Les Echos

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19 10/2017

« La Fuite ! » : le rêve noir de Bougalkov et Makeïeff | Les Echos Week-end

jeudi 19 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Défait, l’état-major russe blanc prépare sa « fuite ». © Pascal Victor/ArtComPress

Créée à La Criée, à Marseille, « La Fuite ! », comédie fantastique en huit songes de Mikhaïl Boulgakov, est promise à une longue tournée. Macha Makeïeff en a fait une belle fugue onirique et burlesque, portée par des comédiens habités.

« La Fuite ! » est sans doute le spectacle le plus ambitieux de Macha Makeïeff. D’abord parce que la pièce de Mikhaïl Boulgakov est un monstre, une épopée de plus de trois heures qui retrace en huit « songes » et 22 personnages le (mauvais) trip des Russes blancs prenant le large après leur défaite face aux bolcheviques. Ensuite, parce qu’il s’agit du projet le plus personnel de la directrice de La Criée. Ces rêves grinçants, peuplés de « vaincus » écorchés vifs et fantasques (officiers psychopathes ou en perdition, femmes bafouées, artistes de foire, idéalistes en mal d’idéal) lui rappellent étrangement les « cauchemars éveillés » de sa grand-mère, recluse avec son mari dans leur sombre appartement lyonnais après un périple comparable.

Avant d’enclencher la machine à rêves, Macha Makeïeff raconte son histoire en voix off et se met elle-même en scène, enfant. On retrouvera la petite Macha, dans un halo de lumière à la fin de ce fantastique voyage qui nous aura conduits à un train d’enfer de Tauride, en Crimée, puis de Constantinople et Paris, à l’aube des années 1920. La metteuse en scène s’approprie ainsi totalement, intimement, l’oeuvre censurée (comme tant d’autres) par Staline. « La Fuite ! » n’est pourtant pas une quelconque tentative de réhabilitation de la Russie tsariste et de ses partisans, juste une mise en abîme ironique et désespérée de la folie des hommes, de l’absurdité de la guerre civile et de la douleur de l’exil.

DÉCOR ÉBLOUISSANT

Macha Makeïeff, aidée d’une belle troupe de comédiens habités (Pascal Rénéric, Vanessa Fonte, Karyll Elgrichi, Alain Fromager, Vincent Winterhalter, Pierre Hancisse, Sylvain Levitte…) orchestre une grande « fugue » onirique et burlesque, truffée d’images puissantes et de points de suspension mélancoliques. Le grand décor amovible (gare, bureau du renseignement, fête foraine, appartement parisien…) et les costumes variés, signés de la metteuse en scène, sont éblouissants. De même que les lumières bigarrées imaginées par Jean Bellorini, directeur du TGP (le cousinage artistique entre la femme et l’homme de théâtre se confirme ici avec brio).

On n’oubliera pas non plus le fin regard complice d’Angelin Preljocaj porté sur les chorégraphies. Car on danse, on joue de la musique (accordéons, cuivres…) et on chante dans cette « Fuite ! » marseillaise. Le rêve noir de Bougalkov est magnifié par tous les arts. Macha Makeïeff a réussi son pari, en portant à son acmé une forme de théâtre satirique, onirique et flamboyant. Bougalkov, pour rire, pour pleurer… et pour rêver.

Philippe Chevilley

LA FUITE ! de Mikhaïl Boulgakov
Macha Makeïeff, à Marseille Théâtre de La Criée (04 91 54 70 54). Jusqu’au 20 oct. Puis tournée : Nice (7 au 9 nov.), Tarbes (14-15 nov), Corbeil-Essonnes (21 nov.), TGP Saint-Denis (29 nov.-16 Déc.), Toulon Théâtre Liberté (21-22 déc.), Lyon – Célestins (9-13 janv.) Angers Le Quai (19-20 janv.)

Source: Les Echos

12 09/2017

La littérature fait sa mue au festival Extra ! | Les Echos

mardi 12 septembre 2017|Catégories: Art & Patrimoine, Festivals, Non classé|Mots-clés: , |


La littérature fait sa mue au festival Extra ! / © Hervé Veronese

En marge de la rentrée littéraire, le festival Extra explore les littératures « hors livre » pendant cinq jours au Centre Pompidou.

Le livre a perdu de sa superbe. La faute à la radio, puis à la télévision et aujourd’hui à internet… On connaît la chanson. Mais si le public lit moins de livres, doit-on nécessairement conclure qu’il ne lit plus ? La littérature est elle en perdition parce que « l’objet livre » est rendu obsolète par les écrans d’ordinateur et les liseuses électroniques ? Le festival « Extra ! » au Centre Pompidou se moque bien des Cassandre. La littérature évolue, et, comme le fredonnait Léo Ferré, « c’est extra ! ». Jusqu’au dimanche 10 septembre, la première édition du festival réunit un ensemble de manifestations littéraires pour fêter la littérature « hors livre », selon la formule du poète sonore français Bernard Heidsieck. En pleine rentrée littéraire, c’est un joyeux pied de nez à l’establishment du folio papier.

Derrière le concept du « hors livre » se logent toutes les occurrences littéraires existant par d’autres formats que le livre imprimé : la performance artistique, l’écriture numérique, le film poème, la lecture à haute voix, le rap, le slam… soit toute forme d’art plastique ou audiovisuel revendiquant un geste littéraire. Aussi, il n’est pas étonnant que le Centre-Pompidou, qui célèbre l’innovation artistique depuis sa création en 1977, se soit emparé de cette forme d’expression éclatée. Jean Max Collard, programmateur d’Extra ! et chef du département « Parole » au Centre Pompidou, insiste : « ce festival se dresse contre ceux qui disent que la littérature s’est repliée sur elle-même. De nouvelles formes littéraires naissent dans le sillage du numérique. Extra ! met en avant cette reconfiguration du paysage, en proposant des formes alternatives. »

Ces proliférations littéraires sont encore peu familières au grand public. Peu visibles, diffusées de manière sporadique, attirant un public de niche, les littératures hors livre laissent par définition peu de traces. Dès lors, pour Serge Lasvignes, directeur du Centre Pompidou, la création d’un prix devrait permettre de graver ces formes d’art dans la pierre des institutions. La figure tutélaire de Bernard Heidsieck s’est imposée d’emblée, souligne Jean-Max Collard. Lauréat 1991 du grand prix national de la poésie, pionnier de la « poésie sonore », invité régulier du Centre Pompidou, il défendait le renouvellement des formes poétiques par le biais de médias dissidents comme le magnétophone et la performance physique.

C’est Caroline Bergvall, artiste franco norvégienne connue pour ses créations visuelles et sonores, a reçu ce premier prix Bernard Heidsieck – Centre Pompidou de l’année 2017. Elle se réjouit de cette évolution du champ de la littérature : « je me perçois comme une écrivain qui travaille le livre mais aussi l’ailleurs du livre. J’écris, et j’utilise aussi d’autres supports : le dessin, la vidéo, la performance, qui sont aussi des formes d’écritures. » Les deux autres récipiendaires sont John Giorno, récompensé pour l’ensemble de son oeuvre, et Lamberto Pignotti, qui obtient la mention spéciale Fondazione Bonotto, partenaire et mécène du prix.

FORMES MILLÉNAIRES

Tout en explorant le futur, le festival renoue avec des formes de littérature millénaires. Les chants d’Homère, les contes populaires, le théâtre même relèvent à l’origine d’une littérature strictement orale – et « poème » vient du latin carmen, chant. Dès lors, le livre pourrait n’être qu’un moment d’une longue histoire littéraire qui basculerait demain sur d’autres supports, numériques, plastiques, sonores, visuels… et les temps changent déjà : le prix Nobel de littérature 2016 n’a-t-il pas été remis au chanteur Bob Dylan ?


© Hervé Veronese

On ne manquera pas durant ces quelques jours « extras » les performances de l’auteur performeur Julien Bismuth, qui écrira tous les jours à 18h30 face au public, et dont le texte en train de se faire sera projeté en direct ; le showcase du rapport Elom 20ce (vendredi 20h30) et le spectacle libertin de Catherine Robbe-Grillet (samedi 20h) qui promet bien des plaisirs ; dans le sillon de la rentrée littéraire, Joy Sorman, Célia Houdart et Yannick Haenel (19h jeudi, samedi et dimanche) viendront parler de leur dernier roman. Littérature sonore, nous voilà !

Esther Attias

EXTRA!
Paris, Centre Pomidou, jusqu’au 10 septembre, www.centrepompidou.fr

Source : Les Echos

5 02/2017

Irina Brook, l’engagée | Les Echos Week-end

dimanche 5 février 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


photo : BRUNO BEBERT

Faire « un théâtre ouvert sur l’horizon ». Pour servir cette vaste ambition, qu’elle s’est fixée depuis qu’elle a pris la direction du Théâtre national de Nice (TNN) il y a plus de trois ans, Irina Brook s’appuie avant tout sur les textes. L’essentiel, souligne- t-elle, est d’en trouver « qui racontent ce qu’on veut raconter, qui soient des porte-paroles de ce qu’on a à dire ». Et peu importe que leurs auteurs soient connus ou pas. Côté « classiques », les spectateurs peuvent, jusqu’à ce week-end, se confronter à Shakespeare, dans le cadre d’un festival qui aura duré trois semaines en tout. Le Songe d’une nuit d’été revisité et réinterprété par des collégiens et lycéens, Le Conte d’hiver sublimé par la merveilleuse troupe « so british » du metteur en scène londonien (né de parents irlandais) Declan Donnellan… « Il y a tout dans Shakespeare », s’exclame Irina Brook, regrettant toutefois qu’en France il « reste un auteur anglais et ne soit pas devenu « notre » auteur, comme très souvent dans les autres pays ».

Responsabilité éthique

En programmant également des auteurs plus contemporains que Shakespeare, Dostoïevski ou Cervantès, la directrice du TNN s’inscrit tout autant dans ce qu’elle tient pour « la responsabilité civique et éthique » du théâtre. Nombreux sont les thèmes majeurs qu’elle souhaite ainsi partager, ou autour desquels elle tente de rassembler : l’environnement, la liberté, les droits de l’homme, « les vilenies du monde »… Les migrations, aussi, dont il est question dans Lampedusa Beach, de l’Italienne Lina Prosa. Écrit dans une langue crue mais d’« une poésie à la fois contemporaine et épique », selon les mots d’Irina Brook, ce monologue de 2004 reste d’une actualité brûlante. Et tire aussi sa force de l’interprétation puissante de Romane Bohringer. En mars, pendant que la comédienne sera en tournée, Lampedusa et les migrants seront de nouveau à l’affiche au TNN avec Esperanza, de l’écrivain algérien Aziz Chouaki.

Lorsqu’elle n’était encore « que » metteure en scène et directrice de compagnie, la fille de Peter Brook et de l’actrice Natasha Parry venait régulièrement se produire à Nice, figurant depuis parmi ses « très très bons souvenirs ». Pour celle qui se rêvait révolutionnaire quand elle était petite, ouvrir l’horizon passe aussi par une plus grande proximité avec le public. Conférences, débats, projections, stages pour ados, visite des coulisses, ateliers pour enfants… les occasions ne manquent pas, tout au long de la saison, pour toucher le plus de monde possible.

Théâtre National de Nice. Programme et réservations : www.tnn.fr ou 04 93 13 90 90

Marianne Bliman

Source : Les Echos Week-end

1 02/2017

Césaire en majesté au TNP | Les Echos Week-end

mercredi 1 février 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Photo Michel Cavalca

De l’Afrique aux Caraïbes, du Congo à Haïti… Trois ans après « Une saison au Congo », on retrouve Marc Zinga, le collectif Béneeré (du Burkina Faso) et leurs camarades dans « La Tragédie du roi Christophe », l’oeuvre maîtresse d’Aimé Césaire. On est ému de retrouver sur scène une troupe intense de 18 comédiens, 14 figurants, 4 musiciens, mis en scène avec sobriété et tranchant par Christian Schiaretti.

Pourtant la pièce n’est pas facile à aborder. Césaire invente un théâtre total qui, à partir d’un personnage historique – Henri Christophe a régné sur le nord d’Haïti (de 1811 à 1820) quelques années après l’indépendance -, convoque Shakespeare, Claudel, Péguy, pour délivrer un message politique et poétique, humaniste et métaphysique. On pouvait faire confiance au directeur du TNP pour aller droit au texte – nous faire entendre toutes ses vérités douloureuses et ambiguës sur le difficile exercice du pouvoir après l’émancipation – à Haïti comme ailleurs.

Dans un décor circulaire, mêlant le profane et le sacré (la petite scène populaire, où jouent les musiciens est dominée par un orgue majestueux), Schiaretti ordonne des tableaux vifs et stylisés, privilégie les harangues face au public, limite les déplacements à l’essentiel… Du combat de coqs initial à la chute du roi paralysé, en passant par le sacre, il distille avec parcimonie des images fortes, s’effaçant volontiers devant la puissance des mots. Derrière la lutte entre Christophe, l’ancien esclave qui veut bâtir un monde nouveau à marche forcée, et Pétion, le mulâtre républicain qui cherche le compromis avec la France, pointe le surnaturel, l’esprit vaudou, une force tellurique que seul le poète peut exprimer.

Force de la langue

Si, par moments, le spectacle paraît un peu didactique et figé, on est emporté par la force de la langue, l’énergie et la beauté des comédiens. Le duo Marc Zinga (Christophe)-Emmanuel Rotoubam Mbaide (son bouffon Hugonin) fait des miracles – le premier imposant son charisme fiévreux, le second, sa drôlerie désespérée.

Et puis il ne faut pas s’y tromper : Schiaretti et sa troupe nous parlent d’abord de politique : de ce regard noir sur des Blancs qui cultivent l’amnésie, de l’utopie qui ­partout se fait la malle, du pouvoir qui se shoote à la folie. Le dernier acte, où le tyran apparaît sur son fauteuil roulant alors que son bouffon se grime en zombie, apparaît telle la sombre métaphore d’un présent délétère.

« La Tragédie du roi Christophe » d’Aimé Césaire. MS C. Schiaretti.
TNP de Villeurbanne, jusqu’au 12 fév.
A Sceaux (Gémeaux) du 22 fév. au 11 mars.
3 heures.

Source : Les Echos Week-end

28 04/2016

Ubu, la « phynance » et le chaos, Les Echos Week-end

jeudi 28 avril 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

 

 

 

Photo Michel Cavalca

Source : Ubu, la « phynance » et le chaos, Les Echos Week-end

La pièce, jouée aujourd’hui, apparaît comme une métaphore du capitalisme en vrille, d’une société de (sur)consommation en pleine indigestion.

Jarry sans filtre… N’attendez pas une version policée de la pièce emblématique de l’écrivain anar. Christian Schiaretti a remisé les décors stylisés, la distance cérébrale qui caractérisent ses mises en scène pour cet « Ubu Roi (ou presque) » à l’affiche du TNP de Villeurbanne. Du chaos, du mauvais goût assumé… de la « merdre » sur le plateau ! La scène est couverte de terre et de déchets de toutes sortes. D’immenses colombins et un magma de collines difformes dessinent le relief « art brut » de cette Pologne de pacotille, dont la couronne sera usurpée par le Père et la Mère Ubu.

Ce retour aux sources « potachique » et scatologique n’a rien d’innocent. Le directeur du TNP entend montrer le côté visionnaire d’Alfred Jarry. Ubu est, selon lui, l’avatar d’un monde littéralement dans la « merdre » ; la pièce, jouée aujourd’hui, apparaît comme une métaphore du capitalisme en vrille, d’une société de (sur)consommation en pleine indigestion. Schiarretti fait valoir que ce qui motive le couple Ubu est moins le pouvoir, que la « phynance » – l’argent qu’il accumule frénétiquement – jusqu’à tuer la poule aux œufs d’or…

Cet « Ubu Roi », façon grande décharge a l’allure d’une pochade spectaculaire – et musicale (orchestrée par Marc Delhaye du haut de sa colline). Les ragoûts de la mère Ubu sont dégoûtants, l’exécution des nobles, magistrats et « phynanciers » (affublés d’un masque d’Emmanuel Macron) se fait dans des giclées de sang, les obus sont des ordures et des bouteilles vides. On complote, on s’engueule, on tyrannise, on se déchiquette… et on chante à tue-tête.

Plaisir vorace et rebelle

Pour autant Schiaretti reste Schiaretti. Le chaos est très organisé, rythmé de gags et d’effets (lumières « flashy », batailles réglées comme des numéros de music-hall), collant fidèlement au texte. La distribution – une dizaine de « comédiens-Frégoli » – cultive un décalage bienvenu, évitant que le spectacle sombre dans la vulgarité. Ainsi le couple vedette fuit-il tout comique troupier. Stéphane Bernard est un Père Ubu salle gosse (resté au stade anal) presque lunaire. Elizabeth Macocco, la Mère Ubu, joue les mégères apprivoisées – tous deux ont l’air atrocement humains…

Le texte a certes des tunnels que la mise en scène foisonnante ne peut tout à fait gommer, mais la « fatrasie collective » débridée que nous offre Schiaretti se déguste avec un plaisir vorace et rebelle. Jusqu’à cette ultime chanson du « décervelage » qui sonne comme un « protest-song » satirique de notre temps.

Théâtre : « Ubu Roi (ou presque) » d’Alfred Jarry, MS C. Schiaretti. TNP. Villeurbanne, jusqu’au 29 avr. et du 31 mai au 10 juin. 1 h 50. (04 78 03 30 00)

25 04/2016

Théâtre : le « Peer Gynt » écolo-rock d’Irina Brook | Les Echos Week-end

lundi 25 avril 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

 

 

Théâtre : le « Peer Gynt » écolo-rock d’Irina Brook ©M.Rittershaus

Source : Théâtre : le « Peer Gynt » écolo-rock d’Irina Brook, Les Echos Week-end

La directrice du Théâtre National de Nice reprend dans sa ville et en tournée son adaptation de la saga d’Ibsen, créée en 2012. L’homme-matamore, l’homme seul, défie la nature et le monde fragiles, dans une atmosphère très rock & roll.

En tant que responsable du Théâtre National de Nice, Irina Brook s’évertue à mettre au cœur de son mandat la question de l’Homme en relation avec l’environnement. La reprise de « Peer Gynt », créé en 2012 au Festival de Salzbourg, montre qu’une telle préoccupation s’illustraient déjà dans son travail d’artiste. Ses deux fonctions de directrice et de metteure en scène étant maintenant liées, « Peer Gynt » sera joué à Nice le 22 avril, date du Earth Day _l’un des événements mondiaux les plus importants en matière d’écologie.

Au cœur d’une forêt Scandinave, vivent chichement Peer Gynt et sa mère. L’homme est rejeté par les habitants alentours: ses idées saugrenues lui donnent l’air d’un fou. Cette réalité froide a l’apparence d’un conte hivernal fantastique. Peer ne se soumettra pas à cette existence sans joie : il sera un homme célèbre ! Dans sa quête d’un grand destin, il se débarrassera de tout ce qui lui est désormais superflu, à commencer par son âme qu’il léguera aux trolls en promettant d’adopter leur devise « just satisfy yourself ! ».

Iggy Pop et Sam Shepard

À Nice, on est loin de la forme originelle du drame norvégien de Henrik Ibsen. Irina Brook a opéré un important travail d’adaptation. L’histoire est fortement modernisée dans le choix des expressions, tout en conservant une apparence hors du monde commun. Iggy Pop (avec qui Brook rêvait de travailler à sa première lecture de la pièce, il y a 30 ans) s’est chargé de composer deux chansons, quand Sam Shepard a réécrit les monologues phares de la pièce.

Le résultat de cette collaboration est à la hauteur de ce à quoi l’on peut s’attendre : rock and roll à souhait. L’orchestre sur scène assure la musique, les bruitages, et souligne par de nombreuses incises l’ironie de la vie que cherche à mener « P. G. ». Ironie d’autant plus renforcée par l’abondance de chansons country. Une musique bien enracinée pour quelqu’un qui passe sa vie à chercher qui il est ! Peer Gynt multiplie les rencontres dans un monde vaste, aux apparences multiples, toujours prêt à faire chuter les bonnes âmes par un excès de haine ou une pensée inexistante.

La mise en scène souligne la détresse du héros qui finit par être pris dans une nostalgie étouffante teintée de regrets. Doté d’un véritable amour de la nature, Peer Gynt en est malheureusement inconscient. Dans l’univers créé par Irina Brook, il y a quelque chose d’elfique, la quête de Peer est similaire à celle de Frodon dans le Seigneur des Annaux à ceci près que le héros d’Ibsen lutte contre un Sauron intérieur.

Ivar Sigurdsson tient le premier rôle. L’acteur islandais aux multiples Edda Awards (l’équivalent insulaire de nos Césars), devient sous la baguette de Brook un adolescent quinquagénaire espiègle et fou. La mise en scène souligne la tension physique entre Peer et son environnement, il est une tornade destructrice pour tous ceux qui l’approchent. La pièce d’Ibsen illustre bien que chacun des choix de vie d’une personne implique des conséquences pour toutes celles qui l’entourent, comme chacune de nos décisions a des conséquences pour la planète. Peer Gynt se demande « qui suis-je », il ne trouve pas la réponse, mais pour le spectateur elle est limpide : on ne peut être soi-même qu’en acceptant les autres.

PEER GYNT, d’après Henrik Ibsen

Mise en scène d’Irina Brook – Durée : 2h45 (avec entracte). En anglais surtitré.

Théâtre National de Nice, le 22 avril.

Théâtre de Lorient, les 11 et 12 mai.

Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines les 19, 20 et 21 mai.

La Criée – Théâtre National de Marseille, les 27 et 28 mai.

16 02/2016

Immersion au Théâtre de La Criée | Les Echos

mardi 16 février 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Source : Lesechos.fr

30 11/2015

Climat : le théâtre de Nice fait sa révolution écolo | Les Echos Week-end

lundi 30 novembre 2015|Catégories: Environnement, Spectacle Vivant|Mots-clés: , , |


© Pascal Victor/ArtComArt

Dans le sillage de COP21, le Théâtre National de Nice propose un festival citoyen « Réveillons-nous », avec des créations d’envergure comme « Point d’interrogation » de Stefano Massini ou encore « Glaciers fondants » de David Lescot (programmé ensuite au Théâtre de la Ville à Paris). Reportage et rencontre avec l’initiatrice du projet Irina Brook.

Le théâtre, outil en faveur de l’écologie ? Irina Brook en est convaincue. Nommée en 2014 à la tête du Théâtre National de Nice (TNN), la nouvelle directrice des lieux anime le festival citoyen « Réveillons-nous », jusqu’au 13 décembre. Une façon pour les Niçois de faire leur COP21 à l’échelle locale. Irina Brook a la volonté de replacer le théâtre au cœur du lien social en permettant la rencontre entre les différents acteurs concernés par l’avenir de la planète : artistes, universitaires et avant tout des spectateurs, « réunis ensemble pour parler ». Le programme est dense : côté conscience collective, on remarque la tenue de nombreuses conférences, ateliers et débats en présence du biologiste Gilles-Eric Séralini, le glaciologue Claude Lorius ou encore la militante Vandana Shiva. Certains artistes engagés de la première heure, telle Coline Serreau, sont aussi présents. Pendant le week-end d’ouverture, celle-ci a présenté son film « La Belle Verte » sorti en salle en 1996, dont le propos semble plus que jamais d’actualité.

Place à la jeunesse

Côté création, une large place est accordée à la jeunesse. Irina Brook a rassemblé de jeunes comédiens autour du projet « Les Éclaireurs ». Ils ont présenté, dans les premiers jours de « Réveillons-nous ! », une mise en espace du texte « ? [Point d’interrogation] », écrit spécialement pour eux par l’italien Stefano Massini. L’auteur de « Chapitre de la chute. Saga des Lehman Brothers » donne le ton du festival en mettant dans la bouche des nouvelles générations des questions aussi évidentes que profondes : y aura-t-il une terre ? Tombera-t-on malade ? De quoi se nourrira-t-on ? Par des réponses dérisoires et saugrenues, aidé du talent de cette brillante troupe, Massini fait ressortir l’absurdité du progrès tout azimut. Ces interrogations basiques acquièrent une haute qualité textuelle sous la plume de Massini. « Les Éclaireurs » est un projet particulièrement symbolique : « ils se sont rassemblés pour le festival, il n’y a pas de structure juridique, de collectif défini qui les rassemblent, simplement l’urgence d’être dans la fabrique d’un monde nouveau », raconte Irina Brook. Ce spectacle éducatif, dégagé de la didactique, a pour vocation d’être diffusé dans les établissements scolaires de Nice et alentours.


© Pascal Victor/ArtComArt

Entre science et poésie

Toujours lors de l’ouverture de « Réveillons-nous ! » et avant son installation à Paris, à partir du 4 décembre, David Lescot est venu présenter sa nouvelle création, « Les Glaciers grondants ». Une fresque narrative passionnante qui colle à l’actualité. Elle raconte L’histoire d’un auteur chargé par la rédactrice en chef d’un grand hebdomadaire de rédiger un texte « décalé » sur les changements climatiques. Eric Caruso – alter ego de David Lescot – a une année pour produire son article. « Les Glaciers grondants » est la quête de ce Monsieur Tout-le-monde pour acquérir une conscience climatique fondée. On suit le profane – celui que nous sommes tous – dans ses rencontres avec des scientifiques, des savants qui guident son parcours et partagent leurs connaissances. Parfois aérienne, toujours rythmée (Benoit Delbecq et Steve Arguëlles accompagnent Eric Caruso en musique au fil de l’épopée), la pièce parle des climats météorologiques, mais aussi des climats amoureux. En même temps qu’Eric vit cette aventure, il se sépare de Camille. Les drames se mélangent intelligemment et subtilement entre la mécanique des fluides et la mécanique des cœurs. Si les rencontres d’Eric Caruso sont souvent déprimantes, David Lescot parvient à installer le juste équilibre entre science et poésie pour ne pas plomber la combativité qui sommeille en chaque spectateur.

S’ancrer dans la durée

Après le festival, Irina Brook veut s’évertuer à ancrer le TNN dans une écologie au quotidien : « si l’écologie est l’amour de l’humain et de la planète, cela doit être au cœur de la mission du théâtre ». Le restaurant du théâtre ne propose que des produits locaux et biologiques. Le foyer est constellé de dessins de jeunes collégiens appelant à une conscience climatique accrue de la part de leurs parents. La directrice se définit comme ayant toujours été « une fille de la nature ». Lors de sa prise de fonction à Nice, ce combat est devenu pour elle une évidence face à l’urgence : « la fonction que j’occupe ici m’oblige à prendre du recul, pour observer ce qui est important à montrer du monde. Le théâtre est obligé, face à des puissances comme Monsanto, de donner un maximum d’informations pour réveiller les consciences ». Signe d’une volonté de s’inscrire dans la durée, la prochaine mise en scène d’Irina Brook, au mois de janvier, portera justement sur la question de la destruction des terres agricoles par une puissante industrie : « Terre Noire », de Stefano Massini. La révolution écologique a plusieurs visages, à Nice, elle adopte celui du théâtre.

RÉVEILLONS-NOUS, Théâtre National de Nice (04 93 13 90 90) jusqu’au 13 décembre 2015. « Les Glaciers grondants » de David Lescot est à l’affiche à Paris, au Théâtre de la Ville (01 42 74 22 77), du 4 au 18 décembre.

Source : Les Echos Week-end

16 11/2015

« Les Femmes savantes » déchaînées de Macha Makeïeff | Les Echos Week-end

lundi 16 novembre 2015|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , , |

Rien ne va plus dans cette famille bourgeoise top moderne. La fille cadette, Henriette, fait la fête avec son amant Clitandre. La mère, Philaminte, se gave de sciences et de poésie – entraînant dans son addiction frénétique sa fille aînée, Armande, et sa belle-soeur lubrique, Bélise. De conversations pédantes en expériences chimiques, elles semblent avoir avalé leurs cornues et être sous influence psychotrope. Martine – la bonne -, avant d’être renvoyée pour inconvenance grammaticale, fait la loi (domestique). Quant au père de famille, Chrysale, il est complètement dépassé et pusillanime.

Décors et costumes seventies

Macha Makeïeff a fait un sort aux « Femmes savantes » de Molière en transposant la pièce de 1672 dans l’effervescence des années 1970 – et le résultat est probant. La directrice de La Criée à Marseille conserve le côté acide de la comédie, mais dissout son côté misogyne en plaçant les deux sexes sur le même pied d’hystérie et d’angoisse. Le décor acidulé, les costumes seventies offrent aux regards un patchwork coloré. Les alexandrins de Molière sonnent à l’oreille comme des refrains moqueurs. La « Cité des femmes » fait vaciller la loi des hommes, au fil des gags et des airs baroques-pop savamment distillés.

Macha Makeïeff a baptisé son spectacle « Trissotin ou les Femmes savantes ». C’est bien le triple sot qu’on attend et qui se fait désirer (comme Tartuffe) jusqu’à l’acte III. Surgit alors, pour incarner ce parangon de pédantisme, une folle créature, mix de John Galliano et de Conchita Wurst, qui fait basculer la comédie dans une transe burlesque. Geoffroy Rondeau est saisissant de drôlerie dans ce rôle. Mais il n’est pas le seul à provoquer le rire : Marie-Armelle Deguy (Philaminte) démontre son génie comique en ogresse philosophe. Thomas Morris campe une irrésistible Bélise transgenre. Et Karyll Elgrichi dépote en Martine, servante virago, vraie-fausse soumise à l’ordre masculin…

La distribution est sans fausse note. Chacun joue avec la même intensité la carte de la farce et de la cruauté – hommes et femmes au bord de la crise de nerf, à force de vouloir tout contrôler. C’est d’ailleurs sur une note sombre que se termine ces « Femmes savantes ». Des femmes débarrassées de leur mascotte parasite, Trissotin, mais condamnées à dire adieu à leurs illusions.

Rien ne va plus dans cette famille bourgeoise top moderne. La fille cadette, Henriette, fait la fête avec son amant Clitandre. La mère, Philaminte, se gave de sciences et de poésie – entraînant dans son addiction frénétique sa fille aînée, Armande, et sa belle-soeur lubrique, Bélise. De conversations pédantes en expériences chimiques, elles semblent avoir avalé leurs cornues et être sous influence psychotrope. Martine – la bonne -, avant d’être renvoyée pour inconvenance grammaticale, fait la loi (domestique). Quant au père de famille, Chrysale, il est complètement dépassé et pusillanime.

Source : Les Echos Week-end