Libération

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11 12/2017

La BPI sur le méridien Echenoz | Libération

lundi 11 décembre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

A Beaubourg, un parcours dédié à l’écrivain

Sans aucun doute, il doit être excitant d’élaborer une exposition littéraire sur un sujet vivant. La littérature suscite plus souvent des manifestations postmortem. Avec une attendue litanie sous verre de manuscrits, lettres et photos comme des coléoptères épinglés. Après Claude Simon (2013) et Marguerie Duras (2014), la Bibliothèque publique d’information (BPI) a ciblé un contemporain encore vif. Travailler avec l’écrivain en personne à la présentation de son œuvre, voilà qui peut donner davantage de sel à la démarche. Quand Isabelle Bastian-Dupleix et Emmanuèle Payen ont demandé à Jean Echenoz de devenir la proie de la prochaine manifestation de la BPI, il n’a pas dit non. C’était juste après la lecture de son dix-septième roman, Envoyée spéciale, par Eric Ruf en novembre 2016. Le mois suivant, un dialogue constructif s’amorçait. Un an plus tard, une photo noir et blanc signée de son fidèle portraitiste Roland Allard du même Jean Echenoz, vu de profil, cigarette fumante en main, égaye les présentoirs de Beaubourg. Un visage sur une œuvre ; de l’œuvre, il fallait donner un visage.

Tandem mécanique.

«C’est toujours un pari, une exposition littéraire», confirme Gérard Berthomieu, spécialiste de la langue et de la littérature française des XXe-XXIe siècles et co-commissaire. «Un thème traverse toute son œuvre, du début à la fin, celui du mouvement omniprésent, avec des personnages qui partent et qui reviennent.» Citant à l’appui Je m’en vais, Un an, Au piano, et Envoyée spéciale. Dans le premier, le Méridien de Greenwich, paru en 1979 aux Editions de Minuit, «qui contient tout avec une pente très marquée pour le métadiscursif» selon Gérard Berthomieu, il y a la mention du rotor stator, tandem mécanique qui évoque à la fois la mobilité et l’immobilité. Aux trois quarts du Méridien, Byron Caine et Rachel se retrouvent à tourner en rond sur l’île. «Mais voilà, à peine arrivés sur l’île, la situation avait séché sur pied comme un plant inarrosé. Au double, triple jeu, succéda l’absence de jeu ; à l’effervescence, la répétition ; au rotor, le stator.» La pièce de mécanique s’est imposée comme l’image idéale pour montrer une forme d’unité dans l’œuvre et avoir un cap d’exposition.

Pour figurer cette espèce de mouvement perpétuel à dénouement boomerang, la scénographe a conçu un parcours circulaire à l’entrée – et à la sortie – duquel se trouve un planisphère en forme de môle. Les déplacements internationaux de certains personnages de dix des romans de l’écrivain sont dûment fléchés, Gambang, Pékin, New York, etc. Il faut ensuite s’engager dans le colimaçon comme si de fait, en tant que visiteur, on entrait dans la peau d’un personnage échenozien qui allait faire une révolution sur lui-même. Lui existe le temps d’un roman, nous, nous traversons l’œuvre.

Le voyage obéit à un classique plan tripartite, bien sûr suivi dans le sens des aiguilles d’une montre. Il y a d’abord ce que les commissaires ont appelé la fiction et ses rouages. Echenoz, fasciné paraît-il par les mécanismes, mène toujours un important travail de documentation avant d’enclencher un roman. Sous les inévitables vitres, il y a les documents préparatoires à Courir, une revue sur Zatopek et un cahier de retranscription, à la main, des articles del’Equipe des années 40 aux années 2000. «C’est une manière de s’immerger à l’intérieur du sujet et de ne pas faire d’économie du tout d’écriture», précise Emmanuèle Payen. Il y a aussi des cartes postales issues de sa collection et une image de Ravel au piano, qu’il utilise comme des déclencheurs ou des relais possibles dans la constitution d’une fiction. Sur un pan de mur, 32 fiches figurent le plan de Cherokee, avec un code couleur pour les personnages. On représente aussi sa passion du cinéma, en particulier de la Règle du jeu qu’il a vu et revu, dont s’inspire ce que beaucoup appellent sa rhétorique cinématographique. On pourrait aussi parler de musique et de Thelonious Monk.

Gags verbaux.

Le cœur du réacteur, c’est l’invitation à pénétrer dans la langue échenozienne, fabrique ludique et rythmique. Les cimaises mettent en scène des citations, à la manière d’épigrammes : récursivité de la phrase, zeugmes (coordination anormale d’au moins deux mots disparates ou constructions hétérogènes), gags verbaux («Puis cinq cents mètres au-delà s’élève un bâtiment de style anglo-antipodal…», les Grandes Blondes)… Et même, pour pointer une obsession de l’écrivain pour un chiffre en particulier. «C’est une œuvre qui a le sens du chiffre 2, poursuit Gérard Berthomieu. Les deux mains du pianiste, les tandems de faux policiers… On en revient, comme de bien entendu, au rotor strator. «Il y a dans son œuvre un mouvement à deux figures, le côté libérateur et voyageur, mais aussi le côté plus déceptif, avec le retour et l’ennui.»

Source: Libération

27 10/2017

«Lucrèce Borgia», vendetta vue des Balkans | Libération

vendredi 27 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Par Frédérique Roussel— 26 octobre 2017 à 18:16

En mai au Théâtre national de Tirana, lieu chargé d’histoire en passe d’être détruit, Eric Vigner a choisi de monter en albanais la pièce de Victor Hugo pour ses résonances avec les traditions locales. Et offert le rôle-titre à la célèbre actrice Luiza Xhuvani, dont le fils est actuellement emprisonné.Six lettres ont été apportées une à une sur la scène par les comédiens : B, O, R, G, I, A. Elles sont massives et blanches. Avec une réplique de la Colonne sans fin de Brancusi, elles constituent l’essentiel du décor. Eric Vigner a réalisé une mise en scène épurée et stylisée de la pièce de Victor Hugo. Il a exploité aussi la profondeur brute du plateau, avec en tête l’adaptation d’Antoine Vitez, en 1985 : un plateau vide, envahi par l’obscurité, sculpté par la voix et la gestuelle des acteurs. Tout se joue dans l’exhibition du tragique intériorisé des personnages, en particulier de Lucrèce, mère incestueuse, qui voudrait effacer par son amour les crimes du clan tyrannique et décadent. C’était la première fois, le 12 mai, que Lucrèce Borgia, pièce sur le pouvoir (reprise en novembre au festival Mettre en scène à Rennes), était jouée à Tirana.

Travailler à Tirana n’était pas une première pour Eric Vigner, directeur du CDDB – Théâtre de Lorient de 1996 à 2015. En 2007, il était venu en Albanie, à l’invitation du directeur du Théâtre national de Tirana, Kristaq Skrami, avec une lecture du Barbier de Séville de Beaumarchais (Berberi y Seviljes) envisagée en regard de l’histoire politique et de la culture du pays. Jamais un metteur en scène français n’avait encore dirigé la troupe albanaise dans ses murs et dans sa langue. Dix ans plus tard, c’est donc avec Lucrèce Borgia – pièce traduite pour l’occasion – qu’il multiplie les échos avec la situation de ce pays des Balkans.

«J’avais emporté dans l’avion une pièce de Koltès et Lucrèce Borgia, raconte Eric Vigner. Je gardais un vague souvenir de la pièce de Victor Hugo que je n’avais pas relue depuis vingt-cinq ans.» Le metteur en scène y a tout de suite vu un projet susceptible de rencontrer la culture albanaise, imprégnée en particulier par des siècles de loi du talion, le «Kanun», sorte de droit coutumier qui suppose une forme de vendetta (ou gjakmarrja) encore vivace dans les montagnes du nord. La vengeance et la corruption irriguent la famille Borgia. «Lucrèce pense que l’amour va lever l’atavisme de la famille Borgia, poursuit l’artiste breton.C’est une pièce pleine de paradoxes et les paradoxes font partie de la culture albanaise, pour qui la famille est par ailleurs très importante.»

Carrière internationale

Coup de fil à Luiza Xhuvani, la célèbre actrice albanaise qu’il avait dirigée dans le rôle de Rosine pour le Barbier de Séville. «Dans Lucrèce Borgia, c’est toujours l’actrice qui génère une atmosphère particulière, explique-t-elle. C’est une héroïne tragique.» Dans l’interprétation de Luiza Xhuvani, 53 ans, c’est la douleur intérieure et la fragilité qui frappe, et non l’hystérie. Ce rôle de mère déchirée rencontre son histoire personnelle : il y a quelques années, son fils a été condamné à trente-cinq ans de prison. En Albanie, toute petite société de 3 millions d’habitants dont 800 000 dans la seule capitale, tout le monde connaît la situation tragique dans laquelle est plongée la famille de l’actrice, et en éprouve de l’empathie. D’autant que Luiza Xhuvani est une vedette locale, qui mène une carrière internationale et a été remarquée dans Slogans (2011), film franco-albanais de Giergi Xhuvani, prix de la jeunesse pour le meilleur film étranger au Festival de Cannes. Depuis trois ans, Luiza vit en Grèce. «Je lui ai dit : « Lis la pièce », reprend Eric Vigner. Elle l’a lue en grec et elle a dit oui au rôle de Lucrèce deux jours après.»

Ce projet théâtral, dont les répétitions se sont étalées sur deux mois et demi, signe l’entrée de Victor Hugo au répertoire du Théâtre national albanais, mais sonne aussi le glas de sa salle historique. En effet, le bâtiment, situé en plein cœur de la ville tout près de la place Skanderberg, va être prochainement détruit. Il n’avait d’ailleurs pas été conçu pour durer. Inaugurée par Mussolini en 1940, cette salle à l’italienne (quoique tout en angles droits) servait initialement de cinéma avant d’être convertie en théâtre – Topaze de Marcel Pagnol fut la première pièce jouée en son sein en 1945 – et d’être destinée à la troupe, comme le théâtre de l’Armée russe à Moscou. «Avant cela, il n’y avait que du théâtre amateur en Albanie, explique Hervin Culi, 46 ans, le directeur actuel. L’histoire professionnelle du théâtre de ce pays ne commence qu’en 1945.» Il raconte notamment comment la pratique a connu un âge d’or dans les années 60 et 70 avec des comédiens de grande renommée comme Kadri Roshi, Sulejman Pitarka ou Violeta Manushi. Avant que la censure et les menaces d’emprisonnement n’empêchent le déploiement d’une plus grande créativité. Interdiction notamment de monter les pièces de Tchekhov, auteur considéré alors comme pessimiste et décadent.

«Génération ambitieuse»

Ce pays hier totalement clos qui s’est ouvert en 1991 à la queue du bloc de l’Est a pu expérimenter, depuis, bien des choses. Mais la culture a aussi subi des coupes. Le Théâtre national, équivalent de la Comédie-Française avec une troupe permanente, a vu passer le nombre de ses comédiens permanents de 60 membres à l’époque du communisme à 28 aujourd’hui, avec des contrats désormais limités dans le temps. «Au début des années 90, la politique a tout dominé et beaucoup d’artistes sont entrés à l’Assemblée nationale, relate encore Hervin Culi, formé en Roumanie au tout début des années 90 et qui a mis en scène Tchekhov et Goldoni. Nous venons de vivre vingt-cinq ans de transition et aujourd’hui la nouvelle génération est ambitieuse.»

Signe des temps encourageant : le pays connaît un boom des théâtres et des compagnies. Le public du Théâtre national a été multiplié par cinq en trois ans et le nombre de représentations par trois. En 2016, tous les billets pour les représentations de la Mégère apprivoisée de Shakespeare, des Trois Sœurs de Tchekhov et du Tartuffe de Molière avaient été vendues à l’avance. La ministre de la Culture, Mirela Kumbaro, femme de lettres et traductrice, soutient les arts. Il y a un an, le Premier ministre, Edi Rama, a annoncé l’ouverture d’un nouveau théâtre dans une ancienne usine désaffectée, la Turbine. Et malgré tout, le bâtiment du Théâtre national, destiné au provisoire, a finalement duré soixante-dix ans. Son état s’est considérablement dégradé : fissures, fuites, escaliers qui menacent de s’effondrer, absence de chauffage et de climatisation. Le matériel lui-même laisse à désirer : il a fallu apporter un projecteur de France pour éclairer correctementLucrèce Borgia.

Dans les loges après la représentation, Luiza Xhuvani, qui n’avait pas mis les pieds sur les planches depuis quatre ans, se confie sur ce rôle : «Il me permet de dire des choses que je n’aurai jamais dites.»Et d’ajouter : «Le théâtre est une catharsis, Eric Vigner est un metteur en scène qui fait du théâtre comme on fait un film. Il est cinématographique.» La comédienne a commencé sa carrière ici à 21 ans, entre les quatre murs de ce bâtiment branlant mais plein de charme qui va disparaître après sa prestation dans Lucrèce Borgia.«On travaille des pièces d’auteurs étrangers, on est sur le bon chemin», conclut Luiza Xhuvani, à qui on vient de proposer, en Grèce, le rôle de Médée.

Lukrecia Borxhia, d’après Victor Hugo

Source: Libération

8 03/2017

L’aventure ethnologique sur un plateau | Libération

mercredi 8 mars 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Faire de la scène un nouveau «terrain» d’expérience comme l’est celui de l’ethnologue à chaque immersion : c’est cette envie qui a nourri la rencontre entre Macha Makeïeff, auteure et metteuse en scène, directrice du théâtre de La Criée à Marseille, et Philippe Geslin, ethnologue fondateur de l’anthropotechnologie, qui partage le quotidien de certains peuples depuis plus de vingt ans. Cette «longue conversation» a donné naissance à une conférence spectacle déclinée en trois volets d’après trois terrains de prédilection de Philippe Geslin : les Inuits du Groënland, les Soussou de Guinée et les Massaï du Kenya et de Tanzanie.

«Nous sommes partis de ses carnets et leur avons accolé le rythme de la dramaturgie, explique Macha Makeïeff. L’ethnologue produit un discours scientifique très habité, au-delà du savoir purement intellectuel.» D’où l’évidence de faire monter sur les planches Philippe Geslin pour jouer les textes.

Un plateau «rond comme une planète», avec un écran en toile de fond qui fait défiler des photos du chercheur, des documents d’archives, mais aussi des images «de fiction et de fantaisie» : la scénographie dépouillée vise bien à «montrer le corps de celui qui va là-bas», explique Macha Makeïeff, afin de rendre accessible au plus grand nombre «l’émotion première» ressentie face à ces «sociétés raffinées extrêmement résistantes». «C’est un voyage d’une heure très sonore et très visuel, une déambulation que l’on ressent plus qu’on ne la comprend», suggère l’auteure. Tel un éloge impressionniste de l’ailleurs.

Création théâtrale «les Ames offensées», de Macha Makeïeff et Philippe Geslin, en trois volets, (samedi 11 et dimanche 12 mars)

Maïté Darnault

Source : Libération

2 02/2017

Georgia Scalliet, femme quantique | Culture / Next

jeudi 2 février 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Photo Roberto Frankenberg pour Libération

Remarquée dans «le Temps et la Chambre», la jeune sociétaire de la Comédie-Française y incarne une femme multiple et fragmentée.

Elle a 30 ans, douze cheveux blancs. Se sent plus détachée en ce moment. Et recule subitement au fond de sa chaise en regardant ses bras ballants comme si un type venait d’entrer dans la pièce et de la délivrer à l’instant. On est au troisième étage du Théâtre de la Colline. Dans un bureau tout ce qu’il y a de plus blanc, autour d’une table de réunion tout ce qu’il y a de plus lisse. L’entretien n’a pas commencé depuis cinq minutes, mais c’est déjà l’illustration vivante de cette phrase de Botho Strauss : «Pas de lien, pas de position, pas de point de départ. Rien qu’une excitabilité en déplacement. La crise est permanente.» De grands yeux éblouis, solaire dedans, lunaire autour ou vice-versa. Il faut suivre, la beauté est plus canaille, les traits infiniment plus expressifs que ce que laissait supposer la plastique un peu froide des photographies. Le genre blue jean, derby, «et merde, j’avais mis du mascara» en se frottant les cils. Presque pas de maquillage, et elle a dû enfiler ce haut rose à paillettes à la dernière minute.

Georgia Scalliet est à l’affiche dans la pièce du dramaturge allemand, le Temps et la Chambre (1). Elle incarne, avec une intensité hypnotique, une multiplicité de femmes, enchaînant des relations à géométrie variable, le tout dans une forme prodigieusement fragmentaire. Marie Steuber est moins un personnage qu’une figure, la femme éternelle, la fraîcheur, même sous bêtabloquants. Traversée vertigineuse dont elle ressort pourtant plus forte, plus calme, plus dépouillée : «On touche tout de suite à l’inconscient avec cette écriture. Je me suis sentie très libre. Sa parole est tellement brute que ça m’a donné une grande confiance dans cette énergie primaire qu’on a tous en soi.» Pour le metteur en scène Alain Françon, l’ange tutélaire qui l’a propulsée directement de l’Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (Ensatt) à la Comédie-Française en lui offrant le rôle d’Irina dans les Trois Sœurs, qui lui vaut le Molière du jeune talent féminin en 2011, «il y a chez Georgia cette alliance très rare entre la gravité et la légèreté. Ce n’est pas une histoire de distanciation brechtienne. Cette Marie Steuber, elle l’incarne totalement, mais elle la conduit comme si elle était devant elle». Elle n’est pas féministe au sens militant, mais insiste sur le fait que hormis Anne Kessler et Valeria Bruni Tedeschi, elle n’a jamais été dirigée que par des hommes, même à l’Ensatt. Exceptions faites de Clément Hervieu-Léger et Alain Françon, «qui savent lire une femme avec une grande finesse, il faut toujours avec les autres se débrouiller seule pour ne pas tomber dans le cliché. On a l’impression qu’ils sont complètement démunis, ou craintifs, ce qui rend le travail beaucoup moins riche».

En revanche, elle sort de ses gonds dès qu’il est question de maternité, sa fille Jane a 15 mois. Elle s’est sentie «disqualifiée», et a très mal vécu cette «inégalité physique», dès l’instant où elle a compris que son compagnon – un comédien dont elle taira le nom – n’allait pas, comme elle, devoir renoncer à quantité de projets. Probablement une grande jalouse par ailleurs mais, c’est une différence de taille, elle en parle avec autodérision. Depuis le début, elle jette d’ailleurs volontiers tous ses défauts en pâture. Elle prétend avoir une concentration de poisson, ne rien retenir et «vous avez vu, j’ai dû demander mon chemin pour aller aux toilettes, une vraie assistée». Ce n’est ni de l’extravagance ni de la fausse modestie. Elle a juste une palette d’intonations extensible, et chaque fois qu’elle répond à une question, elle fait, comme les enfants, tous les personnages à la fois. L’air de rien, ça fait du monde autour d’elle, on n’entre pas comme ça dans son périmètre. Une des trouvailles du Temps et la Chambre, c’est que sa construction s’inspire de la physique, notamment de Prigogine et de sa «structure dissipative». On se demande quand sa vie a commencé à ressembler à cette drôle d’expression. «Oh ! des petits chocs», comme tout le monde, «la mort, tôt…».Et de renchérir aussitôt : «C’est tragique, cette capacité d’adaptation de Marie Steuber. On croit que c’est une force, alors que c’est de l’abnégation. On perd le feu. Résultat : le cœur est mort, la fille est crevée de l’intérieur.»

Cette Bourguignonne a grandi à Dijon. Le père est directeur commercial, la mère, prof d’anglais, est américaine, ce qui lui donne la double nationalité. La conversation dévie inopinément sur les voyages. «C’est mon truc, j’en ai besoin !» Elle prend un de ses airs les plus innocents, elle en a mille à la seconde, scrute en souriant le foulard qu’elle tripote depuis un moment et laisse un blanc. Eh bien, c’était où ce grand périple ? «Je suis partie seule une fois. J’ai fait un burn-out et j’ai passé un mois dans un ashram en Inde.» Elle en revient changée et sa voix retourne instantanément dans les graves. Pourquoi les gens qui font son métier sont abîmés à ce point ? Ça ne va plus de soi, ce dévouement total, il faut sortir de cette fascination pour les têtes brûlées, être moins passionnelle, «de la bonne santé, c’est ce qu’il faut». Ça reste une acharnée de travail. «On peut répéter quarante fois une scène, elle y retourne encore avec la même énergie», raconte Laurent Stocker, fréquent partenaire de jeu.

Le volet sur le monde extérieur est plus court. Elle coche elle-même la case «européenne, moyenne, gâtée, atterrée, démunie». A voté François Hollande aux dernières élections, n’a encore rien décidé pour les prochaines. Ne lit presque jamais les journaux, pense qu’il faudrait en compulser dix par jour pour se faire vraiment un avis. Vit dans le Xe, près du canal Saint-Martin. N’est absolument pas à jour dans ses fiches de paie, sait juste qu’elle est montée jusqu’à 3 400 euros, et que c’est largement suffisant. Des goûts de luxe dissimulés sous ses airs de grande adolescente un peu dégingandée semblent peu probables. Il faut filer dans sa loge, où elle ouvre une brochure pleine de citations et sa boîte à gris-gris, manière de retarder la séance photo derrière la grande scène, elle déteste ça. Y va quand même gentiment, fait le clown, le poirier, parle au petit œil braqué sur elle, qui l’éteint, qui la ferme, «quand il y a une caméra dans la salle, plus rien n’est pareil». Elle éclate de rire quand on lui propose de poser nue. Un rire très long, très doux, une sorte de générosité débordante dans le refus catégorique. Est-ce que quelqu’un ici a vraiment cru qu’elle allait se mettre à poil ? La voilà qui relève brusquement la tête : «Quoique, au point où j’en suis.» Et regarde vaguement dans notre direction : «Vous savez, c’est comme dans la scène où elle dit : « De toute façon, au point où on en est toi et moi ! »» Bien entendu, elle reste sur sa position.

(1) Libération du 27 janvier.


22 juillet 1986 Naissance à Paris. 2011 Molière du jeune talent féminin. Décembre 2016 Sociétaire de la Comédie-Française. 3 février 2017 Dernière de le Temps et la Chambre au Théâtre de la Colline (m.s. Alain Françon).

Source : Culture / Next

20 01/2017

Georges Lavaudant ravale l’«Hôtel Feydeau» | Culture / Next

vendredi 20 janvier 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Astrid Bas, Gilles Arbona et Manuel Le Lièvre. Photo Thierry Depagne

Le metteur en scène propose à l’Odéon un réjouissant condensé de cinq courtes pièces du maître du vaudeville.

A quelques semaines près, on aurait écrit d’Hôtel Feydeau qu’il constituait un spectacle idéal pour les fêtes de fin d’année, car virevoltant, accessible, coloré et drôle (option grinçant). Les guirlandes remisées, il n’y a néanmoins pas prescription et, pour autant que le degré d’exigence ne soit pas démesuré, on repart de l’Odéon le cœur aussi léger qu’on a pu y entrer.

Pension bien tenue, Hôtel Feydeau se présente sous la forme de ce qu’on appellera commodément un digest digeste. Cinq pièces du maître du vaudeville y sont redécorées dans des tons vifs (jaune, bleu, orange, rose…, le tout sur fond blanc) par le non moins honorable Georges Lavaudant, dont on subodore qu’il a d’abord voulu (se) faire plaisir, dans un établissement qu’il a dirigé durant onze ans , de 1996 à 2007, et où, entre un Roi Lear et une Mort de Danton, il créa notamment en 2001 Un fil à la patte, du même Feydeau… ici absent du best-of.

On purge bébé, Mais n’te promène donc pas toute nue, Feu la mère de Madame, Léonie est en avance et Cent millions qui tombent sont (à l’exception de la dernière, par ailleurs inachevée) les ultimes pièces en un acte de l’auteur qui, lorsqu’il les écrit, digère mal les déboires conjugaux dans lesquels il aura laissé le peu d’illusions qu’aurait pu lui procurer une vie de couple laminée par l’usure du temps («Tu es mon mari, mais c’est une convention, tandis que mon fils, c’est ma chair, c’est mon sang»). Aussi, c’est avec une jubilation virulente et absurde («Il s’appelle Toto, c’est le diminutif d’Hervé») que le dramaturge sort la sulfateuse – comme aurait écrit Audiard – pour, entre deux intermèdes jazzy ou mambo, faire valser la préséance et clouer au pilori les mille et un faux-semblants de la bourgeoisie.

Pain bénit pour les comédiens – qu’on ne saurait imaginer aiguisant leurs saillies et embardées autrement que dans le plaisir – Hôtel Feydeau régale ainsi à tout va. Voir André Marcon rentrer trempé d’une soirée déguisé en Roi-Soleil («par temps de pluie», ne manque pas de le chambrer sa dulcinée) figurant un plaisir, parmi d’autres, qu’on aurait tort de snober.

Gilles Renault

Hôtel Feydeau d’après Georges Feydeau m.s. Georges Lavaudant Théâtre de l’Odéon, 75006. Jusqu’au 12 février. Rens. : www.theatre-odeon.eu/fr

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12 10/2014

L’affaire Bettencourt, boulevard pour Vinaver | Libération

dimanche 12 octobre 2014|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Elégante et sarcastique, l’écriture de Michel Vinaver s’amuse à trouver la fable sous l’anecdote, et la tragédie sous le linge sale. Comme le résume la préface :«Cette pièce dont le sujet est tiré de l’actualité la plus brûlante rassemble, chemin faisant, les éternels composants des légendes et des mythes.»

Source : Next.liberation.fr