Compagnie Suzanne M. / Eric Vigner

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3 06/2021

Théâtre : « Mithridate », entre passions privées et passions politiques | Le Monde 03_06_21

jeudi 3 juin 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Mise en scène de manière stylisée par Eric Vigner, la tragédie crépusculaire de Racine est présentée pour la réouverture du TNS, à Strasbourg. 

Par Fabienne Darge(Strasbourg, envoyée spéciale)Publié hier à 09h01

Temps de Lecture 4 min.

La reine Monime (Jutta Johanna Weiss) et Xipharès (Thomas Jolly) dans « Mithridate », de Racine, mis en scène par Eric Vigner au TNS, à Strasbourg, en novembre 2020. JEAN-LOUIS FERNANDEZ

Du théâtre. La voix nue des acteurs, leur présence, un grand texte, une respiration commune entre la scène et le public. Le calme d’un rituel consenti, hors l’agitation du monde. Quelle joie de les retrouver, lundi 31 mai, lors de la réouverture du Théâtre national de Strasbourg (TNS), après les longs mois d’arrêt dus au Covid-19, avec la première représentation de Mithridate, de Racine, mis en scène par Eric Vigner. Une réouverture qui a eu lieu sans encombre : le collectif qui occupait le théâtre depuis trois mois, composé d’étudiants de l’école du TNS, a lu un texte dénonçant l’« iniquité » de la réforme de l’assurance-chômage, et s’est réjoui de « laisser la place au spectacle ».

Ces retrouvailles avec le théâtre sont ici d’autant plus saisissantes que Mithridateest un spectacle qui, dans cette année particulière, a été vu d’abord dans sa version filmée, réalisée par Stéphane Pinot et diffusée sur France 5 en mars. Les qualités de la mise en scène d’Eric Vigner et de l’interprétation étaient déjà patentes à la vision de cette captation réalisée avec les moyens technologiques les plus pointus, mais elles se déploient d’autant mieux dans l’espace et le présent du théâtre.

Pour être moins connue que Phèdre ou BéréniceMithridate n’en est pas moins une tragédie tout aussi belle. Ecrite en 1672, juste après Bajazet, dans la période orientale de Racine, donc, il se dit d’ailleurs qu’elle était la préférée de Louis XIV. Le conflit tragique s’y noue avec autant de pureté, d’humanité et de grandeur que dans les autres chefs-d’œuvre du maître, et la pièce offre un rôle féminin magnifique, et une vision magistrale des liens entre passions privées et passions politiques.

Racine s’inspire pour l’écrire de la vie de Mithridate VI, qui régna jusqu’en 63 av. J.-C. sur le royaume du Pont – l’actuelle Turquie, la Crimée et de nombreuses régions au bord de la mer Noire –, et reste célèbre pour avoir résisté à l’expansionnisme romain, mais aussi pour avoir accoutumé son corps à s’immuniser contre les poisons : c’est la fameuse mithridatisation. Le dramaturge situe l’action au dernier jour de sa vie : alors qu’il est déclaré mort, Mithridate revient en son palais pour voir ses deux fils, Xipharès et Pharnace, se déchirer pour la conquête du royaume et celle de la reine, la belle Monime.

Un superbe écrin nocturne

Amour, trahison, rivalité entre les fils et le père, jalousie fratricide, soumission des femmes, utilisées comme monnaie d’échange entre royaumes. Mithridate est une tragédie crépusculaire, qui voit un homme tout perdre sauf son âme, et assister impuissant à l’effondrement de son monde, de sa culture et de sa civilisation.

Eric Vigner l’inscrit dans un superbe écrin nocturne, dans lequel brillent l’éclat d’un feu, la moirure du satin rouge des costumes de Mithridate et de Monime, et plus encore la somptuosité d’un rideau de perles scintillantes, qui évoque à la fois la couronne royale et les larmes versées. Les correspondances ne sont jamais appuyées, dans cette mise en scène stylisée et discrètement japonisante, qui fuit autant le réalisme qu’un formalisme trop empesé. Les corps s’effleurent, les passions sont brûlantes mais sublimées par les alexandrins raciniens, des alexandrins que les comédiens et comédiennes, magnifiques, font ruisseler comme des rivières de diamants.

La mise en scène ciselée met en valeur une distribution de haut vol, où chacun et chacune brille à sa façon

C’est elle, d’abord, la langue de Racine, que l’on redécouvre avec un plaisir fou. Etre baigné dans cette langue, à l’heure du langage dégradé des réseaux sociaux et de la technocratie, c’est un véritable bain de jouvence. Il permet d’apprécier à sa juste valeur la manière dont Eric Vigner décline le thème du poison dans Mithridate, qu’il voit comme une tragédie des corps empoisonnés et des âmes souffrantes. A chacun de tisser ses propres liens avec notre aujourd’hui.

Cette mise en scène ciselée met en valeur une distribution de haut vol, où chacun et chacune brille à sa façon. Thomas Jolly est un Xipharès pétri d’émotions, à fleur de peau, déchiré entre sa fidélité filiale et son amour pour Monime. Stanislas Nordey sculpte chaque mot avec une précision et une clarté remarquables, pour figurer un Mithridate hanté par la fin d’un monde et par la jalousie, mais qui fera in fine le choix de la générosité et de la transmission.

Mais c’est surtout Jutta Johanna Weiss qui étonne ici. Cette actrice d’origine autrichienne, qui s’est formée à New York et auprès de metteurs en scène venus d’Europe de l’Est, développe depuis quelques années un jeu singulier. Elle joue Monime à la manière des onnagatas japonais,  ces acteurs de kabuki ou de nô qui incarnent des femmes, et travaillent sur l’expression corporelle de la féminité. Ce double décalage n’est pas seulement passionnant : il donne lieu à des moments d’une beauté et d’une douceur rares.

Mithridate, de Jean Racine. Mise en scène : Eric Vigner. Théâtre national de Strasbourg (TNS),

1, avenue de la Marseillaise, Strasbourg. Tél. : 03-88-24-88-00. Les 2, 4, 7 et 8 juin à 18 heures. Puis à la Comédie de Reims, du 22 au 25 juin, et en tournée sur la saison 2021-2022.

Fabienne Darge ( Strasbourg, envoyée spéciale) 

www.lemonde.fr

28 02/2021

Mithridate Critique par Fabienne Pascaud | Télérama 03-03-21

dimanche 28 février 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Drame Auteur Jean Racine Metteur en scène Eric Vigner Acteur Stanislas Nordey ,  Jutta Weiss ,  Thomas Jolly ,  Jules Sagot , Philippe Morier-Genoud ,  Yanis Skouta

TTT On aime passionnément

 

Composée en 1672 par Racine, Mithridate fut la pièce préférée de Louis XIV et la plus représentée à sa cour. Parce qu’avec la mort du dernier grand monarque oriental — ledit Mithridate, père de Pharnace et de Xipharès, et sur le point d’épouser Monime… — s’achevait une civilisation ? Le Roi-Soleil y éprouvait-il le sentiment janséniste de la précarité des choses ? Ou au contraire l’orgueil de créer lui-même une autre civilisation ?

Le metteur en scène Éric Vigner a fait de la tragédie aux alexandrins beaux comme des prières ou des songes un crépusculaire oratorio dans un espace clair-obscur où un rideau de perles le dispute à une statue géante de Brancusi, où les comédiens en costumes de sombres lumières sont filmés par Stéphane Pinot au plus serré. La tragédie commence à l’annonce de la mort de Mithridate (Stanislas Nordey). Ses deux fils se croient alors libres de déclarer leur passion à Monime, (Jutta Johanna Weiss), cette future belle-mère qui depuis toujours aime Xipharès (Thomas Jolly). Mais voilà que revient Mithridate, qui découvre la duplicité de ses rejetons et décide de s’en venger…

Admirablement dirigé par Vigner, le trio Nordey-Jolly-Weiss entame une valse désespérante sur la vanité de l’amour, du pouvoir, de la filiation. Revenu des morts et bientôt prêt au suicide, Mithridate pèse peu à peu le poids du vide et du mensonge, dans un univers où chaque mot est trahison. Huis clos ténébreux, la tragédie réalisée dans un climat à la lenteur hiératique est un absolu moment de noire désillusion. Rarement elle aura trouvé si sublimes interprètes, éblouissants de grandeur et de mortelle perdition.

Au sommaire

Mithridate, conquérant malheureux, met son cœur et sa gloire aux pieds de sa maîtresse, Monime. Mais celle-ci s’est éprise de Xipharès, le second fils de Mithridate. Elle exige qu’il s’éloigne. Mais Mithridate souhaite par-dessus tout être aimé. Après avoir voulu empoisonner ses fils et assassiner son aimée, il finit par se raviser et par permettre aux deux amants de se retrouver…

23 02/2021

Interview Eric Vigner | Sceneweb 22-02-21

mardi 23 février 2021|Catégories: Audiovisuel, Spectacle Vivant|Mots-clés: |

/ itw / Eric Vigner : « On ne peut pas remplacer l’acte théâtral » 

 

Mithridate de Jean Racine dans la mise en scène d’Eric Vigner était l’une des pièces les plus attendues de la saison avec Thomas Jolly, Philippe Morier Genoud, Stanislas Nordey, Jules Sagot, Yanis Skouta et Jutta Johanna Weiss. Sa création aurait dû avoir lieu au Théâtre National de Strasbourg le 7 novembre. Le reconfinement de l’automne l’en a empêché. En attendant de retrouver la pièce en tournée à partir du 27 mai au Quai à Angers, on peut voir sa version filmée sur la chaine éphémère de France TV, Culturebox, sur la TNT, ce soir à 21h. Eric Vignier revient sur la génèse du film. 

 Comment avez-vous conçu ce film Mithridate ? Est-il différent du spectacle scénique ?

Ce sont deux objets complémentaires. On ne peut pas remplacer l’acte théâtral. Il est unique. Il n’est pas reproductible. C’est comme la vie, le théâtre. Le temps a passé, on ne peut pas le reproduire. On était dans une situation particulière car on se préparait à rencontrer le public le 7 novembre. Je n’ai pas voulu suspendre l’acte de création. L’équipe artistique était sur place, je devais aller au bout de la mise en scène. J’ai demandé de l’aide à Gildas Leroux, le président de la société de production La Compagnie des Indes, et à Nicolas Auboyneau, le délégué du théâtre et des événements internationaux à France TV, pour que l’on puisse finaliser l’acte théâtral et faire un film sur le temps des représentations supposées, dans le théâtre vide. On a filmé pendant cinq jours, dans beaucoup de silence et d’intimité, ce qui allait assez bien avec Racine et ce théâtre de chambre. Et l’on a un objet artistique qui rend compte du spectacle qui sera présenté au public je l’espère en mai-juin, qui en est complémentaire.

Comment avez-vous travaillé avec l’équipe de La Compagnie des Indes ?

On s’est interrogé sur la façon de rendre compte d’une mise en scène avec des moyens audiovisuels. Ce n’est pas une captation pour archive. Je souhaitais concevoir un objet pour être au plus proche de la sensation de la mise en scène. Avec une attention très forte sur le texte, sur le visage des acteurs, sur un rapport de proximité et d’intimité. C’est une chance d’avoir pu, à la fois, finaliser la mise en scène et concevoir ce film qui est autre chose.

Comment avez-vous fait pour rendre compte de l’intimité de la pièce ?

Je suis plasticien de formation, et je trouve que le film rend bien compte de l’atmosphère de cette pièce particulière de Racine qui est très peu jouée. Elle parle d’un homme qui s’est empoisonné toute sa vie. Vous connaissez l’expression de la « mithridatisation ». Il y a quelque chose qui se passe dans sa tête qui est de l’ordre de la succession de tableaux différents, de l’ordre des scènes traitées. L’idée était que plastiquement chaque scène, chaque mise en situation soit esthétique, avec des contrastes très très forts. Le film permet d’en rendre compte au plus près.

Avant le début du film, il y a un petit clip qui résume l’action de la pièce et qui s’appelle Mithridate express. C’est très ludique. C’est aussi le bon côté de cette pandémie, cela contraint à trouver des formes diverses pour capter d’autres publics, et le diversifier. Est-ce une porte d’entrée au théâtre ?

Absolument. Je pense que tous les moyens sont bons pour aller au théâtre. On est dans un monde de la communication. L’initiative de France TV est formidable. Cela va donner l’envie au public. Je me souviens, quand j’étais adolescent en Bretagne, j’ai aimé le théâtre avec la télévision, avec des captations de la Comédie-Française, n’ayant pas accès à ces pièces. C’est un complément de la décentralisation, cela ne la remplace pas. Et je trouve que Culturebox ne devrait pas être éphémère et devrait rester en permanence.

La tournée est reprogrammée à la fin de la saison, puis la saison prochaine. J’imagine que cela n’a pas été facile, car, dans votre distribution, il y a deux comédiens qui sont aussi directeurs de théâtre. Est-ce que cela a été un casse-tête ?

Oui, mais on a déjà réussi à le faire. Ce sont des directeurs, des comédiens, et avant tout des metteurs en scène. C’est très intéressant de travailler avec eux. D’ailleurs, je ne les ai jamais considérés comme des comédiens, mais des individualités qui sont arrivées avec leur univers et leur façon de penser le théâtre. Mon travail a consisté à ce que chacun puisse s’exprimer dans sa particularité. Quand Stanislas Nordey rencontre Racine, c’est intéressant car il est dans une grande maturité, et c’est la suite de notre travail après Partage de Midi de Claudel. De cette rencontre était née l’envie d’aller plus loin et de travailler sur un classique, avec ces contraintes, cette langue tout en alexandrins que les comédiens abordent avec une grande sécheresse, sans emphase. Propos recueillis par Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

22 02/2021

« Mithridate » : Racine en un opéra funèbre | Les Echos 22-02-21

lundi 22 février 2021|Catégories: Audiovisuel, Spectacle Vivant|Mots-clés: |

La tragédie de Racine n’a pu être représentée en novembre dernier au TNS. Elle donne presque toute sa mesure dans sa version filmée diffusée le 22 février sur la chaîne éphémère de Culture box, puis le 5 mars sur France 5. Un spectacle flamboyant, porté par l’esthétique épurée du metteur en scène plasticien Eric Vigner et par le jeu limpide de Stanislas Nordey, Thomas Jolly et Jutta Johanna Weiss.

Par Philippe Chevilley

Publié le 21 févr. 2021 à 16:45Mis à jour le 22 févr. 2021 à 9:36

Voyage funèbre, voyage poétique, voyage au coeur des sentiments viciés par le poison des guerres vaines et des amours trahis : Eric Vigner nous embarque très loin avec sa mise en scène de « Mithridate ». Le spectacle qui n’a pu être représenté en novembre dernier au Théâtre National de Strasbourg, crise sanitaire oblige, est devenu un film à découvrir sur Culturebox puis sur France 5, en attendant la réouverture des salles.

Dans cette pièce écrite en 1672 (entre « Bajazet » et « Iphigénie »), Racine imagine les dernières heures de Mithridate VI, roi du Pont (132 ou 135 – 63 av. J.C.), célèbre pour s’être immunisé contre les poisons. Le monarque, défait par les Romains, revient à son camp de base, où ses deux fils, qui l’ont cru mort, se disputent sa promise, la belle Monime. Entre rêves de revanche militaire et règlements de compte avec ses fils (l’un, le perfide Pharnace, veut pactiser avec Rome, l’autre, le tendre Xipharès a le tort d’aimer et d’être aimé de Monime), Mithridate se consume jusqu’à s’autodétruire.

L’atmosphère en clair-obscur, la sobriété et la magnificence du décor – composé pour l’essentiel d’une tour sans fin, d’un brasier et, surtout, d’un miroitant rideau de perles de verre de Bohême qui tournoie et balaie la scène – portent la tragédie à son acmé. Le spectateur assiste à un rituel hypnotique, tendu et feutré, entre opéra fantôme et transe de mort. Les costumes sont à l’avenant : précieux et scintillants. L’esthétique stylisée du metteur en scène, passe très bien à l’écran. Si le spectateur peut d’abord être dérouté par le phrasé très lent des comédiens, il est vite envoûté, happé par les vers de Racine, détachés avec justesse et netteté.

Trio magique

Eric Vigner s’est appuyé sur une équipe princière pour transcender ces longs monologues, dont deux directeurs de théâtres, comédiens et metteurs en scène fameux. Stanislas Nordey, patron du TNS, incarne avec superbe, une morgue lasse et une tristesse déchirante, Mithridate, ce roi mort-vivant qui voit le monde lui échapper. Tandis que Thomas Jolly, nouveau maître du Quai d’Angers, campe un Xipharès éperdu d’amour, à la fois bouillant et fragile. Avec Jutta Johanna Weiss, gracieuse et émouvante Monime, ils forment un trio tragique magique.

Le reste de la distribution – Jules Sagot, fougueux Pharnace, Philippe Morier-Genoud et Yanis Skouta, dignes serviteurs désemparés – est à l’avenant. On gardera longtemps en mémoire les images en gros plan de ces rois, princes et princesse empoisonnés par leurs ambitions déçues et leurs amours contrariés, de ce palais tombeau décoré de suaires de diamants. Même à la télé, le théâtre peut faire des miracles.

www.lesechos.fr

 MITHRIDATE

Théâtre

de Jean Racine

Mise en scène d’Eric Vigner.

Sur Culturebox le 22 février, sur France 5 le 5 mars à 21 h 00. Puis en replay

En tournée dès la réouverture des salles.

2 02/2021

Le charme discret du théâtre filmé | Le Monde 01_02_21

mardi 2 février 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Les productions en matière de captation de spectacles ont pris une nouvelle ampleur ces dernières années, grâce aux moyens techniques. 

Par Fabienne Darge

« Mithridate » filmé au TNS de Strasbourg, mis en scène par Eric Vigner, sur une réalisation de Stéphane Pinot. COMPAGNIE DES INDES 2021

Privés de spectacles depuis de longs mois, les amateurs de théâtre se languissent et se rabattent, pour beaucoup d’entre eux, sur les offres de théâtre filmé qui se multiplient à la télévision, sur les plates-formes numériques, en DVD ou sur le site des théâtres eux-mêmes. Pour le pire, et le meilleur. Le pire : des images plates et sans âme, qui semblent avoir été captées par une caméra de surveillance. Le meilleur : des objets inédits et hybrides, qui offrent un vrai dialogue entre le langage théâtral et celui du cinéma. Entre les deux, de multiples nuances.

Comment faire pour qu’un film soit l’occasion de multiplier les plaisirs du théâtre, plutôt que de les diviser ? La question est vieille comme l’apparition du cinéma, qui d’emblée a filmé le théâtre et s’en est nourri. Mais elle a pris ces dernières années une nouvelle ampleur, au fur et à mesure que les moyens techniques progressaient, et que s’approfondissait la réflexion sur ce qui pourrait devenir un genre à part entière.

Gildas Leroux, lui, triture la question depuis trente ans, depuis qu’il a fondé La Compagnie des Indes, la société de production pionnière et pilote en matière de captation de spectacles. C’est lui qui est à la manœuvre pour filmer les spectacles dans la Cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon, ou ceux de la Comédie-Française. « Notre boulot, c’est de faire entrer dans une boîte de plus en plus petite – télévision, ordinateur et maintenant smartphone – une œuvre qui a été pensée, créée par d’autres, et qui se déploie dans l’espace d’un plateau de théâtre ou en plein air, comme à Avignon. C’est une lourde responsabilité. Le maître mot, c’est délicatesse. »

Ouvrir de nouveaux horizons

Les écueils sont nombreux. Au théâtre, comme le souligne le jeune réalisateur Julien Condemine, « le spectateur réalise son propre film, son propre montage. C’est lui qui choisit où porter son regard, c’est son œil qui zoome ou qui reste en plan large, qui passe d’un comédien à l’autre ». Comment poser son regard sur un autre regard, celui du metteur en scène qui a créé le spectacle, et comment se substituer au regard du spectateur de théâtre ? Comment varier les points de vue, comment rythmer ? Comment éviter les effets de loupe, qui peuvent être ravageurs pour les comédiens ou les décors ?

La technique n’offre pas toutes les réponses, mais elle s’est chargée depuis une dizaine d’années d’ouvrir de nouveaux horizons. L’apparition des caméras HD, puis 4K ou 5K, qui offrent une bien meilleure définition de l’image, la miniaturisation de ces caméras, qui peuvent être télécommandées, dissimulées dans les décors ou dans les cintres des théâtres, la machinerie, les grues notamment, qui permettent une amplitude de mouvement « colossale », selon le réalisateur Dominique Thiel, et donc des travellings magistraux… De nombreuses possibilités s’offrent aux réalisateurs qui souhaitent sortir du simple rapport frontal.

Gildas Leroux frétille en racontant sa dernière expérience. Avec le réalisateur Stéphane Pinot, ils ont filmé, au Théâtre national de Strasbourg, Mithridate, de Racine, mis en scène par Eric Vigner, un spectacle qui n’a pas pu être représenté en public, et dont les spectateurs de Culturebox auront donc la primeur, lors de sa diffusion le 15 février. « Nous avons tourné avec des drones sur scène, pour la première fois. Avec ce petit jouet, vous pouvez partir du visage de Stanislas Nordey, qui joue Mithridate, et partir au fond de la scène, en un travelling de folie », s’enthousiasme-t-il, en décrivant le processus de ce film qui offre un effet « 3D » assez surprenant.

Don Kent, réalisateur : « Le travail d’un filmeur de théâtre, c’est vraiment celui d’un interprète, d’un traducteur, qui va jongler avec tout le langage cinématographique »

C’est le paradoxe de cette période sans théâtre, qui offre la possibilité aux réalisateurs et aux metteurs en scène de travailler plus étroitement la question de la restitution filmique d’une expérience théâtrale. C’est l’aventure qu’ont menée Jean Bellorini et Julien Condemine, avec Le Jeu des ombres : le spectacle du premier ne pouvant pas se jouer au Festival d’Avignon, comme prévu, c’est le film du second qui a d’abord été vu par les spectateurs, sur France Télévisions, où il est toujours visible.

« Le fait de tourner sans public, ce qui est un handicap en termes d’énergie, permet de tenter de nouvelles expériences, raconte Julien Condemine. On a cassé le face public traditionnel, mis des caméras à cour et à jardin [à droite et à gauche de la scène], une autre dans les cintres, on avait une grue télescopique en nez de scène… »Le résultat est un film qui épouse avec une grande fluidité les mouvements aériens de ce spectacle autant musical que théâtral, par la grâce notamment des longs plans-séquences qu’aime à pratiquer le jeune réalisateur.

« Possibilités ludiques »

« La grande question du film de théâtre, c’est l’articulation entre l’espace et le temps », souligne Don Kent, considéré comme le maître de la captation de spectacles, qui a réalisé la captation, magistrale, des Damnés mis en scène par Ivo van Hove, ou celle d’Inferno, de Romeo Castellucci. « Le spectacle vivant se déploie dans l’espace, alors qu’à la télévision, on est dans le temps, avec la succession des plans. Le travail d’un filmeur de théâtre, c’est vraiment celui d’un interprète, d’un traducteur, qui va jongler avec tout le langage cinématographique, du très gros plan, qui permet de mieux voir le travail des acteurs, au plan large. La technique est importante, mais ce qui fait la différence, c’est la sensibilité et la subjectivité du réalisateur. C’est le beau paradoxe du filmeur de théâtre : il faut être fidèle à l’œuvre tout en ayant un point de vue, sinon on ne fait que de l’archivage. »

Pour Zabou Breitman, qui est à la fois cinéaste et metteuse en scène de théâtre, filmer le théâtre représente un « formidable terrain de jeu ». Elle va filmer elle-même deux de ses spectacles, et se réjouit des « possibilités ludiques » des moyens d’aujourd’hui. « J’ai envie de faire passer les caméras par les portes, les fenêtres, de faire participer beaucoup plus les objets à la narration… L’intérêt, c’est de réaliser un objet un peu hybride, puisqu’on ne peut pas rendre l’expérience du théâtre en tant que telle. »

Filmer le théâtre est un art discret et subtil, en pleine efflorescence, au point que Gildas Leroux se prend à rêver à un festival consacré au film de spectacle. Olivier Giel, responsable de l’audiovisuel à la Comédie-Française, le compare avec amusement au cinéma animalier : « Il faut savoir se planquer, et attendre – le bon moment, l’expression magique, le geste parlant… » Savoir, autrement dit, traquer « la bête dans la jungle », pour reprendre le titre d’un spectacle d’Alfredo Arias passé à la postérité sous l’œil du cinéaste Benoît Jacquot, qui apporta quelques belles pierres à l’édifice du théâtre filmé.

Fabienne Darge 

www.lemonde.fr

 

 

10 10/2018

Plongée, avec Claudel, dans les remous d’une passion | Le Monde

mercredi 10 octobre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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Jutta Johanna Weiss (Ysé) et Stanislas Nordey (Mesa) dans « Partage de midi », de Paul Claudel, mis en scène par Eric Vigner. © Jean-Louis Fernandez

Eric Vigner met en scène la version originelle de « Partage de midi ».

Le théâtre, pas plus que la vie, n’échappe à la complexité. On peut s’en agacer et trouver contrariantes les énigmes qu’on échoue à résoudre. Ou, à l’inverse, accepter, et se féliciter, qu’échappent à notre compréhension des sens cachés de l’existence. Cette ambivalence, on la traverse avec inquiétude dans les premiers instants de la mise en scène par Eric Vigner de Partage de midi. Mais elle cède peu à peu le pas à la jubilation : cette représentation est un franc camouflet porté à une époque, la nôtre, qui prétend résumer en 280 signes sur les réseaux sociaux le flux de nos pensées.

Paul Claudel (1868-1955) n’a pas écrit de théâtre pour le Reader’s Digest.Chez lui, le verbe déferle avec la rage d’un tsunami. Et d’autant plus dans cette version originelle de Partage de midi qui se donne au Théâtre national de Strasbourg (TNS). Publié en 1905, ce premier jet restera près de quarante ans dans les tiroirs de l’auteur. Lorsqu’il le retravaille, à la demande de Jean-Louis Barrault, il en polit les contours, en gomme les impétuosités et en ¬tarit la sève. Le retour à la source opéré par Eric Vigner a donc valeur de manifeste. C’est le Claudel rimbaldien, indécent, outrageux et incohérent qu’il choisit d’éclairer.

Eric Vigner inscrit le spectacle loin de la quiétude et du réalisme, l’installe au-delà du bien et du mal

Inspirée de la vie de l’écrivain, cette pièce est une plongée en ¬apnée dans les remous d’une ¬passion sexuelle, amoureuse et mystique. Claudel projette, à grandes gorgées de mots rugueux qui s’articulent en phrases enivrantes, ce qu’a gravé dans sa chair sa récente liaison avec Rosalie Vetch, une Polonaise rencontrée alors qu’il partait pour la Chine. Il a alors 32 ans, et cette femme mariée, mère de quatre enfants, le dépucelle. Puis elle part, enceinte de lui, en lui opposant un silence si odieux qu’il le propulse vers l’écriture. En rencontrant la femme, il a perdu ce Dieu qui lui servait de guide. Il est sens dessus dessous.

Chaque page du Partage de midi a dû brûler les doigts. Cette œuvre est un brasier. Pas question pour Eric Vigner d’éteindre le feu. Au contraire, il inscrit le spectacle loin de la quiétude et du réalisme, l’installe au-delà du bien et du mal, dans cet ici et maintenant sauvage et facétieux qu’est le théâtre. Trois actes vont se succéder sur le plateau du TNS. Ils sont précédés par une scène inaugurale rapatriée par l’artiste de la chute du drame : Mesa (Stanislas Nordey) pleure le cadavre d’Ysé. Mais la mort, pas plus que la vie, n’a de prise dans le temps infini d’une représentation. Alors les cendres s’enflamment. Tout peut recommencer.

Un espace hétéroclite

Sur le pont d’un bateau en partance pour l’Orient, Ysé virevolte. A ses côtés, trois hommes qui croient l’aimer : De Ciz (son époux), Amalric (avec qui elle fuira) et Mesa (double de Claudel). Le décor ne s’encombre pas de vraisemblance. Au sol, un pan est dessiné sur le carrelage étincelant que surplombe la haute sculpture d’un marin scrutant l’horizon. Au fond, une paroi de briques jaunes. L’espace hétéroclite ne livre aucune clé. Il faut suivre, s’arrimer fermement à ce que l’on entend, car nous voilà bientôt chavirés par les flots d’une langue qui, comme une mer démontée, tangue à bâbord et à tribord.

Jutta Johanna Weiss, dont il faut saluer le cran, est Ysé. Elle est l’irréductible énigme du spectacle. Sa ligne de fuite. Entre l’outrance et l’épure, le sarcasme et le sentimentalisme, son jeu s’impose, insaisissable. Amante ardente ou mère mortifère, féminine ou masculine, c’est à travers ses incarnations qu’on saisit quelle traque a opérée Claudel en écrivant Partage de midi. Ce que, vainement, il a tenté de fixer par le théâtre. Ce sur quoi il a achoppé, mais que la représentation révèle : le mystère insondable de « la » femme, ici posé au centre de la scène à la manière d’un point d’interrogation derrière lequel courent les mots. Face à Ysé, les hommes renvoyés à leur impuissance n’ont d’autre choix que le mépris (Amalric), la fuite (De Ciz) ou le recours à Dieu (Mesa).

Il n’y aura donc de résolution que mystique. Au deuxième acte, derrière un rideau de bambous, des couronnes mortuaires accompagnent l’étreinte d’Ysé et Mesa. Mesa, ici, a l’air d’un vieillard accablé. Au troisième acte, l’espace se vide. Un panneau blanc remonte vers les cintres. En caractères chinois y sont inscrits les mots suivants : « mort », « vie », « éternité ». Le sacrifice de l’enfant des amants annonce la résurrection de Mesa. Il ne lui reste plus qu’à s’en remettre au divin. Ce n’est qu’à cet instant que Stanislas Nordey, dans une litanie magnifique, ôte de ses épaules le poids de l’âge et de l’usure. Et que le spectateur comprend à quelle épiphanie l’a convié ce spectacle. Ses noces n’ont pas eu lieu avec Dieu, l’homme, la femme. Mais avec une langue. Celle de Paul Claudel. Ainsi soit-il.

Par Joëlle Gayot

Partage de midi, de Paul Claudel, mise en scène : Eric Vigner. Jusqu’au 19 octobre au Théâtre national de Strasbourg.

Source: Le Monde

27 10/2017

«Lucrèce Borgia», vendetta vue des Balkans | Libération

vendredi 27 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Par Frédérique Roussel— 26 octobre 2017 à 18:16

En mai au Théâtre national de Tirana, lieu chargé d’histoire en passe d’être détruit, Eric Vigner a choisi de monter en albanais la pièce de Victor Hugo pour ses résonances avec les traditions locales. Et offert le rôle-titre à la célèbre actrice Luiza Xhuvani, dont le fils est actuellement emprisonné.Six lettres ont été apportées une à une sur la scène par les comédiens : B, O, R, G, I, A. Elles sont massives et blanches. Avec une réplique de la Colonne sans fin de Brancusi, elles constituent l’essentiel du décor. Eric Vigner a réalisé une mise en scène épurée et stylisée de la pièce de Victor Hugo. Il a exploité aussi la profondeur brute du plateau, avec en tête l’adaptation d’Antoine Vitez, en 1985 : un plateau vide, envahi par l’obscurité, sculpté par la voix et la gestuelle des acteurs. Tout se joue dans l’exhibition du tragique intériorisé des personnages, en particulier de Lucrèce, mère incestueuse, qui voudrait effacer par son amour les crimes du clan tyrannique et décadent. C’était la première fois, le 12 mai, que Lucrèce Borgia, pièce sur le pouvoir (reprise en novembre au festival Mettre en scène à Rennes), était jouée à Tirana.

Travailler à Tirana n’était pas une première pour Eric Vigner, directeur du CDDB – Théâtre de Lorient de 1996 à 2015. En 2007, il était venu en Albanie, à l’invitation du directeur du Théâtre national de Tirana, Kristaq Skrami, avec une lecture du Barbier de Séville de Beaumarchais (Berberi y Seviljes) envisagée en regard de l’histoire politique et de la culture du pays. Jamais un metteur en scène français n’avait encore dirigé la troupe albanaise dans ses murs et dans sa langue. Dix ans plus tard, c’est donc avec Lucrèce Borgia – pièce traduite pour l’occasion – qu’il multiplie les échos avec la situation de ce pays des Balkans.

«J’avais emporté dans l’avion une pièce de Koltès et Lucrèce Borgia, raconte Eric Vigner. Je gardais un vague souvenir de la pièce de Victor Hugo que je n’avais pas relue depuis vingt-cinq ans.» Le metteur en scène y a tout de suite vu un projet susceptible de rencontrer la culture albanaise, imprégnée en particulier par des siècles de loi du talion, le «Kanun», sorte de droit coutumier qui suppose une forme de vendetta (ou gjakmarrja) encore vivace dans les montagnes du nord. La vengeance et la corruption irriguent la famille Borgia. «Lucrèce pense que l’amour va lever l’atavisme de la famille Borgia, poursuit l’artiste breton.C’est une pièce pleine de paradoxes et les paradoxes font partie de la culture albanaise, pour qui la famille est par ailleurs très importante.»

Carrière internationale

Coup de fil à Luiza Xhuvani, la célèbre actrice albanaise qu’il avait dirigée dans le rôle de Rosine pour le Barbier de Séville. «Dans Lucrèce Borgia, c’est toujours l’actrice qui génère une atmosphère particulière, explique-t-elle. C’est une héroïne tragique.» Dans l’interprétation de Luiza Xhuvani, 53 ans, c’est la douleur intérieure et la fragilité qui frappe, et non l’hystérie. Ce rôle de mère déchirée rencontre son histoire personnelle : il y a quelques années, son fils a été condamné à trente-cinq ans de prison. En Albanie, toute petite société de 3 millions d’habitants dont 800 000 dans la seule capitale, tout le monde connaît la situation tragique dans laquelle est plongée la famille de l’actrice, et en éprouve de l’empathie. D’autant que Luiza Xhuvani est une vedette locale, qui mène une carrière internationale et a été remarquée dans Slogans (2011), film franco-albanais de Giergi Xhuvani, prix de la jeunesse pour le meilleur film étranger au Festival de Cannes. Depuis trois ans, Luiza vit en Grèce. «Je lui ai dit : « Lis la pièce », reprend Eric Vigner. Elle l’a lue en grec et elle a dit oui au rôle de Lucrèce deux jours après.»

Ce projet théâtral, dont les répétitions se sont étalées sur deux mois et demi, signe l’entrée de Victor Hugo au répertoire du Théâtre national albanais, mais sonne aussi le glas de sa salle historique. En effet, le bâtiment, situé en plein cœur de la ville tout près de la place Skanderberg, va être prochainement détruit. Il n’avait d’ailleurs pas été conçu pour durer. Inaugurée par Mussolini en 1940, cette salle à l’italienne (quoique tout en angles droits) servait initialement de cinéma avant d’être convertie en théâtre – Topaze de Marcel Pagnol fut la première pièce jouée en son sein en 1945 – et d’être destinée à la troupe, comme le théâtre de l’Armée russe à Moscou. «Avant cela, il n’y avait que du théâtre amateur en Albanie, explique Hervin Culi, 46 ans, le directeur actuel. L’histoire professionnelle du théâtre de ce pays ne commence qu’en 1945.» Il raconte notamment comment la pratique a connu un âge d’or dans les années 60 et 70 avec des comédiens de grande renommée comme Kadri Roshi, Sulejman Pitarka ou Violeta Manushi. Avant que la censure et les menaces d’emprisonnement n’empêchent le déploiement d’une plus grande créativité. Interdiction notamment de monter les pièces de Tchekhov, auteur considéré alors comme pessimiste et décadent.

«Génération ambitieuse»

Ce pays hier totalement clos qui s’est ouvert en 1991 à la queue du bloc de l’Est a pu expérimenter, depuis, bien des choses. Mais la culture a aussi subi des coupes. Le Théâtre national, équivalent de la Comédie-Française avec une troupe permanente, a vu passer le nombre de ses comédiens permanents de 60 membres à l’époque du communisme à 28 aujourd’hui, avec des contrats désormais limités dans le temps. «Au début des années 90, la politique a tout dominé et beaucoup d’artistes sont entrés à l’Assemblée nationale, relate encore Hervin Culi, formé en Roumanie au tout début des années 90 et qui a mis en scène Tchekhov et Goldoni. Nous venons de vivre vingt-cinq ans de transition et aujourd’hui la nouvelle génération est ambitieuse.»

Signe des temps encourageant : le pays connaît un boom des théâtres et des compagnies. Le public du Théâtre national a été multiplié par cinq en trois ans et le nombre de représentations par trois. En 2016, tous les billets pour les représentations de la Mégère apprivoisée de Shakespeare, des Trois Sœurs de Tchekhov et du Tartuffe de Molière avaient été vendues à l’avance. La ministre de la Culture, Mirela Kumbaro, femme de lettres et traductrice, soutient les arts. Il y a un an, le Premier ministre, Edi Rama, a annoncé l’ouverture d’un nouveau théâtre dans une ancienne usine désaffectée, la Turbine. Et malgré tout, le bâtiment du Théâtre national, destiné au provisoire, a finalement duré soixante-dix ans. Son état s’est considérablement dégradé : fissures, fuites, escaliers qui menacent de s’effondrer, absence de chauffage et de climatisation. Le matériel lui-même laisse à désirer : il a fallu apporter un projecteur de France pour éclairer correctementLucrèce Borgia.

Dans les loges après la représentation, Luiza Xhuvani, qui n’avait pas mis les pieds sur les planches depuis quatre ans, se confie sur ce rôle : «Il me permet de dire des choses que je n’aurai jamais dites.»Et d’ajouter : «Le théâtre est une catharsis, Eric Vigner est un metteur en scène qui fait du théâtre comme on fait un film. Il est cinématographique.» La comédienne a commencé sa carrière ici à 21 ans, entre les quatre murs de ce bâtiment branlant mais plein de charme qui va disparaître après sa prestation dans Lucrèce Borgia.«On travaille des pièces d’auteurs étrangers, on est sur le bon chemin», conclut Luiza Xhuvani, à qui on vient de proposer, en Grèce, le rôle de Médée.

Lukrecia Borxhia, d’après Victor Hugo

Source: Libération

18 05/2017

Poignards, intrigues, poisons et maléfices à Tirana | L’Humanité

jeudi 18 mai 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Luiza Xhuvani joue une Lucrèce Borgia tout en fêlures, toujours ancrée dans le registre de la tragédie. Kristo Calat/Teatri Kombetar

Éric Vigner met en scène Lucrèce Borgia avec la troupe du Théâtre national d’Albanie. Le drame de Victor Hugo, qui se trame sous le règne d’un clan tyrannique, résonne singulièrement dans ce pays longtemps étranglé par une féroce dictature.

Au crépitement d’un néon, une silhouette féminine prend forme, spectrale, dans un grondement d’orage, puis s’efface. Au centre du plateau, comme un totem dont on ne distingue jamais la cime, s’élève une réplique de la Colonne sans fin de Constantin Brâncusi, allumée par les reflets mordorés d’un interminable crépuscule. Sur la scène à l’italienne du Théâtre national d’Albanie, vouée à une destruction prochaine, Éric Vigner met en scène Lucrèce Borgia. Il déplie en plasticien ce drame tragique de Victor Hugo au gré de tableaux aussi lugubres que cette intrigue se tramant dans l’Italie du XVe siècle, sous le règne d’un clan tyrannique, corrompu et décadent. Le crissement d’un sabre qu’on aiguise rythme d’abord le récit glaçant de l’inceste et du sang versé, celui de l’assassinat de Jean Borgia par son frère César, par amour pour leur sœur, Lucrèce. Gennaro, endormi, n’entendra rien du secret de ses origines. Dès l’instant où elle se penche sur le sommeil de ce jeune capitaine, Luiza Xhuvani joue une Lucrèce Borgia tout en fêlures, toujours ancrée dans le registre de la tragédie. Sous la femme machiavélique, criminelle et dépravée, perce d’emblée, dans les modulations de l’actrice, dans la tension de son jeu, la quête de salut, la certitude que l’amour maternel peut laver les péchés d’une infâme lignée. Dans le clair-obscur d’un inquiétant carnaval, l’inversion des valeurs opère chez elle à contre-courant et derrière les masques, la métamorphose est déjà là, lorsque la mère et le fils, lovés dans la même pelisse de laine blanche, entament une valse étrange et ambiguë.

Les ondoiements de la lumière

Autour de la colonne, le ballet macabre du soupçon et des représailles les emporte pourtant, comme il emporte encore de nos jours les montagnards albanais pris au piège du kanun, ce code d’honneur hérité de l’Empire ottoman qui perpétue la loi du talion. L’oppression porte ici un nom, Borgia, qui surgit, sur scène, en lettres blanches en trois dimensions, comme celles qui peuplent les parcs de Tirana. Dans la déambulation autour de ces caractères, la révolte gronde et résonne dans une mémoire collective encore meurtrie par un demi-siècle de dictature féroce, de huis clos suffocant. Dans un geste de rébellion, Gennaro fait tomber l’initiale, « Orgia » claque finalement comme l’un de ces slogans de pierre dont Enver Hoxha parsemait les paysages, à la gloire du Parti et de son chef aussi despotique que paranoïaque. Au flanc des montagnes, on aperçoit toujours ces inscriptions démentes, des esprits libres en ont détourné le sens, « Enver » est devenu « Never »… Sur scène, la répression revêt la forme d’un cérémonial d’empoisonnement qui se déploie et se répète à l’ombre d’un rideau noir frappé de l’aigle bicéphale, le symbole national qui orne le drapeau. Toujours ambivalente, Lucrèce parvient à soustraire Gennaro aux foudres de son époux jaloux, le duc Alphonse, mais perd, par vengeance, les compagnons du jeune capitaine. Le voile noir se lève, tombe un rideau doré, gigantesque couverture de survie prête à envelopper le dernier souffle de la monstrueuse héroïne en quête d’une impossible renaissance. Le tonnerre ponctue le matricide et, comme au début, c’est la musique qui meut les protagonistes et semble précipiter ce passage à l’acte sacrificiel. Sur le fil de la mort, Gennaro apprend dans une explosion de douleur le secret de sa filiation. Il tombe au pied de la Colonne sans fin, finalement happée par les ténèbres. Le jeu torrentueux des acteurs de la troupe du Théâtre national d’Albanie, formés à l’école russe, se confronte ici à la scénographie picturale d’Eric Vigner, donnant un souffle épique à ce drame classique. Dans cette recherche, tout se noue dans les ondoiements de la lumière. « On sait ce que la couleur et la lumière perdent à la réflexion simple, remarquait Victor Hugo dans la préface de Cromwell. Il faut donc que le drame soit un miroir de concentration qui, loin de les affaiblir, ramasse et condense les rayons colorants, qui fasse d’une lueur une lumière, d’une lumière une flamme. Alors seulement, le drame est voué à l’art. » D’une création à l’autre, Éric Vigner tisse une cohérence artistique qui fait du théâtre un point d’optique.

Tournée française : du 12 au 19 novembre au TNB, Théâtre national de Bretagne, dans le cadre du festival Mettre en scène.

À lire : Éric Vigner, 48 Entrées en scène, Éditions Les Solitaires intempestifs. Un théâtre plasticien, sous la direction de Sandrine Morsillo, Éditions l’Harmattan.

Rosa Moussaoui – Journaliste à la rubrique Monde

Source : L’Humanité

16 12/2016

Brancusi, toujours pas artiste en son pays | Le Monde

vendredi 16 décembre 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

En Roumanie, une pièce de théâtre montée par Eric Vigner fait écho aux difficultés du sculpteur à être reconnu dans son pays.

Si l’art de la politique, c’est de faire de la politique un art, ce pari a été gagné le 10 décembre au Théâtre de l’Odéon de Bucarest. La première du spectacle Brancusi ­contre les Etats-Unis, mis en scène par Eric Vigner, ancien directeur du Théâtre de Lorient, a eu lieu au moment où les Roumains s’apprêtaient à voter aux élections législatives du 11 décembre. Mis en scène avec des acteurs roumains, ce spectacle puise au plus profond de leur imaginaire collectif. « Il est important que les Roumains ­connaissent le procès de Brancusi contre les Etats-Unis et son rejet à l’époque du communisme, affirme Eric Vigner. Je dis aux acteurs qu’ils ont un compatriote qui a gagné une bataille contre un Etat. C’était un artiste comme eux. Et ils ont la responsabilité de poser la question : A quoi sert le théâtre ? Est-ce du divertissement ou le théâtre sert-il à tracer des perspectives d’avenir ? Brancusi contre les Etats-Unis, c’est plus qu’un spectacle, c’est le moyen de travailler ce que cet artiste a incarné par rapport à l’avenir de la Roumanie. »

Brancusi, sculpteur parisien d’origine roumaine qui a introduit l’abstraction dans la sculpture dans les années 1920, s’est retrouvé lui aussi en campagne électorale sur ses terres natales, en mode post mortem. En mars, le gouvernement dirigé par le technocrate Dacian Ciolos avait en effet lancé une souscription publique en vue d’acheter un des chefs-d’œuvre du sculpteur, La Sagesse de la terre, estimé à 11 millions d’euros. Avec l’idée de rassembler les Roumains, très divisés sur les questions politiques, autour d’une campagne intitulée : « Brancusi est à toi ». « Nous avons créé une possibilité pour que les Roumains qui le souhaitent assument la paternité de cette œuvre d’art, avait-il déclaré avant les élections. C’est ainsi qu’on développe un esprit communautaire. »

Eric Vigner, metteur en scène : « Je dis aux acteurs qu’ils ont un compatriote qui a gagné une bataille contre un Etat »

Malgré ces beaux discours, le montant nécessaire pour acquérir La Sagesse de la terre n’a pas été ­atteint. Candidat pour un nouveau mandat de premier ministre avec le soutien de la droite, Dacian ­Ciolos s’est même vu accusé par les socialistes de vouloir détourner l’argent des Roumains. Le 11 décembre, ces derniers ont préféré donner leurs voix au Parti ­social-démocrate (PSD), qui a remporté 46 % des suffrages. Une victoire écrasante pour ce parti, héritier du Parti communiste.

Et un camouflet de plus pour Brancusi. Car c’est à l’époque du règne du Parti communiste roumain que le sculpteur s’était vu refuser en 1951 le don de ses œuvres à son pays d’origine. « L’œuvre de Brancusi n’aide en rien la construction du socialisme en Roumanie », lit-on dans le rapport officiel de l’époque. En 1955, l’artiste avait aussi demandé aux autorités roumaines à être enterré dans le cimetière de son village, Hobita, dans l’ouest de la Roumanie. Nouveau refus. Le 12 avril 1956, il léguait donc dans son testament ses œuvres et son atelier parisien, à l’Etat français.

« Une vision de l’avenir »

Le fameux procès de Brancusi contre les Etats-Unis qu’Eric Vigner a voulu faire découvrir aux Roumains a lui eu lieu un quart de siècle plus tôt. L’histoire débute en octobre 1926, lorsque les douaniers américains interceptent un objet en bronze haut de 1,35 mètre expédié par Brancusi à la galerie Brummer de New York afin qu’il soit exposé sous le titre L’Oiseau dans l’espace. La décision tombe : ce n’est pas une œuvre d’art (exonérée de taxes), mais un simple morceau de métal, et il sera taxé comme tel. Brancusi est sommé de payer 240 dollars pour récupérer son oiseau, ce qu’il ­refuse de faire. En mars 1927 s’ouvre le procès Brancusi contre les Etats-Unis, qui doit définir ce qu’est une œuvre d’art. Plusieurs personnages illustres témoignent : le photographe américain Edward Steichen, le sculpteur ­Jacob Epstein ou le rédacteur en chef de la revue Vanity Fair, Frank Crowninshield. Brancusi a fini par l’emporter, le 26 novembre 1928. « Alors qu’en 1928 les Etats-Unis avaient accepté une vision de l’avenir, en 1951, l’Etat roumain a fait le contraire », résume Eric ­Vigner. Brancusi a quitté la Roumanie en 1904 en marchant jusqu’à Paris. En 2016, Eric Vigner a fait le chemin inverse pour ­expliquer aux Roumains le sens de ce procès grâce à un spectacle qui restera dans leur mémoire. « Le procès de Brancusi est la pierre angulaire de l’art moderne, af­firme-t-il. C’est inouï : un homme seul, un artiste, s’est opposé à l’Etat le plus puissant du monde. Je veux que les Roumains connaissent ce procès. Je veux que la langue maternelle de Brancusi assure la défense de cet artiste dans son propre pays. C’est sa langue, ce sont ses compatriotes qui vont répondre à la question : Brancusi est-il un artiste ou non ? »

Crédit Photo : Abi Bulboaca

Source : Le Monde