Représentation de la troupe Machine Cirque le 11 juillet 2017.
Représentation de la troupe Machine Cirque  copyright : Loup-William Théberge

Ils sont déchaînés, courent du four au moulin et inversement, compilent les exploits à flux tendu, mouillent la chemise sans chichi. Et lorsqu’on pense que leurs batteries sont raplaplas, pendant que les nôtres se rechargent à vue, les voilà qui se jettent dans un nouveau tour de piste « à fond la caisse », avec débordement de risques. Ces lascars intrépides, qui ne jouent pas à l’économie, sont les cinq artistes du spectacle Machine de cirque, de la compagnie du même nom, à l’affiche jusqu’au 3 novembre de La Scala, à Paris. Un même nom pour une troupe inconnue en France, créée en 2013 au Canada, et une production, leur première, qui tourne depuis sa création en 2015.

La machine est d’abord celle de la scénographie conçue par Vincent Dubé, directeur artistique. Comme on entasse tout son matos dans un conteneur, le club des cinq se love dans un méga-agrès, assemblage de poteaux, de câbles, de planches, de roues de vélo, arrimé à un échafaudage métallique de six mètres de haut. Solide et branlant, cet invraisemblable engrenage compacte les accessoires des interprètes, qui volent entre les filins et se jouent des chausse-trapes comme on plonge dans un vide-ordures. Il s’ébroue aussi régulièrement, sculpture vivante qui soudain se cabre et roule des mécaniques en faisant grincer et trembler la bicoque.

Art de la turbulence

Vite, très vite, une question taraude. Que ne savent-ils pas faire ces jeunes acrobates, âgés de 28 à 33 ans et visiblement très outillés ? Epaulé par le musicien-compositeur-bruitiste Frédéric Lebrasseur, collaborateur du metteur en scène Robert Lepage, qui fouette la bande-son en direct sur sa batterie, son ordi, à la guitare, lorsqu’il ne sort pas carrément la fourchette pour touiller les sons, le quatuor de circassiens, composé d’Ugo Dario, Raphaël Dubé, Maxim Laurin et Elias Larsson, dégaine des numéros époustouflants. Mât chinois, roue Cyr, jonglage avec massues qui entraîne les cinq dans la boucle, monocycles perchés et bascule coréenne, feu d’artifice, tout s’enchaîne dans un tourbillon cimenté par une énergie collective musclée.

Resserré sur le petit plateau de La Scala, ce qui met le nez sur la sueur, la virtuosité et le danger qui va avec, le groupe ne se contente pas de tournebouler les mirettes des spectateurs à coups de technique flamboyante. Il décrispe aussi les zygomatiques les plus raides à grand renfort de gags, parfois un peu téléphonés, mais qui achèvent d’emporter l’adhésion de la salle. Un peu de participatif impeccablement ficelé par-ci, un faux strip-tease hilarant par-là – qui donne immédiatement envie de le tester en rentrant chez soi –, Machine de cirquecultive l’art de la turbulence. Mais il y a heureusement un pilote dans l’avion.

Machine de cirque s’ajoute à la liste des enseignes de cirque canadiennes qui raflent la mise, comme le Cirque du Soleil

Ce déluge d’événements, qui semble ne jamais devoir s’arrêter tant les acrobates ont depuis longtemps bloqué la pédale de frein, a aussi la saveur du quotidien et celle d’une cohabitation permanente, déplacés sur scène par de charmants loustics qui font « jeu » de tout bois. Se rafraîchir, se doucher produisent des effets secondaires « boule de neige »  dans l’imagination des interprètes. Tout devient show entre les mains de la troupe, qui cultive le coq-à-l’âne et le refrain « selle de cheval, cheval de course » comme une galipette entre deux numéros. Et un tableau surgit l’air de rien de la routine, et avec trois fois rien – une serviette de bain par exemple !

Machine de cirque s’ajoute à la liste des enseignes de cirque canadiennes qui raflent la mise, comme le Cirque du Soleil, chez qui est d’ailleurs passé l’un des collaborateurs de la compagnie, Yohann Trépanier, Les Sept Doigts de la main ou Eloize. Nouvelle génération plus multidisciplinaire que jamais, bardée d’expériences de tout poil, sur la piste mais aussi sur le net – le duo Les Beaux Frères de Yohann Trépanier et Raphaël Dubé cartonne sur Internet –, Machine de cirque témoigne aussi d’un esprit de troupe. Si chacun se distingue sans jamais tirer la couverture à soi, tous ont mis la main à la pâte de l’écriture globale du spectacle. Sous la direction de Vincent Dubé, artiste de cirque et ingénieur de formation, qui est aux manettes depuis 2013, cette première pièce, déjà suivie de deux autres dont La Galerie, créée en 2019, a fait le plein dans le monde entier. Normal : Machine de cirque, résolument tout public, fait rire, émeut, épate et emballe. Elle est enfin à Paris.

Machine de cirque, de et par Machine de cirque. La Scala, 13, boulevard de Strasbourg, Paris. Jusqu’au 3 novembre, 18 h 30. Dimanche à 18 h. De 19,50 euros à 45 euros. Tél. : 01 40 03 44 30.