La directrice du Théâtre national de Marseille revient sur son histoire familiale à travers une pièce de Mikhaïl Boulgakov relatant l’exil des Russes blancs au début des années 1920. C’est La Fuite !, une grande fresque théâtrale qui déploie tous les charmes poétiques des rêves.

Une petite fille est là, au sein d’une chambre, à l’avant-scène. Près d’un lit. Dans une forme de pénombre. De beau clair-obscur onirique. Il s’agit bien là d’un rêve. Le rêve d’une metteure en scène, Macha Makeïeff, qui avant de se lancer dans l’œuvre de Boulgakov (1891-1940), se revoit enfant, auprès de sa grand-mère, en train d’écouter les récits exaltants et dangereux qu’elle lui racontait, des années après avoir dû quitter la Russie et s’installer en France. Ce sont de tels récits – d’exil, de paradis perdus, d’ailleurs incertains, de destins à reconstruire… – qui composent les huit songes de La Fuite !. Dans cette comédie fantastique, l’auteur du Maître et Marguerite revient sur l’exode des Russes blancs, au début des années 1920, à la suite de la prise de pouvoir bolchévique. Il nous entraîne dans les pérégrinations d’une société bigarrée : des femmes et des hommes en perte de repères tentant de survivre au sein d’un monde en pleine débâcle.

De Sébastopol à Paris, en passant par Constantinople

Dans la représentation que signe Macha Makeïeff, ce monde nous apparaît à travers tous les accents de son excentricité, de sa drôlerie, de sa mélancolie. Comme à l’intérieur d’un vaste rêve, les lieux se succèdent et le temps s’éfaufile. Les personnages vivent avec démesure. D’un pays à l’autre, ils s’opposent, s’aiment, se perdent, livrent le combat de l’existence. Ils sont une trentaine, incarnés par une troupe d’interprètes absolument remarquables : Pascal Rénéric, Vanessa Fonte, Vincent Winterhalter, Thomas Morris, Geoffroy Rondeau, Alain Fromager, Pierre Hancisse, Sylvain Levitte, Samuel Glaumé, Karyll Elgrichi, Emilie Pictet. C’est toute la matière de cette course folle qui nous touche par leur biais. Et par le biais des tableaux d’une grande beauté composés par la directrice du Théâtre de La Criée (les lumières sont de Jean Bellorini, la création sonore est de Sébastien Trouvé). Entre fulgurances esthétiques et densité d’un jeu d’acteurs très corporel, Macha Makeïeff trouve ici un parfait équilibre. Elle nous suspend au fil de son enfance et nous plonge dans un rêve de théâtre profondément personnel.

Manuel Piolat Soleymat

Source: Journal La Terrasse