La Scala Provence, un nouveau lieu pour le spectacle vivant à Avignon : “Notre ambition est que des artistes se révèlent”

Fabienne Pascaud

Publié le 13/07/22

Après La Scala Paris, Mélanie et Frédéric Biessy ont ouvert à Avignon La Scala Provence : quatre salles et cinq studios consacrés à la création et aux spectacles. Interview croisée.

Ils ont la passion, l’audace et les moyens financiers des aventures folles. Avoir brillamment rouvert en 2018, à Paris, le music-hall puis cinéma La Scala – pour en faire un « théâtre privé d’intérêt public » – n’a visiblement pas suffi à Mélanie (directrice d’une société de capital-investissement) et Frédéric Biessy (producteur de spectacles). Voilà qu’ils installent à Avignon La Scala Provence. Plus précisément au Capitole, mythique cinéma des années 1930… Après travaux (quatre millions d’euros), quatre salles transformables de six cent quarante, deux cent vingt, cent vingt et soixante places – soit trois mille mètres carrés, deux fois plus qu’à La Scala Paris ! – y seront disponibles pour les artistes onze mois de l’année. Et cinq studios tout en haut pour les loger, une cuisine au rez-de-chaussée pour les nourrir. Ils pourront ainsi créer confortablement et librement – le mois de juillet étant réservé à la programmation d’autres spectacles, pas moins de trente dès le 7. Interviews croisées d’un couple allumé. Et généreux.

Comment est né pareil projet ?

Initialement, nous voulions créer une fabrique d’arts, type Factory d’Andy Warhol. À La Scala Paris, nous avons donné à voir théâtre, musique, danse, stand-up, nouveau cirque, arts plastiques ; mais nous avions depuis toujours envie de permettre aux artistes de travailler leur création, avec pour seule contrainte d’offrir quelques représentations au public à la fin de leur résidence. C’est chose faite avec La Scala Provence où, grâce au nouveau label Scala Music, créé avec Rodolphe Bruneau-Boulmier, nous pourrons aussi produire des disques – classiques, jazz, électro – distribués en ligne par Believe. Et nous comptons ouvrir une société de production cinéma, Scala Film. Ainsi nous accompagnerons jusqu’au bout tout type de projet dans des salles transformables ultra-équipées. Une autre résidence d’artistes est en vue à Capri. Il ne manquera plus qu’une école…

Quelle est votre ligne artistique ?

L’émergence et l’excellence. En toutes disciplines. Nous sommes ouverts, avec l’obsession de réunir des créateurs très différents. Nous apprécions autant le metteur en scène Alexis Michalik que son confrère anglais Simon McBurney, autant la chorégraphe japonaise Kaori Ito que le metteur en scène et cinéaste russe Kirill Serebrennikov, avec qui nous avons un projet. Importe ce qui nous fait vibrer, entre en écho avec notre perception du monde. Nous n’avons pas d’ambitions personnelles, juste le désir de rendre des créations possibles et que, grâce à nous, des artistes se révèlent. Nous sommes des passeurs, émerveillés comme des enfants lorsqu’ils découvrent des œuvres d’exception. Notre travail nous porte, nous aide à vieillir. À faire des choses qui nous survivent…

Mélanie et Frédéric Biessy

Photo Thomas O’BRIEN

Mélanie Biessy, c’est vous la banquière…

Je dirige une société de gestion de fonds d’investissement, dont l’objectif est d’investir dans l’infrastructure de lieux essentiels à la communauté. Comme ceux de notre vie culturelle. Financer sur mes propres fonds des projets forts artistiquement a toujours été une évidence. L’argent que je gagne ne prend sens qu’investi à La Scala. Même si nous tenons à ce que les tutelles participent à cette quasi-mission de service public que nous nous sommes fixée. La ville d’Avignon nous a aidés dans l’organisation, l’État a donné cinq cent mille euros et la région cent cinquante mille.

Avec la baisse de fréquentation des salles, votre entreprise n’est-elle pas risquée ?

Notre objectif n’a jamais été d’en vivre. Plutôt de faire vivre. Certes, il nous faut continuellement réinjecter de l’argent, et pour mieux pérenniser notre entreprise nous allons sans doute la transformer en fondation, mais nous sommes optimistes. L’âge moyen de nos spectateurs à Paris est de 36 ans. Ceux qui viennent moins sont les babyboomers, bousculés par le Covid, déboussolés par les créations d’aujourd’hui. Il faut surtout stimuler les curiosités du public de demain, ne pas programmer Le Misanthropequatre semaines durant… Et s’adapter à ce public qui réserve désormais à la dernière minute. Nos vieilles manières de gérer ne fonctionnent plus, nous devons tenir compte des nouveaux usages, des nouveaux désirs. Des spectateurs comme des artistes.

Comment vous a accueilli le Festival Off ?

Nous avons fait visiter les lieux à certains directeurs. Notre grande salle étant désormais la plus vaste (opéra excepté) et la plus moderne d’Avignon, nous leur avons proposé, s’ils le désiraient, d’y programmer des spectacles. Nous le proposerons aussi à  Tiago Rodrigues, nouveau patron du festival. Nous adorerions que In et Off se mélangent ici. Pour se réinventer.

La Scala Provence : 3, rue Pourquery Boisserin, Avignon

www.telerama.fr