ? » au Théâtre de l’Œuvre à Paris.

Une femme marche le long de la mer, dans un paysage aux nuances infinies et mouvantes de gris, de vert et de sable, de terre, de ciel et d’eau. Cette femme, ce pourrait être l’écrivaine Virginia Woolf, auteure des Vagues, mais, ici, ce serait Dominique Valadié, une des plus grandes actrices du théâtre français. Ce serait elle, non pas parce qu’elle joue une pièce qui s’appelle Qui a peur de Virginia Woolf ? Mais parce que son jeu et son tempérament évoquent irrésistiblement les reflets sans fin que se renvoient la mer et le ciel en territoire atlantique, et les incertitudes atmosphériques de l’identité si bien saisies par l’auteure anglaise.

Dominique Valadié, pourtant, est née au bord d’une autre mer – à Nice, en l’occurrence, ville aux couleurs plus tranchantes et solaires, et ces couleurs s’entendent encore dans sa voix, qu’elle a chantante, pas seulement sur un plateau de théâtre, mais aussi à la ville. En ce matin de janvier, c’est pourtant toute en noir et blanc qu’elle reçoit, au lendemain d’un des derniers filages de Qui a peur de Virginia Woolf ?, la pièce de l’auteur américain Edward Albee qu’elle s’apprête à jouer au Théâtre de l’Œuvre, dans la mise en scène d’Alain Françon.

Elle a joué avec Antoine Vitez dès son entrée au Conservatoire, à la fin des années 1970, puis avec Alain Françon, qui est aussi son compagnon, et qu’elle n’a pas quitté depuis trente ans. Elle a traversé les univers de Molière, de Tchekhov, d’Ibsen, de Feydeau, d’Edward Bond ou de Michel Vinaver, et tout de suite son jeu s’est imposé, a marqué par sa singularité. Mais, souvent, sans que l’on puisse dire pourquoi. L’art de Dominique Valadié fait l’unanimité, mais il est en grande partie insaisissable, comme est souvent cette femme qui semble tout entière engagée dans son art, le théâtre, qu’elle connaît dans ses pouvoirs les plus profonds et les plus secrets.

Dans sa notice Wikipédia, dont elle ne sait pas elle-même par qui elle a été rédigée, elle est définie comme « un savant mélange de Bette Davis, Jacqueline Maillan et Maria Casarès ». Elle en rit. « J’ai toute une histoire avec Bette Davis », avoue-t-elle. Dominique Valadié vient d’une famille normale et nombreuse, où l’on « aimait énormément les acteurs. C’était un rapport assez popote, pas du tout intellectuel, mais les acteurs comptaient comme exemples de vie, on parlait sans cesse de ce que l’on avait vu au cinéma ou à la télévision : la représentation occupait la fonction qu’elle doit avoir, finalement ».

« Plus proche de Maria Casarès »

Dominique a une sœur aînée – « bien plus flamboyante que moi », s’amuse-t-elle –, qui, la première, se lance dans le théâtre. «  C’est elle qui m’a fait connaître Bette Davis, qui la fascinait. Alors j’ai vu tous ses films. Mais je n’aime pas trop l’idée de lui ressembler : il y a quelque chose dans son jeu d’un peu effrayant… La comparaison avec Jacqueline Maillan vient sans doute d’Antoine Vitez : quand j’ai joué Mère Ubu avec lui, il avait déclaré : Moi aussi j’ai ma Jacqueline Maillan…” J’aimais beaucoup Maillan, j’allais la voir jouer, j’admirais son savoir-faire, mais, au fond, elle me faisait de la peine : c’était un art très solitaire que le sien, tandis que je me situe depuis toujours dans un art de troupe. »

Valadié se sent évidemment plus proche de Maria Casarès, « pas en raison du répertoire, mais du parcours : entre le TNP de Vilar, Vitez, Françon, il y a une continuité, qui est celle de l’histoire de la décentralisation à la française ». Mais elle s’est surtout construite avec ce maître qu’était Vitez, et en observant les acteurs de la Nouvelle Vague : «  Ce que j’aime énormément chez eux, et notamment chez les actrices, c’est que rien n’est gonflé dans leur jeu : ils ne sont pas lestés, c’est très spirituel. Marie-France Pisier, Bulle Ogier, Juliet Berto, Bernadette Lafont… toutes ont une identité, une présence totalement pure. C’est très précieux, ce jeu sans tapage. »

Les mots « léger » et « légèreté » reviennent sans cesse dans la conversation avec Dominique Valadié. Pour invoquer ainsi une forme de transparence aérienne, la comédienne n’en a pas moins laissé des souvenirs impérissables et très précis à tous les vrais amateurs de théâtre, que ce soit en Hedda Gabler chez Ibsen, en Macha, en Arkadina ou en Lioubov chez Tchekhov, ou en incarnant les étranges créatures dépersonnalisées d’Edward Bond.

En une image hallucinante

« J’ai encore dans l’oreille, depuis tout ce temps, depuis 1978, le son de sa voix, très articulée, quand elle a joué Agnès dans L’Ecole des femmes, se souvient une compagne de route de toute l’aventure vitézienne, qui tient à garder l’anonymat par souci de discrétion. Et je la revois comme si c’était hier, dans Ubu Roi, escalader le piano, en une image hallucinante. Ou encore en Môme Crevette dans La Dame de chez Maxim’s, de Feydeau, où elle avait ce geste, ce tournoiement du fessier, de la jambe et du pied et ce rire monstrueux, inoubliable. Seuls les très grands acteurs peuvent vous marquer ainsi pour la vie avec un seul geste, un détail qui devient une métaphore. »

Parmi les « reines » d’Antoine Vitez, les Nada Strancar, Jany Gastaldi, Evelyne Istria, etc., Valadié fut en effet la plus absurde de toutes, Mère Ubu, ce qui lui va bien. Il y a toujours quelque chose d’un peu divagant chez elle, qui décale la couleur principale, la fait virer imperceptiblement vers une autre tonalité : le rire devient inquiétant, la tragédie se teinte de douceur, à moins que ce ne soit l’inverse. Des gouffres s’ouvrent, ceux d’une identité toujours incertaine.

Un jeu infiniment riche et subtil

Aujourd’hui, Qui a peur de Virginia Woolf ? lui donne une nouvelle occasion de déployer toute l’étendue, toutes les nuances d’un jeu infiniment riche et subtil. En France, la pièce est célèbre surtout grâce au film qu’en a tiré Mike Nichols en 1966, avec ces deux acteurs monstres que sont Elizabeth Taylor et Richard Burton dans les rôles du mari et de la femme s’affrontant comme sur un ring de boxe.

Le défi ne lui fait pas peur, non plus qu’à son partenaire, Wladimir Yordanoff, acteur puissant et profond, qui fut lui aussi un élève de Vitez. Qui est Martha, cette femme qui navigue entre réalité et illusion, se noie dans l’alcool et se perd dans les vertiges des joutes verbales avec son mari ? Comme à son habitude, Dominique Valadié n’apporte pas de réponse psychologique à cette question. Elle ne fait pas partie de ces actrices qui travaillent un personnage, mais de celles qui plongent dans l’ensemble du paysage que constituent l’auteur et la pièce.

« Pour moi, l’acteur est une sorte de véhicule qui contient de la matière textuelle qu’il peut réchauffer avec sa propre personnalité, faire entrer dans le cœur des gens pour qu’ils soient touchés. Muni [nom de scène de l’actrice Marguerite Dupuy] disait ça : “Je suis quelqu’un qui passe.” Elle ne voulait pas être autre chose. C’est très beau : être l’endroit où ça traverse. L’acteur est un vecteur… »

Alors qui est Martha ? « Elle est d’abord un prénom, et ce prénom contient tout : il est toutes les femmes, toutes les époques, toute la culture occidentale, avec tout ce que cela suppose de désir inassouvi, de frustration chez la femme, qui crée un tourbillon de paroles, une béance dans le langage où l’être se perd », sourit Dominique Valadié sous sa belle crinière de cheveux noirs et blancs.

Et c’est là que l’on retrouve Virginia Woolf, et la femme le long des vagues. Quand Dominique Valadié ne joue pas, elle aime se promener au bord de la mer, en Normandie, et photographier, « avec [son] petit portable, les ciels et le sable ». Elle est chez elle, dans cette suspension inquiète du temps qu’est le théâtre d’Alain Françon.

Qui a peur de Virginia Woolf ?, d’Edward Albee (traduction de Daniel Loayza).Mise en scène : Alain Françon. Théâtre de l’Œuvre, 55, rue de Clichy, Paris 9e. Mo Liège. Tél. : 01-44-53-88-88. Du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures. De 10 € (moins de 26 ans) à 42 €. Durée : 2 heures. Jusqu’au 3 avril.

A lire : « Alain Françon, la voie des textes », par Odile Quirot (Actes Sud)

Source : Le Monde