PORTRAIT – Le comédien, irrémédiablement lié au personnage de Cyrano, a hâte de retrouver la scène. Il joue lundi sur la scène du Théâtre Antoine, lors d’une soirée au profit des soignants et des pompiers.

 

Par Etienne Sorin

Publié hier à 18:22, mis à jour hier à 18:25

Il y a un an, presque jour pour jour, Jacques Weber était en pleine répétition d’Architecture. La pièce de Pascal Rambert lui offrait la possibilité de venir pour la première fois en cinquante ans de carrière au Festival d’Avignon et d’arpenter la Cour d’honneur du Palais des papes, lieu mythique et mystique.

Début mars 2020, ce même spectacle, après une longue tournée, le mène en Italie. Architecture ouvre le Festival de Bologne. Le soir de la dernière représentation, le directeur de la manifestation tire le rideau. En France, le Covid est encore une abstraction et le confinement n’est alors qu’un «scénario à l’italienne». Il devient une réalité quelques jours plus tard. Le pays se claquemure et Jacques Weber doit renoncer à jouer Crise de nerfs au Théâtre de l’Atelier. Trois farces de Tchekhov mise en scène par l’Allemand Peter Stein: Le Chant du cygneLes Méfaits du tabac et Une demande en mariage«J’étais fou de joie, d’autant plus que Peter Stein est considéré comme le grand spécialiste de Tchekhov, dans le monde entier et même en Russie», raconte l’acteur, ce matin de juin, tout juste descendu de son vélo électrique pour s’attabler à la terrasse d’un café parisien. La première, prévue le 24 mars, n’a pas eu lieu mais le spectacle n’est pas mort avec la pandémie puisqu’il sera repris à partir du 22 septembre, quel que soit le protocole sanitaire (gestes barrières et jauge réduite?). «Je jouerai, peu importent les contraintes, parce que la scène est mon métier, affirme Weber. Un comédien doit toujours surmonter des difficultés, que ce soit le mistral à Avignon ou une salle vide. Il faut essayer de positiver, même si c’est invivable longtemps sur le plan économique et artistique. La promiscuité est essentielle au théâtre et j’espère qu’il y aura des assouplissements à la rentrée.»

Weber trépigne. Il est si impatient de rejouer qu’il n’attend pas. Il adapte et réalise les jours prochains une version filmique d’Oncle Vania dans les murs du Théâtre de l’Atelier. À la suite de Louis Malle (Vania, 42ème rue) et de Luc Bondy (Les Fausses Confidences au Théâtre de l’Odéon), il se lance dans ce projet hybride pour France Télévisions, au croisement du théâtre et du cinéma. Il veut tourner à l’arrache, sans décor ni costume, mais avec une distribution de haut vol: François Morel, François Marthouret, Audrey Bonnet, Christine Murillo, Catherine Ferran…

« J’étais dans un sale état, j’ai perdu mes cheveux et Avignon m’a fait me tenir debout » Jacques Weber

Weber a des fourmis dans les jambes. Pourtant, il a beaucoup marché pendant le confinement. Le bois de Boulogne devient son «jardin d’Eden»«Je faisais partie des grands privilégiés, admet le comédien. D’un seul coup, j’avais du temps pour moi, je pouvais marcher, travailler, réfléchir dans le silence et le chant d’oiseaux méconnus. C’était tout à fait merveilleux mais je m’empresse de dire que je ne pouvais rester tranquille dans ce bonheur inopiné en ignorant ce qu’il se passait autour de moi.»

 

Le Covid remplit les services de réanimation des hôpitaux et vide les théâtres, les cinémas, les restaurants. Weber a respecté la distanciation physique mais il ne s’est jamais inquiété pour sa santé. Sans doute parce qu’il sortait victorieux d’un combat contre le cancer. «J’ai été malade en 2019. J’ai eu un lymphome embêtant mais localisé qui s’est très bien soigné avec des produits qui tuent tout. J’étais dans un sale état, j’ai perdu mes cheveux et Avignon m’a fait me tenir debout. Donc, le Covid… J’étais pourtant la cible idéale: défenses immunitaires basses, pas obèse mais un peu gros, 70 berges… Mais je n’ai pas eu peur.»

 

Le coronavirus n’a fait que renforcer l’admiration qu’il voue aux personnels de santé. C’est pour eux qu’il a accepté de monter sur la scène du Théâtre Antoine, ce lundi 22 juin, le temps d’une soirée au profit des soignants et des pompiers. «Je leur dois énormément, au-delà du Covid. Ce sera pour le nombre de fois où j’ai dit à mes infirmières:“On nous applaudit et vous, on ne vous applaudit jamais.”» Il improvisera en puisant dans son panthéon personnel: Flaubert, Hugo, Molière, Devos, Artaud peut-être, Rostand sûrement.

 Amoureux du Liban

Chassez Cyrano, il revient au galop. Le personnage lui colle à la peau. Weber l’a joué plus de cinq cents fois en 1983, dirigé par Jérôme Savary. Il lui a consacré un livre, Cyrano, ma vie dans la sienne (Stock). En 1990, il laisse le rôle à Gérard Depardieu et enfile le costume du Comte de Guiche dans le film de Jean-Paul Rappeneau. Il donne à ce salaud du panache et obtient le César du meilleur acteur dans un second rôle. C’est naturellement vers «le héros le plus aimé et partagé des Français»que le comédien se tourne pendant le confinement.

Il poste des vidéos qui forment une master class improvisée sur la pièce de Rostand et ses paradoxes. «Bizarrement, je suis l’un des plus critiques,explique Weber. Le premier acte est provocateur, moderne et rebelle mais il est suivi d’une pièce résolument nostalgique du théâtre du XIXe, au moment où Alfred Jarry créé Ubu roi… Et puis, on admire un homme qui signe un pacte faustien et qui n’arrête pas de se plaindre de son sort au dernier acte sans voir qu’il a foutu en l’air la vie d’une femme.»

 « J’ai découvert le danger brutal, direct, le risque de la mort, en même temps qu’un pays d’une sensualité confondante » Jacques Weber

En 1983, Cyrano laisse Weber exsangue et aphone. Il part au Liban tourner Une vie suspendue, de Jocelyn Saab, alors que la guerre n’en finit pas de finir. «Je suis parti avec ma femme en laissant à la maison un petit enfant d’un an et demi, se souvient l’acteur. J’ai découvert le danger brutal, direct, le risque de la mort, en même temps qu’un pays d’une sensualité confondante, les merveilles Baalbek et Byblos. Même Beyrouth abîmé reste Beyrouth.» De cette expérience il a tiré un récit qu’il a enfin terminé pendant le confinement. Paris-Beyrouth sortira au Cherche Midi à la rentrée.

Dès le mois d’août, Weber commencera à apprendre Le Roi Lear, qu’il jouera en 2021 sous la direction de Georges Lavaudant. Un gros morceau. Il a revu la captation du spectacle d’André Engel. «C’est très beau et troublant de voir que Piccoli, comme le Roi Lear, est atteint par l’âge. Il y a une confusion touchante. Le personnage incarne cette folie qui peut vous atteindre quand la fin devient concrète. C’est encore plus sensible dans le cas d’un homme qui a connu la pleine puissance.» Piccoli l’a joué à 80 ans. Weber en a dix de moins et une énergie à déplacer les montagnes. Il donnera sans doute une autre couleur au héros shakespearien. Une chose est sûre, l’ogre n’a rien perdu de son appétit de jouer.

Bio express

1949 Naissance à Paris.

1983 Joue Cyrano de Bergerac, au Théâtre Mogador, dans la mise en scène de Jérôme Savary.

1986-2001 Directeur du Théâtre de Nice.

1991 César du meilleur acteur dans un second rôle pour son interprétation du Comte de Guiche dans Cyrano de Bergerac.

2019 Architecture, dans la Cour d’honneur du Palais des papes au Festival d’Avignon.

2020 Lit des textes de Victor Hugo et Gustave Flaubert au Théâtre Antoine, le 22 juin. Crise de nerfs, au Théâtre de l’Atelier, à partir du 22 septembre.