Par Frédérique Roussel— 26 octobre 2017 à 18:16

En mai au Théâtre national de Tirana, lieu chargé d’histoire en passe d’être détruit, Eric Vigner a choisi de monter en albanais la pièce de Victor Hugo pour ses résonances avec les traditions locales. Et offert le rôle-titre à la célèbre actrice Luiza Xhuvani, dont le fils est actuellement emprisonné.Six lettres ont été apportées une à une sur la scène par les comédiens : B, O, R, G, I, A. Elles sont massives et blanches. Avec une réplique de la Colonne sans fin de Brancusi, elles constituent l’essentiel du décor. Eric Vigner a réalisé une mise en scène épurée et stylisée de la pièce de Victor Hugo. Il a exploité aussi la profondeur brute du plateau, avec en tête l’adaptation d’Antoine Vitez, en 1985 : un plateau vide, envahi par l’obscurité, sculpté par la voix et la gestuelle des acteurs. Tout se joue dans l’exhibition du tragique intériorisé des personnages, en particulier de Lucrèce, mère incestueuse, qui voudrait effacer par son amour les crimes du clan tyrannique et décadent. C’était la première fois, le 12 mai, que Lucrèce Borgia, pièce sur le pouvoir (reprise en novembre au festival Mettre en scène à Rennes), était jouée à Tirana.

Travailler à Tirana n’était pas une première pour Eric Vigner, directeur du CDDB – Théâtre de Lorient de 1996 à 2015. En 2007, il était venu en Albanie, à l’invitation du directeur du Théâtre national de Tirana, Kristaq Skrami, avec une lecture du Barbier de Séville de Beaumarchais (Berberi y Seviljes) envisagée en regard de l’histoire politique et de la culture du pays. Jamais un metteur en scène français n’avait encore dirigé la troupe albanaise dans ses murs et dans sa langue. Dix ans plus tard, c’est donc avec Lucrèce Borgia – pièce traduite pour l’occasion – qu’il multiplie les échos avec la situation de ce pays des Balkans.

«J’avais emporté dans l’avion une pièce de Koltès et Lucrèce Borgia, raconte Eric Vigner. Je gardais un vague souvenir de la pièce de Victor Hugo que je n’avais pas relue depuis vingt-cinq ans.» Le metteur en scène y a tout de suite vu un projet susceptible de rencontrer la culture albanaise, imprégnée en particulier par des siècles de loi du talion, le «Kanun», sorte de droit coutumier qui suppose une forme de vendetta (ou gjakmarrja) encore vivace dans les montagnes du nord. La vengeance et la corruption irriguent la famille Borgia. «Lucrèce pense que l’amour va lever l’atavisme de la famille Borgia, poursuit l’artiste breton.C’est une pièce pleine de paradoxes et les paradoxes font partie de la culture albanaise, pour qui la famille est par ailleurs très importante.»

Carrière internationale

Coup de fil à Luiza Xhuvani, la célèbre actrice albanaise qu’il avait dirigée dans le rôle de Rosine pour le Barbier de Séville. «Dans Lucrèce Borgia, c’est toujours l’actrice qui génère une atmosphère particulière, explique-t-elle. C’est une héroïne tragique.» Dans l’interprétation de Luiza Xhuvani, 53 ans, c’est la douleur intérieure et la fragilité qui frappe, et non l’hystérie. Ce rôle de mère déchirée rencontre son histoire personnelle : il y a quelques années, son fils a été condamné à trente-cinq ans de prison. En Albanie, toute petite société de 3 millions d’habitants dont 800 000 dans la seule capitale, tout le monde connaît la situation tragique dans laquelle est plongée la famille de l’actrice, et en éprouve de l’empathie. D’autant que Luiza Xhuvani est une vedette locale, qui mène une carrière internationale et a été remarquée dans Slogans (2011), film franco-albanais de Giergi Xhuvani, prix de la jeunesse pour le meilleur film étranger au Festival de Cannes. Depuis trois ans, Luiza vit en Grèce. «Je lui ai dit : « Lis la pièce », reprend Eric Vigner. Elle l’a lue en grec et elle a dit oui au rôle de Lucrèce deux jours après.»

Ce projet théâtral, dont les répétitions se sont étalées sur deux mois et demi, signe l’entrée de Victor Hugo au répertoire du Théâtre national albanais, mais sonne aussi le glas de sa salle historique. En effet, le bâtiment, situé en plein cœur de la ville tout près de la place Skanderberg, va être prochainement détruit. Il n’avait d’ailleurs pas été conçu pour durer. Inaugurée par Mussolini en 1940, cette salle à l’italienne (quoique tout en angles droits) servait initialement de cinéma avant d’être convertie en théâtre – Topaze de Marcel Pagnol fut la première pièce jouée en son sein en 1945 – et d’être destinée à la troupe, comme le théâtre de l’Armée russe à Moscou. «Avant cela, il n’y avait que du théâtre amateur en Albanie, explique Hervin Culi, 46 ans, le directeur actuel. L’histoire professionnelle du théâtre de ce pays ne commence qu’en 1945.» Il raconte notamment comment la pratique a connu un âge d’or dans les années 60 et 70 avec des comédiens de grande renommée comme Kadri Roshi, Sulejman Pitarka ou Violeta Manushi. Avant que la censure et les menaces d’emprisonnement n’empêchent le déploiement d’une plus grande créativité. Interdiction notamment de monter les pièces de Tchekhov, auteur considéré alors comme pessimiste et décadent.

«Génération ambitieuse»

Ce pays hier totalement clos qui s’est ouvert en 1991 à la queue du bloc de l’Est a pu expérimenter, depuis, bien des choses. Mais la culture a aussi subi des coupes. Le Théâtre national, équivalent de la Comédie-Française avec une troupe permanente, a vu passer le nombre de ses comédiens permanents de 60 membres à l’époque du communisme à 28 aujourd’hui, avec des contrats désormais limités dans le temps. «Au début des années 90, la politique a tout dominé et beaucoup d’artistes sont entrés à l’Assemblée nationale, relate encore Hervin Culi, formé en Roumanie au tout début des années 90 et qui a mis en scène Tchekhov et Goldoni. Nous venons de vivre vingt-cinq ans de transition et aujourd’hui la nouvelle génération est ambitieuse.»

Signe des temps encourageant : le pays connaît un boom des théâtres et des compagnies. Le public du Théâtre national a été multiplié par cinq en trois ans et le nombre de représentations par trois. En 2016, tous les billets pour les représentations de la Mégère apprivoisée de Shakespeare, des Trois Sœurs de Tchekhov et du Tartuffe de Molière avaient été vendues à l’avance. La ministre de la Culture, Mirela Kumbaro, femme de lettres et traductrice, soutient les arts. Il y a un an, le Premier ministre, Edi Rama, a annoncé l’ouverture d’un nouveau théâtre dans une ancienne usine désaffectée, la Turbine. Et malgré tout, le bâtiment du Théâtre national, destiné au provisoire, a finalement duré soixante-dix ans. Son état s’est considérablement dégradé : fissures, fuites, escaliers qui menacent de s’effondrer, absence de chauffage et de climatisation. Le matériel lui-même laisse à désirer : il a fallu apporter un projecteur de France pour éclairer correctementLucrèce Borgia.

Dans les loges après la représentation, Luiza Xhuvani, qui n’avait pas mis les pieds sur les planches depuis quatre ans, se confie sur ce rôle : «Il me permet de dire des choses que je n’aurai jamais dites.»Et d’ajouter : «Le théâtre est une catharsis, Eric Vigner est un metteur en scène qui fait du théâtre comme on fait un film. Il est cinématographique.» La comédienne a commencé sa carrière ici à 21 ans, entre les quatre murs de ce bâtiment branlant mais plein de charme qui va disparaître après sa prestation dans Lucrèce Borgia.«On travaille des pièces d’auteurs étrangers, on est sur le bon chemin», conclut Luiza Xhuvani, à qui on vient de proposer, en Grèce, le rôle de Médée.

Lukrecia Borxhia, d’après Victor Hugo

Source: Libération