Sa maison ressemble à un phare. Une haute saillie dans une cour intérieure, arborée et pépiante, en plein Est de Paris. Philippe Mangeot, telle une vigie, se signale souriant à une fenêtre du deuxième. L’intellectuel reçoit chez lui, loin de la petite salle du centre Pompidou et de son rendez-vous à l’intitulé intrigant : l’Observatoire des passions. Il y questionne chaque mois les nouveaux terrains de passions contemporaines, avec des invités, une joggeuse effrénée, un drogué expérimental ou, ce dimanche, un chorégraphe et un philosophe performeur sur la «pensée par corps». Ce matin-là, il s’avoue intimidé. Il ne s’agit plus de susciter le témoignage ou de parler au public, mais de soi, alors il fume beaucoup. Rit souvent aussi. Même si la vie qu’il déroule se jonche de drames et de morts, hantée longtemps par sa propre fin du sida. De choses dont il parle à son psychanalyste, avec lequel il enchaîne ensuite. Ce deleuzien convaincu s’est résolu à consulter «après un deuil de trop». Deux fois par semaine, face à celui qu’il surnomme le «docteur Voilà», qui ne dit jamais rien à part «voilà».

 C’est sur son scooter, quand il traverse Paris pour se rendre au lycée Lakanal, à Sceaux, où il enseigne les lettres en khâgne, qu’il rode ses idées. Sous le casque, il a ainsi turbiné sur les passions. Et traité le sujet avec le grand écart jubilatoire et temporel qui le caractérise : de l’Antiquité à aujourd’hui, de saint Augustin qui a repéré trois passions primaires – sentir, savoir et pouvoir -, aux gays sexy qui se filment fumant une cigarette sur YouTube. «Avec le Net, c’est la première fois qu’on dispose à la fois d’une archive et d’un terrain d’exercice de l’intégralité des passions humaines», en a-t-il déduit. Quand Jean-Max Colard, du département de la parole à Beaubourg, lui a proposé un atelier à l’année, cet adepte du collectif a refusé une première fois, puis accepté à la seconde, plein de son désir de creuser les passions à l’âge du Net.

C’est au collège que la grande gigue qu’il était a opté pour l’excellence la première fois où on l’a traité de «pédé». «J’ai décidé ce jour-là qu’on ne m’emmerderait plus jamais.» Pourtant issu d’un milieu familial scientifique, père cadre dans un labo pharmaceutique et mère enseignante-chercheuse en biochimie – «des belles personnes» -, il entre en hypokhâgne et devient studieux. Avant, il se décrit comme un joueur de bonneteau, habile à disserter comme il faut. Mais, à 21 ans, à peine à Normale Sup, il se découvre séropositif. L’effroi. «A cette époque-là, on ne sait pas quand, mais on sait qu’on va mourir. J’ai décidé de faire comme si je n’allais pas mourir.» Il cravache pour passer l’agrégation de lettres modernes, file à Oxford pour une thèse sur les carnets de Coleridge, auquel il renonce vu l’ampleur de la tâche, lui préférant Jules Verne.

Cette même année, en 1990, le livre d’Hervé Guibert, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, le heurte. «J’y lis, validé par tous les médias, un récit d’acceptation du sidéen consentant qui allait devenir le récit officiel.» Avec son ami PierreTrividic, ils décident d’aller voir Act Up, petite association naissante pour qui «le sida n’a pas de sens». Tout de suite, il se sent chez lui. Trois jours après avoir débarqué, il s’allonge avec une dizaine d’autres, rue de Bièvre, devant chez Mitterrand. «Je découvre qu’on va pouvoir rentrer dans les ministères, qu’on va pouvoir tout faire.» S’il quitte cette école de la parole publique, de la pensée politique et de l’activisme au bout de treize ans, c’est parce qu’il se sent comme un vieux con dans un monde où la donne a changé en matière de lutte contre le VIH. Et il ne meurt pas, «chance inouïe»,mais perd en 1993 son amour, Jim, danseur magnifique chez Daniel Larrieu. «Veuf trois fois, dont un mort du sida», répète-t-il. Le dernier, celui «de trop», a été son amant du dimanche pendant vingt ans. «Je suis très bon en oraison funèbre. Si vous mourez, demandez-moi…»

Intellectuel sans publications, cela l’a gêné et ne le gêne plus. «Si le centre de gravité de ma vie, c’est d’être prof, l’œuvre est là. Se dire qu’une œuvre, c’est un chantier de vie.» En fait, il a beaucoup gratté, par fragments, en particulier dans Vacarme, la revue qu’il a cofondée en 1997 à l’initiative du philosophe Pierre Zaoui, avec la bande d’Ulm connue du temps du fanzine le Couteau entre les dents. La revue se fabrique dans le phare Mangeot, à la fidélité éternelle. Ah si, il porte en lui un projet de livre. Sur le basculement du rapport au sida en 1996-1997 avec l’arrivée des trithérapies, après le plus fort de l’épidémie, traitées dans 120 Battements par minute, le film de Campillo qu’il a coécrit. «Qu’est-ce que ça veut dire de s’être préparé collectivement pour la mort, et que brusquement la vie se rouvre ?» Deux ans d’une indicible mélancolie dont personne n’osera parler, sauf par un prisme militant, comme la suppression de l’allocation adulte handicapé.

D’une vitalité facétieuse, son ami Trividic dit de lui qu’il a un côté «éternel jeune homme».Mangeot se fabrique des philosophies portatives. Une nuit de désespoir, après avoir été plaqué par Mario, il se réveille avec l’intuition de la «gracieuse philosophie». Aucune trace sur Internet. Alors qu’il pleurait tout le temps, l’expression le fait rire. «En gros, la gracieuse philosophie, c’est savoir que la vie est un processus de démolition et accueillir ce savoir avec joie.» Un de ses derniers dadas, c’est de nourrir un journal sur Instagram via la photographie plutôt que l’écriture, via l’anglais «parce que c’est une fiction de moi, une façon d’être là sans être là». Il aime ce lieu commun à tous, qui n’est pas discriminant. Cela permet aussi de donner des nouvelles à ses trois amoureux du moment en toute transparence réciproque.

L’intérêt pour les gens reste une ligne dans sa vie. Après une lecture éblouie de Rancière, il a compris qu’on pouvait affirmer l’égalité des intelligences. «Mon boulot, partout où je le fais, c’est d’être à l’écoute des gens et de leur expérience.» L’inverse de ce que font les politiques, «qui nous demandent de voter et de nous taire après». Les quarante-huit heures de garde à vue des lycéens d’Arago, «d’enfants qui sont en train de se socialiser politiquement», le rendent fou de rage. Sans parler de la nouvelle loi sur les étrangers. Membre du collectif Cette France-là, il avait contribué à un annuaire des politiques de l’immigration sous Sarkozy. «On va reprendre du service sous Macron», promet le militant, qui annonce un numéro de Vacarme sur la démocratie prise en étau entre néolibéralisme, intégrisme religieux et nationalisme. Bavard par timidité, espiègle par résistance, Philippe Mangeot a laissé passer l’heure de la psychanalyse. «Je lui dirai que c’est de votre faute.» Voilà.


1965 : naissance.
1986 : il se découvre séropositif.
1993 : entre à Act Up.
1997 : cofondation de la revue Vacarme et président d’Act Up.
17 juin 2018 : l’Observatoire des passions #5.

Frédérique Roussel Photo Edouard Caupeil