L’Humanité

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6 09/2018

Au Centre Pompidou, la littérature c’est Extra ! | l’Humanité

jeudi 6 septembre 2018|Catégories: Art & Patrimoine|Mots-clés: , |

Festival Extra !
© Herve Veronese – Centre Pompidou

La deuxième édition du festival dédié aux littératures hors du livre s’est ouverte hier. Une programmation riche, à découvrir jusqu’au dimanche 9 septembre.

Arrivée le matin même des États-Unis, la poétesse américaine Tracie Morris a créé l’événement de la soirée d’ouverture du festival EXTRA ! avec une lecture performée de textes de son recueil, Hard Korè, poèmes (Joca Seria), traduits en français par Abigail Lang et Vincent Broqua. Venue du slam, militante féministe et antiraciste, elle mêle les expérimentations vocales, le scat, les rythmes bebop et le hip-hop, sa voix puissante fédère les milieux de la poésie orale et les cultures savantes. Comme elle l’a expliqué au micro de Lionel Ruffel, qui anime pendant toute la durée du festival une éphémère Radio Brouhaha (diffusée sur la R22 Tout monde de l’Espace Khiasma), elle se revendique comme une « artiste de la page » qui déploie à l’écrit les jeux de diffractions sonores de ses poèmes.

Une parfaite entrée en matière pour découvrir la riche programmation du festival qui donne à voir la diversité des formes de littérature extra-livresque : performances, art contemporain, lectures et poésie sonore, littérature visuelle ou numérique. Comme le rappelle Jean-Max Colard, directeur artistique d’EXTRA !, Internet est aujourd’hui devenu une gigantesque archive du temps présent, un outil de diffusion et de création pour les auteurs qui s’en emparent, notamment via des vidéos sur Youtube. Au forum du Centre Pompidou (niveau -1), on peut voir les oeuvres de l’artiste azeri Babi Badalov, des tissus chinés, recyclés, sur lesquels il imprime une poésie visuelle, polyglotte et engagée, des jeux de mots (« Cosmopoetism », « DalidaDerrida »), haïkus ou aphorismes. Expulsé du Royaume-Uni et exilé politique en France, il fait aussi de la question des migrants un sujet de littérature. Dans la salle attenante, l’écrivain et critique d’art Jean-Yves Jouannais tient une permanence littéraire et invite le public à pénétrer dans la fabrique de son Encyclopédie des guerres, un projet au long cours qui l’occupe depuis dix ans, à raison d’une séance par mois. Au mur et dans des vitrines, sont exposés des objets liés aux guerres, parfois très personnels comme la lettre d’engagement militaire d’un certain Jean Jouannais, comme « un petit musée des arts et traditions populaires».

Lauréat en 2107 de la mention spéciale du Prix Littéraire Bernard Heidsieck (remis cette année à la poétesse Michèle Métail), l’artiste italien Lamberto Pignotti a développé un projet de tapisseries inspirées de photographies de presse et installé des bannières mêlant texte et images qui retracent les rencontres marquantes de sa vie. Né en 1926, il a théorisé les premières formes de « poésie technologique » et de « poésie visuelle ». La jeune génération d’artistes contemporains n’est pas en reste avec Consulting de Laure Vauthier, qui questionne l’idéologie de la performance et les stratégies de management du monde de l’entreprise en recueillant les conseils des visiteurs pour « devenir une super artiste ». Mémoire vivante du festival, l’artiste Romain Gandolphe raconte dans ses vidéos ce qu’il a vu la veille et imagine ce que sera le lendemain.

Parmi les rendez-vous de cette deuxième édition, programmée par Jean-Max Colard et Aurélie Olivier, on retiendra les Mainardises de la poétesse Cécile Mainardi, des déclinaisons de son Degré rose de l’écriture ou le Banquet fantôme (samedi 8 septembre à 20H) de l’écrivaine franco-japonaise Ryoko Sekiguchi, une soirée inscrite dans le « moment japonais » du festival, qui mêlera les prises de paroles, les expériences sensorielles et gustatives autour du thème des spectres. A ne pas manquer, samedi après-midi la lecture fleuve de Chloé Delaume dans le Jardin d’Hiver de Jean Dubuffet (4e étage), une oeuvre où elle venait se réfugier adolescente. Dans cette grotte rassurante, elle lira, quatre heures durant, des fragments d’ Artaud, Apollinaire, Salvayre, Jarry, Queneau, Pérec, Cadiot, Quintane… « mosaïque historique» et « panthéon personnel ».

Avec « EXTRA ! », le Centre Pompidou inscrit la littérature dans le champ de l’art contemporain  et propose une enthousiasmante alternative aux classiques rendez-vous de la rentrée littéraire. Courez-y !

Source: l’Humanité

21 01/2018

Une malicieuse « Auto Accusation » de Peter Handke | L’Humanité

dimanche 21 janvier 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© Charlotte Corman

Mis en scène par Félicité Chaton, Xavier Legrand interprète un curieux personnage qui se raconte à la première personne, dans un délire verbal drôle, émouvant et accusateur.

Seule une chaise occupe la plateau, sur une petite estrade. Comme s’il s’agissait d’une causerie au coin du théâtre. Il va s’agir plutôt d’une longue évocation, d’un monologue, du récit d’une vie depuis les tout débuts. Le tout dit à la première personne du singulier, avec un « Je » qui tient forcément du jeu, et qui chez Peter Handke, qui a écrit ce texte curieux à l’âge de 24 ans (il est né en 1942), dans un ensemble intitulé « Outrage au public et autres pièces parlées » tient aussi du miroir à facettes.

Le public n’est pas que public, puisqu’il est mis dans la confession. L’auteur, dit-on lisait Les confessions de Saint-Augustin lorsqu’il a écrit cette Auto-Accusation d’abord traduite par « Introspection », jusqu’à la mise à jour en 2015 de Sarah Blum et Félicité Chaton.

Cette dernière signe la mise en scène, en donnant donnant à la fois une apparence de proximité et de distance au personnage qui au fil des minutes, en quasi perpétuel mouvement sur le plateau ou dans les coulisses, ne cesse de déclamer. Tel ce fragment : « J’ai parlé fort dans des lieux dans lesquels parler fort était incorrect. Je me suis tu à des moments où se taire était une honte. J’ai parlé de sujets dont il était indélicat de parler. J’ai tu ma participation à un crime. Je n’ai pas dit du bien des morts. J’ai dis du mal des absents. J’ai parlé sans qu’on me l’ait demandé. »

Un univers sonore

La sonorisation, avec micro HF mais aussi micro de scène et mégaphone rajoute à l’étrangeté voire à la fascination, avec un éclairage fait uniquement de tubes fluorescents, qui clignotent ou s’allument là où on ne les attend pas forcément, dans un univers sonore indéfini (de Marinette Buchy) qui rajoute à la magie de l’instant.

Pour Xavier Legrand, costume bleu et tee-shirt blanc dans cette lumière peu commune sur toute la durée d’un spectacle, regard souvent plongé dans l’assistance, parle d’une confession universelle et intemporelle, une incantation froide », pas dénuée d’humour. Le comédien, qui il y a plusieurs années avait déjà participé à une première expérience de présentation de ce texte devrait voir en février sortir sur les écrans français son second long métrage de réalisateur « Jusqu’à la garde » où il dirige notamment Léa Drucker, Denis Ménochet, ou encore Thomas Giora. Ce film a obtenu le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise 2017.

Quant à l’intime « Auto-Accusation » elle mérite de continuer sa route aux multiples virages.

Jusqu’au 27 janvier à 20h30, Au Studio théâtre d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, téléphone: 01 43 76 86 56

Source: L’Humanité

18 05/2017

Poignards, intrigues, poisons et maléfices à Tirana | L’Humanité

jeudi 18 mai 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Luiza Xhuvani joue une Lucrèce Borgia tout en fêlures, toujours ancrée dans le registre de la tragédie. Kristo Calat/Teatri Kombetar

Éric Vigner met en scène Lucrèce Borgia avec la troupe du Théâtre national d’Albanie. Le drame de Victor Hugo, qui se trame sous le règne d’un clan tyrannique, résonne singulièrement dans ce pays longtemps étranglé par une féroce dictature.

Au crépitement d’un néon, une silhouette féminine prend forme, spectrale, dans un grondement d’orage, puis s’efface. Au centre du plateau, comme un totem dont on ne distingue jamais la cime, s’élève une réplique de la Colonne sans fin de Constantin Brâncusi, allumée par les reflets mordorés d’un interminable crépuscule. Sur la scène à l’italienne du Théâtre national d’Albanie, vouée à une destruction prochaine, Éric Vigner met en scène Lucrèce Borgia. Il déplie en plasticien ce drame tragique de Victor Hugo au gré de tableaux aussi lugubres que cette intrigue se tramant dans l’Italie du XVe siècle, sous le règne d’un clan tyrannique, corrompu et décadent. Le crissement d’un sabre qu’on aiguise rythme d’abord le récit glaçant de l’inceste et du sang versé, celui de l’assassinat de Jean Borgia par son frère César, par amour pour leur sœur, Lucrèce. Gennaro, endormi, n’entendra rien du secret de ses origines. Dès l’instant où elle se penche sur le sommeil de ce jeune capitaine, Luiza Xhuvani joue une Lucrèce Borgia tout en fêlures, toujours ancrée dans le registre de la tragédie. Sous la femme machiavélique, criminelle et dépravée, perce d’emblée, dans les modulations de l’actrice, dans la tension de son jeu, la quête de salut, la certitude que l’amour maternel peut laver les péchés d’une infâme lignée. Dans le clair-obscur d’un inquiétant carnaval, l’inversion des valeurs opère chez elle à contre-courant et derrière les masques, la métamorphose est déjà là, lorsque la mère et le fils, lovés dans la même pelisse de laine blanche, entament une valse étrange et ambiguë.

Les ondoiements de la lumière

Autour de la colonne, le ballet macabre du soupçon et des représailles les emporte pourtant, comme il emporte encore de nos jours les montagnards albanais pris au piège du kanun, ce code d’honneur hérité de l’Empire ottoman qui perpétue la loi du talion. L’oppression porte ici un nom, Borgia, qui surgit, sur scène, en lettres blanches en trois dimensions, comme celles qui peuplent les parcs de Tirana. Dans la déambulation autour de ces caractères, la révolte gronde et résonne dans une mémoire collective encore meurtrie par un demi-siècle de dictature féroce, de huis clos suffocant. Dans un geste de rébellion, Gennaro fait tomber l’initiale, « Orgia » claque finalement comme l’un de ces slogans de pierre dont Enver Hoxha parsemait les paysages, à la gloire du Parti et de son chef aussi despotique que paranoïaque. Au flanc des montagnes, on aperçoit toujours ces inscriptions démentes, des esprits libres en ont détourné le sens, « Enver » est devenu « Never »… Sur scène, la répression revêt la forme d’un cérémonial d’empoisonnement qui se déploie et se répète à l’ombre d’un rideau noir frappé de l’aigle bicéphale, le symbole national qui orne le drapeau. Toujours ambivalente, Lucrèce parvient à soustraire Gennaro aux foudres de son époux jaloux, le duc Alphonse, mais perd, par vengeance, les compagnons du jeune capitaine. Le voile noir se lève, tombe un rideau doré, gigantesque couverture de survie prête à envelopper le dernier souffle de la monstrueuse héroïne en quête d’une impossible renaissance. Le tonnerre ponctue le matricide et, comme au début, c’est la musique qui meut les protagonistes et semble précipiter ce passage à l’acte sacrificiel. Sur le fil de la mort, Gennaro apprend dans une explosion de douleur le secret de sa filiation. Il tombe au pied de la Colonne sans fin, finalement happée par les ténèbres. Le jeu torrentueux des acteurs de la troupe du Théâtre national d’Albanie, formés à l’école russe, se confronte ici à la scénographie picturale d’Eric Vigner, donnant un souffle épique à ce drame classique. Dans cette recherche, tout se noue dans les ondoiements de la lumière. « On sait ce que la couleur et la lumière perdent à la réflexion simple, remarquait Victor Hugo dans la préface de Cromwell. Il faut donc que le drame soit un miroir de concentration qui, loin de les affaiblir, ramasse et condense les rayons colorants, qui fasse d’une lueur une lumière, d’une lumière une flamme. Alors seulement, le drame est voué à l’art. » D’une création à l’autre, Éric Vigner tisse une cohérence artistique qui fait du théâtre un point d’optique.

Tournée française : du 12 au 19 novembre au TNB, Théâtre national de Bretagne, dans le cadre du festival Mettre en scène.

À lire : Éric Vigner, 48 Entrées en scène, Éditions Les Solitaires intempestifs. Un théâtre plasticien, sous la direction de Sandrine Morsillo, Éditions l’Harmattan.

Rosa Moussaoui – Journaliste à la rubrique Monde

Source : L’Humanité

21 02/2017

Spectacle vivant. « Un capital culturel pour faire société » | L’Humanité

mardi 21 février 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Le Festival jeune et très jeune public, qui se tiendra du 24 février au 7 mars à Gennevilliers, a pour vocation d’éveiller la sensibilité ­artistique des tout-petits.

Source : Spectacle vivant. « Un capital culturel pour faire société » | L’Humanité

La programmation du Festival jeune et très jeune public est foisonnante (35 spectacles, dont 24 créations) et s’adresse aux enfants dès… leur naissance ! Des petites formes – visuelles, gestuelles et musicales –
sont en effet adaptées aux bébés accueillis à la crèche. Car à Gennevilliers les artistes viennent jouer leurs
spectacles dans les lieux de vie et d’éducation des enfants : crèches, écoles maternelles, médiathèques, conservatoire… Cette démarche s’inscrit dans le cadre du passeport d’éveil culturel mis en place par la
municipalité de Gennevilliers. Pour Patrice Leclerc, maire PCF de la ville, il s’agit de permettre aux enfants d’acquérir un « capital culturel indispensable pour faire société et comprendre le monde qui les entoure ». Cette volonté d’éveiller la sensibilité artistique des tout-petits et d’impliquer les parents se traduit par une politique tarifaire très accessible, avec un tarif unique à 3,50 euros pour les séances tout public.
« Un mini-Avignon »
Le festival, coorganisé par la ville et l’association Enfance et Musique, est également l’occasion d’un grand rassemblement pour les professionnels du spectacle jeune public. Programmateurs et artistes se retrouvent
pour échanger, réfléchir et, dans le meilleur des cas, faire affaire. Le festival est avant tout une vitrine :
la majorité des artistes programmés ne sont pas payés. Les compagnies offrent leurs représentations et jouissent en échange d’une précieuse visibilité. Lors de la dernière édition, plus de mille professionnels se sont
déplacés. Mais, au-delà des opportunités de contrats, nombreux sont les artistes qui vivent leur participation
au festival comme un engagement et une joie. C’est le cas de Béatrice Maillet, conteuse et musicienne,
membre de la compagnie Du Bazar au Terminus, qui présente le spectacle Tourne le monde. Pour elle, le
festival de Gennevilliers est « un mini-Avignon pour les spectacles de la petite enfance. Tout le monde accepte
de jouer le jeu car cela permet de rencontrer les programmateurs, mais aussi de voir les artistes, de se confronter aux esthétiques des autres ».
Que les enfants voient de belles choses
La petite galaxie du spectacle jeune public est peuplée d’irréductibles militants. Béatrice Maillet envisage son
travail comme une manière de contribuer à « réparer les inégalités face à la culture » et d’oeuvrer à « la rencontre avec des belles choses, pour des enfants qui n’en voient pas beaucoup ». Selon l’Observatoire de
la précarité et du mal-logement dans les Hauts-de-Seine (OPML92), 41 % des enfants gennevillois vivaient dans un foyer à bas revenus en 2015. Mais c’est pourtant là, dans les grises villes de la banlieue rouge, que
se construisent les politiques culturelles les plus ambitieuses à l’égard de la jeunesse. Entre la Saison jeune public de Nanterre, les festivals Rêveurs éveillés à Sevran, 1.9.3 Soleil en Seine-Saint-Denis et Premières
rencontres dans le Val-d’Oise, les villes et départements d’Île-de-France s’engagent pour le jeune public. Car c’est dans l’oeuf qu’il faut contrer les déterminismes, cultiver l’écoute, éveiller la curiosité, aiguiser le goût d’apprendre et de connaître.
Pour relever ces défis en douceur, le festival de Gennevilliers a plus d’un tour dans son sac : ballades musicales et poétiques, historiettes, théâtre-ciné-marionnettique et même « chant et claquettes dans l’univers de Dick Annegarn »… de quoi séduire aussi les (grands-)parents !
http://spectacles.enfancemusique.asso.fr/festival2017/
Tous droits réservés à l’éditeur FESTIVALJEUNE 289396447
Date : 20/02/2017
Heure : 09:42:15
Journaliste : Julie Briand
www.humanite.fr

 

 

29 04/2016

Une Antigone plurielle et collective | L’Humanité

vendredi 29 avril 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Lucie  Berelowitsch fait résonner la révolte d’Antigone dans l’Ukraine contemporaine avec des acteurs ukrainiens et français. Un chant de soulèvement et d’amour parfaitement composé.


Copyright : Maxime Dondyuck

Lucie  Berelowitsch fait résonner la révolte d’Antigone dans l’Ukraine contemporaine avec des acteurs ukrainiens et français. Un chant de soulèvement et d’amour parfaitement composé.

La pièce s’ouvre par l’affrontement jusqu’à ce que mort s’ensuive entre Polynice et Etéocle dans une piscine désaffectée. Gladiateurs des temps modernes, leurs râles virils nous apitoient et nous irritent. A jardin, le chœur « cabaret-punk » des Dakh  Daughters, accompagne cette lutte fratricide de chants qui étreignent l’âme. Ce collectif de comédiennes, chanteuses et  musiciennes ukrainiennes engagées, est l’axe-pivot de l’Antigone que signe Lucie  Berelowitsch. La metteure en scène de culture russe et française était invitée à créer à Kiev en avril 2015. Devant les traces des barricades de la place Maïdan, signes-témoins d’une guerre sans nom, elle s’interroge : « Que faire  avec  sa  mémoire,  comment  honorer  les  morts,  comment  reconstruire  à  partir  des  cendres,  comment réapprendre à vivre ?» Un questionnement à l’œuvre depuis l’infini du temps dans l’Antigone de Sophocle qu’elle va croiser avec celle de Brecht, inspirée de la traduction d’Hölderlin, pour éclairer la tragédie ukrainienne contemporaine. C’est Ruslana Khazipova, elle aussi membre des irrévérencieuses Dakh  Daughters, qui porte avec flamme la figure de rébellion d’Antigone. Dans ce décor de ruines et de désolation d’après guerre, avec un autel orthodoxe en arrière plan qui évoque aussi le carcan de la religion, elle ne peut se résoudre à laisser Polynice (Nikita Skomorokhov), son frère bien-aimé, sans sépulture. Antigone défie sans ciller l’ordre inique du roi de Thèbes, Créon, dont elle est pourtant destinée à épouser le fils, Hémon (Anatoli Marempolsky). La trame de ce récit mythique universel est connue, balisée, maintes et maintes fois montée et réinventée dans toutes les langues et géographies de plateaux. Le mystère et l’envoûtement opèrent pourtant qui laissent l’intensité de l’action dramaturgique se déployer et emportent les spectateurs vers l’inattendu de ce qui va advenir sur scène. Cela tient aussi à la composition picturale des scènes qui font dialoguer la langue de la peinture et celle du théâtre. Une langue encore renouvelée par les créations, pour la plupart originales, des Dark Daughters (Natalka Halanevych, Tetyana Hawrylyuk, Solomila Melnyk, Anna Nikitina, Natalia Zozul aux contre-basse, clavier, violoncelle, violons, guitare, batterie et accordéon) dont la puissance redouble avec leurs danses libres et païennes, venant créer par moments une ambiance de concert impétueux et déjanté.

La figure d’Antigone  interroge au plus intime notre  rapport  à  la  loi,  à  la  famille,  à  l’identité,  et  invite à s’ancrer dans le présent en prenant le chemin de l’insoumission.  Un questionnement qui prend tout son sens dans ce dispositif où le rapport à la langue est aussi une ligne de démarcation, notamment d’avec la Russie de Poutine. Il passe « presque  de  manière  inconsciente  entre  l’ukrainien,  une langue familiale que l’on parle dans la cuisine avec sa mère et son père, et le russe, une langue plus sociale,  de  la  Cité,  des  rencontres  officielles », précise Lucie Berelowitsch. Pour interpréter le personnage de Tirésias, le devin parlant une langue “étrangère”, Thibault Lacroix joue – admirablement – en français, russe et ukrainien. Que ce soit dans les rôles premiers, Créon, endossé au plus juste dans sa cruauté et soif de pouvoir par Roman Yasinovskiy, qui joue aussi Étéocle, ou secondaires avec Diana Rudychenko, composant une Ismène troublée et troublante, les acteurs sont dirigés à la perfection donnant le meilleur d’eux-mêmes et de leurs rôles.

Les 10 au 11 mai 2016 au Théâtre de l’Union-Centre Dramatique du Limousin 20, rue des Coopérateurs, 87000 Limoges
Tél. : 05 55 79 90 00

Puis en 2017 : L’Onde, Vélizy les 16 et 17 mars 2017, Scène nationale de Dieppe, les 22 et 23 mars 2017,  Les Salins, scène nationale de Martigues, le 28 mars 2017. Tournée prévue en Ukraine (printemps français en avril 2017).

Source : L’Humanité