Théâtre : le « Trissotin » pas triste de Macha Makeïeff

La directrice du Théâtre de la Criée, à Marseille, transporte le fat de Molière dans l’univers de Jacques Tati.

Par Fabienne Darge Publié aujourd’hui à 10h21

Marie-Armelle Deguy dans « Trissotin ou Les Femmes savantes », de Molière, mis en scène par Macha Makeïeff.
Marie-Armelle Deguy dans « Trissotin ou Les Femmes savantes », de Molière, mis en scène par Macha Makeïeff. LOLL WILLEMS

Molière est drôle, mais, avec Macha Makeïeff, Molière est pop, aussi : il s’invite chez Jacques Tati, et c’est formidable. Avec ce Trissotin ou Les Femmes savantes, la directrice du Théâtre de la Criée, à Marseille, offre un spectacle totalement réussi, dont le succès ne se dément pas depuis sa création en 2015. Du coup, Trissotin, après être allé se faire voir en Chine pendant un mois, revient égayer les beaux soirs de Marseille en cette rentrée de janvier, avant de partir s’installer à Paris, à La Scala, au printemps.

Le talent visuel et plastique de Macha Makeïeff est ici particulièrement éclatant, de même que son sens du burlesque, mais ils s’accompagnent d’une lecture de la pièce on ne peut plus fine et pertinente. L’avant-dernière comédie de Molière, signée par l’auteur en 1672, est souvent considérée comme misogyne et a longtemps été montée comme telle, en moquant, parfois de manière grossière, le désir de savoir et d’émancipation de ses héroïnes.

Un désir féminin illimité

La vision de Macha Makeïeff est plus subtile, qui n’est pas non plus une version bêtement féministe qui inverserait purement et simplement les termes du propos. En relisant avec attention la pièce – qui est bien une des plus grandes comédies en vers de Molière, et pas une simple farce –, en la transposant à la charnière des années 1960 et 1970, elle en extrait un point de vue passionnant : celui de la fragilité et de la désorientation des hommes face à un désir féminin illimité – désir de savoir, de liberté, de pouvoir, de réalisation de soi. Celui de la fragilité et de la désorientation des femmes, que l’ivresse du savoir et du pouvoir peut couper de l’amour et du sens commun.

Ce qui est beau ici, c’est la manière dont le talent formel de Macha Makeïeff et son propos se nouent indissolublement. Ce n’est pas seulement que son décor sixties et coloré, à la Tati, soit superbe, travaillé jusqu’au moindre accessoire signifiant et décalé. C’est surtout qu’en faisant du foyer du bon bourgeois Chrysale et de sa femme, Philaminte, une maison hallucinée, le tableau d’une famille qui part en vrille, elle peut déployer comme jamais auparavant une écriture scénique où les corps, le rythme, les objets, les couleurs, les costumes, en disent autant que les mots.

Chanteur pop aux cheveux longs, son Trissotin est une créature à la croisée de Conchita Wurst, de Prince et de Ziggy Stardust

Rien ne va plus, donc, dans la maison de Chrysale. Une maison que Philaminte, Armande, sa fille aînée, et Bélise, sa belle-sœur, ont transformée peu à peu en laboratoire et en cabinet de curiosités. Une maison sur laquelle règne désormais ce Trissotin qui est un Tartuffe au petit pied, poète raté qui jette de la poudre aux yeux des femmes de la maison.

Macha Makeïeff s’est bien amusée avec ce personnage, dont elle fait un chanteur pop aux cheveux longs, en tunique de mousseline rose et talons hauts, une créature à la croisée de Conchita Wurst, de Prince et de Ziggy Stardust. Sa mise en scène pétille d’ailleurs d’une quantité de petits gags fins et légers, qui participent au plaisir que procure le spectacle, à l’image de celui qui voit Bélise entrer en transe à l’issue d’une expérience chimique qui libère une substance séminale blanche et mousseuse.

Interprètes hors pair

A ce théâtre-là, qui requiert une précision du corps comme du maniement de l’alexandrin moliérien, il faut des interprètes hors pair. Ils le sont, les premiers rôles en tête. Vincent Winterhalter (Chrysale) n’a pas son pareil pour traduire physiquement le désarroi, la perte de repères de son personnage. Marie-Armelle Deguy est éblouissante en Philaminte en combinaison de velours violet, Vanessa Fonte merveilleuse en Henriette, la deuxième fille du couple, celle qui veut se marier juste par opposition à sa mère.

Hommes et femmes sont ici renvoyés dos à dos, dans leur aveuglement mutuel – l’aveuglement qui est bien le grand sujet de Molière. Mais jamais ces femmes savantes ne sont montrées comme des précieuses ridicules. Molière, qui vivait avec des comédiennes écoute leur désir irrépressible de savoir et de liberté, et ce que la répression de ce désir produit. « Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes,/De cette indigne classe où nous rangent les hommes,/De borner nos talents à des futilités,/Et nous fermer la porte aux sublimes clartés », résume Philaminte. Inutile de dire que la leçon ne vaut pas que pour le XVIIe siècle ou les années 1960.

Trissotin ou Les Femmes savantes, de Molière. Mise en scène : Macha Makeïeff. Théâtre de la Criée, 30, quai de Rive- Neuve, Marseille. Tél. : 04-91-54-70-54. Jusqu’au 20 janvier.
Fabienne Darge (Marseille, envoyée spéciale)