Défait, l’état-major russe blanc prépare sa « fuite ». © Pascal Victor/ArtComPress

Créée à La Criée, à Marseille, « La Fuite ! », comédie fantastique en huit songes de Mikhaïl Boulgakov, est promise à une longue tournée. Macha Makeïeff en a fait une belle fugue onirique et burlesque, portée par des comédiens habités.

« La Fuite ! » est sans doute le spectacle le plus ambitieux de Macha Makeïeff. D’abord parce que la pièce de Mikhaïl Boulgakov est un monstre, une épopée de plus de trois heures qui retrace en huit « songes » et 22 personnages le (mauvais) trip des Russes blancs prenant le large après leur défaite face aux bolcheviques. Ensuite, parce qu’il s’agit du projet le plus personnel de la directrice de La Criée. Ces rêves grinçants, peuplés de « vaincus » écorchés vifs et fantasques (officiers psychopathes ou en perdition, femmes bafouées, artistes de foire, idéalistes en mal d’idéal) lui rappellent étrangement les « cauchemars éveillés » de sa grand-mère, recluse avec son mari dans leur sombre appartement lyonnais après un périple comparable.

Avant d’enclencher la machine à rêves, Macha Makeïeff raconte son histoire en voix off et se met elle-même en scène, enfant. On retrouvera la petite Macha, dans un halo de lumière à la fin de ce fantastique voyage qui nous aura conduits à un train d’enfer de Tauride, en Crimée, puis de Constantinople et Paris, à l’aube des années 1920. La metteuse en scène s’approprie ainsi totalement, intimement, l’oeuvre censurée (comme tant d’autres) par Staline. « La Fuite ! » n’est pourtant pas une quelconque tentative de réhabilitation de la Russie tsariste et de ses partisans, juste une mise en abîme ironique et désespérée de la folie des hommes, de l’absurdité de la guerre civile et de la douleur de l’exil.

DÉCOR ÉBLOUISSANT

Macha Makeïeff, aidée d’une belle troupe de comédiens habités (Pascal Rénéric, Vanessa Fonte, Karyll Elgrichi, Alain Fromager, Vincent Winterhalter, Pierre Hancisse, Sylvain Levitte…) orchestre une grande « fugue » onirique et burlesque, truffée d’images puissantes et de points de suspension mélancoliques. Le grand décor amovible (gare, bureau du renseignement, fête foraine, appartement parisien…) et les costumes variés, signés de la metteuse en scène, sont éblouissants. De même que les lumières bigarrées imaginées par Jean Bellorini, directeur du TGP (le cousinage artistique entre la femme et l’homme de théâtre se confirme ici avec brio).

On n’oubliera pas non plus le fin regard complice d’Angelin Preljocaj porté sur les chorégraphies. Car on danse, on joue de la musique (accordéons, cuivres…) et on chante dans cette « Fuite ! » marseillaise. Le rêve noir de Bougalkov est magnifié par tous les arts. Macha Makeïeff a réussi son pari, en portant à son acmé une forme de théâtre satirique, onirique et flamboyant. Bougalkov, pour rire, pour pleurer… et pour rêver.

Philippe Chevilley

LA FUITE ! de Mikhaïl Boulgakov
Macha Makeïeff, à Marseille Théâtre de La Criée (04 91 54 70 54). Jusqu’au 20 oct. Puis tournée : Nice (7 au 9 nov.), Tarbes (14-15 nov), Corbeil-Essonnes (21 nov.), TGP Saint-Denis (29 nov.-16 Déc.), Toulon Théâtre Liberté (21-22 déc.), Lyon – Célestins (9-13 janv.) Angers Le Quai (19-20 janv.)

Source: Les Echos