la-cerisaie-balayee-par-la-folle-energie-du-desespoir
© Simon Gosselin

Au Théâtre-Studio d’Alfortville, Christian Benedetti continue d’imposer son rythme effréné à l’oeuvre de Tchekhov. Après « La Mouette », « Oncle Vania » et « Les Trois Soeurs », il s’installe aux commandes d’une « Cerisaie » à la fois féroce et lumineuse.

Cité par Evtikhi Karpov dans « Tchekhov dans les souvenirs », le dramaturge russe assurait : « Je voudrais qu’on me joue d’une façon toute simple, primitive… Comme dans l’ancien temps… une chambre… sur l’avant-scène un divan, des chaises… Et puis de bons acteurs qui jouent… C’est tout. » Cette confidence, Christian Benedetti l’a placée au coeur de son projet un peu fou entamé il y a près de sept ans, celui de monter tout Tchekhov. Après « La Mouette », « Oncle Vania » et « Les Trois Soeurs », le metteur en scène s’aventure dans « La Cerisaie ». Créé en 2015 aux Nuits de Fourvière, le spectacle est repris au Théâtre-Studio d’Alfortville et s’ancre à pleines racines dans le sillon théâtral qui a fait la singularité, et le succès, des trois précédents opus.

Avec pour seul décor une vieille armoire, un banc et quelques chaises, comme autant d’éléments imposés, Christian Benedetti ne s’embarrasse d’aucunes fioritures. Il met le texte à nu, imprime un rythme effréné où les silences, savamment maîtrisés, soulignent les noeuds du drame tchekhovien et traduisent sa fine lecture de l’oeuvre. Débarrassée de ses longueurs et langueurs, « La Cerisaie » dévoile alors toute sa férocité. Pris, les bras ballants, dans ce tourbillon bourgeois qui terrasse une aristocratie aveuglée par sa rutilance passée, l’aréopage de personnages n’en devient que plus pathétique.

Enterrement de première classe

Mus par une extrême vitalité, les comédiens semblent se nourrir de cette folle énergie du désespoir. De Christian Benedetti, ambivalent Lopakhine, à Hélène Viviès, touchante Varia, tous donnent une teinte nouvelle à cette inéluctable décadence. Montée avec un ton quasi vaudevillesque, la pièce se transforme en une célébration presque lumineuse. La fête du troisième acte, orchestrée comme un théâtre d’ombres, tourne à l’enterrement de première classe d’un monde qui s’est dissout dans un mélange d’orgueil et d’oisiveté. Jusqu’à devoir mendier auprès de ceux que jadis il dominait.
Abrupts et anguleux, les personnages ne perdent pour autant ni de leur profondeur, ni de leur complexité. Leurs relations sont toujours sous-tendues par cette attraction-répulsion antédiluvienne, leur rapport au monde encore dicté par ces réflexes sociaux reçus en héritage mais aujourd’hui dépassés. A travers le travail de Christian Benedetti, c’est bien toute l’acuité de Tchekhov qui se fait jour. Et comme tout regard perçant, il est cruel, forcément cruel.

LA CERISAIE
d’Anton Tchekhov
Mise en scène de Christian Benedetti.
Théâtre-Studio d’Alfortville (01 43 76 86 56) jusqu’au 24 mars.
Durée : 1h30.

Source: Les Echos