La tragédie de Racine n’a pu être représentée en novembre dernier au TNS. Elle donne presque toute sa mesure dans sa version filmée diffusée le 22 février sur la chaîne éphémère de Culture box, puis le 5 mars sur France 5. Un spectacle flamboyant, porté par l’esthétique épurée du metteur en scène plasticien Eric Vigner et par le jeu limpide de Stanislas Nordey, Thomas Jolly et Jutta Johanna Weiss.

Par Philippe Chevilley

Publié le 21 févr. 2021 à 16:45Mis à jour le 22 févr. 2021 à 9:36

Voyage funèbre, voyage poétique, voyage au coeur des sentiments viciés par le poison des guerres vaines et des amours trahis : Eric Vigner nous embarque très loin avec sa mise en scène de « Mithridate ». Le spectacle qui n’a pu être représenté en novembre dernier au Théâtre National de Strasbourg, crise sanitaire oblige, est devenu un film à découvrir sur Culturebox puis sur France 5, en attendant la réouverture des salles.

Dans cette pièce écrite en 1672 (entre « Bajazet » et « Iphigénie »), Racine imagine les dernières heures de Mithridate VI, roi du Pont (132 ou 135 – 63 av. J.C.), célèbre pour s’être immunisé contre les poisons. Le monarque, défait par les Romains, revient à son camp de base, où ses deux fils, qui l’ont cru mort, se disputent sa promise, la belle Monime. Entre rêves de revanche militaire et règlements de compte avec ses fils (l’un, le perfide Pharnace, veut pactiser avec Rome, l’autre, le tendre Xipharès a le tort d’aimer et d’être aimé de Monime), Mithridate se consume jusqu’à s’autodétruire.

L’atmosphère en clair-obscur, la sobriété et la magnificence du décor – composé pour l’essentiel d’une tour sans fin, d’un brasier et, surtout, d’un miroitant rideau de perles de verre de Bohême qui tournoie et balaie la scène – portent la tragédie à son acmé. Le spectateur assiste à un rituel hypnotique, tendu et feutré, entre opéra fantôme et transe de mort. Les costumes sont à l’avenant : précieux et scintillants. L’esthétique stylisée du metteur en scène, passe très bien à l’écran. Si le spectateur peut d’abord être dérouté par le phrasé très lent des comédiens, il est vite envoûté, happé par les vers de Racine, détachés avec justesse et netteté.

Trio magique

Eric Vigner s’est appuyé sur une équipe princière pour transcender ces longs monologues, dont deux directeurs de théâtres, comédiens et metteurs en scène fameux. Stanislas Nordey, patron du TNS, incarne avec superbe, une morgue lasse et une tristesse déchirante, Mithridate, ce roi mort-vivant qui voit le monde lui échapper. Tandis que Thomas Jolly, nouveau maître du Quai d’Angers, campe un Xipharès éperdu d’amour, à la fois bouillant et fragile. Avec Jutta Johanna Weiss, gracieuse et émouvante Monime, ils forment un trio tragique magique.

Le reste de la distribution – Jules Sagot, fougueux Pharnace, Philippe Morier-Genoud et Yanis Skouta, dignes serviteurs désemparés – est à l’avenant. On gardera longtemps en mémoire les images en gros plan de ces rois, princes et princesse empoisonnés par leurs ambitions déçues et leurs amours contrariés, de ce palais tombeau décoré de suaires de diamants. Même à la télé, le théâtre peut faire des miracles.

www.lesechos.fr

 MITHRIDATE

Théâtre

de Jean Racine

Mise en scène d’Eric Vigner.

Sur Culturebox le 22 février, sur France 5 le 5 mars à 21 h 00. Puis en replay

En tournée dès la réouverture des salles.