Source : Le Figaro Premium – Le Temps et la Chambre de Botho Strauss, l’art de l’esquive

Culture Théâtre

Par Armelle Héliot
Publié le 14/01/2017 à 08h00
THÉÂTRE – Alain Françon rêvait depuis longtemps de monter la plus étrange des pièces du dramaturge allemand, Le Temps et la Chambre. Une pléiade de comédiens puissants sert avec jubilation un monde où tout peut advenir. Bizarrement et logiquement…
C’est un espace splendide. Pas du tout une chambre – ou alors c’est la figuration d’une camera oscura où des sortilèges adviendraient. C’est un espace vaste aux murs d’un rouge profond. À gauche, trois immenses baies vitrées qui pourraient être celles d’un atelier transformé en appartement. À droite, la porte d’entrée en bois bien ciré. Au fond, des portes monumentales, blanches, un dégagement, un espace carrelé qui doit être la salle de bains, une chambre sans doute…
Il s’agit exactement d’un loft berlinois décrit par Botho Strauss, réinventé par Jacques Gabel. L’immense salle est très peu meublée: deux fauteuils de cuir qui vont être déplacés, une colonne massive, du même rouge que les murs. Cette colonne est célèbre dans la littérature dramatique du XXe siècle: elle parle.
La pièce de Botho Strauss ne date pas d’hier mais de près de trente ans. Luc Bondy la créa, Patrice Chéreau la monta et en fit un film d’après sa mise en scène.
Alain Françon s’en empare à son tour avec une jubilation juvénile. Il a récemment travaillé sur La Trilogie du revoir avec les élèves de l’École nationale des arts et techniques du spectacle de Lyon. Ce fut très réussi, très pertinent. On a le même sentiment avec sa vision très libre du Temps et la Chambre dans la traduction de Michel Vinaver. Françon ne craint pas ce qu’il y a de cocasse dans cette plongée perturbante au cœur d’un monde où les règles logiques de l’espace-temps n’ont pas cours. En tout cas pas toujours.
Télescopages de la mémoire
Il y a quelque chose de magique dans l’apparition de Marie Steuber (Georgia Scalliet) qui sait ce que les deux hommes, les deux faux jumeaux qui ouvrent la pièce (Jacques Weber et Gilles Privat), disaient d’elle deux minutes plus tôt en la voyant passer en bas de l’immeuble. Il y a de la magie dans le fait qu’une colonne soit aussi savante que la Pythie de Delphes, mais il y a aussi l’insolite quotidien des pertes (une montre pour Wladimir Yordanoff), des humeurs moirées (Dominique Valadié), des poussées enfiévrées (Charlie Nelson), des trépidations vitales (Aurélie Reinhorn), des esquives (Antoine Mathieu), des glissements (Renaud Triffault). «Mais de quoi ça parle?» demande le spectateur potentiel? Du passage – cela commence juste après la Saint-Sylvestre. Des télescopages de la mémoire qui palpite toujours au pur présent. De tentations terrestres et d’aspirations spirituelles.
Il y a un danger dans la pièce: qu’on en use avec elle comme s’il s’agissait de fragments, voire de sketchs comiques. Elle recèle indéniablement des situations cocasses, des personnages déjantés et très fin du XXe siècle en Europe. Tout ce qui peut appeler le rire. Et l’on rit. Mais l’on demeure plutôt du côté de l’inquiétante étrangeté: les êtres, ici, sont aussi poreux que les murs. On croit les voir, on croit les entendre. Mais que nous ont-ils livré? Et la colonne, vous êtes certain qu’elle a parlé?
«Le Temps et la Chambre». La Colline. 15, rue Malte-Brun (XXe). Tél.: 01 44 62 52 52. Horaires: mar. à 19 h 30; du mer. au sam. à 20 h 30; dim. à 15 h 30. Jusqu’au: 3 février. Durée: 1 h 45. Places: de 10 à 30 €.