Compagnie Alain Françon – Théâtre des Nuages de Neige

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20 06/2022

Théâtre: et «Godot» attendit Alain Françon | le Figaro 20-06-22

lundi 20 juin 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Par Anthony Palou 

Publié le 20 juin 2022

En attendant Godot, mis en scène par Alain Françon aux Nuits de Fourvière.

CRITIQUE – Aux Nuits de Fourvière, le metteur en scène a présenté une version magique de la célèbre pièce de Samuel Beckett.

Envoyé spécial à Lyon

Depuis le temps qu’on attendait le Godot d’Alain Françon! Eh bien, le voilà. Il a été présenté pour la première fois jeudi dernier sous les étoiles lors des Nuits de Fourvière, au théâtre Odéon. Alain Françon avait déjà monté du Beckett. Fin de partie et La Dernière Bande. C’était au siècle dernier. À Lyon donc, dans cette arène romaine, dans ce demi-cercle aux couleurs bleutées, il n’y a rien ou presque. Sur la droite, un arbre mort (peut-être) – «un arbuste»? comme se demande Vladimir; «un arbrisseau»? se dit ­Estragon -, sur la gauche une pierre. Au fond, une toile grise, blanche abstraite représentant une sorte d’infini fini. Comme toujours chez Françon, le décor est planté afin de faire valoir les mots et la silhouette des acteurs.

Arrive, claudiquant, Estragon. Le ­vagabond semble tout droit sorti d’un film de Chaplin. Il est interprété par André Marcon bientôt rejoint, braguette ouverte, par Gilles Privat dans les oripeaux de Vladimir. Lui, il sortirait plutôt d’un Buster Keaton. Estragon et Vladimir ou Gogo et Didi, deux pauvres noix, deux clowns. Le premier serait plutôt l’auguste, le second le clown blanc. Ils ont le teint blafard, verdâtre et la démarche mal assurée. Est-ce eux qui titubent où est-ce le monde sous leurs pieds qui se dérobe ? Disons un peu des deux. Chez Beckett, il n’y a pas de franche réponse et c’est mieux, moins pire comme ça.

Les deux acteurs forment un duo de haute tenue et on prend le pari que leur interprétation respective restera dans les annales. Quand débarquent Pozzo et Lucky, les spectateurs ne sont pas déçus. Pozzo est vêtu comme un hobereau à la ramasse. Il tient en laisse, pardon, en corde Lucky, le fourbu et efflanqué Lucky qui ne tient presque plus sur ses guibolles. Sous le chapeau de Pozzo, on reconnaît Philippe Duquesne. Sous celui de Lucky, Éric Berger. Il a bien changé depuis son rôle de Tanguy dans le film d’Étienne Chatiliez. Il n’est pas besoin de raconter l’histoire de Godot. Il n’y en a pas. Le sujet ? L’attente, l’ennui, la fatigue, l’angoisse. Une sorte de drame réaliste – si, si ! – dans lequel les personnages, des êtres déchirés, comme séparés d’eux-mêmes, tenteraient juste d’exister. Rien n’arrive. Rien n’arrivera jamais. Ni Godot, ni autre chose.

Redoutables sentences

Jouer du Beckett est un exercice qui demande bien des efforts. Le metteur en scène Alain Françon le sait ô combien, lui le grand directeur d’acteurs. Il a sûrement dû demander aux merveilleux comédiens un profond stoïcisme et de la bonté. On ressent une sorte de frisson à la fin de ce spectacle à la délicate magie. Lorsque monte la pleine lune, nous savons très bien que nos pauvres ères attendront demain et après-demain, encore et encore, Godot qui, bien entendu, n’est ni Dieu, ni chair.

Cette pièce est minée de redoutables sentences. En voici quelques-unes: «J’ai tiré ma roulure de vie au milieu des sables! Et tu veux que j’y voie des nuances?»«L’habitude est une grande sourdine»«Nous naissons tous fous. Quelques-uns le demeurent»«On n’ose même plus rire». Une dernière pour la route: «Les gens sont des cons.» «Rien n’est plus grotesque que le tragique» comme disait Sam.

 En attendant Godot, du 17 au 29 janvier 2023 au Théâtre de Carouge (Genève). Du 3 février au 8 avril 2023 à la Scala (Paris 10e).

13 12/2021

L’éblouissante surprise d’Alain Françon | La Croix – 09-12-21

lundi 13 décembre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Le metteur en scène s’installe au TNP de Villeurbanne avec une sublime « Seconde surprise de l’amour ». Un spectacle pétillant et délicat, où les sentiments sont les éternels agitateurs du grand mouvement de la vie.

  • Marie-Valentine Chaudon,
  • le 09/12/2021 à 10:08
  • Si les premières passions ont le piquant de l’inédit, les rencontres tardives jouissent de la saveur des levers de soleil, le goût troublant de la « répétition de l’unique», selon les mots d’Alain Françon. Formule qui s’applique à merveille au théâtre, et plus précisément à sa dernière création : une Seconde surprise de l’amour d’une fraîcheur lumineuse au cœur de l’hiver.

La Marquise pleure son époux disparu. Son voisin, le Chevalier porte lui aussi le deuil d’un amour perdu, Angélique retirée dans un couvent. Les deux inconsolables vont trouver un réconfort inespéré dans leur amitié : « vous avez renoncé à l’amour et moi aussi, et votre amitié me tiendra lieu de tout, si vous êtes sensible à la mienne », déclare le Chevalier à la Marquise dans l’acte I. Avant même que ceux-ci ne s’en aperçoivent, les sentiments des protagonistes orchestrés par la plume de Marivaux vont opérer une mue inattendue.

Une distribution éclatante

Le décor de Jacques Gabel offre à leurs amours naissantes un écrin tout en élégance : deux perrons se font face sur fond d’une forêt impressionniste, ravissant miroir des émotions entrelacées des personnages. Sublimé par une mise en scène limpide et enlevée, le marivaudage dévoile ici la noblesse des cœurs fragiles. Il interprète leur symphonie intemporelle sur une cadence ardente, portée de bout en bout par une distribution éclatante.

Georgia Scalliet pétille de mille nuances dans le rôle de la Marquise, silhouette hagarde qui voit peu à peu son inertie métamorphosée, les émois qui la submergent déclenchant moult soupirs et roulements d’yeux. Pierre-François Garel est un Chevalier lunaire, saisi par sa soudaine jalousie et touchant dans son exquise naïveté, lorsqu’il s’étonne : « Je n’aurais jamais cru que l’amitié allât si loin ! »

Reflet des aventures de leurs maîtres, Lubin (Thomas Blanchard) et Lisette forment aussi un couple plein de charme. Suzanne De Baecque, tout juste sortie de l’École du Nord, joue avec bonheur des variations comiques du personnage de la suivante, répliquant avec malice aux vaines tentatives de séduction d’Hortensius. L’intellectuel croulant sous d’improbables piles de livres est, lui, incarné par un Rodolphe Congé irrésistible lorsqu’il crie au « blasphème littéraire » après que les deux amoureux ont osé considérer Sénèque comme « un petit auteur ». Menée d’un même mouvement par Alain Françon, cette belle troupe bat la mesure du balancement des cœurs, délicieuse mélodie de la vie.

Du 9 au 19 décembre au TNP de Villeurbanne puis les 20 et 21 janvier à Toulon, du 1er au 5 février à Caen, du 10 au 19 février au Théâtre Montansier à Versailles, du 8 au 12 mars à Dijon…

 

23 03/2020

Sur la route, avec Peter Handke | Les Echos | 04_03_20

lundi 23 mars 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Philippe Chevilley / Chef de Service |

Moi (Gilles Privat) suivi par les Innocents et l\'Inconnue (Dominique Valadié, en robe bleu roi, à droite)
Moi (Gilles Privat) suivi par les Innocents et l’Inconnue (Dominique Valadié, en robe bleu roi, à droite) © Jean-Louis Fernandez

« Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale », la dernière pièce du prix Nobel de littérature, est à l’affiche du théâtre de La Colline. Aussi déroutante et énigmatique que drôle et poétique, elle est magistralement mise en scène par Alain Françon et magnifiée par l’interprétation de Gilles Privat et Dominique Valadié.

La force de la langue, la musique des mots… Le théâtre parfois est pur poème. Le dernier opus de Peter Handke, à l’affiche du théâtre de La Colline, nous le rappelle. Son titre à rallonge est éloquent : « Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale » ne saurait être de facture classique. Le prix Nobel de littérature autrichien tutoie l’abstraction avec ce texte flamboyant et énigmatique qu’il a mis près de quatre ans à écrire (et traduire en français). Que le spectateur soit dérouté par cette « route départementale » est normal. Il est bon, après tout, de se perdre dans un spectacle, quand il nous transporte et nous transforme à la fin.

Le héros de ce rêve éveillé est Moi. Un personnage ambigu : à la fois le « moi dramatique » et le « moi narrateur » de la pièce, « maître »et « valet » de ce petit bout de route départementale préservé. Préservé de quoi ? Du monde qui part en vrille, utilitariste, obsédé par l’économie… Sur la route, il y a la poésie, le silence, les oiseaux. Il revient à Moi de la défendre, contre les Innocents, ses semblables, qui peuplent la petite contrée rurale. Représentant d’une majorité silencieuse déshumanisée, ils sont les nouveaux « maîtres du monde ». Ils ont tiré un trait sur l’amour, l’amitié, lui préférant un bon « voisinage ». Derrière leur chef de tribu et sa femme, ils arpentent la route, bousculent Moi sans le voir ou l’invectivent. L’homme seul résiste pendant quatre saisons, guettant l’Inconnue, porteuse d’un message de paix ou de changement…

IMAGES PUISSANTES

Peter Handke émaille sa fable post-humaniste de références aux grands textes (La « Tempête » de Shakespeare, entre autres) et à ses propres oeuvres. Le propos est volontiers flou, ouvert, malicieux souvent… Pour ne pas y perdre son latin, on pouvait faire confiance à Alain Françon. Dans un superbe décor onirique de Jacques Gabel, le metteur en scène rend cette sortie de route théâtrale limpide. Il nous fait entendre tous les mots, toutes les intentions contraires de la pièce, en nous éblouissant d’images puissantes.

Françon déploie ici toute sa science de directeur d’acteurs. Les comédiens (un quatuor principal et huit Innocents) sont impressionnants de justesse et de rigueur. En particulier, Gilles Privat, qui porte les lourds habits du double Moi : bravache, émouvant, matois, drôle, il est, deux heures durant l’acteur absolu. Quant à Dominique Valadié, elle décuple la poésie du texte en ardente Inconnue, jusqu’à donner le frisson quand elle invoque de sa voix brisée tous les oiseaux du ciel. La beauté du monde peut se résumer à un simple bord de route départementale, quand le théâtre est un songe et nous emporte aussi loin.

 LES INNOCENTS, MOI ET L’INCONNUE AU BORD DE LA ROUTE DÉPARTEMENTALE
Théâtre

de Peter Handke

Mise en scène d’Alain Françon.

Paris, La Colline, 01 44 62 52 52  Jusqu’au 29 mars

Puis tournée: MC2 Grenoble du 2 au 4 avril 2020

TNS Strasbourg du 5 au 16 octobre 2020

11 03/2019

Théâtre : Alceste, la haine du monde et de soi | Le Monde 11-03-19

lundi 11 mars 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Le metteur en scène Alain Françon offre un éclairant « Misanthrope » en lui restituant tout son mystère d’origine. 

Par Brigitte Salino- Publié aujourd’hui à 09h20, mis à jour à 09h24

Alceste (Gilles Privat) et Philinte (Pierre-François Garel) dans « Le Misanthrope », de Molière, mis en scène par Alain Françon.

(Gilles Privat) et Philinte (Pierre-François Garel) dans « Le Misanthrope », de Molière, mis en scène par Alain Françon. MICHEL CORBOU

Plus le temps passe, plus Alain Françon va vers la simplicité. Sa mise en scène du Misanthrope en offre un exemple remarquable : c’est une ligne claire qui n’élude aucune ombre de la pièce – une des plus grandes de Molière avec Dom Juan et Le Tartuffe. Une des plus mystérieuses aussi, sous sa lisible apparence : qu’est-ce donc en effet qu’un homme comme Alceste, qui s’obstine dans sa haine du monde et va jusqu’à décider de sa mort sociale en quittant Paris pour un « désert », soit la campagne française ? Que faut-il qu’il ait subi pour se retrancher dans une si austère solitude ?

Quelque chose travaille Alceste au plus profond de lui, sans que l’on sache vraiment quoi

Bien sûr, on vous dira – et le texte aussi – qu’Alceste n’en peut plus de la vacuité du monde gravitant autour de la cour du roi Louis XIV (nous sommes en 1666). Que la fatuité de cette société, jointe à son hypocrisie, le hérisse au plus haut point. Que l’attitude de Célimène, qu’il aime en dépit de sa coquetterie et qui refuse de le suivre en sa campagne, parce que « la solitude effraye une âme de20 ans », terrasse son dernier espoir. Mais cela suffit-il à faire d’Alceste un misanthrope ? Non. Quelque chose travaille cet homme au plus profond de lui, sans que l’on sache vraiment quoi.

Peut-être faut-il en chercher la cause dans une note en bas de la page 155 de l’édition Folio de la pièce : un livre attribué à Molière, qui ne l’avait pas écrit, pour le discréditer après la violente querelle du Tartuffe. Une querelle religieuse qui aujourd’hui nous passe au-dessus de la tête, mais qui pesa fort dans la vie et l’œuvre de Molière.

C’est peut-être pour cette raison que Le Misanthrope nous échappe et nous reste mystérieux, si on l’approche sans essayer de lui donner les habits d’une lecture – politique, psychanalytique ou autre –, comme le fait Alain Françon.

Elégance discrète mais affirmée

Sa mise en scène respecte l’unité de temps, de lieu et d’action. Elle suit le cours d’une journée, que l’on voit filer au rythme de la lumière changeante dans une pièce « grand siècle » où cohabitent un sol carrelé et un parquet à point de Hongrie. Nous sommes chez Célimène, mais Alceste (Gilles Privat) ne porte pas les fameux rubans verts du Misanthrope : il est habillé d’un costume noir à l’élégance discrète mais affirmée, celle d’une classe parisienne qui se sait dominante. Il en va de même pour ceux qui l’entourent : son ami le conciliant Philinte (Pierre-François Garel), Célimène la coquette (Marie Vialle) et sa douce cousine Eliante (Lola Riccaboni), Arsinoé la peste (Dominique Valadié) et Oronte (Régis Royer) l’amoureux de Célimène, tout aussi ridicule avec son sonnet que le sont Acaste (Pierre-Antoine Dubey) et Clitandre (David Casada), les marquis snobs.

Tout ce monde vit dans un entre-soi dont Alain Françon se régale de nous montrer les codes. Un monde où le corps n’a d’autre usage que de tenir son rang. Où les mains, qui jamais ne travaillent, sont les attributs d’une gestuelle. Où l’on se tient droit, genoux bien serrés ou jambes négligemment croisées quand l’on est assis. Où le teint du visage est clair, le cheveu apprêté ou teint s’il le faut. Où rien n’importe, en somme, sinon de frayer son chemin en sachant se positionner sur l’échiquier social. A ce jeu, Alceste joue le fou : il bouscule les règles, rentre dedans, s’emporte et s’énerve. Dit ce qu’il pense, quand les autres pensent ce qu’ils ne disent pas. Ou rarement.

Tout ce monde vit dans un entre-soi dont Alain Françon se régale de nous montrer les codes

Quand la méchanceté éclate dans ce milieu, elle est terrible. Alceste y échappe : il n’est pas méchant, mais haineux, de cette haine qui est une dague portée contre soi. Son ami Philinte a beau vouloir l’apaiser, rien n’y fait. C’est d’ailleurs troublant à quel point Philinte apparaît comme l’autre face de la médaille du misanthrope : son désir de conciliation répond mot pour mot à l’incessante contradiction portée par Alceste. Seraient-ils le même homme ? La mise en scène d’Alain Françon le laisse entendre, comme elle laisse entendre que Célimène est moins une coquette qu’une femme d’affaires apprenant à mener sa barque, du haut mal aguerri de sa jeunesse.

Aucun mot n’échappe au spectateur : Alain Françon a l’oreille fine d’un lecteur qui ne s’emballe pas, et sa ferme douceur guide les comédiens magnifiques dans chaque recoin du texte. On sort de la représentation convaincu et troublé par la clarté d’une mise en scène qui rend tout son mystère à un Alceste moins misanthrope que seul dans son malheur.

Le Misanthrope, de Molière. Mise en scène : Alain Françon. Théâtre du Préau, à Vire (Calvados), 14 et 15 mars ; Centre dramatique national de Reims (Marne), du 20 au 22 ; Jeu de Paume, à Aix-en-Provence (Bouches- du-Rhône), du 26 au 30 ; MC2, à Grenoble (Isère), du 3 au 13 avril ; Centre dramatique d’Angers (Maine-et-Loire), du 23 au 25 avril ; Théâtre de Pau (Pyrénées-Atlantiques), les 30 avril et 1er mai ; Espace Cardin, à Paris, du 18 septembre au 22 octobre ; Théâtre national de Strasbourg (Bas-Rhin), du 16 au 21 octobre et du 4 au 9 novembre.

Brigitte Salino  (Lille (Nord), envoyée spéciale)

17 03/2018

Un Mois à la campagne: subtils vertiges de l’amour | Le Figaro

samedi 17 mars 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Un_Mois_a_la_campagne
© Michel Corbou

Alain Françon met en scène avec un sens profond de l’indicible l’adaptation de la pièce d’Ivan Tourgueniev par Michel Vinaver. Anouk Grinberg et Micha Lescot sont entourés d’excellents comédiens.

Tout, ici, est d’une infinie délicatesse. Pas d’éclats, pas de cris, ou alors des éclats de rire et des cris de joie, lorsque le temps est beau et que l’on s’égaye dans les prairies… Et pourtant il y a dans la pièce la plus célèbre d’Ivan Tourgueniev, Un Mois à la campagne, quelque chose de profondément vénéneux. Cruauté de l’amour, philtres empoisonnés.

Tout pourrait être aussi harmonieux et léger que le cerf-volant qu’Alexeï (Nicolas Avinée), le jeune étudiant engagé comme précepteur, construit pour son jeune protégé Kolia. On vit dans une propriété heureuse, à la belle saison. Arkadi Islaïev (Guillaume Lévêque), riche propriétaire terrien et entrepreneur, ainsi que le précise l’auteur, a trente ans. Il s’occupe avec énergie de son domaine, de ses affaires. Sa femme, Natalia Petrovna (Anouk Grinberg), trente-neuf ans, s’ennuie sans doute vaguement. Leur fils Kolia a dix ans. Il fait sa joie. Mais cela ne comble pas une vie. Dans la maison, il y a aussi Anna Semionovna (Catherine Ferran), la mère d’Arkadi, et puis Véra (India Hair), une toute jeune fille de dix-sept ans, pupille de Natalia et Lizaveta (Laurence Côte), trente-six ans, demoiselle de compagnie. Tourgueniev précise bien les âges, car ils sont très importants dans les mouvements des cœurs, des âmes, les tourments. Auprès de Natalia, il y a également, dévoué à elle, amoureux d’elle depuis toujours, Mikhaïl Rakitine (Micha Lescot), «ami de la maison», comme dit Tourgueniev. Un très beau personnage. Une grande âme. Pas comme le docteur Chpiguelski (Philippe Fretun), quarante ans, ou son riche ami Bolchintsov (Jean-Claude Bolle-Reddat), quarante-huit ans…

Sans l’avoir voulu consciemment, Natalia s’enflamme pour Alexeï… Elle en souffre. Et elle souffre surtout de la complicité qui s’établit entre le jeune homme et sa protégée Véra. Natalia se montre dure, méchante, avec elle, cette rivale…

Michel Vinaver offre ici une partition d’une musicalité lancinante. Et Alain Françon, une mise en scène admirable

Michel Vinaver a composé une nouvelle traduction de la pièce en cinq actes et réduit un peu le texte. Cela donne une partition d’une musicalité lancinante. Dans un décor de Jacques Gabel qui abolit intérieur et extérieur, avec ce grand fond clair et ses fleurs comme un fouillis à la Monet, quelques meubles et même un samovar, Alain Françon signe une mise en scène admirable.
Dans les lumières flatteuses de Joël Hourbeigt, des costumes seyants qui flottent entre plusieurs mondes, les comédiens sont tous remarquables.

Tous les sentiments palpitent à fleur de mots. Les hommes brutaux sont bien dessinés, les jeunes femmes qui vont être sacrifiées sont bouleversantes. Le jeune précepteur comprend sourdement ce qui advient… Et tout cela est trop lourd pour un garçon qui n’est pas exceptionnel… Tourgueniev est ironique. On s’enchante de la subtilité du jeu d’Anouk Grinberg, tout en nuances presque imperceptibles et l’on a de l’admiration pour l’élégant Micha de Micha Lescot, personnage douloureux et digne.

Un Mois à la campagne. Théâtre Déjazet, 41, bd du Temple, PARIS (IIIe) Tél.: 01 48 87 52 55.
Horaires: 20h30, du lun. au sam. Jusqu’au 28 avril 2018. Places: de 16 à 39€.

Source: Le Figaro

2 02/2017

Georgia Scalliet, femme quantique | Culture / Next

jeudi 2 février 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Photo Roberto Frankenberg pour Libération

Remarquée dans «le Temps et la Chambre», la jeune sociétaire de la Comédie-Française y incarne une femme multiple et fragmentée.

Elle a 30 ans, douze cheveux blancs. Se sent plus détachée en ce moment. Et recule subitement au fond de sa chaise en regardant ses bras ballants comme si un type venait d’entrer dans la pièce et de la délivrer à l’instant. On est au troisième étage du Théâtre de la Colline. Dans un bureau tout ce qu’il y a de plus blanc, autour d’une table de réunion tout ce qu’il y a de plus lisse. L’entretien n’a pas commencé depuis cinq minutes, mais c’est déjà l’illustration vivante de cette phrase de Botho Strauss : «Pas de lien, pas de position, pas de point de départ. Rien qu’une excitabilité en déplacement. La crise est permanente.» De grands yeux éblouis, solaire dedans, lunaire autour ou vice-versa. Il faut suivre, la beauté est plus canaille, les traits infiniment plus expressifs que ce que laissait supposer la plastique un peu froide des photographies. Le genre blue jean, derby, «et merde, j’avais mis du mascara» en se frottant les cils. Presque pas de maquillage, et elle a dû enfiler ce haut rose à paillettes à la dernière minute.

Georgia Scalliet est à l’affiche dans la pièce du dramaturge allemand, le Temps et la Chambre (1). Elle incarne, avec une intensité hypnotique, une multiplicité de femmes, enchaînant des relations à géométrie variable, le tout dans une forme prodigieusement fragmentaire. Marie Steuber est moins un personnage qu’une figure, la femme éternelle, la fraîcheur, même sous bêtabloquants. Traversée vertigineuse dont elle ressort pourtant plus forte, plus calme, plus dépouillée : «On touche tout de suite à l’inconscient avec cette écriture. Je me suis sentie très libre. Sa parole est tellement brute que ça m’a donné une grande confiance dans cette énergie primaire qu’on a tous en soi.» Pour le metteur en scène Alain Françon, l’ange tutélaire qui l’a propulsée directement de l’Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (Ensatt) à la Comédie-Française en lui offrant le rôle d’Irina dans les Trois Sœurs, qui lui vaut le Molière du jeune talent féminin en 2011, «il y a chez Georgia cette alliance très rare entre la gravité et la légèreté. Ce n’est pas une histoire de distanciation brechtienne. Cette Marie Steuber, elle l’incarne totalement, mais elle la conduit comme si elle était devant elle». Elle n’est pas féministe au sens militant, mais insiste sur le fait que hormis Anne Kessler et Valeria Bruni Tedeschi, elle n’a jamais été dirigée que par des hommes, même à l’Ensatt. Exceptions faites de Clément Hervieu-Léger et Alain Françon, «qui savent lire une femme avec une grande finesse, il faut toujours avec les autres se débrouiller seule pour ne pas tomber dans le cliché. On a l’impression qu’ils sont complètement démunis, ou craintifs, ce qui rend le travail beaucoup moins riche».

En revanche, elle sort de ses gonds dès qu’il est question de maternité, sa fille Jane a 15 mois. Elle s’est sentie «disqualifiée», et a très mal vécu cette «inégalité physique», dès l’instant où elle a compris que son compagnon – un comédien dont elle taira le nom – n’allait pas, comme elle, devoir renoncer à quantité de projets. Probablement une grande jalouse par ailleurs mais, c’est une différence de taille, elle en parle avec autodérision. Depuis le début, elle jette d’ailleurs volontiers tous ses défauts en pâture. Elle prétend avoir une concentration de poisson, ne rien retenir et «vous avez vu, j’ai dû demander mon chemin pour aller aux toilettes, une vraie assistée». Ce n’est ni de l’extravagance ni de la fausse modestie. Elle a juste une palette d’intonations extensible, et chaque fois qu’elle répond à une question, elle fait, comme les enfants, tous les personnages à la fois. L’air de rien, ça fait du monde autour d’elle, on n’entre pas comme ça dans son périmètre. Une des trouvailles du Temps et la Chambre, c’est que sa construction s’inspire de la physique, notamment de Prigogine et de sa «structure dissipative». On se demande quand sa vie a commencé à ressembler à cette drôle d’expression. «Oh ! des petits chocs», comme tout le monde, «la mort, tôt…».Et de renchérir aussitôt : «C’est tragique, cette capacité d’adaptation de Marie Steuber. On croit que c’est une force, alors que c’est de l’abnégation. On perd le feu. Résultat : le cœur est mort, la fille est crevée de l’intérieur.»

Cette Bourguignonne a grandi à Dijon. Le père est directeur commercial, la mère, prof d’anglais, est américaine, ce qui lui donne la double nationalité. La conversation dévie inopinément sur les voyages. «C’est mon truc, j’en ai besoin !» Elle prend un de ses airs les plus innocents, elle en a mille à la seconde, scrute en souriant le foulard qu’elle tripote depuis un moment et laisse un blanc. Eh bien, c’était où ce grand périple ? «Je suis partie seule une fois. J’ai fait un burn-out et j’ai passé un mois dans un ashram en Inde.» Elle en revient changée et sa voix retourne instantanément dans les graves. Pourquoi les gens qui font son métier sont abîmés à ce point ? Ça ne va plus de soi, ce dévouement total, il faut sortir de cette fascination pour les têtes brûlées, être moins passionnelle, «de la bonne santé, c’est ce qu’il faut». Ça reste une acharnée de travail. «On peut répéter quarante fois une scène, elle y retourne encore avec la même énergie», raconte Laurent Stocker, fréquent partenaire de jeu.

Le volet sur le monde extérieur est plus court. Elle coche elle-même la case «européenne, moyenne, gâtée, atterrée, démunie». A voté François Hollande aux dernières élections, n’a encore rien décidé pour les prochaines. Ne lit presque jamais les journaux, pense qu’il faudrait en compulser dix par jour pour se faire vraiment un avis. Vit dans le Xe, près du canal Saint-Martin. N’est absolument pas à jour dans ses fiches de paie, sait juste qu’elle est montée jusqu’à 3 400 euros, et que c’est largement suffisant. Des goûts de luxe dissimulés sous ses airs de grande adolescente un peu dégingandée semblent peu probables. Il faut filer dans sa loge, où elle ouvre une brochure pleine de citations et sa boîte à gris-gris, manière de retarder la séance photo derrière la grande scène, elle déteste ça. Y va quand même gentiment, fait le clown, le poirier, parle au petit œil braqué sur elle, qui l’éteint, qui la ferme, «quand il y a une caméra dans la salle, plus rien n’est pareil». Elle éclate de rire quand on lui propose de poser nue. Un rire très long, très doux, une sorte de générosité débordante dans le refus catégorique. Est-ce que quelqu’un ici a vraiment cru qu’elle allait se mettre à poil ? La voilà qui relève brusquement la tête : «Quoique, au point où j’en suis.» Et regarde vaguement dans notre direction : «Vous savez, c’est comme dans la scène où elle dit : « De toute façon, au point où on en est toi et moi ! »» Bien entendu, elle reste sur sa position.

(1) Libération du 27 janvier.


22 juillet 1986 Naissance à Paris. 2011 Molière du jeune talent féminin. Décembre 2016 Sociétaire de la Comédie-Française. 3 février 2017 Dernière de le Temps et la Chambre au Théâtre de la Colline (m.s. Alain Françon).

Source : Culture / Next

17 01/2017

Le Temps et la Chambre de Botho Strauss, l’art de l’esquive | Le Figaro

mardi 17 janvier 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Alain Françon rêvait depuis longtemps de monter la plus étrange des pièces du dramaturge allemand, Le Temps et la Chambre. Une pléiade de comédiens puissants sert avec jubilation un monde où tout peut advenir. Bizarrement et logiquement…
C’est un espace splendide. Pas du tout une chambre – ou alors c’est la figuration d’une camera oscura où des sortilèges adviendraient. C’est un espace vaste aux murs d’un rouge profond. À gauche, trois immenses baies vitrées qui pourraient être celles d’un atelier transformé en appartement. À droite, la porte d’entrée en bois bien ciré. Au fond, des portes monumentales, blanches, un dégagement, un espace carrelé qui doit être la salle de bains, une chambre sans doute…
Il s’agit exactement d’un loft berlinois décrit par Botho Strauss, réinventé par Jacques Gabel. L’immense salle est très peu meublée: deux fauteuils de cuir qui vont être déplacés, une colonne massive, du même rouge que les murs. Cette colonne est célèbre dans la littérature dramatique du XXe siècle: elle parle.
La pièce de Botho Strauss ne date pas d’hier mais de près de trente ans. Luc Bondy la créa, Patrice Chéreau la monta et en fit un film d’après sa mise en scène.
Alain Françon s’en empare à son tour avec une jubilation juvénile. Il a récemment travaillé sur La Trilogie du revoir avec les élèves de l’École nationale des arts et techniques du spectacle de Lyon. Ce fut très réussi, très pertinent. On a le même sentiment avec sa vision très libre du Temps et la Chambre dans la traduction de Michel Vinaver. Françon ne craint pas ce qu’il y a de cocasse dans cette plongée perturbante au cœur d’un monde où les règles logiques de l’espace-temps n’ont pas cours. En tout cas pas toujours.
Télescopages de la mémoire
Il y a quelque chose de magique dans l’apparition de Marie Steuber (Georgia Scalliet) qui sait ce que les deux hommes, les deux faux jumeaux qui ouvrent la pièce (Jacques Weber et Gilles Privat), disaient d’elle deux minutes plus tôt en la voyant passer en bas de l’immeuble. Il y a de la magie dans le fait qu’une colonne soit aussi savante que la Pythie de Delphes, mais il y a aussi l’insolite quotidien des pertes (une montre pour Wladimir Yordanoff), des humeurs moirées (Dominique Valadié), des poussées enfiévrées (Charlie Nelson), des trépidations vitales (Aurélie Reinhorn), des esquives (Antoine Mathieu), des glissements (Renaud Triffault). «Mais de quoi ça parle?» demande le spectateur potentiel? Du passage – cela commence juste après la Saint-Sylvestre. Des télescopages de la mémoire qui palpite toujours au pur présent. De tentations terrestres et d’aspirations spirituelles.
Il y a un danger dans la pièce: qu’on en use avec elle comme s’il s’agissait de fragments, voire de sketchs comiques. Elle recèle indéniablement des situations cocasses, des personnages déjantés et très fin du XXe siècle en Europe. Tout ce qui peut appeler le rire. Et l’on rit. Mais l’on demeure plutôt du côté de l’inquiétante étrangeté: les êtres, ici, sont aussi poreux que les murs. On croit les voir, on croit les entendre. Mais que nous ont-ils livré? Et la colonne, vous êtes certain qu’elle a parlé?
«Le Temps et la Chambre». La Colline. 15, rue Malte-Brun (XXe). Tél.: 01 44 62 52 52. Horaires: mar. à 19 h 30; du mer. au sam. à 20 h 30; dim. à 15 h 30. Jusqu’au: 3 février. Durée: 1 h 45. Places: de 10 à 30 €.

Source : Le Figaro

7 11/2016

Jacques Weber : « La sensation de parfaire mon métier » | Le Monde

lundi 7 novembre 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Le comédien, qui joue dans « Le Temps et la Chambre », de Botho Strauss, dit aborder ses rôles de manière « apaisée ».

Jacques Weber a bâti sa carrière en jouant des premiers rôles, Cyrano, Alceste, Tartuffe ou Dom Juan, dans des spectacles qui reposaient sur lui. Il a aussi dirigé deux centres dramatiques nationaux, à Lyon, de 1979 à 1985, puis à Nice, de 1986 à 2001. Depuis quelques années, il privilégie le travail avec de grands metteurs en scène. Après Peter Stein – qui l’a dirigé en 2013 dans Le Prix Martin, d’Eugène Labiche, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, et ce printemps dans La Dernière Bande, de Samuel Beckett, à l’Œuvre –, il joue, sous la direction d’Alain Françon, Le Temps et la Chambre, de Botho Strauss, créé au Théâtre national de Strasbourg, avant de partir en tournée.

Dans cette pièce chorale, Jacques Weber se glisse au milieu d’une distribution magnifique, qui réunit en particulier Dominique Valadié, Georgia Scalliet, Wladimir Yordanoff et Gilles Privat. Retour sur le trajet d’un comédien qui peu à peu quitte ses habits de héros. Et s’en réjouit.

Comment voyez-vous Julius, le personnage que vous ­interprétez dans « Le Temps et la Chambre » ?

Je ne saurais dire si Julius est un personnage. En tout cas, il n’est pas très identifiable. La première partie de la pièce s’axe sur son immobilité, partagée avec un autre homme, Olaf. Julius dit : « Nous ne voulons rien. Nous n’avons l’intention de rien. Nous sommes deux sceptiques qui s’aiment. Combien y a-t-il de temps que nous n’avons pas dit : on pourrait, on devrait, il faudrait. Nous savourons ensemble la paix de l’âme, la beauté intérieure : ne rien vouloir. » Tout ricoche pourtant sur ces deux hommes qui semblent immuables. Leur immobilité va-t-elle tenir jusqu’au bout de la pièce ? La certitude d’Olaf et de Julius ressemble à la foi : elle doute, tremble un peu.

Botho Strauss connaît bien les lois de la physique, qui le fascinent. Il écrit comme s’il décrivait des mouvements moléculaires. Ses mots ont un sens précis et, en même temps, les mouvements qu’ils entraînent recèlent quelque chose de poétique et de mystérieux. Pour moi, c’est une découverte d’acteur. J’ai vu la mise en scène du Temps et la Chambre par Patrice Chéreau, en 1991, qui me laisse un beau souvenir. Mais je n’ai jamais pratiqué ce répertoire.

Pourquoi avez-vous joué si peu d’auteurs contemporains ?

C’est une question que je me suis souvent posée. Peut-être que, contrairement à ce que l’on peut penser, j’avais un tempérament très craintif. J’ai acquis mes racines en jouant les classiques. C’est important d’avoir des racines, mais parfois elles prennent une grande importance, et on a tendance à se rassurer avec ce que l’on connaît, plutôt que d’aller vers la curiosité. C’est ce qui m’est arrivé. Je dois dire aussi que, peut-être, je n’ai pas su provoquer les rencontres qui auraient pu m’aider à découvrir tel ou tel auteur contemporain. Et puis j’aimais énormément jouer sur de longues durées. Le temps passait, j’étais peu disponible. Tout cela a contribué à me procurer la réputation d’un « monsieur du classique ».

« On a tendance à se rassurer avec ce que l’on connaît, plutôt que d’aller vers la curiosité. C’est ce qui m’est arrivé »

C’est à la fois dommage et bien, car cette base classique m’a appris à déchiffrer un texte comme une partition. Ce travail-là, humblement, je crois savoir le faire. Il m’aide à trouver ce qui est la base du jeu, c’est-à-dire le concret humain d’une écriture théâtrale. Si pour l’acteur quelque chose ne résonne pas concrètement, au départ, rien ne peut se faire. Cela se vérifie dans tout le répertoire. Et on le vérifie évidemment encore plus en travaillant avec des metteurs en scène comme Peter Stein ou Alain Françon.

Que vous apportent-ils ?

La sensation de parfaire mon métier, de mieux le connaître et mieux l’aimer : promesse de progrès, promesse de bonheur. C’est aussi simple que ça. Comme Peter Stein, Alain Françon travaille d’une manière extraordinairement précise, millimétrée. Cette précision apporte une confiance qui permet aux acteurs de jouer avec des modulations secrètes qui font que chacun est l’acteur qu’il est. Je ne peux pas faire un chapitre sur ce sujet, mais je sais une chose : vous pouvez avoir toutes les théories du monde sur le théâtre, mais, en définitive, le plus important, c’est la relation humaine concrète qui s’établit entre un metteur en scène et un acteur.

Comme les auteurs ­contemporains, les metteurs en scène de la trempe de Peter Stein ou d’Alain Françon ne sont pas nombreux dans votre carrière. Pourquoi ?

Pendant longtemps, on ne savait pas trop où me situer. J’étais à la fois directeur de théâtre, vedette de télévision, et je jouais les grands rôles. Même s’ils en avaient peut-être le désir, certains metteurs en scène se disaient que je ne pensais pas à eux. Et moi, je n’osais pas les solliciter. Il a fallu l’encouragement de proches pour que je le fasse. C’est comme ça que j’ai joué sous la direction de Jean-Pierre Vincent ou de Jacques Lassalle. A cela s’ajoutait que certains metteurs en scène voyaient en moi un acteur « trombone », comme on dit en Italie ; c’est-à-dire un acteur à grosse voix, qui en fait beaucoup. C’est vrai que j’aurais pu verser tout à fait dans ce travers, s’il n’y avait pas eu l’accident de Cyrano.

Cet accident, c’est l’extinction de voix qui vous a frappé en 1983, pendant que vous jouiez le rôle, et qui vous a profondément ébranlé, comme vous le racontez dans votre ­livre « A vue de nez » (Mengès, 1985). Pensez-vous que si vous aviez été à l’époque dirigé par un Peter Stein ou un Alain ­Françon, vous auriez pu éviter cette extinction de voix ?

Je pense que oui. Mais il faut remettre les choses dans leur contexte. Quand je rencontre Stein et Françon, j’ai plus de 50 ans. Quand je rencontre Jérôme Savary, qui me met en scène dans Cyrano de Bergerac, j’en ai 32, et je suis une sorte de starlette. Jérôme Savary voyait en moi une formule 1. Il n’osait rien me dire. D’autres auraient peut-être canalisé cette super, ou supra ou hyper-générosité que j’avais dans Cyrano, qui a fait que j’ai explosé en vol, parce qu’elle masquait quelque chose.

Que masquait-elle ?

Un désaccord profond entre ce que je pouvais représenter et ce qui se jouait en moi. Un dilemme non résolu entre une apparence physique héroïque et le sentiment intérieur d’être tout le contraire d’un héros. C’était quelque chose d’inconscient, que je traînais depuis longtemps. Déjà, quand j’étais au Conservatoire, je voyais les gens du Café de la gare, Coluche, Miou-Miou, Depardieu, et j’admirais chez eux une liberté magnifique, que François Truffaut appelait celle « de l’acteur nu ». Je sentais que je ne l’avais pas, cette liberté.

Derrière la façade – le Prix d’excellence à la sortie du Conservatoire, le refus d’entrer à la Comédie-Française et mes succès –, il y avait quelque chose de caché, de tu, de rentré. Cela s’est confirmé plus tard avec les problèmes vocaux et mon « explosion ». Il fallait en passer par là pour devenir ce que je suis aujourd’hui : apaisé. Je ne dis pas que tout est résolu, mais désormais j’ai une identité que j’assume totalement. Je vis avec, mais ne joue plus avec.

Le Temps et la Chambre, de Botho Strauss. Mise en scène : Alain Françon. Avec Antoine Mathieu, Charlie Nelson, Gilles Privat, Aurélie Reinhorn, Georgia Scalliet, Renaud Triffault, Dominique Valadié, Jacques Weber, Wladimir Yordanoff. Théâtre national de Strasbourg. Tél. : 03-88-24-88-24. Jusqu’au 18 novembre, à 20 heures ; puis en tournée jusqu’au 12 mars 2017.
www.tns.fr

Source : Le Monde

18 03/2016

Dominique Valadié

vendredi 18 mars 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

La comédienne Dominique Valadié rencontre Laure Adler pour évoquer son parcours.

Source : Franceculture.fr

8 02/2016

« Qui a peur de Virginia Woolf ? » Une pièce en règlement de compte | myTF1News

lundi 8 février 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Quand un dernier verre dégénère en règlement de compte. La pièce « Qui a peur de Virginia Woolf ? » qui se joue au théâtre de l’Oeuvre à Paris, raconte l’histoire de deux couples qui vont regretter d’avoir voulu prolonger une soirée arrosée.

Source : MYTF1News