Théâtre

Par Armelle Héliot
Mis à jour le 17/01/2019 à 16h44 | Publié le 17/01/2019 à 16h30

CHRONIQUE – Au Déjazet, André Marcon subjugue dans Le Faiseur de théâtre, de Thomas Bernhard. Drôle, féroce, jubilatoire.

Le théâtre ne déteste pas se prendre comme l’objet de ses comédies ou de ses tragédies. Le hasard des calendriers fait que, cette semaine, on peut découvrir à Sceaux une pièce élisabéthaine, célèbre, mais rarement jouée, qui montre des spectateurs grimper sur le plateau pour donner des conseils aux comédiens! C’est Le Chevalier de l’Ardent Pilon dans une version repensée par Declan Donnellan. L’Illusion comique, pour reprendre le titre de la comédie baroque de Corneille, est aussi toujours efficace.

Parmi les écrivains du XXe siècle qui ont fait de l’interrogation du théâtre même l’un des axes de leur création, Thomas Bernhard arrive au premier rang. Romancier exceptionnel qui tresse sa vérité, son passé douloureux, pour nourrir Gel dès 1962, un fil qu’il ne lâchera jamais, Bernhard ne se contente pas d’écrire de très grandes œuvres destinées à la scène. Il se passionne pour l’art dramatique même et pour les «personnages» qui le hantent. Il va jusqu’à donner le nom d’un très grand comédien à l’une de ses œuvres: Minetti. Un vieil acteur arrive dans un hôtel d’Ostende, un soir d’hiver. Il prétend jouer Le Roi Lear. Il finit sous la neige comme en un linceul.

Sur le plateau, on retrouve les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c’est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant «Les Enfants du paradis»

En revanche, l’heure de Bruscon, le héros du Faiseur de théâtre, actuellement au théâtre Déjazet, n’est pas encore venue lorsque Thomas Bernhard choisit de l’arrêter dans sa tournée pour l’épingler dans une minuscule bourgade perdue, Utzbach. Ce «comédien d’État» arrive, escorté de sa troupe familiale, dans une auberge plus que modeste où l’accueillent l’hôtelier (Éric Caruso) et sa fille Erna (Manuela Beltran). Accompagnant Bruscon, donc, sa femme malade, désignée comme «faiseuse de théâtre» elle aussi (Barbara Creutz), sa fille rétive (Agathe L’Huillier), Ferruccio, son fils fuyant (Jules Pelissier). Ils doivent jouer le soir même La Roue de l’Histoire. Bruscon, vindicatif, s’énerve sur des détails. Il veut le noir complet, manger son bouillon à l’omelette, mettre chacun au pas…

La première belle idée de cette mise en scène de Christophe Perton tient à l’espace. Le metteur en scène, très doué, dont on a admiré au début de la saison 2017-2018 Au but , de Thomas Bernhard justement, avec une remarquable Dominique Valadié et notamment Léna Bréban, a compris qu’il ne fallait pas lutter contre l’espace du Déjazet même. Sur le plateau, on retrouve donc, comme en miroir, les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c’est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant Les Enfants du paradis. Une superbe scénographie signée d’une artiste très inspirée, Barbara Creutz, qui joue aussi l’épouse qui a mal aux poumons et ne cesse de tousser. Bernhard pousse loin la férocité: il a séjourné longtemps au sanatorium et la femme qu’il y avait rencontrée en 1950, Hedwig Stavianicek, sa première lectrice, se meurt alors qu’il entreprend l’écriture du Faiseur de théâtre, en 1984. Christophe Perton souligne cette présence de la vraie vie, de la vraie mort, du deuil aux racines de la comédie qui fait tant rire et noue le cœur.

Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d’heureux

Bouffon grandiose, hâbleur sans complexe, remueur de vent, menteur sans vergogne, grotesque et pathétique, mais jamais haïssable, parce qu’il est bien plus qu’humain, il est comédien, Bruscon est évidemment un personnage hors du commun pour un interprète. André Marcon est magistral. La posture et le timbre, le souffle et l’articulation, tout fait de son Bruscon une évidence.

Odieux avec l’aubergiste (régisseur du théâtre) Éric Caruso, stoïque, comme avec sa fille borgne Erna, Bruscon n’est pas plus réservé avec sa propre fille Sarah. Elle tient le coup. Elle encaisse. Agathe L’Huillier est parfaite. Son frère Ferruccio file et se glisse, échappe aux mauvais coups. Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d’heureux. Tout n’est pas ratage et naufrage…

On rit beaucoup. On rit parce que Thomas Bernhard le veut. La traduction d’Édith Darnaud préserve et la violence, et l’ironie, et le rire franc soulevé par l’art de Thomas Bernhard et la magnifique incarnation d’André Marcon, roi de théâtre. Roi du théâtre. Roi sans divertissement qui, demain, recommencera.

«Le Faiseur de théâtre», Théâtre Déjazet (Paris IIIe), jusqu’au 9 mars, à 20 h 30 du mardi au samedi. Durée: 1 h 50. Tél.: 01 48 87 52 55. Traduction à L’Arche.