Jacques Weber et François Morel jouent à la belle étoile pour protester contre la fermeture des salles

Les deux comédiens ont manifesté en jouant des textes d’Hugo et Flaubert notamment, avant le couvre-feu, sur une place du XVIIIe arrondissement à Paris, devant un public ravi.

Ce mardi soir, Jacques Weber et François Morel ont lu des textes devant le Théâtre de l’Atelier à Paris pour défendre la culture mise en difficulté par la crise sanitaire. LP/Philippe de Poulpiquet

Par Sylvain Merle

Le 15 décembre 2020 à 22h22, modifié le 15 décembre 2020 à 22h31

Il est 18h30. La nuit est tombée. A cette heure, ce 15 décembre, date initialement prévue pour la réouverture des théâtres  les spectateurs devaient prendre place dans celui de l’Atelier (Paris XVIIIe). Ce mardi soir, ils ont pris la place, toute la place Charles-Dullin qui lui fait face, rapidement noircie de monde. Une petite scène a été dressée, hérissée de pieds de micros que braquent des spots. Sur les pavés, des chaises et quelques bancs sont installés, vite occupés par des gens de la profession, des habitants du quartier.

« Ce n’est pas un spectacle, prévient Marc Lesage, le directeur du lieu, debout sur les tréteaux. C’est un cri dans la nuit, c’est un symbole. » Il y a un an, se répétait là un spectacle dont on voit l’affiche barrée d’un laconique « Annulé ». Il se sera joué seize fois. Il ne se jouera plus. « Crise de nerfs », ça s’intitulait. Prémonitoire? La crise est là, et les nerfs, ses acteurs les ont. Jacques Weber en premier lieu, qui a donné rendez-vous ce soir à son comparse François Morel, pour ce drôle de happening protestatoire.

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« Ce qu’on fait ce soir, c’est dire qu’on continue, le théâtre continue, il faut jouer, on joue », glissait Jacques Weber juste avant. Alors il « manifeste en jouant », et en choisissant ses mots. Les siens, et ceux de Victor Hugo. Dans son grand manteau noir, sa stature en impose. Sa voix explose. Il tonne, tempête quand il lit ce discours devant l’Assemblée nationale de 1848 refusant une baisse du budget de la culture alors qu’il faudrait en multiplier les lieux, « faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l’esprit du peuple, car c’est par les ténèbres qu’on le perd ». Des applaudissements nourris le saluent.

François Morel monte. Lunettes au bout du nez, il lira du Morel, sa chronique de vendredi de France Inter offerte en primeur. Le ton est tendre, mélancolique, drôle et un brin ironique. Ça rime. Ça rit dans le public. Il assène ses vérités : « Un théâtre est un geste barrière contre les fanatiques et tous les mortifères. »

Puis c’est en musique, au son jazzy — guitare et clavier — qu’il offre une anaphore sur la mort, ritournelle chantante et finalement une ode à la vie. « Je mourrai dans les chiffres et quelques statistiques qui informent chacun des risques pandémiques […] Je mourrai comme on tousse ou comme on éternue, pour m’être consolé dans les bras d’inconnus […] Je mourrai bien sûr, en méritant, j’espère, cette pensée fondée, ce juste commentaire, cet avis ordinaire, mais si réconfortant, avant qu’il ne soit mort, il était si vivant. »

«Au-delà de tout corporatisme, restons fraternels, sinon le malheur des autres sera bientôt notre avenir»

Weber reprend avec Gustave Flaubert. La voix, profonde, presque sépulcrale, parle de fange, de dégoût, fustige l’égoïsme qui « engendre l’imbécillité ». Plus tôt, il pestait contre le manque de concertation du gouvernement. Mais refusait toute attaque nominale. « La pauvre Bachelot, elle n’y est pour rien », balayait-il en réponse aux questions des médias attroupés.

« Au-delà de tout corporatisme, restons fraternels, prévenait-il encore, sinon le malheur des autres sera bientôt notre avenir.» Sans « colère particulière », c’est chez Flaubert qu’il est allé chercher une pique à décocher sur scène — « Nos gouvernants sont des dindons qui passent pour des aigles et font la roue comme des paons » — qui enchante l’assemblée. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Weber et Morel ont pris leurs armes pour protester. Avec panache, humour et esprit. On applaudit.