La Scala Paris

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28 05/2019

L’Iliade: sable, sueur et sang à la Scala |Le Figaro | 27-05-19

mardi 28 mai 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

L’Iliade: sable, sueur et sang à la Scala

Par   Jean Talabot

Publié le 27/05/2019 à 16:22

CRITIQUE – Pauline Bayle reprend son diptyque homérien en mélangeant les hommes, les femmes et les dieux dans un tumulte moderne et épique. Jusqu’au 2 juin.

Tout commence dans le hall de la Scala. Une classe de scolaires piétine. Il fait chaud. Quelques gouttes de sueur apparaissent sur le front des spectateurs, impatients de rentrer dans la salle climatisée. Soudain, Achille et Agamemnon débarquent. Combat de coq et échange de noms d’oiseaux: qui est le véritable chef des armées grecques? On se croirait sur les plages venteuses de Troie. Chacun doit hurler pour se faire entendre au milieu des soldats.

Arrive «l’industrieux» Ulysse, un peu plus malin que les autres. Il compte les forces mobilisées. Un gamin tout content se voit appeler « Ajax le Grand». Il est remercié pour avoir mobilisé «quarante navires». Enfin, tout le monde rentre, prêt à se battre. Ça devient plus statique. Comme chez Homère, il y a une indigestion de noms propres. Chaque homme tué au combat est cité, ce qui fait beaucoup de morts et beaucoup de noms. Soufian Khalil tire son épée du jeu. Il campe un parfait Ulysse. On l’imaginait moins en Andromaque éplorée. Avec Pauline Bayle, qui reprend l’Iliadeet l’Odyssée, les sexes sont mélangés. Sans doute une volonté de «casser» l’identité très binaire du récit d’Homère.

Du sang, des larmes, des vagues

Hector, aussi conjugué au féminin, s’impose comme une figure aristocrate et romantique. Tout le contraire d’Achille (vibrante Mathilde Méry), rageur et bas du front, qui a le droit à de belles scènes de «furie» meurtrière. L’Iliade est son histoire, une histoire de pulsions, de ses colères à son pardon. Les gamineries triviales des dieux de l’Olympe tranchent avec le sérieux des hommes. On se détache complètement du poème original quand il s’agit de l’Olympe. Zeus et Era forniquent en coulisses. Le tonnerre du premier se traduit en un rap de l’enfer.

D’autres effets sont un peu chics mais le spectacle reste haletant. Pauline Bayle nourrit l’épique à peu de frais (de l’eau, des paillettes, un soutien-gorge) et avec beaucoup de cœur. Il y a du sang, des larmes et le fracas des vagues. De quoi revenir embarquer pour l’Odyssée, qui est aussi le thème du prochain Festival d’Avignon. Homère a décidément le vent en poupe.

 

  • L’Iliadeet l’Odyssée à la Scala, 13 Boulevard de Strasbourg (Xe).
    Jusqu’au 2 juin. Durée: 1h25 et 1h45. Tél.: 01 40 03 44 30
9 02/2019

Shantala Shivalingappa dans l’œil du cyclone |le Figaro- 08-02-2919

samedi 9 février 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Danse: Shantala Shivalingappa dans l’œil du cyclone

Créé en juin dernier au festival Montpellier Danse, le spectacle est entièrement porté par Shantala Shivalingappa.

Aurélien Bory a conçu avec  aSH un portrait de cette interprète versatile. Lorsqu’elle le danse, elle fait trembler le monde. À découvrir à la Scala, à Paris.

Aurélien Bory s’est penché sur Shantala Shivalingappa comme un entomologiste sur un papillon exotique. Lui est homme de spectacle et scientifique versé dans la physique. Elle est une danseuse indienne élevée à Paris. Sa mère, Savitry Nair, avait quitté l’Inde pour rencontrer Béjart, sidérée par son ballet Bhakti.

Comme elle, Shantala est liée à ce que le monde du spectacle compte ici de plus prestigieux. Elle a débuté à 13 ans avec Maurice Béjart dans un solo de danse indienne dans 1789 et nous, sous la coupole du Grand Palais. A continué avec Peter Brook dans La Tempête, enchaîné avec Bartabas à 15 ans dans Chimère, avec Pina Bausch à 22 ans dans O Dido et Nefes, puis Amagatsu qui lui a appris la lenteur du butô. Mais son maître absolu était à Madras: Vempati Chinna Satyam qu’elle allait voir tous les étés. Il lui a transmis le kuchipudi, danse narrative où le corps ondule avec douceur, comme métamorphosé en ruisseau, tandis que les jambes attaquent avec une vivacité ravageuse.

Aurélien Bory a voulu dresser d’elle un portrait dansé, qui vieillirait avec elle, comme il l’a fait pour Stéphanie Fuster et Kaori Ito. Ils s’étaient rencontrés à Düsseldorf, où Pina avait convié Bory à présenter Plus ou moins l’infini. Comme Shantala lui confessait son éblouissement devant ce spectacle, il lui avait jeté un regard lunaire: «Ah bon, cela vous plaît, ces petits hommes qui se collettent avec de gros cubes pour faire des tangrams?»

 Grâce et vivacité

Ils se sont retrouvés en 2013 et ont commencé à dialoguer au sujet de ce qui allait devenir aSH, créé en juin dernier au festival de Montpellier. Un des plus beaux spectacles qu’il soit donné de voir: à travers Shantala, miniature indienne tout en grâce et en vivacité, la danse déferle comme un tonnerre sur le fond d’un papier kraft qui vibre et se to rd, utilisé à la fois comme décor et instrument de percussion.

«Quand je danse, je me mets dans l’œil du cyclone. Une immobilité totale à l’intérieur, et une explosion d’énergie à l’extérieur», dit-elle. On s’y tient avec elle. «La physique quantique a prouvé que l’observateur influence la réalité. Dans le spectacle, c’est pareil. C’est le regard du public qui va permettre l’alchimie de la musique et de la danse.»

 «C’est le regard du public qui va permettre l’alchimie de la musique et de la danse» Shantala Shivalingappa

Dans le dialogue qu’ils ont mené pendant quatre ans, Aurélien Bory a sondé méthodiquement son sujet. Et Shantala lui a répondu avec les histoires mythologiques qui ont bercé ses veillées d’enfant, comme celles de n’importe quel jeune Indien. D’abord le nom. Il y a du «Shiva» et du «lingam» dans Shivalingappa, et Shiva n’est-il pas le dieu de la Danse?

«Mon père, longtemps diplomate à l’Unesco, appartient à une communauté dédiée à Shiva. C’est chez nous un dieu très chéri et très proche. Shiva détruit l’univers, le soutient et le crée en dansant. C’est une figure très puissante et féroce, il habite la montagne en solitaire, recouvert de cendres, avec des serpents autour de son cou. Un de ses noms est celui de Rudra, que Béjart avait donné à son école à Lausanne: “Vous venez ici pour que quelque chose en vous soit détruit -votre ego- et qu’une plus grande puissance puisse se manifester à travers vous”, disait-il, rejoignant la leçon de Peter Brook, pour lequel le théâtre permet de faire vivre ce qui est invisible. Shiva est aussi cette vibration, cette pulsation invisible, au cœur de tout, repérée par la physique quantique.»

Un poème d’objets

Bory a ensuite interrogé Shantala sur la cendre. Elle lui a enseigné ce geste que les Indiens exécutent chaque matin: y plonger le doigt et s’en marquer le front pour se rappeler la réalité de notre mortalité et la vie qu’on se doit de célébrer à chaque instant. Il l’a encore interrogée sur le sens du mot «style» pour une danseuse si versatile: «Il faut se soumettre à un long apprentissage de la forme, et ensuite se permettre d’être libre à l’intérieur. Toute danse, même classique, est poreuse à l’interprète. Le style, c’est le véhicule. Il faut le ciseler, le travailler, mais c’est ce qu’on a à l’intérieur et qui anime la forme qui fait la différence. Je l’avais remarqué chez les danseurs de Pina Bausch: leur qualité d’être et d’expression est telle qu’il suffit qu’ils marchent pour capter l’attention.»

«Le style, c’est le véhicule. Il faut le ciseler, le travailler, mais c’est ce qu’on a à l’intérieur et qui anime la forme qui fait la différence»

Shantala Shivalingappa

Il l’a encore questionnée sur la géométrie, repérant ces mandalas dessinés par les femmes chaque jour sur un coin de marche ou devant leur demeure en signe de bienvenue : «La danse, le dessin, le mouvement… toute structure a une géométrie. Quand elle est juste, elle est en ligne avec la géométrie du cosmos, et les énergies se réveillent. » Shantala a encore conté sa naissance par césarienne et la manière dont le médecin Frédérick Leboyer a bercé et massé en chantant le bébé paniqué qu’elle était jusqu’à ce qu’elle se calme soudain, saisie par la tendresse du monde.

Chaque soir, Shantala se prépare pour entrer dans ce poème d’objets qu’Aurélien Bory lui a dressé comme écrin pour aSH, et faire vibrer l’univers. «L’interprète est comme un voile immaculé. Chaque couleur, chaque image projetée sur ce voile se révèle», dit-elle. Elle cherche l’alignement juste, la clarté, la réceptivité, l’instant où l’individualité disparaît pour qu’autre chose se manifeste. Autrefois, seule sur la plage à Madras, Shantala dansait dans le soleil levant, les vagues léchant ses pieds, dociles. Aujourd’hui, elle laisse parler le dieu le plus puissant de l’Inde. Et le public la vénère, étonné qu’une si gracieuse personne puisse déchaîner l’univers.

aSH à la Scala (Paris Xe), du 16 février au 1er mars. Et tournée en France. lascala-paris.com

Copyright : Aglaé Bory

20 12/2018

Kiss & Cry », une chorégraphie à quatre mains | Le Monde 20-12-18

jeudi 20 décembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

La Belge Michèle Anne De Mey et son compagnon, le réalisateur Jaco Van Dormael, font escale à La Scala, à Paris.

Par Rosita Boisseau Publié le jeudi 20 décembre 2018

Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris.
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris. MAARTEN VANDEN ABEELE

C’est en sortant de sa salle de bains que la chorégraphe belge Michèle Anne De Mey a eu l’idée de son solo Amor (2017). C’est dans la cuisine qu’elle l’a proposé au cinéaste Jaco Van Dormael. Et c’est sur la table de cette même cuisine qu’est né, il y a sept ans, leur spectacle Kiss & Cry, devenu depuis un best-seller. Les jouets des enfants, leur train miniature, les Playmobil, un sèche-cheveux, des feuilles mortes, des doigts qui s’enlacent, une fiction amoureuse… tout prend vie devant la caméra de Van Dormael.

La création au bout des doigts

Décrocher le gros lot est un cadeau du ciel. Surtout lorsqu’on ne s’y attend pas. « Nos amis étaient perplexes lorsque nous évoquions notre projet, et se demandaient ce qui allait en surgir, se souvient la chorégraphe. On ne se rendait pas compte de ce que l’on faisait. On avançait, on pataugeait, on était dans notre bulle. On inventait une sorte d’arte povera sans y penser. La photo s’est révélée à la fin. » Jaco Van Dormael ajoute : « Quand j’étais jeune, je pédalais dans la choucroute lorsque je réalisais un film et ça me faisait peur. Maintenant, je sais que c’est normal de pédaler, et ça me va très bien. »

Chacun de son côté, Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael n’en étaient pourtant pas à leur coup d’essai. Figure de la scène chorégraphique belge depuis le début des années 1980, complice d’Anne Teresa De Keersmaeker de 1982 à 1990, De Mey a créé sa compagnie en 1990. Elle a conçu une trentaine de spectacles, tout en codirigeant, de 2005 à 2016, Charleroi Danses. Jaco Van Dormael, metteur en scène et clown, a réalisé, entre autres, Toto le héros (1991), avec Michel Bouquet, Caméra d’or au Festival de Cannes, Le Huitième Jour (1996) et M.Nobody (2009). « Il me disait qu’il ne pouvait pas filmer la danse, qu’il ne savait pas choisir entre gros plan et plan d’ensemble, se souvient la chorégraphe. Un jour, je lui ai dit en agitant deux doigts sur la table : “Et si je fais ça, tu peux filmer la danse ?” Ce moment est devenu le prologue de Kiss & Cry. »

Standing ovation

Cette « nanodanse » signe la délicatesse de Michèle Anne De Mey. Celle « qui hésitait, enfant, entre femme de cirque, bergère et danseuse » a ciselé son talent avec patience. Petits spectacles d’abord, à la paroisse de son quartier bruxellois, puis danse classique, claquettes… Le nom qu’elle évoque d’emblée est celui de Maurice Béjart dont elle a suivi les cours à l’Ecole Mudra, à la fin des années 1970. Elle avait 16 ans. « Avant d’intégrer cette école, je me souviens comment tout Bruxelles se précipitait pour assister à ses créations à l’affiche pendant trois mois, avec trois mille spectateurs par soir, se souvient la chorégraphe. On y allait avec l’école ou en famille. Nos mères, nos grands-mères ont vu Le Boléro et Bhakti. C’était la fête ! La magie émotionnelle et le partage culturel avec les habitants d’une ville étaient incroyables. Je crois que Béjart a eu une importance fondamentale qui explique aujourd’hui pourquoi le public belge connaît la danse et pourquoi elle est si présente chez nous. »

L’intensité de Michèle Anne De Mey parlant de la « générosité artistique de Béjart » semble faire écho au succès populaire de Kiss & Cry. « Qu’est-ce qui définit une œuvre comme accessible au plus grand nombre ?, s’interroge-t-elle. C’est un coup de chance ? Celui d’être au bon endroit au bon moment ? » Si les standing ovations sont monnaie courante pour leur trilogie, cela ne les empêche pas de conclure chaque représentation par une heure de notes. « Le plus beau compliment que l’on nous ait fait est celui d’un jeune homme croisé à Lyon, lance Van Dormael. Il m’a dit :Ce qui est fou, c’est que ce sont des vieux qui ont fait ça ! »

Michèle Anne De Mey n’a pas baptisé pour rien sa compagnie Astragale. Ce petit os est la poulie du pied et porte le corps dans la marche en lui permettant d’étendre et de fléchir la cheville. Elle y a, depuis 2016, ajouté un S pour nouer serré les fils de ses collaborations. « J’ai toujours aimé le partage, travailler avec d’autres, des musiciens, des plasticiens, des compositeurs. » Elle rappelle aussi que Kiss & Cry est le résultat d’un collectif de création qui a cimenté l’idée originale du couple. Elle cite tous les noms : Grégory Grosjean, Thomas Gunzig, Julien Lambert, Sylvie Olivé, Nicolas Olivier.

Langue des signes et lévitation

Dans la foulée de Cold Blood (2013), fiction miniature autour d’un voyage en avion, ils viennent de concevoir Amor, un seul-en-scène pour une danseuse. « J’ai subi un choc thermique en 2016, à Toronto, se souvient Michèle Anne De Mey. Je me suis baladée pendant deux heures par – 34°C sur la plage et, à l’aéroport, je suis tombée d’un coup dans le coma sur ma valise. J’ai vécu une expérience de mort imminente. C’était extraordinaire, plus réel que tout ce que j’avais vécu. Il y avait beaucoup d’amour, de l’amour à l’état pur. J’y ai croisé ma grand-mère. J’ai eu envie de témoigner de cette magnifique altération de la réalité dans le solo. »

Pour Amor, Michèle Anne De Mey a appris la langue des signes et la lévitation, en complicité avec la compagnie de magie nouvelle 14 : 20. Quant à Van Dormael, qui a signé la mise en scène, il précise : « J’ai tenté de recréer par la danse ce que Michèle Anne a pu m’en dire et ce que moi, j’ai vécu parallèlement en la voyant tomber. Et puis, il y a ces interrogations : comment fonctionne le cerveau ? De quoi se souvient-on ? Qu’est-ce qui est important avant d’être mort ? » Autant de questions présentes dans la trilogie. « Mais c’est le combat pour la vie qui est au cœur de tout, ajoute Michèle Anne De Mey. Et l’amour, à mettre de façon inconditionnelle dans ce que nous entreprenons. »
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris.
Le spectacle « Kiss & Cry », mis en scène par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael à La Scala, à Paris. MAARTEN VANDEN ABEELE

Kiss & Cry, jusqu’au 31 décembre ; Cold Blood, du 10 au 26 janvier 2019.