Par Jean Talabot

Publié le 24/10/2018 à 08h00

CRITIQUE– Entre le biopic et la « fiction historique », Jean-Marie Besset dresseavec beaucoup d’intelligence et de nuances le portrait intime du leader de la Résistance.

Au Théâtre Dejazet jusqu’au 17 novembre.

L’entreprise sentait la napthaline à plein nez. De méchants nazis, des costumes d’époque, de grosses armoires normandes et de la musique sacrée… Le nouveau biopic de Jean-Marie Besset, pourtant, éclaire en tout point. Sur la complexité de la résistance interne durant l’Occupation, sur la figure méconnue d’un héros national, sur la légitimité d’un « théâtre historique ».

 Comme une tragédie grecque, la pièce est structurée en quatre actes, correspondant aux années maîtresse de la guerre : 1940-1943. Vingt-deux scènes se succèdent chronologiquement, à « l’ancienne », par des noirs successifs. Beaucoup de lieux sont traversés : Paris, Lyon, Marseille, et bien sûr, Londres et Vichy. Le Jean Moulin des manuels scolaires commence le 10 juin 1940. Quand, kidnappé par la Gestapo, il tentera de se suicider après avoir refusé de valider un compte rendu accusant des tirailleurs sénégalais d’atrocités envers les civils.

Le préfet d’Eure-et-Loire s’en tirera avec une longue cicatrice au cou, toujours dissimulée sous une grande écharpe. Il se dirige alors vers le général de Gaulle et les Français d’Angleterre. Mais à l’époque, la tutelle de Londres ne séduit pas tout le monde. Moulin n’a pas que des amis, même au sein de la résistance, aussi éclatée que l’échiquier politique. Lui, le socialiste convaincu, est tiraillé entre la droite et les communistes, qu’il soupçonne d’être ordonnés depuis Moscou, et d’autres factions encore, pilotées par Washington. C’est bien lui pourtant qui aura le devoir d’unifier les différentes légions de la rébellion.

 Jean Moulin, l’homme

Si Jean-Marie Besset titre sa pièce Évangile, il ne verse jamais dans l’hagiographie. Jean Moulin n’est pas un saint, ni une statue. Il s’agissait, pour le dramaturge, d’en faire un homme, dont on ne sait finalement que le sacrifice. À ce petit jeu, le comédien Sébastien Rajon campe un personnage autoritaire, froid et passionné, le profil droit comme une statue d’airain. Jean-Marie Besset ne cherche pas à le rendre sympathique, il ne l’est pas beaucoup. Sont aussi évoquées ses vieilles caricatures antisémites, ou une éventuelle tendance homosexuelle. Sa tendance à l’emphase est contrebalancée par une recherche documentaire pointue et précieuse. « Derrière chaque réplique, se cache un livre ou une interview», racontait Besset au Figaro quelques semaines plus tôt.

Stéphane Dausse accuse une ressemblance troublante avec le grand Charles.  

Avec De Gaulle, l’homme de droite, Moulin ne partage que l’amour de la France. La terre, au sens de nation, est symbolisée ici par de la tourbe sur scène. Stéphane Dausse, lui, accuse une ressemblance troublante avec le grand Charles. Il incarne un chef longiligne, victorien, pas dénué d’humour. À Londres, il adoube Jean Moulin avec un néon bleu comme un maître Jedi. Ce que ne supporte pas Henri Frenay (Laurent Charpentier, excellent), comme d’autres chefs de la résistance. Entre ces héros de l’ombre, la tension monte.

La mise en scène n’omet pas le point de vue allemand. Klaus Barbie et ses sbires en chemise brune échappent – de peu – à la caricature. Pour eux, les résistants sont de terroristes. Dans une histoire d’apparence si masculine, les femmes ont aussi un rôle d’importance. Son amour secret Antoinette Sachs (Sophie Tellier), sa sœur Laure (Laure Portier) et Lydie Bastien (Loulou Hanssen), agent double pour les Allemands, participent activement au destin du héros.

Les nuances du clair-obscur 

C’est d’ailleurs à cause de cette dernière que Jean Moulin tombera. Sur la scène du Déjazet, la vie du résistant se joue dans un clair-obscur permanent. Dans une curieuse mise en scène, une série d’armoires imposantes se tirent comme des tiroirs, faisant office de cellules, de bureaux, de murs ou de portes. Les scènes se succèdent rapidement, faisant oublier les 2h15 de spectacle, une musique classique de plus en plus grandiose rythmant l’intrigue.

Dans Villa Luco, sa première pièce, Jean-Marie Besset imaginait la rencontre entre De Gaulle et Pétain dans sa cellule à Yeu. Après un spectacle sur l’assassinat du père Hamel, l’auteur et metteur en scène revient donc au théâtre documentaire. Avec brio. Dans Jean Moulin, Il rejette tout manichéisme, ne se laisse pas déborder par le lyrisme patriotique, mais aborde avec beaucoup d’intelligence un homme complexe, à la tête d’une époque faite elle aussi d’ombre et de lumière.

● «Jean Moulin. Evangile», au Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple (IIIe)
Du lundi au vendredi à 20h30, les samedis à 16h et 20h30. Jusqu’au 17 novembre.  Tél.: 01 48 87 52

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