Les productions en matière de captation de spectacles ont pris une nouvelle ampleur ces dernières années, grâce aux moyens techniques. 

Par Fabienne Darge

« Mithridate » filmé au TNS de Strasbourg, mis en scène par Eric Vigner, sur une réalisation de Stéphane Pinot. COMPAGNIE DES INDES 2021

Privés de spectacles depuis de longs mois, les amateurs de théâtre se languissent et se rabattent, pour beaucoup d’entre eux, sur les offres de théâtre filmé qui se multiplient à la télévision, sur les plates-formes numériques, en DVD ou sur le site des théâtres eux-mêmes. Pour le pire, et le meilleur. Le pire : des images plates et sans âme, qui semblent avoir été captées par une caméra de surveillance. Le meilleur : des objets inédits et hybrides, qui offrent un vrai dialogue entre le langage théâtral et celui du cinéma. Entre les deux, de multiples nuances.

Comment faire pour qu’un film soit l’occasion de multiplier les plaisirs du théâtre, plutôt que de les diviser ? La question est vieille comme l’apparition du cinéma, qui d’emblée a filmé le théâtre et s’en est nourri. Mais elle a pris ces dernières années une nouvelle ampleur, au fur et à mesure que les moyens techniques progressaient, et que s’approfondissait la réflexion sur ce qui pourrait devenir un genre à part entière.

Gildas Leroux, lui, triture la question depuis trente ans, depuis qu’il a fondé La Compagnie des Indes, la société de production pionnière et pilote en matière de captation de spectacles. C’est lui qui est à la manœuvre pour filmer les spectacles dans la Cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon, ou ceux de la Comédie-Française. « Notre boulot, c’est de faire entrer dans une boîte de plus en plus petite – télévision, ordinateur et maintenant smartphone – une œuvre qui a été pensée, créée par d’autres, et qui se déploie dans l’espace d’un plateau de théâtre ou en plein air, comme à Avignon. C’est une lourde responsabilité. Le maître mot, c’est délicatesse. »

Ouvrir de nouveaux horizons

Les écueils sont nombreux. Au théâtre, comme le souligne le jeune réalisateur Julien Condemine, « le spectateur réalise son propre film, son propre montage. C’est lui qui choisit où porter son regard, c’est son œil qui zoome ou qui reste en plan large, qui passe d’un comédien à l’autre ». Comment poser son regard sur un autre regard, celui du metteur en scène qui a créé le spectacle, et comment se substituer au regard du spectateur de théâtre ? Comment varier les points de vue, comment rythmer ? Comment éviter les effets de loupe, qui peuvent être ravageurs pour les comédiens ou les décors ?

La technique n’offre pas toutes les réponses, mais elle s’est chargée depuis une dizaine d’années d’ouvrir de nouveaux horizons. L’apparition des caméras HD, puis 4K ou 5K, qui offrent une bien meilleure définition de l’image, la miniaturisation de ces caméras, qui peuvent être télécommandées, dissimulées dans les décors ou dans les cintres des théâtres, la machinerie, les grues notamment, qui permettent une amplitude de mouvement « colossale », selon le réalisateur Dominique Thiel, et donc des travellings magistraux… De nombreuses possibilités s’offrent aux réalisateurs qui souhaitent sortir du simple rapport frontal.

Gildas Leroux frétille en racontant sa dernière expérience. Avec le réalisateur Stéphane Pinot, ils ont filmé, au Théâtre national de Strasbourg, Mithridate, de Racine, mis en scène par Eric Vigner, un spectacle qui n’a pas pu être représenté en public, et dont les spectateurs de Culturebox auront donc la primeur, lors de sa diffusion le 15 février. « Nous avons tourné avec des drones sur scène, pour la première fois. Avec ce petit jouet, vous pouvez partir du visage de Stanislas Nordey, qui joue Mithridate, et partir au fond de la scène, en un travelling de folie », s’enthousiasme-t-il, en décrivant le processus de ce film qui offre un effet « 3D » assez surprenant.

Don Kent, réalisateur : « Le travail d’un filmeur de théâtre, c’est vraiment celui d’un interprète, d’un traducteur, qui va jongler avec tout le langage cinématographique »

C’est le paradoxe de cette période sans théâtre, qui offre la possibilité aux réalisateurs et aux metteurs en scène de travailler plus étroitement la question de la restitution filmique d’une expérience théâtrale. C’est l’aventure qu’ont menée Jean Bellorini et Julien Condemine, avec Le Jeu des ombres : le spectacle du premier ne pouvant pas se jouer au Festival d’Avignon, comme prévu, c’est le film du second qui a d’abord été vu par les spectateurs, sur France Télévisions, où il est toujours visible.

« Le fait de tourner sans public, ce qui est un handicap en termes d’énergie, permet de tenter de nouvelles expériences, raconte Julien Condemine. On a cassé le face public traditionnel, mis des caméras à cour et à jardin [à droite et à gauche de la scène], une autre dans les cintres, on avait une grue télescopique en nez de scène… »Le résultat est un film qui épouse avec une grande fluidité les mouvements aériens de ce spectacle autant musical que théâtral, par la grâce notamment des longs plans-séquences qu’aime à pratiquer le jeune réalisateur.

« Possibilités ludiques »

« La grande question du film de théâtre, c’est l’articulation entre l’espace et le temps », souligne Don Kent, considéré comme le maître de la captation de spectacles, qui a réalisé la captation, magistrale, des Damnés mis en scène par Ivo van Hove, ou celle d’Inferno, de Romeo Castellucci. « Le spectacle vivant se déploie dans l’espace, alors qu’à la télévision, on est dans le temps, avec la succession des plans. Le travail d’un filmeur de théâtre, c’est vraiment celui d’un interprète, d’un traducteur, qui va jongler avec tout le langage cinématographique, du très gros plan, qui permet de mieux voir le travail des acteurs, au plan large. La technique est importante, mais ce qui fait la différence, c’est la sensibilité et la subjectivité du réalisateur. C’est le beau paradoxe du filmeur de théâtre : il faut être fidèle à l’œuvre tout en ayant un point de vue, sinon on ne fait que de l’archivage. »

Pour Zabou Breitman, qui est à la fois cinéaste et metteuse en scène de théâtre, filmer le théâtre représente un « formidable terrain de jeu ». Elle va filmer elle-même deux de ses spectacles, et se réjouit des « possibilités ludiques » des moyens d’aujourd’hui. « J’ai envie de faire passer les caméras par les portes, les fenêtres, de faire participer beaucoup plus les objets à la narration… L’intérêt, c’est de réaliser un objet un peu hybride, puisqu’on ne peut pas rendre l’expérience du théâtre en tant que telle. »

Filmer le théâtre est un art discret et subtil, en pleine efflorescence, au point que Gildas Leroux se prend à rêver à un festival consacré au film de spectacle. Olivier Giel, responsable de l’audiovisuel à la Comédie-Française, le compare avec amusement au cinéma animalier : « Il faut savoir se planquer, et attendre – le bon moment, l’expression magique, le geste parlant… » Savoir, autrement dit, traquer « la bête dans la jungle », pour reprendre le titre d’un spectacle d’Alfredo Arias passé à la postérité sous l’œil du cinéaste Benoît Jacquot, qui apporta quelques belles pierres à l’édifice du théâtre filmé.

Fabienne Darge 

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