Après Le Prix Martin d’Eugène Labiche créé il y a trois ans au Théâtre national de l’Odéon, Peter Stein retrouve Jacques Weber dans un tout autre registre. L’ancien directeur de la Schaubühne à Berlin (de 1970 à 1985), aujourd’hui installé en Italie, met en scène le comédien dans La dernière bande, de Samuel Beckett, au Théâtre de l’Œuvre. Un monologue au sein duquel un vieil homme enregistre, chaque année, le jour de son anniversaire, un compte-rendu de l’année qui vient de s’écouler. Et réécoute l’un des enregistrements du passé… 

Peter Stein. Crédit : T. Depagne

Peter Stein. Crédit : T. Depagne

Source : La dernière bande – Théâtre / Entretien – Journal La Terrasse

 

Entretien / Peter Stein
Théâtre de l’Œuvre / de Samuel Beckett / mes Peter Stein

La dernière bande

Publié le 15 avril 2016 – N° 242

La dernière bande est le premier texte de Samuel Beckett que vous mettez en scène. Pourquoi vous êtes-vous si longtemps tenu à distance de cette écriture ?

Peter Stein : Sans doute parce que j’ai toujours travaillé avec des compagnies nombreuses. Or chez Beckett, il n’y a jamais plus de quelques personnages… Quand on met en scène des spectacles à la Schaubühne, comme ça été mon cas durant quinze ans, on doit choisir des textes qui permettent d’employer un maximum d’acteurs de la troupe.

Mais c’est un théâtre qui, malgré cela, vous intéressait… 

PS. : Absolument. J’ai d’ailleurs vu la première mise en scène de La dernière bande en allemand, à Francfort. Ce n’était pas dans un grand théâtre, mais dans une petite salle, avec un acteur de boulevard très connu.

Quelles sont les choses qui vous intéressent le plus dans cette écriture ?

PS. : La radicalité de la forme. Le langage réduit au strict nécessaire. Une forme d’insolence et d’ironie. Une façon de concentrer la dramaturgie sur l’essentiel…

Quel regard portez-vous sur les indications scéniques très précises, très dirigistes de Samuel Beckett ?

PS. : A travers ses indications, Beckett donne aux metteurs en scène – plus que des aides – de véritables commandes, afin que les représentations de ses pièces correspondent exactement à ce qu’il voulait. Ces indications sont primordiales : il faut les suivre à la lettre. Car dans le cas contraire, on prend le risque de détruire la structure très fragile de ses pièces.

Au-delà de la forme, que vous inspirent les thématiques qui traversent ses textes : le rapport au monde, à l’existence…

PS. : Ce que je trouve passionnant chez Beckett – et c’est principalement le cas dans des pièces comme La dernière bande et Oh les beaux jours – c’est l’observation, la description du déclin. Un déclin qui commence, comme le dit Sophocle, le jour même de notre naissance. C’est quelque chose qui nous concerne tous. Chaque jour, chacun d’entre nous fait un pas de plus sur le chemin de son propre déclin. C’est un processus inéluctable, sans solution…

« Les personnages de Beckett, dans des situations de désastre, de déclin, continuent toujours d’aller de l’avant : ils restent drôles, font preuve d’une immense force vitale. »

Considérez-vous le théâtre de Beckett comme un théâtre pessimiste ?

PS. : Pessimiste, sans doute, mais en aucun cas triste, ou déprimant. Car ce théâtre, comme les tragédies grecques d’ailleurs, nous donne conscience de la dimension héroïque de l’existence humaine. Les personnages de Beckett, dans des situations de désastre, de déclin, continuent toujours d’aller de l’avant : ils restent drôles, font preuve d’une immense force vitale.

Pour interpréter La dernière bande, vous avez pensé au comédien Jacques Weber. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ? 

PS. : Jacques Weber possède l’intelligence et l’humour nécessaires pour ce monologue. D’abord, c’est un comédien extrêmement doué pour les situations comiques. D’un autre côté, il a un rapport intime, intuitif, avec les mots, avec la langue. Cette double dimension m’a paru convenir parfaitement aux aspects à la fois comiques et profonds de la pièce de Beckett. Je suis très heureux qu’il ait eu le courage de se plonger dans le rôle de Krapp.

Car il faut du courage pour accepter ce rôle…

PS. : Oui. Le comédien qui joue La dernière bande doit s’identifier totalement à l’écrivain raté que représente Krapp. Sinon, cela peut devenir très ennuyeux. Et pour cela, j’ai demandé à Jacques Weber d’aller chercher au fond de lui-même ce qui peut correspondre, au sein de sa propre vie, à l’échec auquel fait face le personnage de Beckett. Il a dû ainsi effectuer un travail de lucidité et d’honnêteté par rapport aux erreurs, aux déceptions, aux échecs qui ont pu marquer son existence. Pour se lancer dans cette recherche-là, non pas de façon superficielle, anecdotique, mais réellement profonde, il faut, je crois, faire preuve de beaucoup de courage.

 

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat