Irina Brook : « J’essaie de faire un théâtre lanceur d’alerte »
Par Laetitia Cénac | Le 08 mars 2017

Irina Brook, directrice du théâtre National de Nice depuis trois ans défend la responsabilité éthique du théâtre, et son rôle dans nos vies quotidiennes, notamment celles des femmes.

Fille du metteur en scène Peter Brook et de l’actrice Natasha Parry, Irina Brook a le théâtre en héritage. Comédienne dans une vie antérieure, elle multiplie les mises en scène depuis le milieu des années 1990. Elle est, depuis janvier 2014, à la tête du Théâtre National de Nice, une scène qu’elle veut ouverte sur le monde.>> Notre dossier sur la Journée internationale des droits des femmes »Une aventure éco-théâtrale »«J’essaie de faire un théâtre lanceur d’alerte. En dépit de la crise mondiale que nous traversons, il existe encore quelque chose d’unique, un baume pour les plaies, une inspiration pour les cœurs, un éveilleur de consciences, qui nous ramène à notre essence : le théâtre. Je peux reprendre la formule de Macha Makeïeff, directrice de la Criée à Marseille, quand elle dit : « Présidente de la République, le théâtre figurerait dans le top trois de mes priorités ». Il y a deux ans, j’ai inauguré une aventure éco-théâtrale sous la forme d’un festivalRéveillons-nous qui célèbre la vie, l’humain, le positif. C’était au moment de la Cop 21. J’ai eu une prise de conscience aiguë des dangers qui menacent notre planète : pesticides, OGM, ondes électromagnétiques etc. J’ai écouté Pierre Rabhi, Coline Serreau, Cyril Dion etc. Il n’y a pas pire ignorant que celui qui ne veut pas savoir. »Shakespeare transforme les gens » On devrait tous pratiquer le théâtre comme un exercice : pour être ensemble, pour s’ouvrir à l’autre, pour découvrir son corpsJ’ai passé commande à l’auteur de théâtre contemporain Stefano Massini d’une pièce autour de ces questions. Terre noire (1) condamne le scandale du pillage des terres par les multinationales agroalimentaires et nous renvoie l’image d’un monde en péril où l’humanité perd sa place face au pouvoir de l’argent. Pas de pathos dans cette pièce, c’est moi qui ai rajouté de l’émotionnel dans la mise en scène pour toucher le cœur des hommes. Autre spectacle engagé dans ma programmation, Lampedusa Beach (2) de Lina Prosa. Soit l’odyssée d’une réfugiée qui se noie en traversant la mer. Un monologue poétique, pas du tout dans la veine documentaire, interprété par Romane Bohringer. Les gens sortent profondément marqués de ce spectacle.Je souhaite un théâtre ouvert sur l’horizon avec des textes porte-parole de ce qu’on à dire. Ces trente dernières années le théâtre était devenu un divertissement. Mais avec la crise, il revient à ses fondamentaux, un service public, quelque chose d’essentiel. On devrait tous pratiquer le théâtre comme un exercice : pour être ensemble, pour s’ouvrir à l’autre, pour découvrir son corps… Les entreprises américaines qui proposent des cours de yoga ou de théâtre à leurs employés le savent bien. Plus rien n’est pareil au bout d’une heure de jeu. Les êtres humains se touchent au lieu d’être crispés sur leurs vies. Aux États-Unis, on envoie dans les prisons des professeurs shakespeariens. Chez Shakespeare, les situations sont intemporelles et les plus grands criminels ont une profondeur. Dans chaque parole, L’humanité est là. Son langage est guérisseur. Je crois au pouvoir de Shakespeare qui transforme les gens. Et je crois plus généralement, comme Jean Vilar, que le théâtre est une nourriture aussi essentielle que le pain et le vin».(1) Terre noire, de Stefano Massini, à Marseille à La Criée les 9 et 11 mars. À l’Yzeurespace, Yzeure, le 14 mars. Les 23 et 24 mars au centre culturel Il Funaro, à Pistoia, Italie.(2) Lampedusa Beach, de Lina Prosa, le 8 mars au Théâtre Liberté à Toulon, le 17 mars au théâtre la Colonne à Miramas.

Source : Le Figaro Madame