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1 04/2021

Bach réunit la danseuse Kaori Ito et le pianiste Francesco Tristano | Francetv info – 01_04_21

jeudi 1 avril 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 Bach réunit la danseuse Kaori Ito et le pianiste Francesco Tristano dans un spectacle-performance : en accès gratuit sur le net

Une rencontre autour de Bach, un peu par hasard, réalisée au théâtre de la Scala à Paris par la danseuse franco-japonaise Kaori Ito et le pianiste Francesco Tristano.

Article rédigé par

Bertrand Renard – franceinfo-culture

France Télévisions / Rédaction Culture

Publié le 01/04/2021 10:38Mis à jour le 01/04/2021 11:15

C’est une belle rencontre entre la danseuse franco-japonaise Kaori Ito et le pianiste Francesco Tristano Schlimé, l’une improvisant sur le jeu de l’autre. Un jeu dédié à Bach mais pas seulement… Et c’est à savourer en streaming sur le site de La Scala jusqu’au 11 avril. 

On ne saura pas exactement comment ces deux-là se sont rencontrés. Cela n’a d’ailleurs aucune importance car une vraie complicité est née entre la petite danseuse japonaise (pieds nus, robe rouge à fleurs) et le ténébreux pianiste luxembourgeois.

Improvisation et complicité 

Il y a quelques semaines, dans cette salle si particulière de Paris (ancien music-hall, puis cinéma, puis cinéma porno et désormais dévolue, rénovée, à toutes les musiques), Francesco Tristano (son nom de scène) avait enregistré les Suites anglaises de Bach (à paraître) C’est en partie sur elles mais aussi sur des passages improvisés et plus contemporains que Kaori Ito a improvisé, elle aussi, sa chorégraphie.

Improvisé ou préparé, ce sont les mystères de la création. Admettons que ce spectacle-là naisse sous nos yeux. Un piano sur scène à jardin, et c’est tout : à cour la danseuse, éclairée plus ou moins, et par des lumières très jaunes qui ressemblent à des servantes, ces lampes qui restent allumées la nuit quand les théâtres dorment (et aujourd’hui, on le sait, les théâtres sont toujours dans la nuit).

Kaori Ito et Franceso Tristano (Geoffrey Roques)

Les pleins et les déliés du corps 

Quelques notes, au début. Ou pas. Des silences. Une mise en forme. Mouvements d’élongations, jambe gauche tendue, pied gauche tordu, bras droit à l’opposé. Puis changement. Des gestes, presque de mime, qui ramènent du ciel (Ito tête levée) la lune ou un poisson d’or. Ou au contraire une corde qui monte ou descend. Tristano, T-shirt noir, porte des bracelets de force, mais ils sont en éponge…

Bach. La danse peut commencer. Elle dynamise le mouvement. L’espace s’élargit, série de pirouettes, glissades vers le bas, moments de respiration en position fœtale. Et toujours cette incroyable anatomie du pied, des pieds, quasi tordus, dont on compte chaque muscle, chaque nerf. Jambe comme appuyée sur le muscle, en une sorte de grand écart qui s’interrompt, comme si Ito allait accoucher accroupie, devant nous. Les pleins et les déliés du corps. La jupe remontée pour se donner plus d’aisance, presque impudique parfois.

Kaori Ito et Franceso Tristano jouent Bach (La Scala)

Une danse sur le dos du pianiste 

Et Ito (voilà pourquoi ce sentiment de spectacle se faisant devant nous est quand même si fort), dans un moment plus fluide, moins rythmé, cherche alors à trouver un langage différent, sans forcément y parvenir. Moments de fixité perplexe où elle se réfugie sous le piano, comme si elle se disait « Qu’est-ce que tu me fais ? »

Mais justement : jusqu’alors il y avait un pianiste d’un côté, une danseuse de l’autre. Cela crée soudain entre eux une sorte de télépathie (jouée), un dialogue, même quand l’un sort de scène et l’autre pas : « T’es où ? » Il y aura d’autres moments délicieux qui ponctueront la suite de cette (petite) heure : Kaori Ito vient se blottir derrière Tristano, sur le tabouret du piano, comme s’il la portait sur son dos en jouant (on pense à cette vieille femme de La balade de Narayama qui faisait ainsi son dernier voyage dans la neige, recroquevillée sur le dos d’un fils ) et Ito, la seconde fois où elle va derrière lui, caresse ses bracelets, lui fait des petits massages des omoplates du bout des doigts, joint les siens aux doigts de Tristano, imperturbable, contemple avec intensité une partition qui n’existe pas. Instants pleins d’humour où Bach prend tout à coup une tendresse inattendue.

Tous les styles de danse passés en revue 

Tristano enchaîne alors les improvisations contemporaines aux extraits de Bach, dont la Gavotte sautillante de la Suite n° 3, moments qu’il joue avec un grand dépouillement, sans la jubilation qu’y met Glenn Gould mais avec le sens de l’énergie légère de cette musique. Ito essaie mille choses : sur un passage plus fluide, des gestes de robot, façon voguing, sur la Gavotte une sorte de chevauchée sautillante et si gracieuse.

Elle est moins bien dans le style jazzy et ils ne réussissent pas vraiment cette fausse fin où il disparaît et où elle essaie d’appeler son fantôme dans l’ombre presque complète, « T’es où » (encore) Mais alors les lampes se rallument, violentes. Elle tourne autour de la scène en poussant de petits cris, tente une danse de cour avec humour, jupe relevée…

Et, sur une très belle improvisation qui monte en nappes puissantes (Tristano composerait sans doute de formidables musiques de films ou de scène, mais y tient-il vraiment ?) Kaori Ito nous fascine une dernière fois avec des mouvements d’oiseaux, des gestes de papillons, mais accrochée au sol, avec ce pied qui lui donne son assise, entre traditions de la danse africaines et européennes. Autre chose encore. Le Japon.

Kaori Ito (danse) et Francesco Tristano (piano), spectacle sur des musiques de Bach, Tristano et improvisations. Enregistré à La Scala, Paris, le 28 mars. En streaming sur le site de La Scala jusqu’au 11 avril

16 02/2021

Francesco Tristano, seul en salle à la Scala | Libération 11-02-21

mardi 16 février 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Musique

Rencontre avec le pianiste aux idées longues, qui enregistre son prochain album accompagné de son seul ingé son dans une Scala Paris désertée. Le quasi-quadra sera en concert en streaming samedi soir. 

par Guillaume Tion

publié le 11 février 2021 à 20h18

Des clémentines, des amandes, du café et trois radiateurs. Un exemplaire de l’Infinie comédie de David Foster Wallace posé sur le sol et des partitions de Frescobaldi sur le piano Yamaha à la caisse striée par des fils de micro. Une grande salle vide à disposition pour la semaine et un ingénieur du son compagnon de route de longue date. Voilà le contexte de l’enregistrement du prochain album de Francesco Tristano. Titre provisoire : On Early Music«J’aurais voulu Early Music, mais il y a aussi des morceaux contemporains», sourit-il. Ses morceaux. Comme s’il ne pouvait s’empêcher de laisser ses impressions de voyage à travers les genres et les siècles parcourir le disque. Depuis une vingtaine d’années, le pianiste né au Luxembourg et résidant à Barcelone coche toutes les cases. Interprète plébiscité qui s’associe à de grands orchestres internationaux pour des ouvrages du répertoire classique. Compositeur diplômé de la Juilliard School qui accumule les disques. Vigie tournée vers le passé avec les deux mains plantées dans la musique électronique, comme une évidence pour celui qui considère que les sons synthétiques ou l’imperturbabilité d’un beat font partie de la construction culturelle des musiciens, classiques ou non. Mais aujourd’hui, la roue tourne pour l’élégant quasi-quadra : «C’était le moment pour moi de revenir aux fondamentaux. Du pur piano.»

De fait, pas d’invité pour ce disque, pas de fantaisie non plus. Mais un programme panaché, passé-présent, qui intercale cinq de ses nouvelles œuvres entre celles de compositeurs baroques, de John Bull à Girolamo Frescobaldi ou Orlando Gibbons. Tristano voit un lien évident entre les œuvres baroques et la musique contemporaine : «Dans le rythme, presque groove, par le caractère dansant des pièces, mais aussi par une certaine liberté harmonique née de l’approche modale», analyse-t-il en joignant ses deux mains comme pour appuyer sa pensée. Et Tristano de rappeler ensuite des points communs entre Frescobaldi et Boulez, dans leur manière d’inciter les interprètes à s’emparer pleinement de leur œuvre, rejouer ou sauter certains passages, sans respecter un format rigide. Pour lui, toute interprétation baroque, même sur instrument d’époque, tombe de toute façon à côté : «Nous n’avons pas dans l’oreille et dans la culture l’importance que les auditeurs et les compositeurs apportaient à une chaconne ou une bourrée.»Libre à lui alors de s’informer pour s’en approcher au plus près, ou au contraire de transformer certaines pièces. Puis il s’assied au piano et livre une toccata de Frescobaldi, sans crescendo ni usage de la pédale, qui sera enregistrée d’un seul tenant, s’interrogeant avec l’ingé son sur la façon de sortir de certaines trilles – les partitions baroques, non annotées, permettant précisément cette liberté à l’interprète.

Grappe de pièces électroniques gonflées de pulpe nipponne

Sur scène ce jour-là, il enregistre aussi une toccata qu’il a composée. Etonnant d’entendre un de ses morceaux filer à vive allure, notamment lors d’une partie dont l’esprit est tourné vers la fugue mais dont le son s’implante dans un staccato machinique qui joue à cache-cache avec un click. D’ordinaire, les morceaux composés par Tristano étirent des ambiances lentes, où l’introspection de l’auditeur et de l’artiste insomniaque peuvent dialoguer tranquillement et se promener dans des décors de toutes matières. «Gould disait que la lenteur apporte la profondeur. Je suis d’accord, mais en partie, car le rythme est important.» Pendant l’enregistrement ardu de cette pièce, Tristano reprend sa partition, ajoute des altérations, réécrit au crayon sur les pages au milieu d’une jungle de huit micros. Liberté encore de retoucher son propre travail.

Il est à la Scala comme chez lui. Le piano de concert sur lequel il travaille, c’est d’ailleurs lui qui l’a choisi, avec Bertrand Chamayou, à Hambourg, avant l’ouverture de la salle, en 2016. Les propriétaires, Mélanie et Frédéric Biessy, chouchoutent leur artiste et Tristano le leur rend bien. L’an dernier, il a joué à la Scala sa seule date parisienne des Tokyo Stories, grappe de pièces électroniques gonflées de pulpe nipponne, sur fond d’installation vidéo. Aujourd’hui, la Scala confinée est aussi associée à ce nouvel album : Tristano y présente ce samedi un concert où il interprétera pièces baroques et certains de ses nouveaux titres. Enregistré dans l’après-midi à huis clos, il sera diffusé à 20h30 sur le site de la salle. Le pianiste retournera ensuite à son immersion du moment, les Suites anglaises de Bach, impatient de retrouver des salles rouvertes et du public, peut-être au Japon. «Je pense qu’on en a pour cinq ans avant un retour à la normale», conclut-il, fataliste.

Francesco Tristano en concert, sur le site de la Scala, ce samedi à 20h30.

www.liberation.fr

15 10/2020

Un petit amphithéâtre, mais de grandes ambitions pour la Piccola Scala | Le Figaro 14-10-20

jeudi 15 octobre 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

À Paris, la Scala a inauguré une salle de 200 places dédiée à la création et à la prise de risque artistique. Un pari qui ne manque pas de sel.

Par Philibert Humm

Publié hier à 18:04, mis à jour hier à 18:20

La Piccola Scala sera dédiée à la création, à l’émergence et à la prise de risque. Alexei Vassiliev/La Scala

De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace et les théâtres seront peut-être sauvés. Tandis que la plupart des directeurs de salle de spectacle craignent le pire, Frédéric Biessy, qui dirige la Scala sur les boulevards parisiens, inaugure une nouvelle salle. Petite, certes, – moins de 200 places – mais une salle tout de même.

Nous avons fermé six mois et on a résisté. Nous n’avons plus peur

Frédéric Biessy, directeur de la Scala

La Piccola Scala, située huit mètres et quarante marches sous le niveau du sol, vient d’être livrée. Elle sent encore la peinture et l’acoustique reste à revoir. Plus préoccupant, à l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ne savons pas si elle sera autorisée à recevoir du public. On fait dans le doute comme si de rien n’était. Les programmes ont été imprimés et distribués aux journalistes. La Piccola sera dédiée à la création, à l’émergence, à la prise de risque.

S’agit-il en la circonstance d’audace ou d’inconscience? Les deux mon capitaine, répond tout feu tout flamme Frédéric Biessy. «Avez-vous entendu parler d’un seul théâtre privé ayant déposé le bilan? Pour l’instant non, nous tenons. Grâce aux aides d’une part – il faut le reconnaître – et grâce au public d’autre part, qui répond présent pour autant qu’on le lui permette. Nous avons fermé six mois et on a résisté. Nous n’avons plus peur

Programmation musicale

Mercredi matin, boulevard de Strasbourg, ont répondu présent Jason Brokerss, stand-upper qui essuiera les plâtres de la Piccola, et quelques autres jeunes auteurs. Rodolphe Bruneau-Boulmier est là lui aussi, qui assure la programmation musicale. Les 13 de chaque mois, un ou une concertiste donnera ici un récital. Ce 13 octobre, Josquin Otal ouvrait la danse en interprétant Brahms, Ravel, Rachmaninov et Thomas Adès.

« Nous demandons aux musiciens d’incorporer à leur programme au moins un compositeur vivant. C’est la seule et unique contrainte imposée.» Dans ce petit amphithéâtre de bois, le public disposé en arc de cercle se retrouve à quelques mètres à peine du musicien. Un piano a été pour l’occasion affrété de Hambourg. «Le grand-queue de la grande salle ne convenait pas, explique Bruneau-Boulmier. Trop puissant. C’aurait été faire rouler une Ferrari sur un chemin de terre…»

Ce genre d’endroits manquait à Paris. Les spectateurs n’attendent que ça

Frédéric Biessy, directeur de la Scala

Frédéric Biessy, en ce qui le concerne, n’est pas peu fier de son chemin de terre. Comédiens, penseurs, compositeurs, humoristes, philosophes… à l’entendre, la Piccola sera le sillon où germeront les futurs grands. « Ce genre d’endroits manquait à Paris. Les spectateurs n’attendent que ça.» Il y a décidemment chez cet homme de l’espoir. Et comme dit l’autre, où il y a de l’espoir, il y a de la vie.

La Scala, 13 boulevard de Strasbourg (Paris 10e).

www.lefigaro.fr

 

16 12/2019

Isabelle Adjani : « Être un objet de désir ne doit pas conduire les actrices à subir » | Le Monde

lundi 16 décembre 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Dans un dialogue avec la philosophe Cynthia Fleury, auteure de « La fin du courage », dont elle lit une adaptation théâtrale à la Scala de Paris, l’actrice évoque l’importance de cette vertu dans nos vies.

Propos recueillis par Nicolas Truong   Publié aujourd’hui à 05h37, mis à jour à 07h26

Temps de Lecture 9 min.

Du 17 au 21 décembre, à La Scala de Paris, Isabelle Adjani lit avec Laure Calamy La Fin du courage, adaptation de l’essai (Fayard, 2010) de la philosophe Cynthia Fleury, dans une mise en espace de Nicolas Maury. Un dialogue à la fois réflexif et ludique sur cette vertu trop souvent perdue de vue dans une époque normative et déceptive.

Pour Le Monde, Isabelle Adjani et Cynthia Fleury dialoguent sur le découragement ambiant, mais aussi sur le courage ordinaire qui permet d’endurer comme de se libérer, à l’image de ces comédiennes qui, telle Adèle Haenel, ont rompu le silence depuis le mouvement #metoo.

Isabelle Adjani : J’ai lu La Fin du courage de Cynthia Fleury alors que je traversais une période difficile. J’avais l’impression de chuter, en mode cauchemar, d’une falaise. Et ce livre m’a aidée, il m’a retenue, il m’a attrapée, il m’a permis non pas de remonter, mais de me mettre en suspension, en état d’apesanteur. La pensée de Cynthia remet, étape après étape, de la verticalité dans le « je ».

Et puis ce livre revalorise le courage, tout comme j’ai attendu, des années durant, que la bienveillance et la gentillesse, qualifiées de faiblesses ou de niaiseries bien-pensantes, le soient également. Reconnaître la difficulté d’avoir du courage, ça m’a aidée à en trouver. Ça m’a décomplexée.

D’autant que l’époque est propice au découragement, entre promesses politiques non tenues, retour des régimes autoritaires et lutte contre le réchauffement climatique sans cesse repoussée. Car ce qui est décourageant dans nos vies, c’est d’enchaîner des déceptions.

Alors pour moi, il pousse à l’enthousiasme, ce dialogue philosophique théâtralisé à la mode antique ! A la manière d’Aristophane ou de Platon, il permet aux spectateurs de réfléchir l’air de rien à l’ère du doute, aux problèmes de la cité comme de leur psyché. Le tout sans exclure ceux qui ne pratiquent pas la discipline philosophique, car Cynthia Fleury est aussi une auteure étonnante !

Cynthia Fleury : J’admire Isabelle Adjani en tant qu’actrice depuis toujours, mais j’ai été aussi séduite par ses prises de paroles publiques, à la fois rares, précieuses et posées.

Je l’ai rencontrée par hasard dans un café, tout simplement parce qu’elle est venue vers moi, reconnaissant l’auteure du livre qui l’avait ainsi marquée. Et il se trouve que j’écrivais à ce moment l’adaptation théâtrale de cet essai philosophique. Nous nous sommes donc naturellement trouvées pour mettre en espace cette petite forme théâtrale incarnée.

Il s’agit d’un dialogue assez grave, mais avec une certaine tenue, je l’espère, et surtout beaucoup d’humour. L’armature du texte, c’est la parole, aujourd’hui dévaluée. Et le déficit de confiance en la parole est étroitement lié à la fin du courage et donc à sa nécessaire réévaluation. La parole est régulatrice. Lorsque quelqu’un vous dit quelque chose, c’est un bout du monde qui se tient.

Porter sur scène ce texte sur le courage, est-ce une façon de redonner une forme de centralité et de sacralité à la parole ?

Isabelle Adjani : Oui, car la dépersonnalisation de la parole me dévaste. Sans parole confiée, reçue, donnée, et tenue, je me sens errante. C’est pourquoi un spectacle ne doit pas être juste un enchaînement ou un déchaînement de mots en plus. Nous sommes bombardés par l’inconsistance du verbiage permanent, entre Tweets et chats, qui vident la parole de sa substance. C’est pourquoi je ne vais pas à la rencontre de mon malaise dans les talk-shows télévisés où la parole doit être distrayante, attractive, efficace, structurée, rythmée.

J’ai toute l’énergie du monde pour écouter et partager, mais le « small talk », la novlangue, me sont insupportables. Je cherche à trouver du sens et nous, les comédiens, sommes des passeurs, des vecteurs de pensées. Avec la responsabilité de maintenir la crédibilité de toute forme de parole. C’est curieux, j’ai connu un temps où l’on disait que les actrices et les acteurs ne devaient pas se mêler de tout. Et nous en vivons aujourd’hui un autre où ils sont sollicités pour tout.

Cynthia Fleury : Cette situation est due au déficit de la parole politique. Le porte-parolat est aujourd’hui civique et artistique, féminin en grande partie. Pourquoi, depuis le mouvement #metoo, incombe-t-il tout particulièrement aux comédiennes ? En raison d’une conjonction entre la blessure et la symbolisation. Les actrices sont des femmes qui ont été souvent blessées, car objets d’un désir parfois envahissant, agressif ou violent.

Mais ce sont également des femmes résilientes qui, par leur art, subliment ces tourments. Et, pour certaines, des femmes célèbres et influentes. C’est la conjonction de la blessure et de la force qui explique leur prise de parole, sans oublier les réseaux sociaux qui permettent la viralité, mais aussi d’accéder à la sphère publique par la domesticité. Le hashtag est une façon de passer par la petite porte afin de rejoindre la place publique, la rue et l’agora, qui ne sont pas socialement et historiquement des lieux très féminins.

Qu’est-ce qui a changé entre la naissance du mouvement #metoo et la prise de parole d’Adèle Haenel ?

Cynthia Fleury : La séquence ouverte par Adèle Haenel est importante. Il s’agit d’un moment d’une rare dimension pédagogique et didactique.

Tout d’abord, Adèle Haenel décide de parler, avec le risque de la déjudiciarisation, le name dropping (elle nomme son agresseur) – même si elle précise bien qu’elle dénonce un système et non un simple individu –, le dispositif patriarcal dans lequel les femmes sont enserrées, jusqu’à la justice elle-même qui fonctionne encore selon des stéréotypes sexistes.

Puis une enquête est ouverte par le ministère public. Afin de ne pas en rester à l’insuffisant « tribunal médiatique », elle décide de porter plainte, avec beaucoup de courage et de sens des responsabilités. Car le temps d’un apprentissage commun est venu, de faire face tous à nos dysfonctionnements collectifs.

Isabelle Adjani : Oui, à travers les volets successifs de cette séquence exemplaire, la décision d’Adèle Haenel de porter plainte augmente véritablement en France la mise en mouvement de cette libération féminine, déclenchée par #metoo, en dépit d’incidents saboteurs comme cette tribune collective sur « la liberté d’importuner », car il ne faut pas oublier que certaines femmes peuvent être également des gardiennes du machisme.

On commençait à peine à soulever le voile qui recouvrait des souffrances trop longtemps cachées et d’autres n’ont rien de mieux à faire que de se préoccuper de la misère sexuelle des hommes ! D’autant que le risque d’un puritanisme liberticide ne menace pas encore la France, si je ne m’abuse. On peut être un réalisateur transgressif dans son œuvre et protéger l’intégrité physique et morale d’une actrice. Cela dit, parmi mes consœurs traumatisées, d’aucunes se disent encore timidement « On va voir comment ça va se passer » avant d’avancer ou non leur parole.

 

Vous est-il arrivé d’avoir été agressée, harcelée ou abusée ?

Isabelle Adjani : Peu importent aujourd’hui mes mésaventures personnelles. Bien sûr qu’au cours de ma carrière, certaines choses m’ont affectée, fragilisée et ont laissé des traces. Nous les actrices, évoluons souvent en commençant jeunes, dans un espace constitué par le désir d’un homme ou d’une femme et par notre propre désir à nous d’être filmées, choisies, engagées. Or il y a une confusion qui fait partie de la célébration du mythe de l’actrice.

Être un objet de désir ne doit pas conduire les actrices à subir, notamment la prise de pouvoir sur leur corps, pas plus qu’une disponibilité de chaque instant en dehors du travail. C’est surprenant de voir le nombre impressionnant de femmes qui, depuis deux ans, autour de moi, se découvrent et révèlent qu’elles ont été violées ou harcelées.

Cynthia Fleury : Ce qui est impressionnant, également, c’est la façon dont ces récits de viols ou d’agressions se disent souvent sous la forme de l’anecdote. C’est dit comme « passe-moi le sel » ou « le ciel est bleu ». Ce qui signifie que la domination masculine a été incorporée. Ces actes sont même dévalorisés par la victime en tant que traumatismes. Ces violences sont effacées par les femmes comme une honte.

Or, depuis deux ans, elles se déposent, se consignent et s’énoncent. Non pas pour s’enfermer dans une posture victimaire, comme le disent les réactionnaires. Mais afin de soutenir celles qui vont plus loin dans l’acte de la publicité. « Moi aussi », c’est une manière de dire, à la suite des stars américaines et d’Adèle Haenel : « Oui, c’est vrai, cela m’est arrivé aussi. Elles ont raison ». Il faut comprendre que le féminisme se vit beaucoup comme un combat qui ne concerne pas les femmes, un combat imposé, au sens où régler les problèmes de la psyché masculine ne devrait pas être le nôtre. Pour ma part, j’ai assez à faire avec les dysfonctionnements de ma propre psyché.

Faut-il mobiliser un type de courage particulier afin de sortir ces souffrances de leur silence ?

Cynthia Fleury : Le courage n’est pas genré. Il est universel, négociateur et protecteur. La pièce s’intéresse au courage, mais ordinaire, alors qu’il ne semblait être dévolu qu’à la guerre, à l’héroïsme, au virilisme, à l’exceptionnel.

Or, tous les jours, face aux petites négociations avec l’inacceptable qui provoquent de l’usure et de l’érosion, il faut faire preuve de courage et tenir le choc par l’endurance. Il est évident que les femmes sont davantage mobilisées par cette forme de courage, mais en raison d’une inégalité de genre structurelle et non par essence. Le courage, c’est une décision prise sans garantie de succès.

Avez-vous le souvenir d’avoir joué un rôle exemplaire de cette forme de courage ?

Isabelle Adjani : Sur l’impossibilité de négocier, c’est évidemment Camille Claudel. La dénaturation de son art l’a conduite à la folie et à l’enfermement. Ce rôle m’a sauvé la vie.

Avec celui qui était dans ces années-là mon compagnon, le réalisateur Bruno Nuytten, nous avons, par le biais de ce film [sorti en 1988], sublimé les effets pervers de la fameuse rumeur de l’époque. Au début de l’épidémie, être déclarée par l’opinion publique atteinte du sida était purement et simplement une condamnation à mort. J’ai voulu pousser un cri à travers celui de Camille Claudel, et honorer son cri déchirant à travers le mien. Je suis sortie presque réparée de cette épreuve. C’est son courage qui m’a donné du courage.

N’assiste-t-on pas à un regain du courage comme vertu ?

Cynthia Fleury : Après le temps de l’obsolescence et de sa relégation, peut-être assistons-nous à une forme de ressaisie. La justice sociale et environnementale ou l’égalité de genre nécessitent du courage. Mais ces combats ne sont pas encore majoritaires et demeurent insulaires. D’où l’importance des piliers. C’est pourquoi la parole des acteurs produit un effet de sens stabilisateur pour tous.

Isabelle Adjani : Le meilleur chemin vers le courage, c’est le découragement. Cynthia, j’aimerais bien savoir… Faut-il toucher le fond pour remonter ?

Cynthia Fleury : Je ne crois pas à cette idée, car il n’y a pas de fond. Je dis toujours ça à mes patients qui pensent qu’après avoir touché le fond de la piscine, ils remonteront. Non, on peut s’enfoncer toujours plus profondément. Ce qui crée le fond, c’est la décision.

« La Fin du courage », de Cynthia Fleury, avec Isabelle Adjani et Laure Calamy. La Scala, Paris 10e. Tél. : 01-40-03-44-30. Du 17 au 21 décembre à 21 heures. De 10 € à 42 €.

Nicolas Truong

www.lascala-paris.com