La Croix

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11 12/2017

Le théâtre d’utilité publique de Jean-Claude Grumberg | La Croix

lundi 11 décembre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Le théâtre d’utilité publique de Jean-Claude Grumberg et Jean-Louis Benoît
© Bohumil Kostohryz

Avec Michu, Les Vacances, Rixe et La Vocation écrites dans les années 1960, Jean-Claude Grumberg tirait le portrait croquignolet d’une France de la haine, du racisme, de l’antisémitisme… que l’on pensait condamnée à mourir. En les mettant en scène aujourd’hui, Jean-Louis Benoît rappelle qu’elle est, plus que jamais peut-être, en vie.

Les Autres d’après Jean-Claude Grumberg
Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes, à Paris

Ils sont affreux, pas spécialement sales, mais souvent méchants : le père (surtout le père !), sa femme et ses deux fils, héros désespérément ordinaires de « Les Autres » – un spectacle réunissant quatre courtes pièces de Jean-Claude Grumberg adaptées et mises en scène par Jean-Louis Benoît pour n’en faire qu’une : Michu, Les Vacances, Rixe et La Vocation.

La première relève du songe d’un homme ridicule (le père) qui cauchemarde, soupçonné par un collègue d’être tour à tour, ou tout à la fois, « pédéraste », « communiste », « juif », « franc-maçon ». Il réveille son épouse qui le rassure, lui explique que, à condition de se surveiller, rien n’est grave… excepté être juif.

La deuxième décrit l’arrivée de toute la famille, tenue criarde de touristes, dans un boui-boui, quelque part, à l’étranger. Incapable de se faire comprendre, ne craignant rien tant que de se faire rouler, voire intoxiquer, empoisonner par cette cuisine si éloignée de la sienne, elle repartira sans rien toucher, sans rien avaler.

La troisième relate le retour au foyer du père, après une altercation, en voiture, avec un « bougnoule », un « crouille » qui l’aurait menacé, suivi jusque devant chez lui, et qu’il saura calmer de sa fenêtre, d’un bon coup de carabine.

La dernière, enfin, oppose l’un des fils à ce père qui finit par chasser le rejeton de la maison, lorsque ce dernier lui avoue sa vocation : être flic !

Une certaine France de la peur de l’« autre »

À travers ces « farces », écrites dans les années 1960, Jean-Claude Grumberg croquait, avec une férocité gaillarde, une certaine France – celle d’après la Guerre d’Algérie, d’avant 1968, de Hara-Kiri. Une certaine France de la haine, de la bêtise, du racisme, de l’homophobie, de la xénophobie, du contentement de soi. Et, plus encore, du mépris et de la peur de l’« autre ». Le trait est acerbe, la plume incisive, mêlant grotesque et caricature façon « Beauf » de Cabu, « gros dégueulasse » de Reiser.

Une mise en scène qui ne force jamais le trait.

De quoi rire, mais jaune, d’autant que la mise en scène de Jean-Louis Benoît et le jeu de ses acteurs s’inscrivent parfaitement dans cet univers sans jamais forcer le trait. Philippe Duquesne campe ainsi un ahurissant « père », qui pour ne plus savoir qui il est, ce qu’il est, est une proie désignée pour tous les extrêmes et populismes. C’est vrai pour Nicole Max, l’épouse, Pierre Cuq et Stéphane Roblès, les deux grands fils.

Certes, par instants – surtout pendant Les Vacances et Rixe, les deux pièces les plus longues, –, l’attention du spectateur peut se relâcher. Le vocabulaire peut sembler daté – qui emploie encore le mot « bicot » à propos d’un arabe ? Les dénonciations, indignations de Jean-Claude Grumberg face aux comportements de ses personnages, peuvent paraître relever du lieu commun.

On rêvait alors d’une ère nouvelle…

Paradoxalement, c’est dans ces moments que Les Autres résonnent avec le plus de force, alors que revient en mémoire que Michu, Les Vacances, Rixe et La Vocation furent écrites dans un temps on l’on pouvait croire qu’une telle France était amenée à s’éteindre. Qu’une ère nouvelle allait s’instaurer, placée sous le signe de l’ouverture, de l’humanisme, de la solidarité, de la liberté, égalité, fraternité. C’était l’époque annonciatrice des gentils hippies, du slogan « peace and love ». Tous les rêves étaient permis. Ô idéalisme ! Ô utopie ! Un demi-siècle après, à l’heure de la remontée des extrêmes, on voit ce qu’il en est advenu. Tout le mérite des Autres est là. Rappelant que rien n’est jamais fini. Que, pour paraphraser Brecht, « le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ».

Didier Méreuze

Source: La Croix

15 12/2015

Éric Vigner, vingt ans de théâtre à Lorient | La Croix

mardi 15 décembre 2015|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Le metteur en scène reprend sa mémorable mise en scène de « L’Illusion comique » de Corneille.

Créé en 1996, c’est un magnifique « manifeste » en hommage au théâtre.

Éric Vigner dresse le bilan de ses 20 années au CND de Lorient.

Révélé à 30 ans tout juste, avec une mise en scène stupéfiante de « La Maison d’os » de Roland Dubillard, installée dans une ancienne matelasserie de la banlieue parisienne, en 1990, Éric Vigner a été nommé six ans plus tard à la tête du Centre dramatique de Lorient. Accompagné de sa sœur Bénédicte, il va y demeurer vingt ans. Le 31 décembre 2015, il laissera sa place à Rodolphe Dana et au collectif Les Possédés.

Pour ses adieux, il a repris « L’Illusion comique » de Corneille (1), son premier spectacle créé à Lorient. L’intrigue, aux péripéties fort complexes, raconte comment un père, désespéré de la disparition de son fils, s’adresse à un magicien, afin d’en retrouver la trace.

Ce dernier, du fond de sa caverne, fait défiler sous ses yeux, toute la destinée de l’enfant bien-aimé : aventure, amour, gloire, trahison… jusqu’à l’instant où le jeune homme est tué par un époux jaloux. Le père est accablé. Mais il se reprend aussitôt. Ce qu’il vient de voir n’était que théâtre. Son fils se relève et salue. Il jouait la comédie. Il est devenu acteur.

BAROQUE EN ÉPURE

Si la distribution a changé, le décor est le même : un espace nu en noir et blanc, éclairé de lumières sombres que se renvoient des panneaux transparents, démultipliant, par effets de miroirs, les images des spectateurs et des personnages mis en abîme.

Ponctuée des accords d’un quatuor breton, la mise en scène est aussi identique à celle 1996. Usant de tous les raffinements d’un baroque étrangement en épure, Éric Vigner y fait entendre le texte comme rarement, dans la tension du mystère de la scène et de ses feux, de la célébration d’un théâtre plus fort que la mort même, où tout n’est que vrai qui devient faux, mensonge qui ne peut être que réalité…

ERIC VIGNER

Eric Vigner / © Jutta Johanna Weiss

ENTRETIEN

LA CROIX : Éric Vigner, pourquoi avoir choisi la reprise ce spectacle pour vos adieux au Centre dramatique de Lorient ?

Éric Vigner : Je boucle la boucle, je referme le livre ouvert il y a 20 ans. Symboliquement, L’Illusion comique est très importante. Elle est ma première mise en scène à Lorient. C’était un manifeste. Cette comédie, en outre, est liée à l’histoire de la cité et de la Bretagne. Corneille l’a écrite en 1636, une trentaine d’années avant la création par Colbert du port pour la Compagnie des Indes orientales. Son héros est un breton, comme moi, et comme moi, monté à Paris pour faire du théâtre… Et puis, Corneille y rend hommage à l’État qui subventionne la création. Ce qui était important, l’est toujours, sinon plus.

LA CROIX : Quel bilan dressez-vous de vos vingt ans à Lorient ?

Éric Vigner : Cette aventure s’est construite toute seule, année par année, au fil des rencontres. Au départ, Bénédicte et moi ne pensions pas qu’elle durerait aussi longtemps. Cependant, nous savions que nous voulions faire de ce Centre un lieu actif, qui bouge, qui privilégie les expériences et les échanges dans le théâtre, les arts plastiques, les idées… Nous voulions, aussi nous inscrire dans l’Histoire et l’esprit de la décentralisation – ce n’est pas un hasard si L’Illusion comique célèbre la réconciliation des pères et des fils et si, en 1996, j’avais confié le rôle du père à Guy Parigot, l’un des hérauts de la décentralisation en Bretagne, et qui, plus est, mon professeur de théâtre au conservatoire de Rennes.

Outre la conquête d’un nouveau public (notamment celui des jeunes), figuraient, parmi nos objectifs, l’ouverture à des metteurs en scène et des auteurs contemporains, invités à s’exprimer, en profitant d’une institution comme un centre dramatique. Dès 1996, nous avons accueilli Arthur Nauzyciel, Éric Ruf, ou, plus tard, Daniel Janneteau. En deux décennies, nous avons produit 90 créations. Durant ce même temps, le Centre dramatique régional est devenu national, un nouveau théâtre de 1 000 places a été inauguré et le public est passé de 5 000 à 50 000 spectateurs. Pour une population de 60 000 habitants, ce n’est pas si mal ! À l’époque, tout cela paraissait évident. Je ne suis pas certain que ce soit toujours le cas.

LA CROIX : Que voulez-vous dire ?

Éric Vigner : En 1996, Lorient était d’une ville où tout était à construire. Le ministère de la Culture et la mairie, déjà dirigée par Jean-Yves Le Drian, attendaient que Bénédicte et moi agissions en artistes. Ils nous ont accordé un blanc-seing. À partir du moment où l’on était fidèle à la politique culturelle définie par l’État, à ses directives, ses ambitions, nous étions libres. Le seul vrai contrat qui nous liait était un contrat de confiance.

Aujourd’hui, tout serait plus compliqué, voire impossible. Les demandes sont autres. Toutes couleurs politiques confondues, les tutelles se montrent de plus en plus méfiantes envers les artistes. Elles ont tendance à vouloir imposer leurs programmations. Elles sont frileuses, réclament des productions consensuelles. Leur gestion est avant tout administrative, n’hésitant pas à couper dans les budgets, pour faire des économies. La création, la recherche, les projets ambitieux ne les intéressent pas.

À tout cela s’ajoute le désengagement permanent et continu de l’État en matière de politique culturelle. Il n’est pas nouveau. Il n’en est pas moins dramatique.

LA CROIX : Que ferez-vous le 1er Janvier 2016?

Éric Vigner : Je vais retrouver le statut de compagnie indépendante – ce qui est tout à fait normal. Cependant, j’aimerais bien diriger à nouveau une institution. J’aime créer des spectacles, signer des mises en scène. Mais j’ai besoin de faire vivre un théâtre, de défendre un projet culturel. Mon engagement artistique est aussi politique.

Didier Méreuze

(1) Le 14 décembre. 20 heures Rens. 02 9783 0101

À lire : Les Affiches du Théâtre de Lorient. 1996-2015. Ed. CDDB Théâtre de Lorient. 230 p. 40 €

Source : La-Croix.com