Compagnie La Résolue

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23 03/2020

le Quai de Ouistreham | Télérama | 04_03_20

lundi 23 mars 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

On aime beaucoup

Il y a dix ans, Florence Aubenas écrivait Le Quai de Ouistreham, édifiant témoignage d’une grande force littéraire, pour les besoins duquel la journaliste s’était mise dans la peau d’une chômeuse cherchant du travail. Les cheveux teints en blond, Florence Aubenas a vécu pendant de longs mois le quotidien d’une femme de ménage. Elle a récuré les toilettes sur les ferrys accostant à Ouistreham, couru d’un job à l’autre et enchaîné les petits contrats. La force de ce récit documentaire, qui convoque le peuple des précaires, tient à son refus du pathos, son souci du détail et la netteté percutante de ses phrases. Louise Vignaud, metteuse en scène, confie à l’actrice Magali Bonat le soin d’en faire entendre chaque aspérité. Seule sur le plateau, la comédienne se chauffe au bois de l’écriture, son corps sec accusant peu à peu la fatigue et l’usure dont le récit rend compte. Implacable. Et incontournable.

18 02/2020

Au TNP de Villeurbanne, l’irreprésentable « Agatha » de Duras | La Croix

mardi 18 février 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Au TNP de Villeurbanne, l’irreprésentable « Agatha » de Duras

Critique 

En se saisissant de la pièce écrite par Marguerite Duras en 1981 sur un amour incestueux, la jeune Louise Vignaud représente avec force une passion qui dérange.

Guillemette de Préval, le 17/02/2020 à 15:30

À peine entré, le spectateur se trouve enveloppé d’un impressionnant bruit de vagues. Une comédienne est déjà là. L’arrivée du public ne la perturbe nullement. Seule, en silence, elle erre de la chaise au canapé, du canapé au petit secrétaire. Elle en ouvre les tiroirs, un à un. Métaphore des douloureux souvenirs qui se déploieront sur scène ?

Un jeune homme arrive. Ils se vouvoient et pourtant, ils sont frère et sœur. Ils sont dans la villa de leur enfance, surnommée « Agatha », le prénom de la jeune femme. Leur mère est morte il y a huit mois. Agatha annonce à son frère son départ, pour rejoindre un homme. Il s’y refuse. Quelque chose d’intense s’est produit entre eux, lors de «cette promenade au bord du fleuve », « ce jour de juillet ».

Ce mystère – dont le spectateur devine aisément toute la pesanteur – par bribes, se dissipe. Comme un jeu de puzzle, les mémoires se réactivent. « Nous avons pénétré dans l’hôtel ». Puis, en réminiscence, cette effroyable scène où « Cela s’est produit ». L’insoutenable, l’impensable a lieu.

En 2020, trois pièces en tournée

Durant toute la pièce, flotte le fantôme de leur mère. Consciente de la passion interdite entre ses enfants, elle confiait à sa fille, « vous avez la chance de vivre un amour inaltérable ». Serait-ce la voix de Marguerite Duras ? Elle qui considère l’inceste comme la forme la plus achevée de l’amour. « L’inceste, le deuil, sa relation avec sa mère… Dans cette pièce, l’écrivaine a tout mis !, souligne la metteure en scène Louise Vignaud. Au moment de l’écriture, elle vivait avec l’écrivain Yann Andréa, qui était homosexuel. C’était très violent entre eux. » Il figurera dans la version filmée de la pièce (1981), avec Bulle Ogier. Et, en voix off, Marguerite Duras.

Pour Louise Vignaud, l’envie de porter l’irreprésentable sur scène a germé dès la première lecture de la pièce : « Derrière la beauté de la langue, il y a un mystère. Ce genre de texte reste. C’est surprenant car, en même temps, on n’y comprend rien. On a fait beaucoup appel à la grammaire pour décortiquer ce texte cérébral. Il fallait en sortir pour rendre la langue vivante. »

Pour l’incarner, un duo s’impose : Marine Behar, grande présence sombre et douloureuse, et Sven Narbonne, qui, oubliée une agitation légèrement poussive, se dévoile ensuite dans sa résignation.

L’année 2020 sera riche pour Louise Vignaud, qui fut assistante à la mise en scène de Christian Schiaretti. Son Rebibbia, de Goliarda Sapienza, créé en 2018 au TNP, se donne à La Tempête (1) et son adaptation du Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas, (2) part en tournée.

« Agatha », jusqu’au 21 février au TNP. (1) Du 23 mai au 14 juin (2) Du 3 au 14 mars au Théâtre 14 puis tournée jusqu’en avril.

 

 

12 02/2020

Théâtre : un double voyage dans la mer des mots de Duras | Le Monde

mercredi 12 février 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

A Strasbourg et à Villeurbanne, Christine Letailleur et Louise Vignaud mettent en scène deux textes de l’écrivaine, « L’Eden Cinéma » et « Agatha », qui évoquent l’inceste et la mère. 

Par  Fabienne Darge   Publié aujourd’hui à 10h30

La mer et la mère, toujours recommencées, comme des vagues inépuisables et changeantes, qui seraient celles de l’écriture de Marguerite Duras. Toute la matrice de l’œuvre est là, avec l’inceste entre frère et sœur, et le colonialisme. Ces motifs premiers auxquels l’écrivaine n’a cessé de revenir, en une infinité de variations littéraires, théâtrales et cinématographiques, sont au cœur de deux de ses textes, présentés simultanément, et mis en scène par des femmes : au Théâtre national de Strasbourg (TNS), Christine Letailleur propose sa vision de L’Eden Cinéma ; au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, Louise Vignaud offre sa lecture d’Agatha.

Les deux œuvres se renvoient de nombreux échos, et sont emblématiques de la manière dont Duras n’a cessé de réécrire la légende de sa vie, en d’incessants glissements entre réel et fiction, en d’inlassables explorations formelles dans l’espace-temps d’une mémoire toujours à reconstruire.

C’est d’autant plus frappant ici que L’Eden Cinéma et Agatha arrivent relativement tard dans la vie et l’œuvre de Duras. En 1977, l’écrivaine a 63 ans. Elle a envie de revenir au théâtre, et réécrit pour la scène un de ses premiers romans, Un barrage contre le Pacifique, paru en 1950. Elle retourne donc à son enfance en Indochine, à sa mère, « ce monstre dévastateur », cette mère ruinée, flouée par une administration coloniale corrompue, qui lui a vendu des terres incultivables, régulièrement noyées par les eaux salées du Pacifique.

Aspects tabous

La pièce rend plus explicites certains aspects restés tabous dans le roman, notamment l’amour entre la sœur et le « petit frère » – synthèse en fait des deux frères de Duras. Claude Régy, qui a créé la pièce, en 1977, voyait même dans l’inceste le motif essentiel de la pièce, « un inceste assez violent, imaginaire (…), un rapport très violent ».

Christine Letailleur n’insiste pas sur cet aspect, non plus que sur la violence de cet amour interdit, ce qui édulcore un peu la pièce, malgré ces excellents acteurs que sont Caroline Proust (Suzanne, double de Marguerite) et Alain Fromager (Joseph, le frère).

Dans sa mise en scène épurée – un peu trop sans doute, au point que manquent certains éléments sensibles –, c’est la mère qui occupe toute la place. Une mère universelle et mythique, protectrice et destructrice, figure tragique, mère-gorgone d’autant plus impressionnante qu’elle est interprétée par une actrice d’une puissance peu commune : Annie Mercier, sa présence tellurique et fragile tout ensemble, sa voix comme un grondement venu du fond des âges.

Avec elle se tisse le motif de la mère vampire, elle-même dévorée par le vampirisme colonial contre lequel elle a tenté de se dresser, ne laissant peut-être à ses enfants que le refuge de leur amour impossible à vivre dans le réel.

Filets troués de la mémoire

Dans Agatha, en revanche, l’union incestueuse, réelle ou rêvée, est au cœur, tandis que la dimension coloniale se fait plus discrète, ainsi que le personnage de la mère – discrétion apparente, du moins, puisque tout y reviendra, à la fin.

Marguerite Duras a écrit ce texte-là trois ans plus tard, en 1980, alors qu’elle venait de rencontrer Yann Andréa, qui sera le compagnon des seize dernières années de sa vie. Elle a lu L’Homme sans qualités, de Robert Musil, qui a été pour elle une véritable révélation, notamment parce qu’il ravive un thème et des images qui l’obsèdent depuis toujours, à travers le couple incestueux formé par le narrateur Ulrich et sa sœur Agathe. Elle fera désormais de l’inceste entre frère et sœur l’archétype de toute passion interdite.

Dans une villa au bord de la mer, la villa Agatha, le frère et la sœur se retrouvent après la mort de la mère. La sœur est venue dire au frère qu’elle le quittait, pour toujours. « Ils se parleront dans une douceur accablée, profonde », écrit Duras dans la didascalie d’ouverture.

Marguerite Duras : « Le désir de l’inceste, ce n’est pas représentable, donc ce n’est pas la peine de le représenter »

Tout se passe dans les mots, avec ce texte qui est un des plus beaux de Duras, un des plus mystérieux, un de ceux où les vagues de l’écriture viennent mourir et refluer avec un mélange de douleur et de douceur admirable. Tout se passe dans les mots, pour que le frère et la sœur, une dernière fois, tentent de s’approcher de cet indicible qui leur est arrivé, un amour interdit qui doit finir, qui doit mourir. Pour qu’ils essaient de le retenir, une dernière fois, dans les filets troués de la mémoire.

Sven Narbonne et Marine Behar dans « Agatha », mise en scène par Louise Vignaud. RÉMI BLASQUEZ

« Le désir de l’inceste, ce n’est pas représentable, donc ce n’est pas la peine de le représenter », faisait remarquer Duras à propos du film qu’elle tirera de son texte, Agatha ou les lectures illimitées. Comme chez Christine Letailleur, l’espace imaginé par Louise Vignaud est avant tout un espace mental, un espace pour les mots, pour l’imaginaire – et pour les acteurs. « Le corps est enfermé tout entier sous les paupières », il n’y aura pas de représentation directe.

Espace mental, mais pas abstrait – ce qu’il est, un peu trop, chez Letailleur –, où les signes, discrets et sensibles, permettent à l’imagination de vagabonder. Un espace à la fois concret et fantomatique, une méridienne recouverte d’un drap blanc, un bouquet de fleurs à la couleur passée, la coiffeuse de la mère, où les rouges à lèvres et les lettres sont eux aussi desséchés par le temps.

Un jeu charnel

Ce qu’a fait la jeune Louise Vignaud avec ce texte est remarquable. D’abord dans sa lecture de la pièce qui, contrairement à nombre de mises en scène, n’idéalise pas l’amour entre le frère et la sœur, et lui restitue toute sa violence, sa complexité. « Est-ce que l’on consent lorsque l’on ne sait pas ? », s’interroge la metteuse en scène. « Aujourd’hui, on entend quelque chose de très glaçant dans leur relation. Même si la grande force de Duras, c’est qu’il n’y a chez elle aucun jugement, aucune condamnation. Elle prend l’inceste comme une question humaine fondamentale et complexe, révélatrice des contradictions qui font l’homme. »

Louise Vignaud, metteuse en scène : « La grande force de Duras, c’est qu’il n’y a chez elle aucun jugement, aucune condamnation »

Remarquable aussi, le travail sur le jeu, qui s’éloigne résolument de la « petite musique durassienne »telle qu’elle a pu, avec le temps, devenir une convention. Un jeu charnel, concret, où la langue s’incarne formidablement dans les corps. Celui de l’acteur Sven Narbonne, corps terrien qui donne le sentiment de s’effriter peu à peu, de tomber en poussière au fur et à mesure que le noyau familial qui a tenu la mère, le frère et la sœur ensemble se dissout. Et corps sensuel, totalement habité par les mots, d’une superbe actrice, Marine Behar, qui n’est pas sans évoquer Fanny Ardant – grande durassienne devant l’éternel.

Tous deux s’emparent de cette partition aussi subtile que difficile avec infiniment de justesse et de sensibilité, plongent dans le flux et le reflux des mots qui disent cet amour « dans lequel tout se mélange, remarquait Duras : l’enfance, l’amour de la mère, qui est partagé par les deux ; et la négation de l’avenir, c’est-à-dire la négation de la maturité ».

Leur corps à corps douloureux, acharné, pour se confronter à leur passé, porte haut le texte de Duras, et l’inscrit dans la lignée des grands auteurs tragiques, qu’il s’agisse des Grecs ou de Racine, que Duras aimait infiniment. Cette fonction tragique et fondamentale du théâtre, Duras la fait entrer dans une modernité qu’incarne sa langue d’une poésie sans pareille, bien loin des formes sociologiques et littérales qui font aujourd’hui des ravages.

Verbatim : « L’inceste ne peut être vu du dehors »

« L’inceste ne peut être vu du dehors. Il n’a pas d’apparence particulière. Il ne se voit en rien. Il en est de lui comme de la nature. Il grandit avec elle, meurt sans être jamais venu au jour, reste dans les ténèbres du fond de la mer, dans l’obscurité des sables, des fonds des temps. De toutes les manières, ou de toutes les formes de l’amour et du désir, il se joue. De toutes les sexualités diffuses, parallèles, occasionnelles, mortelles, il se joue de même. De son incendie il ne reste rien, aucune scorie, aucune consommation, après lui la terre est lisse, le passage est ouvert. Ainsi passe par un après-midi de mars, un jeune chasseur qui remonte le fleuve, alors que les pousses de riz commencent à jaillir des sables. Il regarde une dernière fois sa sœur, et emmène son image vers les grandes cataractes du désert. » Marguerite Duras à propos de sa pièce Agatha, en janvier 1981.

L’Eden Cinéma, de Marguerite Duras. Mise en scène : Christine Letailleur. TNS , avenue de la Marseillaise, Strasbourg. Jusqu’au 20 février, du lundi au samedi à 20 heures. De 6 € à 28 €. Puis à Paris, au Théâtre de la Ville en décembre.

 

Agatha, de Marguerite Duras. Mise en scène : Louise Vignaud. TNP 8, place du Docteur-Lazare- Goujon, Villeurbanne. Jusqu’au 21 février, du mardi au vendredi à 20 h 30, samedi à 18 h 30, dimanche à 16 heures. De 14 € à 25 €. Puis au Théâtre du Velein à Villefontaine.

Fabienne Darge (Strasbourg Villeurbanne envoyée spéciale)

 

14 01/2019

Théâtre: Louise Vignaud, un caractère bien résolu| le Figaro 14-01-2019

lundi 14 janvier 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Par Armelle Héliot

Mis à jour le 13/01/2019 à 17h37 | Publié le 13/01/2019 à 17h27

NOS FIGURES DE LA RENTRÉE – Après Normale sup, elle a préféré le théâtre. Elle joue, met en scène et dirige une salle à Lyon.

Elle est fraîche, fine, simple, directe. Elle est réfléchie et rieuse. Elle a un grand sens de la responsabilité, mais il y a en elle quelque chose d’espiègle. Elle est aérienne. Elle pourrait jouer Puck avec son clair regard, son teint nacré, son radieux sourire. Mais c’est le rôle grave d’Hermione que répète actuellement, à Lyon, dans le théâtre qu’elle dirige depuis deux ans, cette remarquable jeune femme de 31 ans. Elle se nomme Louise Vignaud et, depuis quelque temps, elle ne quitte plus l’affiche.

Louise Vignaud a grandi à Paris dans un milieu ouvert, épris de culture. Ses parents sont architectes. Sa sœur, Irène, plus jeune qu’elle, est scénographe et accompagne les créations de son aînée

Louise Vignaud a grandi à Paris dans un milieu ouvert, épris de culture. Ses parents sont architectes. Sa sœur, Irène, un peu plus jeune qu’elle, est scénographe et accompagne les créations de son aînée. Louise a fait de très sérieuses études de lettres. Elle a intégré l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Elle ne se voyait pas tout à fait universitaire. Le goût du théâtre la taraudait. Elle a d’ailleurs consacré son master 2 à «Roger Planchon et la lecture des classiques». Lyon, où elle vit aujourd’hui, et Villeurbanne, où elle a débuté comme metteuse en scène, se profilaient.

À l’École nationale supérieure d’arts et techniques du théâtre (la «rue Blanche» délocalisée), Louise a tout appris. Le jeu, la mise en scène, l’amour du plateau, des coulisses et de tous les métiers de l’illusion.

Christian Schiaretti, directeur du Théâtre national populaire, l’accueille dans un cycle de formation et de transmission et lui offre sa première chance: Louise Vignaud met en scène «Le Misanthrope». Nous sommes en janvier 2018. Trois mois plus tard, elle dirige de très grands caractères, Claude Mathieu, Thierry Hancisse, Jennifer Decker, notamment, au Studio de la Comédie-Française dans «Phèdre» de Sénèque. Magnifique travail.

 Se mesurer aux classiques

Elle a très tôt fondé sa compagnie : «La Résolue» et depuis elle dirige une salle de poche à Lyon, «Les Clochards» célestes. Quarante-huit places pour un laboratoire idéal. En ce moment, sous la direction de Sven Narbonne, elle répète donc Hermione dans «Andromaque» de Racine. Clara Simpson incarne la veuve d’Hector, Olivier Borle, comme elle de la troupe du TNP, Pyrrhus. Première le 15 janvier.

Louise aime se mesurer aux grands classiques, mais son temps la passionne. Après une adaptation du «Quai de Ouistreham» de Florence Aubenas, elle a monté Rebibbia d’après l’Italienne Goliarda Sapienza, plongée dans la plus grande prison de femmes de Rome. Un spectacle très maîtrisé que l’on espère voir repris à Paris.

Prochaine étape, «Agatha» de marguerite Duras dont elle apprécie la langue, les rythmes, les énigmes. Deux acteurs, Marine Béart et Sven Narbonne. Aux Clochards célestes bien sûr. Et résolument. Rendez-vous le 13 mars.