Théâtre de l’Atelier

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29 09/2022

jeudi 29 septembre 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Au Théâtre de l’Atelier, à Paris, les soixantenaires dans la tourmente nucléaire

Eric Vigner crée « Les Enfants », une pièce de la jeune autrice britannique Lucy Kirkwood, servie par Dominique Valadié, Cécile Brune et Frédéric Pierrot.

Par Brigitte Salino 

De gauche à droite : Rose (Dominique Valadié), Hazel (Cécile Brune) et Robin (Frédéric Pierrot) dans « Les Enfants », de Lucy Kirkwood, mis en scène par Eric Vigner, le 17 septembre 2022, au Théâtre de l’Atelier, à Paris.
De gauche à droite : Rose (Dominique Valadié), Hazel (Cécile Brune) et Robin (Frédéric Pierrot) dans « Les Enfants », de Lucy Kirkwood, mis en scène par Eric Vigner, le 17 septembre 2022, au Théâtre de l’Atelier, à Paris. PASCAL GELY/HANS LUCAS

Une nouvelle autrice dans la saison : Lucy Kirkwood. Fille d’un analyste de la City et d’une professeure de langue des signes, cette Britannique de 38 ans, très repérée dans son pays, est deux fois à l’affiche à Paris : Chloé Dabert met en scène Le Firmament, au Centquatre, et Eric Vigner Les Enfants, au Théâtre de l’Atelier, avec Dominique Valadié, Cécile Brune et Frédéric Pierrot. On n’aurait pu rassembler trio mieux accordé pour jouer cette pièce intrigante, drôle et brutale, dans la lignée du théâtre anglo-saxon qui n’hésite pas à lorgner du côté du boulevard pour aller vers l’absurde, le non-dit, ou l’abîme de l’incompréhension.

Les Enfants, ce sont des retraités : un couple, Hazel (Cécile Brune) et Robin (Frédéric Pierrot), à qui vient rendre visite Rose (Dominique Valadié). Ils habitent une maison au bord de la mer, près de la centrale nucléaire dans laquelle ils ont travaillé, comme ingénieurs. Depuis qu’ils ont arrêté, ils se sont reconvertis dans l’agriculture biologique. Après la catastrophe, un tsunami qui a endommagé la centrale, ils n’ont pas voulu partir. Ils vivent avec des coupures d’électricité, un compteur pour mesurer les radiations, le yoga pour Hazel, les vaches pour Robin.

Rose arrive comme une apparition. Trente-huit ans qu’ils ne l’ont pas vue. Elle était physicienne à la centrale puis elle a vécu sa vie ailleurs. Elle ne fait pas de yoga, elle vit seule, n’a pas d’enfants, et elle ne cesse de parler à Hazel et à Robin de leur fille aînée, Lauren, née quand ils travaillaient ensemble. Trois adultes et un enfant : cette multiplication hasardeuse est le premier indice d’une histoire dont la pièce découvre peu à peu la teneur. Tout se passe comme dans le jeu de mikado, où l’extraction de chaque baguette libère un espace. Le spectateur voit s’ouvrir des fentes qui peuvent devenir des gouffres, intimes et générationnels.

Humour feutré

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. D’une génération qui a autour de 65 ans, et qui a vécu dans un autre monde, si l’on peut dire. L’avenir ne dépendait pas d’un tsunami, ni le présent d’une coupure de courant. D’une certaine manière, Hazel s’accroche à ce temps-là. Elle veut résister en combattant la vieillesse. Elle a des phrases-chocs. Sur l’endroit où elle vit avec Robin : « Les retraités, c’est comme les centrales nucléaires. On aime vivre au bord de la mer. » Sur le plaisir d’être grand-mère de quatre petits-enfants : « J’adore les rendre à leurs parents ! »

Rose, elle, a l’humour feutré et cinglant de qui sait manier la périphrase. Avec ses deux seins en moins, et la pilule qu’elle prend pour annihiler sa libido, elle perçoit le temps de la vieillesse autrement. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle est venue : pour donner aux plus jeunes le temps de vivre. A la centrale, les ingénieurs ont 35 ans, des enfants, et leur espérance de vie est limitée par les risques majeurs de radiation. Rose a mis sur pied un projet pour qu’une équipe de soixantenaires les remplace. Elle se sent responsable d’avoir participé à la construction de la centrale sans avoir sérieusement pris en compte les questions de sécurité.

Tout s’imbrique dans « Les Enfants » : le présent et le passé, la confrontation et la libération, l’autre et soi

Et Robin ? C’est un homme perdu, qui cache à Hazel sa véritable occupation : non pas nourrir les vaches, mais les enterrer. Un homme transpercé, que la présence de Rose renvoie à un amour inassouvi. Un homme qui crâne devant les deux femmes, avec sa « tête de maison hantée », selon Hazel, et qui refuse catégoriquement d’« apprendre à vivre avec moins », comme les temps de pénurie le dictent, selon Rose. Son humour filtre avec la dérobade et le grincement de dents. Il se sent « érodé », et pense que sa mort et celle d’Hazel libéreraient leur fille Lauren, qui va mal.

Tout s’imbrique dans Les Enfants : le présent et le passé, la confrontation et la libération, l’autre et soi. Un jeu complexe, qu’Eric Vigner maîtrise subtilement. Le metteur en scène sait manier l’ellipse, jusque dans le décor, qu’il signe. Un beau décor, subtil et irradiant, comme les trois comédiens. Chacun a sa personnalité. Cécile Brune possède la force, Dominique Valadié l’étrangeté, Frédéric Pierrot la vulnérabilité. Ils se complètent et accordent leurs désaccords de vieux « enfants ».

Les Enfants, de Lucy Kirkwood. Traduction : Louise Bartlett. Mise en scène : Eric Vigner. Avec Dominique Valadié, Cécile Brune et Frédéric Pierrot. Théâtre de l’atelier, place Charles-Dullin, Paris 18e. Jusqu’au 27 novembre, du mardi au samedi à 21 heures ; dimanche à 15 heures. De 21 € à 41 €. Le texte est édité à L’Arche (92 p., 13 €). 

www.lemonde.fr

9 09/2022

Les Enfants de Lucy Kirkwood au Théâtre de l’Atelier- France inter 09-09-22

vendredi 9 septembre 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Les Enfants de Lucy Kirkwood au Théâtre de l’Atelier du 20 septembre au 27 novembre

Par Valérie Guédot

Publié le vendredi 9 septembre 2022 à 11h13

Sous le couvert de la comédie, se pose la question de la responsabilité des adultes face à l’avenir de leurs enfants.

Résumé : Un couple d’ingénieurs nucléaires à la retraite vit quelque part au bord de la mer près d’une centrale nucléaire qui vient d’être touchée par un tsunami (on pense bien entendu à la catastrophe de Fukushima). Une collègue ingénieur qui a participé elle aussi à la construction des grandes centrales scientifiques de la terre – un amour de jeunesse que l’on n’a pas vu depuis trente ans – arrive un soir d’été pour leur faire une proposition étonnante.

Cette pièce qui se joue à partir du 20 septembre au Théâtre de l’Atelier, a un humour noir dans la lignée de ce théâtre anglais si particulier qui allie à la fois la culture du trio du boulevard et les questions idéologiques et politiques dans l’espace intime. Elle interroge la responsabilité de cette génération des années 70 qui a cru au progrès, à l’atome et à l’amour libre.

Éric Vigner, metteur en scène et scénariste de la pièce, nous livre ses intentions :

« Les Enfants est une pièce de Lucy Kirkwood créée à Londres au Royal Court en 2017. C’est la première fois qu’elle sera jouée en France et c’est toujours émouvant de pouvoir faire découvrir au public français une nouvelle écriture contemporaine, en l’occurrence celle d’une jeune femme, (Lucy Kirkwood), née en 1984 qui est aussi scénariste en prise avec notre réalité planétaire.

Cette comédie à l’humour noir et très acéré s’inscrit dans la lignée d’une longue tradition réaliste dans le théâtre britannique. Il traite des réalités sociales et politiques du présent le plus souvent dans l’espace intime avec une forme de distanciation qui évoque notre théâtre de l’absurde.

Dans cette histoire une femme arrive un soir dans un no where au bord de la mer dont on comprend assez vite qu’il se trouve à proximité d’une centrale atomique qui a subi une catastrophe identique à celle de Fukushima. Que vient-t-elle faire et pourquoi reprend-elle contact avec ce couple d’ingénieurs nucléaires dont elle fut leur collègue après si longtemps ? Est-ce l’amour de jeunesse pour l’homme qui la conduit jusqu’ici ? A travers cette histoire, qui se révèle en pointillé au fur et à mesure que l’on avance dans la pièce, se dessine le portrait d’une génération et d’une culture, celle des années 70 qui a cru à l’amour libre et au progrès nucléaire.

Kirkwood pose la question de ce qui reste, de ce qui resterait après l’apocalypse et de ce que l’on pourrait faire face au constat d’une civilisation qui croyait au progrès et qui voit son échec. La solution qu’elle propose est une initiative individuelle singulière, concrète et inédite qui donne beaucoup à réfléchir sur ce que c’est de vivre, d’être humain au milieu des humains et de considérer son action individuelle au regard de celle des autres.

Est-ce que l’amour au bout du compte ne pourrait pas être l’énergie sur laquelle l’on pourrait s’appuyer pour, peut-être, consoler à défaut de pouvoir réparer avant de reconstruire ?

Chez Kirkwood, les enfants sont absents, on en parle à travers l’évocation de Lauren la fille aînée du couple, comme une enfant malade et rebelle, ou par la présence d’un tricycle que l’on a retrouvé sous la boue qui a tout recouvert après la vague du tsunami qui a endommagé la centrale. Les Enfants c’est aussi ce qui reste de l’enfance, la nôtre, celle de nos parents et de leurs enfants après eux.

Face à cette écriture nouvelle, il fallait une distribution exceptionnelle, un trio qui contribue par son expérience de vie et d’acteur à l’éclairer de ses talents. Cécile Brune, Frédéric Pierrot et Dominique Valadié porteront haut le message de Lucy Kirkwood. »

►►► Distribution

  • Les enfants de Lucy Kirkwood
  • Mise en scène et scénographie d’Eric Vigner
  • Traduction Louise Bartlett
  • Avec : Cécile Brune : Hazel // Frédéric Pierrot : Robin // Dominique Valadié : Rose

La pièce Les Enfants a été créée au Royal Court à Londres en 2017 puis à Broadway. C’est la première fois qu’elle sera jouée à Paris.

 

10 02/2022

Huis clos, de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Jean-Louis Benoit | La Terrasse 06-02-22

jeudi 10 février 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

THÉÂTRE – CRITIQUE

Huis clos, texte de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Jean-Louis Benoit

 

THÉÂTRE DE L’ATELIER

Publié le 6 février 2022 – N° 296

Solide, simple, efficace, drôle et intelligente :
la version que propose Jean-Louis Benoit de la célèbre pièce de Sartre réconcilie avec le théâtre et la philosophie.
Quand la démonstration est sans détours, il est plaisant de suivre le maître !

La philosophie de Jean-Paul Sartre n’est pas de celles qui batifolent dans l’abscons ou font crapahuter le lecteur sur des chemins qui ne mènent nulle part. Un salaud est un salaud, un lâche est un lâche ; qui ne résiste pas collabore. Le théâtre de Jean-Louis Benoit a les mêmes qualités de limpidité et de netteté : il n’emberlificote pas le spectateur dans l’ennui compassé qu’adorent les poseurs faussement profonds. Un comédien, quand il est chez Benoit, joue et parle clair. L’action se déploie loin des minauderies et des effets de style éculés des pseudo-novateurs. Belle rencontre, donc, que celle du philosophe et du metteur en scène : elle est l’occasion d’un spectacle pétulant, vif, drôle, enlevé et incisif, servi par des comédiens parfaitement dirigés. Marianne Basler excelle en lesbienne volcanique, qui traque la mauvaise foi de ses compagnons d’infortune avec un appétit carnassier. Mathilde Charbonneaux est tordante en mondaine hystérique et narcissique à la bouche dévorante. Maxime d’Aboville (en alternance avec Guillaume Marquet) brille en Garcin imbu de lui-même, sautillant comme un cabri ivre d’une vaine gloriole. Les trois protagonistes sont en enfer, avec le regard des autres pour tout miroir. Topos sartrien : toute subjectivité est une intersubjectivité et la conscience a besoin d’autrui pour n’être pas un simple courant d’air.

Pharmacopée théâtrale

La scénographie de Jean-Louis Benoit et Antony Cochin (qui joue également le rôle du cerbère des lieux, en alternance avec Brock – truculent en portier infernal) modernise le décor second Empire dans lequel Sartre dissèque, avec un humour implacable, les relations entre le journaliste, l’employée des Postes et la dinde infanticide. Les personnalités s’éclairent à mesure que se déploie le récit de leurs existences et des actes qui les ont définies : des lâches qui ont tout sacrifié au confort de leur bonne conscience. Loin de sombrer dans l’abstraction métaphysique, Jean-Louis Benoit donne chair et rythme à la pensée de Sartre. Le corps des acteurs, tout en tension, polarise ce qui les lie et les oppose. Chacun a besoin des autres pour exister, mais autrui demeure toujours celui « qui m’a volé le monde », comme le définit L’Etre et le néant, celui qui le « décentre » et celui avec lequel toute relation est « un pur engagement sans assurance de réciprocité ». Même en enfer, quand il n’y a plus rien à sauver, l’autre se dresse pour nous juger. En ces temps de fascisme rampant, où la moraline prétentieuse et castratrice répond aux imprécations haineuses des débridés de la gâchette, la philosophie et le théâtre de Sartre sont bonnes médecines. Et la pièce mise en scène avec esprit et belle humeur par Jean-Louis Benoit est un plaisant remède !

 Catherine Robert

www.laterrasse.fr

7 01/2022

 » Zaï Zaï Zaï Zaï  » : l’humour joyeusement absurde de Fabcaro à écouter… sur scène | Marianne 04_01_22

vendredi 7 janvier 2022|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Maïa Sandoz, meilleure amie d’enfance et metteuse en scène de Blanche Gardin pour son spectacle « Je parle toute seule », fait ici le pari d’une adaptation sonore.

On est allé voir Par Julien Vallet – Publié le 04/01/2022 à 20:00

La comédienne Maïa Sandoz signe une adaptation sonore originale et très drôle de la non moins comique bande dessinée de Fabcaro, portrait acide de notre société du spectacle abordé sous le prisme de l’absurde.

Un jour, à la caisse, Fabrice, un auteur de bande dessinée, sorte de double de l’auteur Fabcaro, découvre par hasard – terrible crime ! – qu’il a oublié sa carte de fidélité du magasin. Menacé par un vigile qui lui hurle de lâcher le poireau qu’il tient à la main avant d’effectuer une périlleuse roulade arrière, il préfère prendre la fuite. Devenu un fugitif en cavale, traqué par toutes les polices de France, Fabrice se réfugie en Lozère, où personne ne comprend le français local, pour y retrouver par hasard son amour de jeunesse, laquelle s’égaye dans une vie bourgeoise, dans sa villa à 200 000 euros dotée d’une cheminée en pierre de taille dont elle est très fière.

Pendant ce temps, le petit monde des commentateurs médiatiques s’écharpe : y a-t-il une radicalisation dans la communauté des auteurs de bande dessinée ? Surtout, pas d’amalgame ! Rattrapé par la brigade, Fabrice sera finalement condamné à chanter « Siffler sur la colline » de Joe Dassin – et son refrain « Zaï Zaï Zaï Zaï » qui donne son titre à l’œuvre – en karaoké. Ouf ! Il a échappé à « Mon fils, ma bataille » de Daniel Balavoine – beaucoup plus ardue.

Vous trouvez ça complètement absurde et barré ? Nous aussi ! C’est précisément ce qui fait la marque de l’humour joyeusement décalé et déjanté de Fabcaro et de « Zaï Zaï Zaï Zaï » sa bande dessinée la plus fameuse, qui lui a apporté une notoriété soudaine à sa sortie en 2015, dont il s’est lui-même moqué par la suite dans ses albums suivants. On s’était déjà dit à la lecture que cette histoire aurait donné lieu à un super film. Une adaptation sur grand écran doit d’ailleurs sortir en février prochain. Mais au lieu d’une adaptation théâtrale classique un peu casse-gueule, très difficile à reproduire tant les rebondissements sont nombreux, Maïa Sandoz, meilleure amie d’enfance et metteuse en scène de Blanche Gardin pour son spectacle « Je parle toute seule », fait ici le pari d’une adaptation sonore.

RÉALISTE ET DÉJANTÉ

Sept comédiens derrière leurs micros, dans la grande tradition des dramatiques radiophoniques, imitent tour à tour tous les personnages et surtout « bruitent » les transitions et les ambiances, comme une messe ou un trajet en voiture. Un enregistrement radio ? demanderez-vous peut-être en levant le sourcil, sceptiques. N’ayez pas peur, ne prenez surtout pas la fuite (contrairement à Fabrice) ! Car il existe bien des façons de consommer et d’apprécier du théâtre et celle-ci n’en est qu’une parmi d’autres. Et surtout, car la langue de Fabcaro, son univers aussi durement réaliste que totalement déjanté, s’écoute plus qu’elle ne se voit.

Et en plus, ça fonctionne ! Grâce au talent des comédiens, capables d’incarner trois personnages distincts en une minute et de générer toute sorte de bruitages, le spectateur ne s’ennuie pas un instant. En à peine une heure, tout y passe, tout y est joyeusement parodié et massacré : les reporters des chaînes infos et leurs enquêtes de voisinage absurdes, les journalistes façon Augustin Trapenard qui posent des questions absconses et interminables, les débats entre hommes politiques où tout est question de posture, les grenouilles de bénitier complotistes… Sans oublier l’automobiliste qui déclare le plus sereinement du monde à notre héros-fugitif : « Je ne vais pas vous prendre, je suis individualiste. »

Même le narcissisme et l’attentisme de la propre corporation de l’auteur, les auteurs de bande dessinée, s’y retrouvent étrillés avec délectation. Voici en somme une satire du cirque médiatique et notre société du spectacle contemporaine, un portrait acide de la France d’aujourd’hui où toutes les idoles de la modernité sont piétinées avec allégresse grâce à cet humour ravageur devenu la marque de fabrique de Fabcaro. Si les performances des comédiens sont parfois inégales, certains maîtrisant mieux l’imitation que d’autres, le spectateur ressort conquis et rasséréné de cette petite heure d’enregistrement, avec le secret désir que d’autres metteurs en scène investissent à leur tour ce format du théâtre sonore.

« Zaï Zaï Zaï Zaï », Théâtre de l’Atelier (Paris 18e), à 19 h, 1 h, Jusqu’au 23 janvier.

www.marianne.net

13 12/2021

Zaï zaï zaï zaï | Le Figaro 13-12- 21

lundi 13 décembre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Zaï zaï zaï zaï, une farce en demi-teinte sur la scène, après la BD et le film

Par Nathalie Simon

 

Le dispositif est original. Debout devant un micro, les acteurs racontent cette «fiction radiophonique et visuelle». François Goize

Maïa Sandoz a transposé sur scène la bande dessinée de Fabcaro. Un spectacle pas très léger qui s’appuie sur de bons comédiens.

«C’est une farce tragicomique, rien n’est sérieux», dit en substance l’un des personnages du spectacle Zaï zaï zaï zaï. On est rassuré, on s’est demandé si c’était normal de ne pas rire tout le long du spectacle. Publiée en 2015 (éditions 6 Pieds sous terre) et plusieurs fois récompensée, la bande dessinée de Fabrice Caro dit Fabcaro a été transposée au cinéma par François Desagnat (sortie en février prochain) et sur scène par Maïa Sandoz dans une mise en scène de Paul Moulin.

Le dispositif est original. Debout devant un micro, les acteurs racontent cette «fiction radiophonique et visuelle». Côté cour, assis à une table, deux autres, Élisa Bourreau et Christophe Danvin, sont chargés des bruitages. L’histoire commence sur les chapeaux de roues. Fabrice, un auteur de bande dessinée comprend qu’il a oublié sa carte de fidélité au moment où il doit payer ses courses. La caissière en perd ses mots, un vigile tente d’arrêter le «criminel» qui s’enfuit. Fabcaro raconte sa cavale et les médias qui s’emparent de ce qui devient une affaire d’État.

Absurde à souhait

Objectif ? Dénoncer les dysfonctionnements de la société. Le public est tout ouïe et a les yeux grands ouverts. C’est absurde à souhait, déjanté, amusant parfois, mais également assourdissant. À certains moments, on est tenté de se boucher les oreilles. En revanche, la distribution est sans failles et permet aux comédiens qui se produisent en alternance de montrer l’étendue de leur savoir-faire. Depuis la création du spectacle en 2018, plusieurs actrices comme Blanche Gardin,  dont Maïa Sandoz a dirigé les trois stand-up, et Adèle Haenel se sont succédé. «Nous souhaitons exacerber la tension de jeu, la concentration, l’engagement des comédiens, et traduire ainsi, avec légèreté, l’humour deZaï Zaï Zaï Zaï», indique Paul Moulin en note d’intention. Légèreté n’est pas le bon mot, mais on ne doute pas de l’engagement des interprètes.

Théâtre de l’Atelier 75018 Paris, jusqu’au 23 janvier. Location : 01 46 06 49 24 ou sur le site du théâtre.

www.lefigaro.fr 

8 10/2021

Théâtre : Sami Frey | LE MONDE 22_09_21

vendredi 8 octobre 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Théâtre : Sami Frey, passeur de ceux qui ne sont pas revenus des camps

L’acteur fait une lecture poignante d’« Un vivant qui passe », de Claude Lanzmann, au Théâtre de l’Atelier, à Paris.

ParBrigitte Salino

Publié le 22 septembre 2021 à 16h04 – Mis à jour le 28 septembre 2021 à 17h02

Temps de Lecture 5 min

Sami Frey a 83 ans. Tous les jours, sauf le lundi, il monte à vélo du cœur de Paris, où il habite, au Théâtre de l’Atelier, à Montmartre, où il lit Un vivant qui passe, de Claude Lanzmann. Il refuse tout entretien à l’occasion de cette lecture, comme il refuse obstinément de parler de son histoire d’enfant juif caché pendant la seconde guerre mondiale.

Il faut croire qu’une raison impérieuse l’a incité à lire en public Un vivant qui passe, qui aborde la question juive à travers un témoignage recueilli par Claude Lanzmann, au cours des douze années pendant lesquelles il a travaillé à Shoah, son film documentaire dont l’onde de choc n’a pas faibli depuis sa sortie en salle, en 1985.

Ce témoignage est celui du Suisse Maurice Rossel .Délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Berlin de 1942 à 1945, il participa à la première visite du camp de concentration de Theresienstadt organisée par les nazis le 23 juin 1944. Dans la préface d’Un vivant qui passe (Folio, 77 pages, 5 euros), Claude Lanzmann explique que « pour des raisons de longueur et d’architecture, [il avait] renoncé à traiter frontalement dans son film le sujet extraordinaire de Theresienstadt, à la fois central et latéral dans le déroulement et la genèse de la destruction des juifs d’Europe ». Le témoignage de Maurice Rossel n’apparaît donc pas dans Shoah. Il a été édité dans un DVD (épuisé) qui contient également Sobibor.

Quand Claude Lanzmann le rencontre, chez lui, dans son village suisse en 1979, Maurice Rossel explique qu’il est arrivé à Berlin à 25 ans. A la demande du CICR, il est allé visiter des camps de concentration pour essayer d’obtenir des renseignements. Dans Un vivant qui passe, il parle d’Auschwitz, où il s’est rendu seul, en voiture, et où, dans son souvenir, il a passé une demi-heure ou trois quarts d’heure avec le commandant du camp, « un jeune homme très élégant, aux yeux bleus, très distingué, très aimable », qui lui a parlé de ses parties de bobsleigh dans les Grisons suisses – une pratique loin des siennes, fils d’ouvrier qui deviendra médecin.

« Des squelettes ambulants »

Maurice Rossel demande à visiter l’infirmerie, ce qui lui est refusé. Et c’est tout. Il ne voit pas le « Arbeit macht frei » (« travailler rend libre ») à l’entrée de Birkenau, le camp d’extermination à un kilomètre d’Auschwitz, ni les trains qui y vont ni les lueurs et les fumées des fours crématoires. Il croise des lignes de détenus en pyjamas rayés, « des squelettes ambulants (…) vous observant avec une intensité incroyable, au point de se dire : (…) “Un vivant qui passe” ». Maurice Rossel sait quand il s’y rend qu’Auschwitz est un camp dont on ne revient pas. Mais il n’en sait pas plus à l’issue de sa visite.

Theresienstadt était un ghetto pour l’image, voulu par Adolf Eichmann. Et c’est cette image qui a été soigneusement mise en scène par les nazis

A Theresienstadt, la visite fait suite à une demande insistante de pays neutres. Elle a lieu le 23 juin 1944 et est organisée par les nazis, qui autorisent pour la première fois des étrangers à inspecter ce qu’ils appellent « le ghetto modèle » : une ancienne ville forte tchèque, à une soixantaine de kilomètres de Prague, dont les habitants ont été remplacés par des juifs allemands « prominenten » – des « personnalités » (grands avocats, artistes, médecins, hommes politiques…), dont beaucoup étaient très âgés. C’était un ghetto pour l’image, voulu par Adolf Eichmann. Et c’est cette image qui a été soigneusement mise en scène par les nazis.

En prévision du 23 juin, des chaussées ont été asphaltées, un kiosque à musique édifié, des pavillons pour enfants aménagés, un gymnase maquillé en synagogue… Les noms des rues ont été changés, celui de « ghetto » est devenu « zone de peuplement juif ». Le Theresienstadt présenté à la délégation étrangère est un décor, dans lequel la population, bien habillée, joue le jeu d’une vie normale, que les nazis ont réglé au cours d’intenses répétitions. Maurice Rossel reste une journée à Theresienstadt. Pendant sa visite téléguidée de bout en bout, il prend des photos et ne regarde pas plus loin que ses yeux. Il ne voit pas que, derrière le théâtre qu’on lui montre, les gens vivent dans des conditions atroces.

Un texte, deux paroles

Il y avait cinq mille morts par mois à Theresienstadt, un four crématoire et des déportations vers des camps d’extermination. Quand Claude Lanzmann le lui objecte, Maurice Rossel répond : « Je ne pouvais pas inventer des choses que je n’avais pas vues. » Dans son rapport, dont il dit à Claude Lanzmann qu’il le signerait encore, en 1979, il décrit « une ville de province presque normale ». Et il reste persuadé que c’était « un camp pour des notables juifs privilégiés ».

Brisons-là. Entrons au Théâtre de l’Atelier, où Sami Frey est assis à une petite table, sur laquelle est posée une tablette. Il est vêtu de noir, et, autour de lui, le noir règne. Concentration sur l’essentiel : un texte, deux paroles – celle de Maurice Rossel et celle de Claude Lanzmann qui se répondent à travers des intonations différentes.

Dans cette lecture, le corps et la voix de Sami Frey ne font qu’un. Corps dans la nuit, voix née de la nuit

Dans cette lecture, le corps et la voix de Sami Frey ne font qu’un. Corps dans la nuit, voix née de la nuit. L’acteur a raison de préciser qu’il ne joue pas : cela n’aurait pas de sens. Lire, c’est dire. Faire entendre, de la manière la plus simple, qui atteint au plus profond, avec Sami Frey. Question de talent, bien sûr. Histoire d’une vie, tout autant. Passeur, Sami Frey est un passant qui revient de loin et parle au nom de tous ceux qui ne sont pas revenus des camps. L’aveuglement de Maurice Rossel est un miroir renvoyé à tous ceux qui n’ont pas voulu voir, et que les mots de Claude Lanzmann traquent, avec la précision de la vérité qui éclate.

On ne s’étonne pas qu’à la fin de la lecture, Sami Frey se lève, regarde le public et s’en aille, sans revenir saluer. Le rideau de fer du théâtre tombe, sur le bruit d’un train.

Un vivant qui passe, de Claude Lanzmann, lu par Sami Frey. Théâtre de l’Atelier, 1, place Charles Dullin, Paris 18e. Tél. : 01-46-06-49-24. Jusqu’au 17 octobre, du mardi au samedi à 19 heures ; dimanche à 11 heures. De 23 € à 39 €.

26 04/2021

Jacques Weber et Denis Podalydès: les hommes savants de Molière | Le Figaro 26_04_21

lundi 26 avril 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Au Théâtre de l’Atelier, à Paris, le comédien filme « Atelier Misanthrope» avec le sociétaire de la Comédie-Française. Il l’a bâti comme une série.

Par Nathalie Simon

Publié hier à 12:22, mis à jour hier à 16:36

« Tournage en cours, silence absolu, merci», indique une note fixée sur la porte vitrée du Théâtre de l’Atelier dans le 18e arrondissement de Paris. Dans l’entrée encombrée de caisses volumineuses et de câbles entrelacés, un portrait de Charles Dullin, ancien hôte du lieu, accueille le visiteur. Sur le plateau, Jacques Weber filme et répète la scène 1 de l’acte I du Misanthrope de Molière avec Denis Podalydès. « Tu fais deux passages et tu reviens», lui demande le comédien dont le haut-de-forme agrandit encore la silhouette déjà imposante.

 Le sociétaire de la Comédie-Française obéit, enfile une veste noire, pose un chapeau melon sur son crâne et croise ses mains dans le dos. «Allez, on tourne!», reprend Jacques Weber. Côté jardin, le pianiste Antoine Sahler improvise une musique digne d’un film de Charlie Chaplin. Dans les coulisses, costumière et maquilleuse, visière transparente sur le nez, s’activent. «Là, c’est une version muette. Jacques et Denis sont partis de zéro, ils ont tiré au sort le rôle d’Alceste. Il y a eu des scènes très classiques et des variations sur le thème de La Guerre du feu ou à la façon d’En attendant Godot de Beckett», explique Rémi Duhamel, le directeur de production. Une ou deux prises suffisent aux deux monstres de scène dont les yeux sont surlignés de noir pour imposer leur tandem. Quatre à cinq jours de tournage sont nécessaires pour un film de 90 minutes intitulé Atelier Misanthrope, acte I scène 1.

 « La télé n’est pas un pis-aller. Elle n’empêchera pas les gens d’aller au théâtre ». Denis Podalydès

«Mêler télévision et théâtre est passionnant. On ne sait pas si on est dans le “making off” ou la pièce, s’enthousiasme Denis Podalydès. Les rapports entre les deux n’ont jamais été aussi bons depuis la pandémie!» «J’aide Jacques à concrétiser sa vision. C’est tourné comme une série, pas comme une captation. Nous découpons scène par scène», signale Serge Khalfon, conseiller à la réalisation. «Jacques» a troqué le costume pour une chemise et un jean.

Il se dit «impressionné» par la première réplique du Misanthrope qu’il a souvent interprété: «Qu’est-ce donc qu’avez-vous?»

«Il ne faut rien censurer»

«La première scène est presque une pièce complète, estime l’acteur. Denis et moi pouvons-nous diriger l’un l’autre. Nous avons démarré dans le vide total, toutes les possibilités sont admissibles. On est entre l’expression cinématographique et l’expression théâtrale. Comme disait Jean-Claude Carrière, au départ, il ne faut rien censurer. La veille, nous étions habillés de peaux de bête…»

« Denis et moi pouvons-nous diriger l’un l’autre. Nous avons démarré dans le vide total, toutes les possibilités sont admissibles. On est entre l’expression cinématographique et l’expression théâtrale ». Jacques Weber

Pour Denis Podalydès, le misanthrope est un personnage dont tous les comédiens veulent s’emparer: «Chacun porte son Alceste ou son Philinte, dit-il. Ce sont deux amis qui sont à la fois les mêmes et différents. Ils ont besoin l’un de l’autre comme les duos comiques.» Cet «atelier» complète une série de trois films tournés par Jacques Weber au Théâtre de l’Atelier entre juillet dernier et ce mois-ci. Atelier Vania sera diffusé sur France 5 en mai, puis Atelier Cyrano. Nicolas Auboyneau, le responsable de l’unité Théâtre et musique de France Télévisions, se félicite : «Le petit écran n’est plus un emmerdeur, il collabore avec le théâtre.» «La télé n’est pas un pis-aller. Elle n’empêchera pas les gens d’aller au théâtre», conclut Denis Podalydès.

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19 04/2021

Jacques Weber revisite Tchekhov | L’HUMANITÉ 19_04_21

lundi 19 avril 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre
Audrey Bonnet et François Morel, deux des 9 comédiens qui ont investi le théâtre de l’Atelier. © Delanne Monteiro/Magnéto Prod

Audrey Bonnet et François Morel, deux des 9 comédiens qui ont investi le théâtre de l’Atelier. © Delanne Monteiro/Magnéto Prod
Lundi 19 Avril 2021
Gérald Rossi

Avec Atelier Vania, film spécialement mis en scène par Jacques Weber, l’univers de Tchekhov résonne avec justesse dans un théâtre abandonné. À voir lundi 19 avril, à 21 h 5, sur Culturebox.

ATELIER VANIA

Quand, en 1880, Anton Tchekhov écrit Oncle Vania, il situe l’action à la campagne. Dans son adaptation, fidèle au texte original, précisons-le, Jacques Weber l’installe sur le plateau, dans les coulisses et même dans la salle du Théâtre de l’Atelier, à Paris. Un lieu, parmi tous les autres, où le public n’est plus admis pour cause de pandémie. Et ce n’est pas par hasard que ce projet est né là, sur les planches.

La fermeture des théâtres avait stoppé net les représentations de Crise de nerfs, trois farces de Tchekhov mises en scène par Peter Stein, avec Weber. « Je me suis retrouvé sur une scène nue dans un théâtre vide. J’ai senti la nécessité impérieuse d’y réinsuffler la vie, retrouver la sueur des représentations »,explique le comédien, qui a proposé à France Télévisions ce projet de films. Après Vania, viendront Atelier Misanthrope et Atelier Cyrano.

Un film de la pièce

Cet Atelier Vania n’est pas une captation de la pièce, mais un film de la pièce. Qui en conserve le tempo d’une lenteur assourdissante, et l’humeur aussi amusante que désespérée. Conservant à chaque réplique sa saveur. « Il fait beau aujourd’hui », constate platement une des protagonistes, « oui beau pour se pendre », réplique l’autre. « Pourquoi sommes-nous autant amis », s’interroge un peu plus tard Vania. « Parce que nous ne sommes pas originaux, et que nous sommes terriblement ennuyeux », rétorque Éléna. Reste que chez Tchekhov, si tout s’exprime, ce n’est pas forcément avec des mots, et quand les choses sont dites, c’est le plus souvent avec une maladresse qui brise les espoirs d’une autre vie, d’un autre amour possible… dans des nuits sans sommeil et des jours sans soleil.

Pour cette aventure originale et réussie, Jacques Weber (qui incarne le docteur Mikhaïl Astrov) s’est entouré de François Morel, Stéphane Caillard, François Marthouret, Christine Murillo, Audrey Bonnet, Catherine Ferran, Marc Lesage et de Bernard Larré. Qui tous œuvrent avec talent dans cet Atelier.

www.humanite.fr 

17 12/2020

Jacques Weber et François Morel jouent à la belle étoile | Le Parisien 15-12_20

jeudi 17 décembre 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Jacques Weber et François Morel jouent à la belle étoile pour protester contre la fermeture des salles

Les deux comédiens ont manifesté en jouant des textes d’Hugo et Flaubert notamment, avant le couvre-feu, sur une place du XVIIIe arrondissement à Paris, devant un public ravi.

Ce mardi soir, Jacques Weber et François Morel ont lu des textes devant le Théâtre de l’Atelier à Paris pour défendre la culture mise en difficulté par la crise sanitaire. LP/Philippe de Poulpiquet

Par Sylvain Merle

Le 15 décembre 2020 à 22h22, modifié le 15 décembre 2020 à 22h31

Il est 18h30. La nuit est tombée. A cette heure, ce 15 décembre, date initialement prévue pour la réouverture des théâtres  les spectateurs devaient prendre place dans celui de l’Atelier (Paris XVIIIe). Ce mardi soir, ils ont pris la place, toute la place Charles-Dullin qui lui fait face, rapidement noircie de monde. Une petite scène a été dressée, hérissée de pieds de micros que braquent des spots. Sur les pavés, des chaises et quelques bancs sont installés, vite occupés par des gens de la profession, des habitants du quartier.

« Ce n’est pas un spectacle, prévient Marc Lesage, le directeur du lieu, debout sur les tréteaux. C’est un cri dans la nuit, c’est un symbole. » Il y a un an, se répétait là un spectacle dont on voit l’affiche barrée d’un laconique « Annulé ». Il se sera joué seize fois. Il ne se jouera plus. « Crise de nerfs », ça s’intitulait. Prémonitoire? La crise est là, et les nerfs, ses acteurs les ont. Jacques Weber en premier lieu, qui a donné rendez-vous ce soir à son comparse François Morel, pour ce drôle de happening protestatoire.

VIDÉO. La culture dans la rue : «On est en train de crever !»

« Ce qu’on fait ce soir, c’est dire qu’on continue, le théâtre continue, il faut jouer, on joue », glissait Jacques Weber juste avant. Alors il « manifeste en jouant », et en choisissant ses mots. Les siens, et ceux de Victor Hugo. Dans son grand manteau noir, sa stature en impose. Sa voix explose. Il tonne, tempête quand il lit ce discours devant l’Assemblée nationale de 1848 refusant une baisse du budget de la culture alors qu’il faudrait en multiplier les lieux, « faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l’esprit du peuple, car c’est par les ténèbres qu’on le perd ». Des applaudissements nourris le saluent.

François Morel monte. Lunettes au bout du nez, il lira du Morel, sa chronique de vendredi de France Inter offerte en primeur. Le ton est tendre, mélancolique, drôle et un brin ironique. Ça rime. Ça rit dans le public. Il assène ses vérités : « Un théâtre est un geste barrière contre les fanatiques et tous les mortifères. »

Puis c’est en musique, au son jazzy — guitare et clavier — qu’il offre une anaphore sur la mort, ritournelle chantante et finalement une ode à la vie. « Je mourrai dans les chiffres et quelques statistiques qui informent chacun des risques pandémiques […] Je mourrai comme on tousse ou comme on éternue, pour m’être consolé dans les bras d’inconnus […] Je mourrai bien sûr, en méritant, j’espère, cette pensée fondée, ce juste commentaire, cet avis ordinaire, mais si réconfortant, avant qu’il ne soit mort, il était si vivant. »

«Au-delà de tout corporatisme, restons fraternels, sinon le malheur des autres sera bientôt notre avenir»

Weber reprend avec Gustave Flaubert. La voix, profonde, presque sépulcrale, parle de fange, de dégoût, fustige l’égoïsme qui « engendre l’imbécillité ». Plus tôt, il pestait contre le manque de concertation du gouvernement. Mais refusait toute attaque nominale. « La pauvre Bachelot, elle n’y est pour rien », balayait-il en réponse aux questions des médias attroupés.

« Au-delà de tout corporatisme, restons fraternels, prévenait-il encore, sinon le malheur des autres sera bientôt notre avenir.» Sans « colère particulière », c’est chez Flaubert qu’il est allé chercher une pique à décocher sur scène — « Nos gouvernants sont des dindons qui passent pour des aigles et font la roue comme des paons » — qui enchante l’assemblée. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Weber et Morel ont pris leurs armes pour protester. Avec panache, humour et esprit. On applaudit.

 

 

15 12/2020

À l’Atelier, Jacques Weber et François Morel font de la résistance | Le Figaro – 14_12_20

mardi 15 décembre 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Derrière les portes du théâtre, les comédiens tournent Cyrano. Ils s’interrompent ce soir pour exprimer sur la place Charles-Dullin leur colère devant la fermeture imposée.

Par Philibert Humm

Publié hier à 17 :32, mis à jour hier à 17:44

 

« Nous ne sommes pas des rebelles. Nous ne sommes pas des révolutionnaires. Nous ne sommes pas des agitateurs. Nous ne sommes pas fous, nous ne sommes pas inconscients. (…) Nous demandons juste à être traités avec respect, intelligence et discernement.»

 

Ainsi parle Marc Lesage, directeur du Théâtre de l’Atelier. Ce soir, à l’heure même où son théâtre aurait dû rouvrir ses portes, il sera sur le trottoir, place Charles-Dullin, en compagnie de Jacques Weber, François Morel, Audrey Bonnet et quelques autres.

 

Ni armes, ni haine, ni banderoles vindicatives, seulement l’impérieuse nécessité d’exprimer «leur dégoût et leur colère». Leur écœurement aussi de savoir les grandes surfaces bondées et les consommateurs «stimulés à coups de Black Friday» tandis que les strapontins des salles de spectacle prennent la poussière.

 

Nous demandons juste à être traités avec respect, intelligence et discernement

Marc Lesage, directeur du Théâtre de l’Atelier

 

Sur la façade de l’Atelier, l’affiche du dernier spectacle de Jacques Weber commence à gondoler. Trois Farces d’Anton Tchekhov montées par Peter Stein que l’acteur était censé reprendre aujourd’hui.

 

La pièce a été successivement suspendue, reportée, interrompue, programmée, déprogrammée au gré des annonces gouvernementales.

 

Weber, qui a passé l’âge de se raconter des histoires, sait que le spectacle est d’ores et déjà tué dans l’œuf. Ses farces ne reprendront sans doute jamais, sacrifiées sur l’autel de la pandémie. Alors il a fallu improviser. Et à ce jeu-là, le comédien n’est pas le dernier.

Un tournage en un claquement de doigts

Dans l’esprit de l’école des Buttes Chaumont qui portait autrefois le théâtre au petit écran, Weber s’est proposé de venir au spectateur qui ne pouvait venir à lui. Michel Field, le directeur des programmes culturels de France Télévisions n’a pas mis longtemps à marcher dans la combine. Marc Lesage non plus. Ainsi a-t-on tourné cet été Atelier Vania, une mise en scène originale de l’œuvre qui sera diffusée dans le courant du mois de janvier. Un confinement plus tard, au tour de Cyrano d’être mis sur le métier.

 «À la télévision, soit on tourne en trois ans, soit en un claquement de doigts», tranche Weber, qui a préféré en la circonstance claquer des doigts. Sous la houlette du réalisateur Serge Khalfon, trois caméras grand capteurs ont été mobilisées dans le Théâtre de l’Atelier. Il s’agit d’aller vite car les délais sont serrés: trois semaines de répétition pour six jours de tournage.

Vendredi se jouait la tirade des «Non merci»: «Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite/ Bref, dédaignant d’être le lierre parasite/ Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul/ Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul!»

Le rôle-titre revient à François Morel, sans faux nez ni costume. Sans décor non plus. Comme pour le Vania, les accessoires ont été réduits au minimum. Les comédiens jouent dans leurs vêtements de ville et les différents espaces du théâtre suffisent à planter les actes. Un fatras de fauteuils d’orchestre figure la bataille d’Arras et la scène du balcon se joue… au balcon.

Printemps prochain

« Au théâtre, dans les dernières répétitions, explique Jacques Weber, quand les acteurs sont encore en liberté, il se passe parfois des choses merveilleuses, très décontractées. Des instants de grâce auquel le public a rarement l’occasion d’assister. C’est cette essence-là que nous avons essayé de capter. Ce jeu nu, tel qu’on le retrouve chez Pialat, l’un de mes maîtres.» Quand les acteurs sont encore en liberté, il se passe parfois des choses merveilleuses, très décontractées. Des instants de grâce auquel le public a rarement l’occasion d’assister.

Jacques Weber

Les grands arias d’Edmond Rostand sont mis en majesté et certains morceaux musicalisés. Comme chaque fois qu’il en a l’occasion, Morel, accompagné au piano par son complice Antoine Sahler, fait entendre qu’il a du coffre. Audrey Bonnet en Roxane et Arnaud Charrin en Christian complètent la distribution. Trois semaines de montage suivront, quatre jours d’étalonnage et deux de mixage pour un résultat visible dès le printemps prochain.

En attendant, les tilleuls de la place Charles-Dullin ont fini de perdre leurs feuilles. Sans ses terrasses, sans son théâtre, sans ses spectateurs, l’endroit ne se ressemble plus. «Ce soir pourtant, promet Marc Lesage, nous ferons résonner l’art et la culture par la parole des artistes, avec dignité et responsabilité, pour combattre l’absurdité des mesures prises par ce gouvernement.» Les parisiens sont invités à les rejoindre, masqués comme de bien entendu. Depuis le premier jour, les théâtres se défendent d’avoir jamais compté parmi les foyers de contamination. Le Théâtre de l’Atelier serait plutôt un foyer de résistance. Une résistance qu’on aimerait plus contagieuse encore.

Ce 15 décembre à 18 h 30, rassemblement devant le Théâtre de l’Atelier, place Charles-Dullin à Paris (18e).