Compagnie Suzanne M. / Eric Vigner

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10 10/2018

Partage de Midi |le Monde 10 -10-2018

mercredi 10 octobre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre : plongée, avec Claudel, dans les remous d’une passion
Eric Vigner met en scène la version originelle de « Partage de midi ».
LE MONDE | 10.10.2018 à 10h10 |Par Joëlle Gayot

Le théâtre, pas plus que la vie, n’échappe à la complexité. On peut s’en agacer et trouver contrariantes les énigmes qu’on échoue à résoudre. Ou, à l’inverse, accepter, et se féliciter, qu’échappent à notre compréhension des sens cachés de l’existence. Cette ambivalence, on la traverse avec inquiétude dans les premiers instants de la mise en scène par Eric Vigner de Partage de midi. Mais elle cède peu à peu le pas à la jubilation : cette représentation est un franc camouflet porté à une époque, la nôtre, qui prétend résumer en 280 signes sur les réseaux sociaux le flux de nos pensées.
Paul Claudel (1868-1955) n’a pas écrit de théâtre pour le Reader’s Digest.Chez lui, le verbe déferle avec la rage d’un tsunami. Et d’autant plus dans cette version originelle de Partage de midi qui se donne au Théâtre national de Strasbourg (TNS). Publié en 1905, ce premier jet restera près de quarante ans dans les tiroirs de l’auteur. Lorsqu’il le retravaille, à la demande de Jean-Louis Barrault, il en polit les contours, en gomme les impétuosités et en ¬tarit la sève. Le retour à la source opéré par Eric Vigner a donc valeur de manifeste. C’est le Claudel rimbaldien, indécent, outrageux et incohérent qu’il choisit d’éclairer.
ERIC VIGNER INSCRIT LE SPECTACLE LOIN DE LA QUIÉTUDE ET DU RÉALISME, L’INSTALLE AU-DELÀ DU BIEN ET DU MAL
Inspirée de la vie de l’écrivain, cette pièce est une plongée en ¬apnée dans les remous d’une ¬passion sexuelle, amoureuse et mystique. Claudel projette, à grandes gorgées de mots rugueux qui s’articulent en phrases enivrantes, ce qu’a gravé dans sa chair sa récente liaison avec Rosalie Vetch, une Polonaise rencontrée alors qu’il partait pour la Chine. Il a alors 32 ans, et cette femme mariée, mère de quatre enfants, le dépucelle. Puis elle part, enceinte de lui, en lui opposant un silence si odieux qu’il le propulse vers l’écriture. En rencontrant la femme, il a perdu ce Dieu qui lui servait de guide. Il est sens dessus dessous.
Chaque page du Partage de midi a dû brûler les doigts. Cette œuvre est un brasier. Pas question pour Eric Vigner d’éteindre le feu. Au contraire, il inscrit le spectacle loin de la quiétude et du réalisme, l’installe au-delà du bien et du mal, dans cet ici et maintenant sauvage et facétieux qu’est le théâtre. Trois actes vont se succéder sur le plateau du TNS. Ils sont précédés par une scène inaugurale rapatriée par l’artiste de la chute du drame : Mesa (Stanislas Nordey) pleure le cadavre d’Ysé. Mais la mort, pas plus que la vie, n’a de prise dans le temps infini d’une représentation. Alors les cendres s’enflamment. Tout peut recommencer.
Un espace hétéroclite
Sur le pont d’un bateau en partance pour l’Orient, Ysé virevolte. A ses côtés, trois hommes qui croient l’aimer : De Ciz (son époux), Amalric (avec qui elle fuira) et Mesa (double de Claudel). Le décor ne s’encombre pas de vraisemblance. Au sol, un pan est dessiné sur le carrelage étincelant que surplombe la haute sculpture d’un marin scrutant l’horizon. Au fond, une paroi de briques jaunes. L’espace hétéroclite ne livre aucune clé. Il faut suivre, s’arrimer fermement à ce que l’on entend, car nous voilà bientôt chavirés par les flots d’une langue qui, comme une mer démontée, tangue à bâbord et à tribord.
Jutta Johanna Weiss, dont il faut saluer le cran, est Ysé. Elle est l’irréductible énigme du spectacle. Sa ligne de fuite. Entre l’outrance et l’épure, le sarcasme et le sentimentalisme, son jeu s’impose, insaisissable. Amante ardente ou mère mortifère, féminine ou masculine, c’est à travers ses incarnations qu’on saisit quelle traque a opérée Claudel en écrivant Partage de midi. Ce que, vainement, il a tenté de fixer par le théâtre. Ce sur quoi il a achoppé, mais que la représentation révèle : le mystère insondable de « la » femme, ici posé au centre de la scène à la manière d’un point d’interrogation derrière lequel courent les mots. Face à Ysé, les hommes renvoyés à leur impuissance n’ont d’autre choix que le mépris (Amalric), la fuite (De Ciz) ou le recours à Dieu (Mesa).
Il n’y aura donc de résolution que mystique. Au deuxième acte, derrière un rideau de bambous, des couronnes mortuaires accompagnent l’étreinte d’Ysé et Mesa. Mesa, ici, a l’air d’un vieillard accablé. Au troisième acte, l’espace se vide. Un panneau blanc remonte vers les cintres. En caractères chinois y sont inscrits les mots suivants : « mort », « vie », « éternité ». Le sacrifice de l’enfant des amants annonce la résurrection de Mesa. Il ne lui reste plus qu’à s’en remettre au divin. Ce n’est qu’à cet instant que Stanislas Nordey, dans une litanie magnifique, ôte de ses épaules le poids de l’âge et de l’usure. Et que le spectateur comprend à quelle épiphanie l’a convié ce spectacle. Ses noces n’ont pas eu lieu avec Dieu, l’homme, la femme. Mais avec une langue. Celle de Paul Claudel. Ainsi soit-il.
Partage de midi, de Paul Claudel, mise en scène : Eric Vigner. Jusqu’au 19 octobre au Théâtre national de Strasbourg.

https://abonnes.lemonde.fr/scenes/article/2018/10/10/theatre-plongee-avec-claudel-dans-les-remous-d-une-passion_5367216_1654999.html

27 10/2017

«Lucrèce Borgia», vendetta vue des Balkans | Libération

vendredi 27 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Par Frédérique Roussel— 26 octobre 2017 à 18:16

En mai au Théâtre national de Tirana, lieu chargé d’histoire en passe d’être détruit, Eric Vigner a choisi de monter en albanais la pièce de Victor Hugo pour ses résonances avec les traditions locales. Et offert le rôle-titre à la célèbre actrice Luiza Xhuvani, dont le fils est actuellement emprisonné.Six lettres ont été apportées une à une sur la scène par les comédiens : B, O, R, G, I, A. Elles sont massives et blanches. Avec une réplique de la Colonne sans fin de Brancusi, elles constituent l’essentiel du décor. Eric Vigner a réalisé une mise en scène épurée et stylisée de la pièce de Victor Hugo. Il a exploité aussi la profondeur brute du plateau, avec en tête l’adaptation d’Antoine Vitez, en 1985 : un plateau vide, envahi par l’obscurité, sculpté par la voix et la gestuelle des acteurs. Tout se joue dans l’exhibition du tragique intériorisé des personnages, en particulier de Lucrèce, mère incestueuse, qui voudrait effacer par son amour les crimes du clan tyrannique et décadent. C’était la première fois, le 12 mai, que Lucrèce Borgia, pièce sur le pouvoir (reprise en novembre au festival Mettre en scène à Rennes), était jouée à Tirana.

Travailler à Tirana n’était pas une première pour Eric Vigner, directeur du CDDB – Théâtre de Lorient de 1996 à 2015. En 2007, il était venu en Albanie, à l’invitation du directeur du Théâtre national de Tirana, Kristaq Skrami, avec une lecture du Barbier de Séville de Beaumarchais (Berberi y Seviljes) envisagée en regard de l’histoire politique et de la culture du pays. Jamais un metteur en scène français n’avait encore dirigé la troupe albanaise dans ses murs et dans sa langue. Dix ans plus tard, c’est donc avec Lucrèce Borgia – pièce traduite pour l’occasion – qu’il multiplie les échos avec la situation de ce pays des Balkans.

«J’avais emporté dans l’avion une pièce de Koltès et Lucrèce Borgia, raconte Eric Vigner. Je gardais un vague souvenir de la pièce de Victor Hugo que je n’avais pas relue depuis vingt-cinq ans.» Le metteur en scène y a tout de suite vu un projet susceptible de rencontrer la culture albanaise, imprégnée en particulier par des siècles de loi du talion, le «Kanun», sorte de droit coutumier qui suppose une forme de vendetta (ou gjakmarrja) encore vivace dans les montagnes du nord. La vengeance et la corruption irriguent la famille Borgia. «Lucrèce pense que l’amour va lever l’atavisme de la famille Borgia, poursuit l’artiste breton.C’est une pièce pleine de paradoxes et les paradoxes font partie de la culture albanaise, pour qui la famille est par ailleurs très importante.»

Carrière internationale

Coup de fil à Luiza Xhuvani, la célèbre actrice albanaise qu’il avait dirigée dans le rôle de Rosine pour le Barbier de Séville. «Dans Lucrèce Borgia, c’est toujours l’actrice qui génère une atmosphère particulière, explique-t-elle. C’est une héroïne tragique.» Dans l’interprétation de Luiza Xhuvani, 53 ans, c’est la douleur intérieure et la fragilité qui frappe, et non l’hystérie. Ce rôle de mère déchirée rencontre son histoire personnelle : il y a quelques années, son fils a été condamné à trente-cinq ans de prison. En Albanie, toute petite société de 3 millions d’habitants dont 800 000 dans la seule capitale, tout le monde connaît la situation tragique dans laquelle est plongée la famille de l’actrice, et en éprouve de l’empathie. D’autant que Luiza Xhuvani est une vedette locale, qui mène une carrière internationale et a été remarquée dans Slogans (2011), film franco-albanais de Giergi Xhuvani, prix de la jeunesse pour le meilleur film étranger au Festival de Cannes. Depuis trois ans, Luiza vit en Grèce. «Je lui ai dit : « Lis la pièce », reprend Eric Vigner. Elle l’a lue en grec et elle a dit oui au rôle de Lucrèce deux jours après.»

Ce projet théâtral, dont les répétitions se sont étalées sur deux mois et demi, signe l’entrée de Victor Hugo au répertoire du Théâtre national albanais, mais sonne aussi le glas de sa salle historique. En effet, le bâtiment, situé en plein cœur de la ville tout près de la place Skanderberg, va être prochainement détruit. Il n’avait d’ailleurs pas été conçu pour durer. Inaugurée par Mussolini en 1940, cette salle à l’italienne (quoique tout en angles droits) servait initialement de cinéma avant d’être convertie en théâtre – Topaze de Marcel Pagnol fut la première pièce jouée en son sein en 1945 – et d’être destinée à la troupe, comme le théâtre de l’Armée russe à Moscou. «Avant cela, il n’y avait que du théâtre amateur en Albanie, explique Hervin Culi, 46 ans, le directeur actuel. L’histoire professionnelle du théâtre de ce pays ne commence qu’en 1945.» Il raconte notamment comment la pratique a connu un âge d’or dans les années 60 et 70 avec des comédiens de grande renommée comme Kadri Roshi, Sulejman Pitarka ou Violeta Manushi. Avant que la censure et les menaces d’emprisonnement n’empêchent le déploiement d’une plus grande créativité. Interdiction notamment de monter les pièces de Tchekhov, auteur considéré alors comme pessimiste et décadent.

«Génération ambitieuse»

Ce pays hier totalement clos qui s’est ouvert en 1991 à la queue du bloc de l’Est a pu expérimenter, depuis, bien des choses. Mais la culture a aussi subi des coupes. Le Théâtre national, équivalent de la Comédie-Française avec une troupe permanente, a vu passer le nombre de ses comédiens permanents de 60 membres à l’époque du communisme à 28 aujourd’hui, avec des contrats désormais limités dans le temps. «Au début des années 90, la politique a tout dominé et beaucoup d’artistes sont entrés à l’Assemblée nationale, relate encore Hervin Culi, formé en Roumanie au tout début des années 90 et qui a mis en scène Tchekhov et Goldoni. Nous venons de vivre vingt-cinq ans de transition et aujourd’hui la nouvelle génération est ambitieuse.»

Signe des temps encourageant : le pays connaît un boom des théâtres et des compagnies. Le public du Théâtre national a été multiplié par cinq en trois ans et le nombre de représentations par trois. En 2016, tous les billets pour les représentations de la Mégère apprivoisée de Shakespeare, des Trois Sœurs de Tchekhov et du Tartuffe de Molière avaient été vendues à l’avance. La ministre de la Culture, Mirela Kumbaro, femme de lettres et traductrice, soutient les arts. Il y a un an, le Premier ministre, Edi Rama, a annoncé l’ouverture d’un nouveau théâtre dans une ancienne usine désaffectée, la Turbine. Et malgré tout, le bâtiment du Théâtre national, destiné au provisoire, a finalement duré soixante-dix ans. Son état s’est considérablement dégradé : fissures, fuites, escaliers qui menacent de s’effondrer, absence de chauffage et de climatisation. Le matériel lui-même laisse à désirer : il a fallu apporter un projecteur de France pour éclairer correctementLucrèce Borgia.

Dans les loges après la représentation, Luiza Xhuvani, qui n’avait pas mis les pieds sur les planches depuis quatre ans, se confie sur ce rôle : «Il me permet de dire des choses que je n’aurai jamais dites.»Et d’ajouter : «Le théâtre est une catharsis, Eric Vigner est un metteur en scène qui fait du théâtre comme on fait un film. Il est cinématographique.» La comédienne a commencé sa carrière ici à 21 ans, entre les quatre murs de ce bâtiment branlant mais plein de charme qui va disparaître après sa prestation dans Lucrèce Borgia.«On travaille des pièces d’auteurs étrangers, on est sur le bon chemin», conclut Luiza Xhuvani, à qui on vient de proposer, en Grèce, le rôle de Médée.

Lukrecia Borxhia, d’après Victor Hugo

Source: Libération

18 05/2017

Poignards, intrigues, poisons et maléfices à Tirana | L’Humanité

jeudi 18 mai 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Luiza Xhuvani joue une Lucrèce Borgia tout en fêlures, toujours ancrée dans le registre de la tragédie. Kristo Calat/Teatri Kombetar

Éric Vigner met en scène Lucrèce Borgia avec la troupe du Théâtre national d’Albanie. Le drame de Victor Hugo, qui se trame sous le règne d’un clan tyrannique, résonne singulièrement dans ce pays longtemps étranglé par une féroce dictature.

Au crépitement d’un néon, une silhouette féminine prend forme, spectrale, dans un grondement d’orage, puis s’efface. Au centre du plateau, comme un totem dont on ne distingue jamais la cime, s’élève une réplique de la Colonne sans fin de Constantin Brâncusi, allumée par les reflets mordorés d’un interminable crépuscule. Sur la scène à l’italienne du Théâtre national d’Albanie, vouée à une destruction prochaine, Éric Vigner met en scène Lucrèce Borgia. Il déplie en plasticien ce drame tragique de Victor Hugo au gré de tableaux aussi lugubres que cette intrigue se tramant dans l’Italie du XVe siècle, sous le règne d’un clan tyrannique, corrompu et décadent. Le crissement d’un sabre qu’on aiguise rythme d’abord le récit glaçant de l’inceste et du sang versé, celui de l’assassinat de Jean Borgia par son frère César, par amour pour leur sœur, Lucrèce. Gennaro, endormi, n’entendra rien du secret de ses origines. Dès l’instant où elle se penche sur le sommeil de ce jeune capitaine, Luiza Xhuvani joue une Lucrèce Borgia tout en fêlures, toujours ancrée dans le registre de la tragédie. Sous la femme machiavélique, criminelle et dépravée, perce d’emblée, dans les modulations de l’actrice, dans la tension de son jeu, la quête de salut, la certitude que l’amour maternel peut laver les péchés d’une infâme lignée. Dans le clair-obscur d’un inquiétant carnaval, l’inversion des valeurs opère chez elle à contre-courant et derrière les masques, la métamorphose est déjà là, lorsque la mère et le fils, lovés dans la même pelisse de laine blanche, entament une valse étrange et ambiguë.

Les ondoiements de la lumière

Autour de la colonne, le ballet macabre du soupçon et des représailles les emporte pourtant, comme il emporte encore de nos jours les montagnards albanais pris au piège du kanun, ce code d’honneur hérité de l’Empire ottoman qui perpétue la loi du talion. L’oppression porte ici un nom, Borgia, qui surgit, sur scène, en lettres blanches en trois dimensions, comme celles qui peuplent les parcs de Tirana. Dans la déambulation autour de ces caractères, la révolte gronde et résonne dans une mémoire collective encore meurtrie par un demi-siècle de dictature féroce, de huis clos suffocant. Dans un geste de rébellion, Gennaro fait tomber l’initiale, « Orgia » claque finalement comme l’un de ces slogans de pierre dont Enver Hoxha parsemait les paysages, à la gloire du Parti et de son chef aussi despotique que paranoïaque. Au flanc des montagnes, on aperçoit toujours ces inscriptions démentes, des esprits libres en ont détourné le sens, « Enver » est devenu « Never »… Sur scène, la répression revêt la forme d’un cérémonial d’empoisonnement qui se déploie et se répète à l’ombre d’un rideau noir frappé de l’aigle bicéphale, le symbole national qui orne le drapeau. Toujours ambivalente, Lucrèce parvient à soustraire Gennaro aux foudres de son époux jaloux, le duc Alphonse, mais perd, par vengeance, les compagnons du jeune capitaine. Le voile noir se lève, tombe un rideau doré, gigantesque couverture de survie prête à envelopper le dernier souffle de la monstrueuse héroïne en quête d’une impossible renaissance. Le tonnerre ponctue le matricide et, comme au début, c’est la musique qui meut les protagonistes et semble précipiter ce passage à l’acte sacrificiel. Sur le fil de la mort, Gennaro apprend dans une explosion de douleur le secret de sa filiation. Il tombe au pied de la Colonne sans fin, finalement happée par les ténèbres. Le jeu torrentueux des acteurs de la troupe du Théâtre national d’Albanie, formés à l’école russe, se confronte ici à la scénographie picturale d’Eric Vigner, donnant un souffle épique à ce drame classique. Dans cette recherche, tout se noue dans les ondoiements de la lumière. « On sait ce que la couleur et la lumière perdent à la réflexion simple, remarquait Victor Hugo dans la préface de Cromwell. Il faut donc que le drame soit un miroir de concentration qui, loin de les affaiblir, ramasse et condense les rayons colorants, qui fasse d’une lueur une lumière, d’une lumière une flamme. Alors seulement, le drame est voué à l’art. » D’une création à l’autre, Éric Vigner tisse une cohérence artistique qui fait du théâtre un point d’optique.

Tournée française : du 12 au 19 novembre au TNB, Théâtre national de Bretagne, dans le cadre du festival Mettre en scène.

À lire : Éric Vigner, 48 Entrées en scène, Éditions Les Solitaires intempestifs. Un théâtre plasticien, sous la direction de Sandrine Morsillo, Éditions l’Harmattan.

Rosa Moussaoui – Journaliste à la rubrique Monde

Source : L’Humanité

16 12/2016

Brancusi, toujours pas artiste en son pays | Le Monde

vendredi 16 décembre 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

En Roumanie, une pièce de théâtre montée par Eric Vigner fait écho aux difficultés du sculpteur à être reconnu dans son pays.

Si l’art de la politique, c’est de faire de la politique un art, ce pari a été gagné le 10 décembre au Théâtre de l’Odéon de Bucarest. La première du spectacle Brancusi ­contre les Etats-Unis, mis en scène par Eric Vigner, ancien directeur du Théâtre de Lorient, a eu lieu au moment où les Roumains s’apprêtaient à voter aux élections législatives du 11 décembre. Mis en scène avec des acteurs roumains, ce spectacle puise au plus profond de leur imaginaire collectif. « Il est important que les Roumains ­connaissent le procès de Brancusi contre les Etats-Unis et son rejet à l’époque du communisme, affirme Eric Vigner. Je dis aux acteurs qu’ils ont un compatriote qui a gagné une bataille contre un Etat. C’était un artiste comme eux. Et ils ont la responsabilité de poser la question : A quoi sert le théâtre ? Est-ce du divertissement ou le théâtre sert-il à tracer des perspectives d’avenir ? Brancusi contre les Etats-Unis, c’est plus qu’un spectacle, c’est le moyen de travailler ce que cet artiste a incarné par rapport à l’avenir de la Roumanie. »

Brancusi, sculpteur parisien d’origine roumaine qui a introduit l’abstraction dans la sculpture dans les années 1920, s’est retrouvé lui aussi en campagne électorale sur ses terres natales, en mode post mortem. En mars, le gouvernement dirigé par le technocrate Dacian Ciolos avait en effet lancé une souscription publique en vue d’acheter un des chefs-d’œuvre du sculpteur, La Sagesse de la terre, estimé à 11 millions d’euros. Avec l’idée de rassembler les Roumains, très divisés sur les questions politiques, autour d’une campagne intitulée : « Brancusi est à toi ». « Nous avons créé une possibilité pour que les Roumains qui le souhaitent assument la paternité de cette œuvre d’art, avait-il déclaré avant les élections. C’est ainsi qu’on développe un esprit communautaire. »

Eric Vigner, metteur en scène : « Je dis aux acteurs qu’ils ont un compatriote qui a gagné une bataille contre un Etat »

Malgré ces beaux discours, le montant nécessaire pour acquérir La Sagesse de la terre n’a pas été ­atteint. Candidat pour un nouveau mandat de premier ministre avec le soutien de la droite, Dacian ­Ciolos s’est même vu accusé par les socialistes de vouloir détourner l’argent des Roumains. Le 11 décembre, ces derniers ont préféré donner leurs voix au Parti ­social-démocrate (PSD), qui a remporté 46 % des suffrages. Une victoire écrasante pour ce parti, héritier du Parti communiste.

Et un camouflet de plus pour Brancusi. Car c’est à l’époque du règne du Parti communiste roumain que le sculpteur s’était vu refuser en 1951 le don de ses œuvres à son pays d’origine. « L’œuvre de Brancusi n’aide en rien la construction du socialisme en Roumanie », lit-on dans le rapport officiel de l’époque. En 1955, l’artiste avait aussi demandé aux autorités roumaines à être enterré dans le cimetière de son village, Hobita, dans l’ouest de la Roumanie. Nouveau refus. Le 12 avril 1956, il léguait donc dans son testament ses œuvres et son atelier parisien, à l’Etat français.

« Une vision de l’avenir »

Le fameux procès de Brancusi contre les Etats-Unis qu’Eric Vigner a voulu faire découvrir aux Roumains a lui eu lieu un quart de siècle plus tôt. L’histoire débute en octobre 1926, lorsque les douaniers américains interceptent un objet en bronze haut de 1,35 mètre expédié par Brancusi à la galerie Brummer de New York afin qu’il soit exposé sous le titre L’Oiseau dans l’espace. La décision tombe : ce n’est pas une œuvre d’art (exonérée de taxes), mais un simple morceau de métal, et il sera taxé comme tel. Brancusi est sommé de payer 240 dollars pour récupérer son oiseau, ce qu’il ­refuse de faire. En mars 1927 s’ouvre le procès Brancusi contre les Etats-Unis, qui doit définir ce qu’est une œuvre d’art. Plusieurs personnages illustres témoignent : le photographe américain Edward Steichen, le sculpteur ­Jacob Epstein ou le rédacteur en chef de la revue Vanity Fair, Frank Crowninshield. Brancusi a fini par l’emporter, le 26 novembre 1928. « Alors qu’en 1928 les Etats-Unis avaient accepté une vision de l’avenir, en 1951, l’Etat roumain a fait le contraire », résume Eric ­Vigner. Brancusi a quitté la Roumanie en 1904 en marchant jusqu’à Paris. En 2016, Eric Vigner a fait le chemin inverse pour ­expliquer aux Roumains le sens de ce procès grâce à un spectacle qui restera dans leur mémoire. « Le procès de Brancusi est la pierre angulaire de l’art moderne, af­firme-t-il. C’est inouï : un homme seul, un artiste, s’est opposé à l’Etat le plus puissant du monde. Je veux que les Roumains connaissent ce procès. Je veux que la langue maternelle de Brancusi assure la défense de cet artiste dans son propre pays. C’est sa langue, ce sont ses compatriotes qui vont répondre à la question : Brancusi est-il un artiste ou non ? »

Crédit Photo : Abi Bulboaca

Source : Le Monde