THÉÂTRE – CRITIQUE

Huis clos, texte de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Jean-Louis Benoit

 

THÉÂTRE DE L’ATELIER

Publié le 6 février 2022 – N° 296

Solide, simple, efficace, drôle et intelligente :
la version que propose Jean-Louis Benoit de la célèbre pièce de Sartre réconcilie avec le théâtre et la philosophie.
Quand la démonstration est sans détours, il est plaisant de suivre le maître !

La philosophie de Jean-Paul Sartre n’est pas de celles qui batifolent dans l’abscons ou font crapahuter le lecteur sur des chemins qui ne mènent nulle part. Un salaud est un salaud, un lâche est un lâche ; qui ne résiste pas collabore. Le théâtre de Jean-Louis Benoit a les mêmes qualités de limpidité et de netteté : il n’emberlificote pas le spectateur dans l’ennui compassé qu’adorent les poseurs faussement profonds. Un comédien, quand il est chez Benoit, joue et parle clair. L’action se déploie loin des minauderies et des effets de style éculés des pseudo-novateurs. Belle rencontre, donc, que celle du philosophe et du metteur en scène : elle est l’occasion d’un spectacle pétulant, vif, drôle, enlevé et incisif, servi par des comédiens parfaitement dirigés. Marianne Basler excelle en lesbienne volcanique, qui traque la mauvaise foi de ses compagnons d’infortune avec un appétit carnassier. Mathilde Charbonneaux est tordante en mondaine hystérique et narcissique à la bouche dévorante. Maxime d’Aboville (en alternance avec Guillaume Marquet) brille en Garcin imbu de lui-même, sautillant comme un cabri ivre d’une vaine gloriole. Les trois protagonistes sont en enfer, avec le regard des autres pour tout miroir. Topos sartrien : toute subjectivité est une intersubjectivité et la conscience a besoin d’autrui pour n’être pas un simple courant d’air.

Pharmacopée théâtrale

La scénographie de Jean-Louis Benoit et Antony Cochin (qui joue également le rôle du cerbère des lieux, en alternance avec Brock – truculent en portier infernal) modernise le décor second Empire dans lequel Sartre dissèque, avec un humour implacable, les relations entre le journaliste, l’employée des Postes et la dinde infanticide. Les personnalités s’éclairent à mesure que se déploie le récit de leurs existences et des actes qui les ont définies : des lâches qui ont tout sacrifié au confort de leur bonne conscience. Loin de sombrer dans l’abstraction métaphysique, Jean-Louis Benoit donne chair et rythme à la pensée de Sartre. Le corps des acteurs, tout en tension, polarise ce qui les lie et les oppose. Chacun a besoin des autres pour exister, mais autrui demeure toujours celui « qui m’a volé le monde », comme le définit L’Etre et le néant, celui qui le « décentre » et celui avec lequel toute relation est « un pur engagement sans assurance de réciprocité ». Même en enfer, quand il n’y a plus rien à sauver, l’autre se dresse pour nous juger. En ces temps de fascisme rampant, où la moraline prétentieuse et castratrice répond aux imprécations haineuses des débridés de la gâchette, la philosophie et le théâtre de Sartre sont bonnes médecines. Et la pièce mise en scène avec esprit et belle humeur par Jean-Louis Benoit est un plaisant remède !

 Catherine Robert

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