Confinement,  couvre-feu,  reconfinement… Le comédien et metteur en scène, à la tête  de la salle parisienne depuis janvier, confie son  désarroi.

Propos recueillis par Fabienne Darge  aujourd’hui à 07h30, mis à jour à 14h16

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Mathieu Touzé dans « Un garçon d’Italie »,  une pièce tirée du roman de Philippe Besson, en mars 2019, au Théâtre Transversal à Avignon.
Mathieu Touzé dans « Un garçon d’Italie »,  une pièce tirée du roman de Philippe Besson, en mars 2019, au Théâtre Transversal à Avignon. CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE/HANS LUCAS

« On a un peu l’impression d’être bizutés par la vie, et d’être coupés dans notre élan », lance d’emblée Mathieu Touzé, avec l’humour et l’élégance qui le caractérisent. Le jeune directeur du Théâtre 14, à Paris, n’est pas du genre à se lamenter, il est plutôt connu dans la profession pour son enthousiasme et sa fraîcheur. Mais pour lui, qui a pris en janvier 2020, avec l’administrateur Edouard Chapot, la tête de cette salle municipale parisienne assoupie depuis des années, la succession du confinement-déconfinement-couvre-feu-reconfinement a pris l’apparence d’un « feuilleton kafkaïen ».

A l’automne 2019, la nomination de cet équipage par la Mairie de Paris avait créé la surprise – une surprise bienvenue : accompagnés par toute une bande d’amis comédiens, les deux jeunes gens, à peine dans la trentaine, arrivaient avec un projet plein de panache, à la fois exigeant sur le plan artistique et ancré dans la vie des quartiers populaires de ce coin du 14e, propre à réveiller cette belle endormie qu’était le Théâtre 14.

En quelques mois, ils ont fait du théâtre un lieu chaleureux et accueillant, et bâti une programmation de qualité, mêlant des artistes reconnus comme Pascal Rambert, le tgSTAN ou Alain Françon, et des compagnies émergentes. « On a ouvert en janvier dans une euphorie totale, raconte Mathieu Touzé. C’était notre rêve de toujours, de participer à cette grande aventure du théâtre public en France. Et puis tout est allé très vite : comme les autres, on a d’abord été impactés par le mouvement des “gilets jaunes” et par la grève à la SNCF et à la RATP, puis le couperet du confinement est tombé, le 17 mars. »

« Vissé à son téléphone »

Comme tous les directeurs de théâtre de France, Mathieu Touzé s’est « vissé à son téléphone », pour annuler et tenter de reprogrammer les spectacles prévus. Sans savoir quand les théâtres auraient le droit de reprendre leur activité. Le 2 juin, le Théâtre 14 est la première salle de France à rouvrir. « On s’est glissés dans un vide juridique, sourit Mathieu Touzé qui, en plus d’être comédien, metteur en scène et directeur de théâtre, est également avocat, profession qu’il a exercée plusieurs années. En voyant les mères de famille du quartier épuisées par ces semaines passées enfermées avec leurs enfants, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. On a fait appel au marionnettiste Johanny Bert, qui est venu avec son spectacle Elle pas princesse, lui pas héros, et on a fait venir les enfants par très petites jauges. »

Pendant l’été, alors que la plupart des institutions théâtrales restent fermées, Mathieu Touzé accueille au Théâtre 14 une dizaine de spectacles de jeunes compagnies, qui auraient dû jouer dans le « off », à Avignon. Et il reprogramme son ouverture de saison 2020-2021 au 22 septembre, avec Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas (journaliste au Monde), mis en scène par Louise Vignaud, un spectacle fort, dont l’envol a été stoppé net en mars.

Le 16 octobre, le couvre-feu, fixé à 21 heures, tombe sur la timide reprise des théâtres parisiens. Là encore, Mathieu Touzé et son équipe s’adaptent. « On choisit alors de mettre en place une offre surtout sur les week-ends, avec des représentations avancées à 18 h 30, des conférences, des concerts, quelque chose d’un peu festif », raconte le jeune directeur.

« Sentiment d’injustice »

« A peine avait-on fini ce travail d’adaptation que l’on a appris la nouvelle du nouveau confinement. Il avait beau être prévisible, on l’a pris comme un coup de massue, qui nous a laissés sonnés, poursuit Mathieu Touzé. Mon équipe, composée de quatre personnes, est exsangue, comme celles de nombreux théâtres. On a fait trois fois le travail de report et d’annulation, avec énormément de variables à gérer. Les séquelles du premier confinement ne sont pas dissipées, à un moment on ne pourra plus tirer sur la corde », prévient-il.

« Mon équipe est exsangue. On a fait trois fois le travail de report et d’annulation »

Mathieu Touzé et Edouard Chapot se sont retrouvés à tout faire dans leur théâtre, « s’occuper du bar, de la billetterie et du ménage », mais là n’est pas le pire, pour le directeur du Théâtre 14. « Ce qui est le plus difficile à vivre, c’est d’abord le sentiment d’injustice dû au fait que les salles de spectacle ont mis en place les protocoles sanitaires les plus stricts. Et c’est surtout l’imprévisibilité dans laquelle on nous laisse, et l’impression que le gouvernement navigue à vue. On a absolument besoin de visibilité pour pouvoir continuer. C’est pour cela que j’ai proposé, comme une boutade, que le gouvernement nous confine systématiquement une semaine par mois, jusqu’au reflux de l’épidémie. Ce qui, au moins, permettrait de s’organiser ».

Mais ce qui désole par-dessus tout ce jeune hussard du théâtre public à la française, c’est l’absence d’écoute et de réflexion qu’il ressent du côté de l’Etat. « On ne va même pas revenir sur le fait que le président de la République n’ait pas prononcé une seule fois le mot culturedans son allocution du reconfinement, évacue-t-il. Mais le sentiment est de plus en plus criant que l’État n’a tout simplement aucune visibilité sur les rôles à la fois concrets et symboliques que nous jouons. Une expérience comme celle menée avec les quartiers autour du théâtre cet été, elle ne s’apprend dans aucun texte théorique sur les relations publiques », plaide-t-il.

« Un monde meurtri »

Mathieu Touzé glisse, sans s’appesantir, sur les conséquences sur son propre travail artistique de comédien et de metteur en scène. « Comment trouver l’espace vide, la disponibilité mentale nécessaires à la création, dans ce contexte ? » souffle-t-il. Un garçon d’Italie, d’après le livre de Philippe Besson, le spectacle qui l’a fait connaître, dans le « off » à Avignon, devait être repris à partir du 1er décembre. Parallèlement, il devait créer, à la Ménagerie de verre, à Paris, Une absence de silence, adaptation de Que font les rennes après Noël ?, d’Olivia Rosenthal. La création est, pour le moment, repoussée à mars 2021.

A ce jour, comme ses pairs, Mathieu Touzé n’a aucune idée de la date à laquelle il pourra rouvrir son théâtre. « Si je peux le faire le 1er décembre, je rouvre. Mais on rentre dans un temps long où il va vraiment falloir réfléchir à ce sur quoi on se bat, médite-t-il. Qu’est-ce qui aura changé chez moi avec cette crise ? Je ne le sais pas encore. On est dans un monde meurtri. On ne peut pas faire abstraction de la peur, des séparations, de la solitude. Mon endroit artistique, c’est la manière dont les événements du monde nous traversent, nous transpercent. Je ne me vois pas aller vers des spectacles “covid-compatibles”… »

En attendant, c’est « la vie avec des plans a, b, c, d, e, f, etc. », résume Mathieu Touzé, chez qui l’humour n’est jamais bien loin. Un humour qui n’efface pas la tristesse de voir que « la culture n’est en aucun cas considérée comme un outil pour la société. Pourtant, les conséquences de cet oubli politique de la culture, on les vit déjà tous les jours : l’enfermement dans des croyances étroites, le conspirationnisme, l’absence d’esprit critique… A un moment, on va se relever et on sera sur un champ de ruines, non seulement sur le plan économique, mais sur le plan humain. »