Le Monde

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7 11/2016

Jacques Weber : « La sensation de parfaire mon métier » | Le Monde

lundi 7 novembre 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Le comédien, qui joue dans « Le Temps et la Chambre », de Botho Strauss, dit aborder ses rôles de manière « apaisée ».

Jacques Weber a bâti sa carrière en jouant des premiers rôles, Cyrano, Alceste, Tartuffe ou Dom Juan, dans des spectacles qui reposaient sur lui. Il a aussi dirigé deux centres dramatiques nationaux, à Lyon, de 1979 à 1985, puis à Nice, de 1986 à 2001. Depuis quelques années, il privilégie le travail avec de grands metteurs en scène. Après Peter Stein – qui l’a dirigé en 2013 dans Le Prix Martin, d’Eugène Labiche, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, et ce printemps dans La Dernière Bande, de Samuel Beckett, à l’Œuvre –, il joue, sous la direction d’Alain Françon, Le Temps et la Chambre, de Botho Strauss, créé au Théâtre national de Strasbourg, avant de partir en tournée.

Dans cette pièce chorale, Jacques Weber se glisse au milieu d’une distribution magnifique, qui réunit en particulier Dominique Valadié, Georgia Scalliet, Wladimir Yordanoff et Gilles Privat. Retour sur le trajet d’un comédien qui peu à peu quitte ses habits de héros. Et s’en réjouit.

Comment voyez-vous Julius, le personnage que vous ­interprétez dans « Le Temps et la Chambre » ?

Je ne saurais dire si Julius est un personnage. En tout cas, il n’est pas très identifiable. La première partie de la pièce s’axe sur son immobilité, partagée avec un autre homme, Olaf. Julius dit : « Nous ne voulons rien. Nous n’avons l’intention de rien. Nous sommes deux sceptiques qui s’aiment. Combien y a-t-il de temps que nous n’avons pas dit : on pourrait, on devrait, il faudrait. Nous savourons ensemble la paix de l’âme, la beauté intérieure : ne rien vouloir. » Tout ricoche pourtant sur ces deux hommes qui semblent immuables. Leur immobilité va-t-elle tenir jusqu’au bout de la pièce ? La certitude d’Olaf et de Julius ressemble à la foi : elle doute, tremble un peu.

Botho Strauss connaît bien les lois de la physique, qui le fascinent. Il écrit comme s’il décrivait des mouvements moléculaires. Ses mots ont un sens précis et, en même temps, les mouvements qu’ils entraînent recèlent quelque chose de poétique et de mystérieux. Pour moi, c’est une découverte d’acteur. J’ai vu la mise en scène du Temps et la Chambre par Patrice Chéreau, en 1991, qui me laisse un beau souvenir. Mais je n’ai jamais pratiqué ce répertoire.

Pourquoi avez-vous joué si peu d’auteurs contemporains ?

C’est une question que je me suis souvent posée. Peut-être que, contrairement à ce que l’on peut penser, j’avais un tempérament très craintif. J’ai acquis mes racines en jouant les classiques. C’est important d’avoir des racines, mais parfois elles prennent une grande importance, et on a tendance à se rassurer avec ce que l’on connaît, plutôt que d’aller vers la curiosité. C’est ce qui m’est arrivé. Je dois dire aussi que, peut-être, je n’ai pas su provoquer les rencontres qui auraient pu m’aider à découvrir tel ou tel auteur contemporain. Et puis j’aimais énormément jouer sur de longues durées. Le temps passait, j’étais peu disponible. Tout cela a contribué à me procurer la réputation d’un « monsieur du classique ».

« On a tendance à se rassurer avec ce que l’on connaît, plutôt que d’aller vers la curiosité. C’est ce qui m’est arrivé »

C’est à la fois dommage et bien, car cette base classique m’a appris à déchiffrer un texte comme une partition. Ce travail-là, humblement, je crois savoir le faire. Il m’aide à trouver ce qui est la base du jeu, c’est-à-dire le concret humain d’une écriture théâtrale. Si pour l’acteur quelque chose ne résonne pas concrètement, au départ, rien ne peut se faire. Cela se vérifie dans tout le répertoire. Et on le vérifie évidemment encore plus en travaillant avec des metteurs en scène comme Peter Stein ou Alain Françon.

Que vous apportent-ils ?

La sensation de parfaire mon métier, de mieux le connaître et mieux l’aimer : promesse de progrès, promesse de bonheur. C’est aussi simple que ça. Comme Peter Stein, Alain Françon travaille d’une manière extraordinairement précise, millimétrée. Cette précision apporte une confiance qui permet aux acteurs de jouer avec des modulations secrètes qui font que chacun est l’acteur qu’il est. Je ne peux pas faire un chapitre sur ce sujet, mais je sais une chose : vous pouvez avoir toutes les théories du monde sur le théâtre, mais, en définitive, le plus important, c’est la relation humaine concrète qui s’établit entre un metteur en scène et un acteur.

Comme les auteurs ­contemporains, les metteurs en scène de la trempe de Peter Stein ou d’Alain Françon ne sont pas nombreux dans votre carrière. Pourquoi ?

Pendant longtemps, on ne savait pas trop où me situer. J’étais à la fois directeur de théâtre, vedette de télévision, et je jouais les grands rôles. Même s’ils en avaient peut-être le désir, certains metteurs en scène se disaient que je ne pensais pas à eux. Et moi, je n’osais pas les solliciter. Il a fallu l’encouragement de proches pour que je le fasse. C’est comme ça que j’ai joué sous la direction de Jean-Pierre Vincent ou de Jacques Lassalle. A cela s’ajoutait que certains metteurs en scène voyaient en moi un acteur « trombone », comme on dit en Italie ; c’est-à-dire un acteur à grosse voix, qui en fait beaucoup. C’est vrai que j’aurais pu verser tout à fait dans ce travers, s’il n’y avait pas eu l’accident de Cyrano.

Cet accident, c’est l’extinction de voix qui vous a frappé en 1983, pendant que vous jouiez le rôle, et qui vous a profondément ébranlé, comme vous le racontez dans votre ­livre « A vue de nez » (Mengès, 1985). Pensez-vous que si vous aviez été à l’époque dirigé par un Peter Stein ou un Alain ­Françon, vous auriez pu éviter cette extinction de voix ?

Je pense que oui. Mais il faut remettre les choses dans leur contexte. Quand je rencontre Stein et Françon, j’ai plus de 50 ans. Quand je rencontre Jérôme Savary, qui me met en scène dans Cyrano de Bergerac, j’en ai 32, et je suis une sorte de starlette. Jérôme Savary voyait en moi une formule 1. Il n’osait rien me dire. D’autres auraient peut-être canalisé cette super, ou supra ou hyper-générosité que j’avais dans Cyrano, qui a fait que j’ai explosé en vol, parce qu’elle masquait quelque chose.

Que masquait-elle ?

Un désaccord profond entre ce que je pouvais représenter et ce qui se jouait en moi. Un dilemme non résolu entre une apparence physique héroïque et le sentiment intérieur d’être tout le contraire d’un héros. C’était quelque chose d’inconscient, que je traînais depuis longtemps. Déjà, quand j’étais au Conservatoire, je voyais les gens du Café de la gare, Coluche, Miou-Miou, Depardieu, et j’admirais chez eux une liberté magnifique, que François Truffaut appelait celle « de l’acteur nu ». Je sentais que je ne l’avais pas, cette liberté.

Derrière la façade – le Prix d’excellence à la sortie du Conservatoire, le refus d’entrer à la Comédie-Française et mes succès –, il y avait quelque chose de caché, de tu, de rentré. Cela s’est confirmé plus tard avec les problèmes vocaux et mon « explosion ». Il fallait en passer par là pour devenir ce que je suis aujourd’hui : apaisé. Je ne dis pas que tout est résolu, mais désormais j’ai une identité que j’assume totalement. Je vis avec, mais ne joue plus avec.

Le Temps et la Chambre, de Botho Strauss. Mise en scène : Alain Françon. Avec Antoine Mathieu, Charlie Nelson, Gilles Privat, Aurélie Reinhorn, Georgia Scalliet, Renaud Triffault, Dominique Valadié, Jacques Weber, Wladimir Yordanoff. Théâtre national de Strasbourg. Tél. : 03-88-24-88-24. Jusqu’au 18 novembre, à 20 heures ; puis en tournée jusqu’au 12 mars 2017.
www.tns.fr

Source : Le Monde

7 11/2016

Les Deschiens ressuscitent en Bouvard et Pécuchet | Le Monde

lundi 7 novembre 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Micha Lescot et Jérôme Deschamps dans « Bouvard et Pécuchet »
© Pascal Victor/Artcomart

Le spectacle de Jérôme Deschamps à partir du roman de Gustave Flaubert procure avant tout un plaisir d’acteurs.

Ils sont partis de La Rochelle, puis sont allés à Villeurbanne (Rhône), et maintenant les voilà à Sète (Hérault) : Bouvard et Pécuchet font leur tour de France, dans un spectacle écrit et mis en scène par Jérôme Deschamps, à partir du roman de Gustave Flaubert. On ne s’étonnera pas que le créateur des Deschiens (avec Macha Makeïeff, qui signe ici les costumes) s’intéresse aux deux promeneurs, copistes de leur métier, que le hasard fait se rencontrer sur un banc du boulevard Bourdon, à Paris, un dimanche de la fin du XIXe siècle.

Ce banc est à la littérature ce qu’est au théâtre l’arbre nu d’En attendant Godot, de Samuel Beckett. Il signe le décor d’un vide abyssal, non pas métaphysique, comme dans la pièce, mais comique à force de pathétique : le vide de la bêtise, que Jérôme Deschamps s’est toujours plu à railler, avec plus ou moins de tendresse.

Avec Bouvard et Pécuchet, il est servi. Les deux petits employés, un peu aigris, un peu amers, un peu râleurs, qui se plaignent de la voirie, des ouvriers et de la vie parisienne en général, sont des cibles parfaites. Ils le deviennent plus encore quand, à la suite d’un héritage de Bouvard, ils peuvent s’offrir leur rêve : aller à la campagne, changer de vie, tout apprendre, connaître, expérimenter.

Art consommé du ratage

Entre cloportes et Don Quichotte, ils se casseront les dents. Flaubert est mort (en 1880) avant d’avoir pu aller au bout de leur histoire, que Jérôme Deschamps s’approprie. Trop, d’une certaine manière : si au début on retrouve le roman, on s’en éloigne vite : c’est Bouvard et Pécuchet chez les Deschiens qui nous est proposé, avec son lot inénarrable de gags, ses borborygmes et son art consommé du ratage.

Micha Lescot et Jérôme Deschamps forment un couple épatant

Il convient donc de l’accepter, et de se laisser aller au plaisir que le spectacle procure. Un plaisir d’acteurs avant tout. Micha Lescot joue Bouvard, Jérôme Deschamps, Pécuchet. Ils forment un couple épatant, tant leurs différences et leurs talents s’accordent, dans la grande tradition du burlesque.

Micha Lescot est aussi long et mince que Jérôme Deschamps ne l’est pas. Son Bouvard a la voix haute, nasillarde. Pécuchet emprunte l’air ahuri d’un Paul Préboist. Lucas Hérault et Pauline Tricot, qui les accompagnent dans différents rôles, sont eux aussi épatants.

« Bouvard et Pécuchet », d’après le roman de Flaubert. Adaptation et mise en scène : Jérôme Deschamps.
Scène nationale de Sète et du bassin de Thau (Hérault), les 8 et 9 novembre
au Théâtre Saint-Louis de Pau (Pyrénées-Atlantiques) les 15 et 16 novembre.

Source : Le Monde

20 01/2016

Reprise : les Dakh Daughters en tournée – Le Monde

mercredi 20 janvier 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Le groupe des six Ukrainiennes punk a plusieurs dates de concerts en France, avant Le Trianon à Paris en février.


Les Dakh Daughters, filles de Chevtchenko et des Sex Pistols

Le groupe des six Ukrainiennes punk se produit à Avignon jusqu’au 25 juillet.

Deux gros ronds rouges sur les joues, les yeux passés au charbon et le foulard serré autour du cou, les Dakh Daughters font d’abord mentir leur réputation de chanteuses punk. Dans leurs robes-blouses vert bouteille, on les emboîterait bien comme des poupées gigognes. Mais attention, les six Ukrainiennes sont de pures freaks, pas chics du tout, qui font mordre la poussière à tous les clichés féminins qu’on voudrait leur coller. Les voilà en nuisette et vous pensez que la soirée va faire dans la dentelle. Sûrement pas ! Coucou, elles surgissent en tutu, mais le ballet romantique se prend le tulle dans les tambours de guerre.

Les Dakh Daughters sont des combattantes qui l’ouvrent pour gueuler des histoires sombres d’amour, de solitude, de pauvreté, de guerres. La fin de leur concert-cabaret, à l’affiche du Théâtre du Chêne noir, se clôt sur la vision du drapeau bleu et jaune ukrainien qu’elles brandissent avec fierté. « Nous voulons revendiquer la liberté par l’art », précisent celles qui « se font un devoir de révolte ». « On veut montrer une autre Ukraine que celle que l’on peut voir dans les médias, celle de gens libres et pleins d’énergie. »


Multitalents

Les filles se sont rencontrées il y a dix ans au conservatoire de Kiev, où elles ont été les élèves de Vlad Troitskyi, directeur de la troupe Théâtre Dakh (« le toit » en ukrainien), qui les met en scène aujourd’hui. Elles intègrent sa compagnie avant de former leur propre groupe en 2012. Multitalent – pas moins de vingt-cinq instruments sur scène, de la batterie au piano en passant par l’accordéon et même le didjeridoo –, elles jonglent sans arrêt au gré des chansons. Elles ont composé leur récital à partir de leurs propres textes mais aussi ceux de Charles Bukowski, William Skakespeare, du fameux poète ukrainien Taras Chevtchenko (1814-1861), du chanteur Kuzma Skryabin, mort dans un accident de voiture cette année. « Sa chanson La Mer a été écrite en 1992, mais prend évidemment un autre sens depuis l’annexion de la Crimée », soulignent-elles. Des chansons folkloriques et des témoignages de femmes ukrainiennes dénichés dans les journaux complètent le programme.

Si le son général frappe fort, avec des voix hautes très marquées par les mélodies traditionnelles des Carpates, le registre swingue entre rock, rap, slam, parlé-chanté… « On aime beaucoup mélanger les styles, précise Vlad Troitskyi. Il y a des tendances d’aujourd’hui mais d’abord l’énergie de la terre, des paysans de notre pays. Ce cabaret est aussi inspiré de l’esthétique des années 1930 : il y eut à Kiev une école très forte de ce genre théâtral. »

Le hic de ce concert qui en jette : filer une irrésistible envie de chanter à tue-tête avec le band et de danser à fond. Malheureusement, au Chêne noir, où le spectacle est à l’affiche jusqu’au 18 juillet, on hurle mais on reste assis. Bonne nouvelle, du 20 au 25 juillet, le Dakh Daughters Band prend d’assaut la Manufacture, et là, y a de l’espace pour gesticuler.

Dakh Daughters Band en tournée en France. Toutes les dates de concerts sur leur compte Facebook et des vidéos sur leur compte YouTube.

Source : lemonde.fr

15 01/2016

Dominique Valadié, comédienne en suspens – Le Monde

vendredi 15 janvier 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Cette grande figure du théâtre français joue « Qui a peur de Virginia Woolf ? » au Théâtre de l’Œuvre à Paris.

Une femme marche le long de la mer, dans un paysage aux nuances infinies et mouvantes de gris, de vert et de sable, de terre, de ciel et d’eau. Cette femme, ce pourrait être l’écrivaine Virginia Woolf, auteure des Vagues, mais, ici, ce serait Dominique Valadié, une des plus grandes actrices du théâtre français. Ce serait elle, non pas parce qu’elle joue une pièce qui s’appelle Qui a peur de Virginia Woolf ? Mais parce que son jeu et son tempérament évoquent irrésistiblement les reflets sans fin que se renvoient la mer et le ciel en territoire atlantique, et les incertitudes atmosphériques de l’identité si bien saisies par l’auteure anglaise.

Dominique Valadié, pourtant, est née au bord d’une autre mer – à Nice, en l’occurrence, ville aux couleurs plus tranchantes et solaires, et ces couleurs s’entendent encore dans sa voix, qu’elle a chantante, pas seulement sur un plateau de théâtre, mais aussi à la ville. En ce matin de janvier, c’est pourtant toute en noir et blanc qu’elle reçoit, au lendemain d’un des derniers filages de Qui a peur de Virginia Woolf ?, la pièce de l’auteur américain Edward Albee qu’elle s’apprête à jouer au Théâtre de l’Œuvre, dans la mise en scène d’Alain Françon.

Elle a joué avec Antoine Vitez dès son entrée au Conservatoire, à la fin des années 1970, puis avec Alain Françon, qui est aussi son compagnon, et qu’elle n’a pas quitté depuis trente ans. Elle a traversé les univers de Molière, de Tchekhov, d’Ibsen, de Feydeau, d’Edward Bond ou de Michel Vinaver, et tout de suite son jeu s’est imposé, a marqué par sa singularité. Mais, souvent, sans que l’on puisse dire pourquoi. L’art de Dominique Valadié fait l’unanimité, mais il est en grande partie insaisissable, comme est souvent cette femme qui semble tout entière engagée dans son art, le théâtre, qu’elle connaît dans ses pouvoirs les plus profonds et les plus secrets.

Dans sa notice Wikipédia, dont elle ne sait pas elle-même par qui elle a été rédigée, elle est définie comme « un savant mélange de Bette Davis, Jacqueline Maillan et Maria Casarès ». Elle en rit. « J’ai toute une histoire avec Bette Davis », avoue-t-elle. Dominique Valadié vient d’une famille normale et nombreuse, où l’on « aimait énormément les acteurs. C’était un rapport assez popote, pas du tout intellectuel, mais les acteurs comptaient comme exemples de vie, on parlait sans cesse de ce que l’on avait vu au cinéma ou à la télévision : la représentation occupait la fonction qu’elle doit avoir, finalement ».

« Plus proche de Maria Casarès »

Dominique a une sœur aînée – « bien plus flamboyante que moi », s’amuse-t-elle –, qui, la première, se lance dans le théâtre. «  C’est elle qui m’a fait connaître Bette Davis, qui la fascinait. Alors j’ai vu tous ses films. Mais je n’aime pas trop l’idée de lui ressembler : il y a quelque chose dans son jeu d’un peu effrayant… La comparaison avec Jacqueline Maillan vient sans doute d’Antoine Vitez : quand j’ai joué Mère Ubu avec lui, il avait déclaré : Moi aussi j’ai ma Jacqueline Maillan…” J’aimais beaucoup Maillan, j’allais la voir jouer, j’admirais son savoir-faire, mais, au fond, elle me faisait de la peine : c’était un art très solitaire que le sien, tandis que je me situe depuis toujours dans un art de troupe. »

Valadié se sent évidemment plus proche de Maria Casarès, « pas en raison du répertoire, mais du parcours : entre le TNP de Vilar, Vitez, Françon, il y a une continuité, qui est celle de l’histoire de la décentralisation à la française ». Mais elle s’est surtout construite avec ce maître qu’était Vitez, et en observant les acteurs de la Nouvelle Vague : «  Ce que j’aime énormément chez eux, et notamment chez les actrices, c’est que rien n’est gonflé dans leur jeu : ils ne sont pas lestés, c’est très spirituel. Marie-France Pisier, Bulle Ogier, Juliet Berto, Bernadette Lafont… toutes ont une identité, une présence totalement pure. C’est très précieux, ce jeu sans tapage. »

Les mots « léger » et « légèreté » reviennent sans cesse dans la conversation avec Dominique Valadié. Pour invoquer ainsi une forme de transparence aérienne, la comédienne n’en a pas moins laissé des souvenirs impérissables et très précis à tous les vrais amateurs de théâtre, que ce soit en Hedda Gabler chez Ibsen, en Macha, en Arkadina ou en Lioubov chez Tchekhov, ou en incarnant les étranges créatures dépersonnalisées d’Edward Bond.

En une image hallucinante

« J’ai encore dans l’oreille, depuis tout ce temps, depuis 1978, le son de sa voix, très articulée, quand elle a joué Agnès dans L’Ecole des femmes, se souvient une compagne de route de toute l’aventure vitézienne, qui tient à garder l’anonymat par souci de discrétion. Et je la revois comme si c’était hier, dans Ubu Roi, escalader le piano, en une image hallucinante. Ou encore en Môme Crevette dans La Dame de chez Maxim’s, de Feydeau, où elle avait ce geste, ce tournoiement du fessier, de la jambe et du pied et ce rire monstrueux, inoubliable. Seuls les très grands acteurs peuvent vous marquer ainsi pour la vie avec un seul geste, un détail qui devient une métaphore. »

Parmi les « reines » d’Antoine Vitez, les Nada Strancar, Jany Gastaldi, Evelyne Istria, etc., Valadié fut en effet la plus absurde de toutes, Mère Ubu, ce qui lui va bien. Il y a toujours quelque chose d’un peu divagant chez elle, qui décale la couleur principale, la fait virer imperceptiblement vers une autre tonalité : le rire devient inquiétant, la tragédie se teinte de douceur, à moins que ce ne soit l’inverse. Des gouffres s’ouvrent, ceux d’une identité toujours incertaine.

Un jeu infiniment riche et subtil

Aujourd’hui, Qui a peur de Virginia Woolf ? lui donne une nouvelle occasion de déployer toute l’étendue, toutes les nuances d’un jeu infiniment riche et subtil. En France, la pièce est célèbre surtout grâce au film qu’en a tiré Mike Nichols en 1966, avec ces deux acteurs monstres que sont Elizabeth Taylor et Richard Burton dans les rôles du mari et de la femme s’affrontant comme sur un ring de boxe.

Le défi ne lui fait pas peur, non plus qu’à son partenaire, Wladimir Yordanoff, acteur puissant et profond, qui fut lui aussi un élève de Vitez. Qui est Martha, cette femme qui navigue entre réalité et illusion, se noie dans l’alcool et se perd dans les vertiges des joutes verbales avec son mari ? Comme à son habitude, Dominique Valadié n’apporte pas de réponse psychologique à cette question. Elle ne fait pas partie de ces actrices qui travaillent un personnage, mais de celles qui plongent dans l’ensemble du paysage que constituent l’auteur et la pièce.

« Pour moi, l’acteur est une sorte de véhicule qui contient de la matière textuelle qu’il peut réchauffer avec sa propre personnalité, faire entrer dans le cœur des gens pour qu’ils soient touchés. Muni [nom de scène de l’actrice Marguerite Dupuy] disait ça : “Je suis quelqu’un qui passe.” Elle ne voulait pas être autre chose. C’est très beau : être l’endroit où ça traverse. L’acteur est un vecteur… »

Alors qui est Martha ? « Elle est d’abord un prénom, et ce prénom contient tout : il est toutes les femmes, toutes les époques, toute la culture occidentale, avec tout ce que cela suppose de désir inassouvi, de frustration chez la femme, qui crée un tourbillon de paroles, une béance dans le langage où l’être se perd », sourit Dominique Valadié sous sa belle crinière de cheveux noirs et blancs.

Et c’est là que l’on retrouve Virginia Woolf, et la femme le long des vagues. Quand Dominique Valadié ne joue pas, elle aime se promener au bord de la mer, en Normandie, et photographier, « avec [son] petit portable, les ciels et le sable ». Elle est chez elle, dans cette suspension inquiète du temps qu’est le théâtre d’Alain Françon.

Qui a peur de Virginia Woolf ?, d’Edward Albee (traduction de Daniel Loayza).Mise en scène : Alain Françon. Théâtre de l’Œuvre, 55, rue de Clichy, Paris 9e. Mo Liège. Tél. : 01-44-53-88-88. Du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures. De 10 € (moins de 26 ans) à 42 €. Durée : 2 heures. Jusqu’au 3 avril.

A lire : « Alain Françon, la voie des textes », par Odile Quirot (Actes Sud)

Source : Le Monde

3 09/2014

Michel Vinaver : « L’affaire Bettencourt est un crash » – Le Monde

mercredi 3 septembre 2014|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , , |

A 87 ans, Michel Vinaver livre une pièce formidable, Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, qui met en scène les principaux protagonistes de l’affaire politico-financière la plus marquante de la présidence de Nicolas Sarkozy. L’ancien chef de l’Etat y apparaît sous son nom, tout comme Patrice de Maistre, François-Marie Banier, Claire Thibout, Eric Woerth, Lindsay Owen-Jones… et, bien sûr, Liliane Bettencourt et sa fille, Françoise Bettencourt Meyers.

Le propos est enlevé, sarcastique, réflexif. Michel Vinaver s’en explique, alors que sa pièce est parue, le 3 septembre, aux Editions de l’Arche. Elle sera créée au Théâtre national populaire de Villeurbanne, dans une mise en scène de Christian Schiaretti, à l’ouverture de la saison 2015-2016.

Source : lemonde.fr