Par Nathalie Simon

Publié le 02_02_22

 

Jacques Gamblin, dans Harvey. «Une pièce qui caresse le burlesque», mise en scène par Laurent Pelly. 

ENTRETIEN – L’acteur incarne le personnage lunaire de Harvey, la comédie de Mary Chase. L’occasion de se pencher sur les moments clés de sa carrière.

Jacques Gamblin est le héros de Harvey , la pièce de l’Américaine Mary Chase, mise en scène par Laurent Pelly. Il joue Elwood P. Dowd, un gentil rêveur qui a pour meilleur ami Harvey… un lapin géant. Fils de quincailliers, né à Granville en Normandie, le comédien dynamique de 64 ans qui vit entre la Bretagne et Paris se rend à vélo à ses rendez-vous. Même assis, il ne tient pas en place. L’interview avec cet homme réservé, récompensé en 2018 par le Molière du comédien pour 1 heure 23’14 et 7 centièmes, ressemble à une discussion amicale.

 Jacques GAMBLIN. – Je le pense aussi! Quand j’ai lu la pièce, j’ai dit «oui» tout de suite. J’ai revu le film avec James Stewart. Il y a des personnages avec lesquels on ne se pose pas de questions, celui-ci m’enchante, il donne des réponses, il me réjouit quand il dit «Ma mère me disait: “Dans la vie, il te faudra être celui qui est ou ‘oh! très intelligent!’ ou ‘oh! si charmant!’”» Cette pièce tombe bien en ce moment, les gens ont envie de sortir. Elwood est à l’écoute quelles que soient les personnes qu’il rencontre -et pas seulement pour aller boire un coup-, tout le monde l’intéresse. Il prend le temps, est disponible. On a envie de devenir son ami, de se confier, on peut parler de tout avec lui, il ne juge pas.

 Harvey est une fable sur la différence et la tolérance…

Oui, la pièce est plus futée et profonde qu’elle en a l’air. Il y a des enfants qui ont un ami imaginaire. Pour moi, c’est le premier. Par moments, Laurent Pelly montre un abîme de solitude chez ce personnage. Il réussit à y échapper avec cette solution qu’il a trouvée de façon spontanée et inconsciente. Il est un peu à l’Ouest, mais pas assez pour dire qu’il est dingue. Il est unique, on aurait aimé le rencontrer ailleurs.

 

 

 

 

Laurent Pelly dit qu’il a «l’œil du fou»

Il y a évidemment de l’absurde dans cette pièce, elle caresse le burlesque. Il y a de l’innocence, de la candeur, une forme de pureté dans ce personnage. Il dit: «Ça ne se trouve pas sous le pied d’un cheval», mais il faut d’abord trouver le cheval. Il tend un miroir à l’autre. Combien on peut dire de bêtises ou de lapalissades en une journée? Lui, il les authentifie par sa façon de les recevoir. Ses répliques ont l’air banales, mais elles ne le sont pas du tout. Il nous révèle ce qu’on sait déjà autrement.

Vous faites preuve d’une grande souplesse physique, en particulier dans la scène où vous êtes ivre…

II picole sans arrêt, ce personnage! La scène de l’alcoolisme m’a posé des problèmes, Laurent Pelly pourrait vous en parler. Elle raconte beaucoup de choses, le silence, la perdition, la solitude, le vide. C’est décalé et épuré. Je me souviens d’un court-métrage, d’une scène que j’avais tellement peur de tourner que je me suis défoncé la tête. La peur vous fait faire des bêtises…

Avez-vous encore peur sur scène?

Bien sûr, mais ce n’est pas la même peur en solo comme je l’ai souvent été, avec cinq ou six musiciens derrière moi ou si je suis avec une équipe magnifique, là, neuf acteurs qui défendent la pièce. Je ne porte pas tout le spectacle sur les épaules, je partage. La plus grosse peur, c’est d’être seul sur un plateau avec son écriture. Enfin, il s’agit plus de pression que de peur.

Le théâtre ne dure que par les impressions et les émotions qu’il apporte aux gens. Elles sont recyclées, il n’y a pas de traces, sauf chez celui qui reçoit. C’est éphémère, et c’est pour cela qu’on appelle ça du spectacle vivant

Vous dites que le théâtre, c’est du vent. Et le cinéma?

Le cinéma, ça s’imprime sur une pellicule, il reste même si les VHS ou les DVD se dégradent avec le temps. Il dure alors que le théâtre ne dure que par les impressions et les émotions qu’il apporte aux gens. Elles sont recyclées, il n’y a pas de traces, sauf chez celui qui reçoit. C’est éphémère, et c’est pour cela qu’on appelle ça du spectacle vivant. C’est comme une compétition sportive, elle dure le temps de la course. La vie, c’est du vent! Cette année, je suis super gâté, je serai dans trois films et trois rôles différents. Une comédie, On sourit pour la photo, de François Uzan, avec Pascale Arbillot, qui joue ma femme. Le Tigre et le Président, un premier long-métrage de Jean-Marc Peyrefitte. André Dussollier est Georges Clemenceau, et moi Paul Deschanel. Et L’Échappée belle, de Florence Vignon avec Zita Hanrot. Un autre premier film plus social, dans lequel je joue un type qui n’arrive pas à décrocher de l’entreprise de papier peint où il travaille.

À quel moment vous êtes-vous dit: «Je veux être comédien»?

(Jacques Gamblin réfléchit). Deux ans après avoir commencé à l’être. Le directeur de la compagnie du Totem, à Saint-Brieuc, Hubert Lenoir, m’a proposé de me former. Je n’avais rien à faire après le bac en septembre. J’avais sans doute cette sensibilité, je me suis retrouvé à faire un stage de technicien. J’ai fini en considérant que c’était une jolie expérience pour me former à autre chose, notamment à la menuiserie. Hubert Lenoir m’a rappelé l’année suivante pour un nouveau spectacle. J’ai éprouvé de la joie, senti que ma place était là, j’ai voulu creuser. Je me suis aperçu que le théâtre, c’était passionnel. J’ai commencé au Festival Off d’Avignon avec La Balade de Billy Peau d’argile, un montage de textes dans lesquels les enfants jugeaient l’éducation des adultes, il y avait un extrait de Vipère au poing. Moi qui lisais peu à l’époque, cela m’a amené à la littérature, la poésie, à des domaines sur lesquels j’avais du mal à rester concentré.

Vous vous sentez mieux quand vous écrivez?

Oui, ou à courir, à pédaler ou à nager. Le sport, c’est aussi une sorte de méditation active, les phrases défilent, les solutions et les réponses surgissent.

Claude Lelouch a été une rencontre déterminante…

Les acteurs le disent, avec lui, c’est toujours une aventure hors du commun. On est embarqué sur un bateau vers une destination inconnue. On est peut-être encore plus content d’être là car on ne sait pas où on va. On fait confiance et on a raison. J’ai fait plusieurs films avec lui avec de petites partitions, dont le premier, Il y a des jours… et des lunes. On s’est retrouvé dans des endroits que je connaissais, comme la plage du débarquement et je lui suggérais des lieux, c’était assez gonflé. Après, il y a eu Tout ça… pour ça!. C’est un homme qui régale les acteurs. C’est un gamin comme l’a dit Gérard Darmon. Il est léger. On aimerait tous vieillir comme lui. C’est un exemple.

 N’êtes-vous pas aussi un gamin?

Oui, ça se cultive, sinon on est des morts-vivants! Ça m’ennuie les gens qui sont sûrs. C’est bien d’avoir parfois une petite clochette qui dit: «Ah, oui, tu es sûr que tu es sûr?» J’ai envie de m’étonner. Je prépare un duo avec la chorégraphe Raphaëlle Delaunay. L’improvisation est l’une des plus belles choses qui m’ait été offerte par la vie (avec l’amour), un espace-temps où on peut tout envoyer promener, être ridicule, inattendu, tout est possible. L’écriture vient après. Il y aura plus de mots dans ce spectacle que dans les précédents. J’ai une chance dingue. On part de rien et un jour, on est dans une salle avec du public. Je continue d’être étonné.