Journal La Terrasse

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23 10/2017

La Fuite ! | Journal La Terrasse

lundi 23 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

La directrice du Théâtre national de Marseille revient sur son histoire familiale à travers une pièce de Mikhaïl Boulgakov relatant l’exil des Russes blancs au début des années 1920. C’est La Fuite !, une grande fresque théâtrale qui déploie tous les charmes poétiques des rêves.

Une petite fille est là, au sein d’une chambre, à l’avant-scène. Près d’un lit. Dans une forme de pénombre. De beau clair-obscur onirique. Il s’agit bien là d’un rêve. Le rêve d’une metteure en scène, Macha Makeïeff, qui avant de se lancer dans l’œuvre de Boulgakov (1891-1940), se revoit enfant, auprès de sa grand-mère, en train d’écouter les récits exaltants et dangereux qu’elle lui racontait, des années après avoir dû quitter la Russie et s’installer en France. Ce sont de tels récits – d’exil, de paradis perdus, d’ailleurs incertains, de destins à reconstruire… – qui composent les huit songes de La Fuite !. Dans cette comédie fantastique, l’auteur du Maître et Marguerite revient sur l’exode des Russes blancs, au début des années 1920, à la suite de la prise de pouvoir bolchévique. Il nous entraîne dans les pérégrinations d’une société bigarrée : des femmes et des hommes en perte de repères tentant de survivre au sein d’un monde en pleine débâcle.

De Sébastopol à Paris, en passant par Constantinople

Dans la représentation que signe Macha Makeïeff, ce monde nous apparaît à travers tous les accents de son excentricité, de sa drôlerie, de sa mélancolie. Comme à l’intérieur d’un vaste rêve, les lieux se succèdent et le temps s’éfaufile. Les personnages vivent avec démesure. D’un pays à l’autre, ils s’opposent, s’aiment, se perdent, livrent le combat de l’existence. Ils sont une trentaine, incarnés par une troupe d’interprètes absolument remarquables : Pascal Rénéric, Vanessa Fonte, Vincent Winterhalter, Thomas Morris, Geoffroy Rondeau, Alain Fromager, Pierre Hancisse, Sylvain Levitte, Samuel Glaumé, Karyll Elgrichi, Emilie Pictet. C’est toute la matière de cette course folle qui nous touche par leur biais. Et par le biais des tableaux d’une grande beauté composés par la directrice du Théâtre de La Criée (les lumières sont de Jean Bellorini, la création sonore est de Sébastien Trouvé). Entre fulgurances esthétiques et densité d’un jeu d’acteurs très corporel, Macha Makeïeff trouve ici un parfait équilibre. Elle nous suspend au fil de son enfance et nous plonge dans un rêve de théâtre profondément personnel.

Manuel Piolat Soleymat

Source: Journal La Terrasse

20 04/2016

La dernière bande – Théâtre / Entretien | Journal La Terrasse

mercredi 20 avril 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Après Le Prix Martin d’Eugène Labiche créé il y a trois ans au Théâtre national de l’Odéon, Peter Stein retrouve Jacques Weber dans un tout autre registre. L’ancien directeur de la Schaubühne à Berlin (de 1970 à 1985), aujourd’hui installé en Italie, met en scène le comédien dans La dernière bande, de Samuel Beckett, au Théâtre de l’Œuvre. Un monologue au sein duquel un vieil homme enregistre, chaque année, le jour de son anniversaire, un compte-rendu de l’année qui vient de s’écouler. Et réécoute l’un des enregistrements du passé… 

Peter Stein. Crédit : T. Depagne

Peter Stein. Crédit : T. Depagne

Source : La dernière bande – Théâtre / Entretien – Journal La Terrasse

 

Entretien / Peter Stein
Théâtre de l’Œuvre / de Samuel Beckett / mes Peter Stein

La dernière bande

Publié le 15 avril 2016 – N° 242

La dernière bande est le premier texte de Samuel Beckett que vous mettez en scène. Pourquoi vous êtes-vous si longtemps tenu à distance de cette écriture ?

Peter Stein : Sans doute parce que j’ai toujours travaillé avec des compagnies nombreuses. Or chez Beckett, il n’y a jamais plus de quelques personnages… Quand on met en scène des spectacles à la Schaubühne, comme ça été mon cas durant quinze ans, on doit choisir des textes qui permettent d’employer un maximum d’acteurs de la troupe.

Mais c’est un théâtre qui, malgré cela, vous intéressait… 

PS. : Absolument. J’ai d’ailleurs vu la première mise en scène de La dernière bande en allemand, à Francfort. Ce n’était pas dans un grand théâtre, mais dans une petite salle, avec un acteur de boulevard très connu.

Quelles sont les choses qui vous intéressent le plus dans cette écriture ?

PS. : La radicalité de la forme. Le langage réduit au strict nécessaire. Une forme d’insolence et d’ironie. Une façon de concentrer la dramaturgie sur l’essentiel…

Quel regard portez-vous sur les indications scéniques très précises, très dirigistes de Samuel Beckett ?

PS. : A travers ses indications, Beckett donne aux metteurs en scène – plus que des aides – de véritables commandes, afin que les représentations de ses pièces correspondent exactement à ce qu’il voulait. Ces indications sont primordiales : il faut les suivre à la lettre. Car dans le cas contraire, on prend le risque de détruire la structure très fragile de ses pièces.

Au-delà de la forme, que vous inspirent les thématiques qui traversent ses textes : le rapport au monde, à l’existence…

PS. : Ce que je trouve passionnant chez Beckett – et c’est principalement le cas dans des pièces comme La dernière bande et Oh les beaux jours – c’est l’observation, la description du déclin. Un déclin qui commence, comme le dit Sophocle, le jour même de notre naissance. C’est quelque chose qui nous concerne tous. Chaque jour, chacun d’entre nous fait un pas de plus sur le chemin de son propre déclin. C’est un processus inéluctable, sans solution…

« Les personnages de Beckett, dans des situations de désastre, de déclin, continuent toujours d’aller de l’avant : ils restent drôles, font preuve d’une immense force vitale. »

Considérez-vous le théâtre de Beckett comme un théâtre pessimiste ?

PS. : Pessimiste, sans doute, mais en aucun cas triste, ou déprimant. Car ce théâtre, comme les tragédies grecques d’ailleurs, nous donne conscience de la dimension héroïque de l’existence humaine. Les personnages de Beckett, dans des situations de désastre, de déclin, continuent toujours d’aller de l’avant : ils restent drôles, font preuve d’une immense force vitale.

Pour interpréter La dernière bande, vous avez pensé au comédien Jacques Weber. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ? 

PS. : Jacques Weber possède l’intelligence et l’humour nécessaires pour ce monologue. D’abord, c’est un comédien extrêmement doué pour les situations comiques. D’un autre côté, il a un rapport intime, intuitif, avec les mots, avec la langue. Cette double dimension m’a paru convenir parfaitement aux aspects à la fois comiques et profonds de la pièce de Beckett. Je suis très heureux qu’il ait eu le courage de se plonger dans le rôle de Krapp.

Car il faut du courage pour accepter ce rôle…

PS. : Oui. Le comédien qui joue La dernière bande doit s’identifier totalement à l’écrivain raté que représente Krapp. Sinon, cela peut devenir très ennuyeux. Et pour cela, j’ai demandé à Jacques Weber d’aller chercher au fond de lui-même ce qui peut correspondre, au sein de sa propre vie, à l’échec auquel fait face le personnage de Beckett. Il a dû ainsi effectuer un travail de lucidité et d’honnêteté par rapport aux erreurs, aux déceptions, aux échecs qui ont pu marquer son existence. Pour se lancer dans cette recherche-là, non pas de façon superficielle, anecdotique, mais réellement profonde, il faut, je crois, faire preuve de beaucoup de courage.

 

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat