La Belge Michèle Anne De Mey et son compagnon, le réalisateur Jaco Van Dormael, font escale à La Scala, à Paris.

Par Rosita Boisseau Publié le jeudi 20 décembre 2018

Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris.
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris. MAARTEN VANDEN ABEELE

C’est en sortant de sa salle de bains que la chorégraphe belge Michèle Anne De Mey a eu l’idée de son solo Amor (2017). C’est dans la cuisine qu’elle l’a proposé au cinéaste Jaco Van Dormael. Et c’est sur la table de cette même cuisine qu’est né, il y a sept ans, leur spectacle Kiss & Cry, devenu depuis un best-seller. Les jouets des enfants, leur train miniature, les Playmobil, un sèche-cheveux, des feuilles mortes, des doigts qui s’enlacent, une fiction amoureuse… tout prend vie devant la caméra de Van Dormael.

La création au bout des doigts

Décrocher le gros lot est un cadeau du ciel. Surtout lorsqu’on ne s’y attend pas. « Nos amis étaient perplexes lorsque nous évoquions notre projet, et se demandaient ce qui allait en surgir, se souvient la chorégraphe. On ne se rendait pas compte de ce que l’on faisait. On avançait, on pataugeait, on était dans notre bulle. On inventait une sorte d’arte povera sans y penser. La photo s’est révélée à la fin. » Jaco Van Dormael ajoute : « Quand j’étais jeune, je pédalais dans la choucroute lorsque je réalisais un film et ça me faisait peur. Maintenant, je sais que c’est normal de pédaler, et ça me va très bien. »

Chacun de son côté, Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael n’en étaient pourtant pas à leur coup d’essai. Figure de la scène chorégraphique belge depuis le début des années 1980, complice d’Anne Teresa De Keersmaeker de 1982 à 1990, De Mey a créé sa compagnie en 1990. Elle a conçu une trentaine de spectacles, tout en codirigeant, de 2005 à 2016, Charleroi Danses. Jaco Van Dormael, metteur en scène et clown, a réalisé, entre autres, Toto le héros (1991), avec Michel Bouquet, Caméra d’or au Festival de Cannes, Le Huitième Jour (1996) et M.Nobody (2009). « Il me disait qu’il ne pouvait pas filmer la danse, qu’il ne savait pas choisir entre gros plan et plan d’ensemble, se souvient la chorégraphe. Un jour, je lui ai dit en agitant deux doigts sur la table : “Et si je fais ça, tu peux filmer la danse ?” Ce moment est devenu le prologue de Kiss & Cry. »

Standing ovation

Cette « nanodanse » signe la délicatesse de Michèle Anne De Mey. Celle « qui hésitait, enfant, entre femme de cirque, bergère et danseuse » a ciselé son talent avec patience. Petits spectacles d’abord, à la paroisse de son quartier bruxellois, puis danse classique, claquettes… Le nom qu’elle évoque d’emblée est celui de Maurice Béjart dont elle a suivi les cours à l’Ecole Mudra, à la fin des années 1970. Elle avait 16 ans. « Avant d’intégrer cette école, je me souviens comment tout Bruxelles se précipitait pour assister à ses créations à l’affiche pendant trois mois, avec trois mille spectateurs par soir, se souvient la chorégraphe. On y allait avec l’école ou en famille. Nos mères, nos grands-mères ont vu Le Boléro et Bhakti. C’était la fête ! La magie émotionnelle et le partage culturel avec les habitants d’une ville étaient incroyables. Je crois que Béjart a eu une importance fondamentale qui explique aujourd’hui pourquoi le public belge connaît la danse et pourquoi elle est si présente chez nous. »

L’intensité de Michèle Anne De Mey parlant de la « générosité artistique de Béjart » semble faire écho au succès populaire de Kiss & Cry. « Qu’est-ce qui définit une œuvre comme accessible au plus grand nombre ?, s’interroge-t-elle. C’est un coup de chance ? Celui d’être au bon endroit au bon moment ? » Si les standing ovations sont monnaie courante pour leur trilogie, cela ne les empêche pas de conclure chaque représentation par une heure de notes. « Le plus beau compliment que l’on nous ait fait est celui d’un jeune homme croisé à Lyon, lance Van Dormael. Il m’a dit :Ce qui est fou, c’est que ce sont des vieux qui ont fait ça ! »

Michèle Anne De Mey n’a pas baptisé pour rien sa compagnie Astragale. Ce petit os est la poulie du pied et porte le corps dans la marche en lui permettant d’étendre et de fléchir la cheville. Elle y a, depuis 2016, ajouté un S pour nouer serré les fils de ses collaborations. « J’ai toujours aimé le partage, travailler avec d’autres, des musiciens, des plasticiens, des compositeurs. » Elle rappelle aussi que Kiss & Cry est le résultat d’un collectif de création qui a cimenté l’idée originale du couple. Elle cite tous les noms : Grégory Grosjean, Thomas Gunzig, Julien Lambert, Sylvie Olivé, Nicolas Olivier.

Langue des signes et lévitation

Dans la foulée de Cold Blood (2013), fiction miniature autour d’un voyage en avion, ils viennent de concevoir Amor, un seul-en-scène pour une danseuse. « J’ai subi un choc thermique en 2016, à Toronto, se souvient Michèle Anne De Mey. Je me suis baladée pendant deux heures par – 34°C sur la plage et, à l’aéroport, je suis tombée d’un coup dans le coma sur ma valise. J’ai vécu une expérience de mort imminente. C’était extraordinaire, plus réel que tout ce que j’avais vécu. Il y avait beaucoup d’amour, de l’amour à l’état pur. J’y ai croisé ma grand-mère. J’ai eu envie de témoigner de cette magnifique altération de la réalité dans le solo. »

Pour Amor, Michèle Anne De Mey a appris la langue des signes et la lévitation, en complicité avec la compagnie de magie nouvelle 14 : 20. Quant à Van Dormael, qui a signé la mise en scène, il précise : « J’ai tenté de recréer par la danse ce que Michèle Anne a pu m’en dire et ce que moi, j’ai vécu parallèlement en la voyant tomber. Et puis, il y a ces interrogations : comment fonctionne le cerveau ? De quoi se souvient-on ? Qu’est-ce qui est important avant d’être mort ? » Autant de questions présentes dans la trilogie. « Mais c’est le combat pour la vie qui est au cœur de tout, ajoute Michèle Anne De Mey. Et l’amour, à mettre de façon inconditionnelle dans ce que nous entreprenons. »
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris.
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris. MAARTEN VANDEN ABEELE

Kiss & Cry, jusqu’au 31 décembre ; Cold Blood, du 10 au 26 janvier 2019.