Théâtre Déjazet

­
18 01/2019

Grandeurs et misères des comédiens | Le Figaro 18-01-2019

vendredi 18 janvier 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Théâtre

Par Armelle Héliot
Mis à jour le 17/01/2019 à 16h44 | Publié le 17/01/2019 à 16h30

CHRONIQUE – Au Déjazet, André Marcon subjugue dans Le Faiseur de théâtre, de Thomas Bernhard. Drôle, féroce, jubilatoire.

Le théâtre ne déteste pas se prendre comme l’objet de ses comédies ou de ses tragédies. Le hasard des calendriers fait que, cette semaine, on peut découvrir à Sceaux une pièce élisabéthaine, célèbre, mais rarement jouée, qui montre des spectateurs grimper sur le plateau pour donner des conseils aux comédiens! C’est Le Chevalier de l’Ardent Pilon dans une version repensée par Declan Donnellan. L’Illusion comique, pour reprendre le titre de la comédie baroque de Corneille, est aussi toujours efficace.

Parmi les écrivains du XXe siècle qui ont fait de l’interrogation du théâtre même l’un des axes de leur création, Thomas Bernhard arrive au premier rang. Romancier exceptionnel qui tresse sa vérité, son passé douloureux, pour nourrir Gel dès 1962, un fil qu’il ne lâchera jamais, Bernhard ne se contente pas d’écrire de très grandes œuvres destinées à la scène. Il se passionne pour l’art dramatique même et pour les «personnages» qui le hantent. Il va jusqu’à donner le nom d’un très grand comédien à l’une de ses œuvres: Minetti. Un vieil acteur arrive dans un hôtel d’Ostende, un soir d’hiver. Il prétend jouer Le Roi Lear. Il finit sous la neige comme en un linceul.

Sur le plateau, on retrouve les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c’est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant «Les Enfants du paradis»

En revanche, l’heure de Bruscon, le héros du Faiseur de théâtre, actuellement au théâtre Déjazet, n’est pas encore venue lorsque Thomas Bernhard choisit de l’arrêter dans sa tournée pour l’épingler dans une minuscule bourgade perdue, Utzbach. Ce «comédien d’État» arrive, escorté de sa troupe familiale, dans une auberge plus que modeste où l’accueillent l’hôtelier (Éric Caruso) et sa fille Erna (Manuela Beltran). Accompagnant Bruscon, donc, sa femme malade, désignée comme «faiseuse de théâtre» elle aussi (Barbara Creutz), sa fille rétive (Agathe L’Huillier), Ferruccio, son fils fuyant (Jules Pelissier). Ils doivent jouer le soir même La Roue de l’Histoire. Bruscon, vindicatif, s’énerve sur des détails. Il veut le noir complet, manger son bouillon à l’omelette, mettre chacun au pas…

La première belle idée de cette mise en scène de Christophe Perton tient à l’espace. Le metteur en scène, très doué, dont on a admiré au début de la saison 2017-2018 Au but , de Thomas Bernhard justement, avec une remarquable Dominique Valadié et notamment Léna Bréban, a compris qu’il ne fallait pas lutter contre l’espace du Déjazet même. Sur le plateau, on retrouve donc, comme en miroir, les rouges et les ors de ce théâtre du boulevard du Temple, c’est-à-dire du boulevard du crime, avec ses fresques rappelant Les Enfants du paradis. Une superbe scénographie signée d’une artiste très inspirée, Barbara Creutz, qui joue aussi l’épouse qui a mal aux poumons et ne cesse de tousser. Bernhard pousse loin la férocité: il a séjourné longtemps au sanatorium et la femme qu’il y avait rencontrée en 1950, Hedwig Stavianicek, sa première lectrice, se meurt alors qu’il entreprend l’écriture du Faiseur de théâtre, en 1984. Christophe Perton souligne cette présence de la vraie vie, de la vraie mort, du deuil aux racines de la comédie qui fait tant rire et noue le cœur.

Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d’heureux

Bouffon grandiose, hâbleur sans complexe, remueur de vent, menteur sans vergogne, grotesque et pathétique, mais jamais haïssable, parce qu’il est bien plus qu’humain, il est comédien, Bruscon est évidemment un personnage hors du commun pour un interprète. André Marcon est magistral. La posture et le timbre, le souffle et l’articulation, tout fait de son Bruscon une évidence.

Odieux avec l’aubergiste (régisseur du théâtre) Éric Caruso, stoïque, comme avec sa fille borgne Erna, Bruscon n’est pas plus réservé avec sa propre fille Sarah. Elle tient le coup. Elle encaisse. Agathe L’Huillier est parfaite. Son frère Ferruccio file et se glisse, échappe aux mauvais coups. Fin et délié, Jules Pelissier est très convaincant. Il apporte, par sa vitalité et on ne sait quoi de désinvolte, de moqueur, quelque chose de joyeux, d’heureux. Tout n’est pas ratage et naufrage…

On rit beaucoup. On rit parce que Thomas Bernhard le veut. La traduction d’Édith Darnaud préserve et la violence, et l’ironie, et le rire franc soulevé par l’art de Thomas Bernhard et la magnifique incarnation d’André Marcon, roi de théâtre. Roi du théâtre. Roi sans divertissement qui, demain, recommencera.

«Le Faiseur de théâtre», Théâtre Déjazet (Paris IIIe), jusqu’au 9 mars, à 20 h 30 du mardi au samedi. Durée: 1 h 50. Tél.: 01 48 87 52 55. Traduction à L’Arche.

 

24 10/2018

Jean Moulin, évangile : une fresque documentaire pour éclairer la résistance de l’ombre | Le Figaro

mercredi 24 octobre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

XVM961296b4-d69b-11e8-996b-eba59119ab1e
© Théâtre Déjazet

CRITIQUE – Entre le biopic et la « fiction historique », Jean-Marie Besset dresseavec beaucoup d’intelligence et de nuances le portrait intime du leader de la Résistance. Au Théâtre Déjazet jusqu’au 17 novembre.

L’entreprise sentait la napthaline à plein nez. De méchants nazis, des costumes d’époque, de grosses armoires normandes et de la musique sacrée… Le nouveau biopic de Jean-Marie Besset, pourtant, éclaire en tout point. Sur la complexité de la résistance interne durant l’Occupation, sur la figure méconnue d’un héros national, sur la légitimité d’un « théâtre historique ».

Comme une tragédie grecque, la pièce est structurée en quatre actes, correspondant aux années maîtresse de la guerre : 1940-1943. Vingt-deux scènes se succèdent chronologiquement, à « l’ancienne », par des noirs successifs. Beaucoup de lieux sont traversés : Paris, Lyon, Marseille, et bien sûr, Londres et Vichy. Le Jean Moulin des manuels scolaires commence le 10 juin 1940. Quand, kidnappé par la Gestapo, il tentera de se suicider après avoir refusé de valider un compte rendu accusant des tirailleurs sénégalais d’atrocités envers les civils.

Le préfet d’Eure-et-Loire s’en tirera avec une longue cicatrice au cou, toujours dissimulée sous une grande écharpe. Il se dirige alors vers le général de Gaulle et les Français d’Angleterre. Mais à l’époque, la tutelle de Londres ne séduit pas tout le monde. Moulin n’a pas que des amis, même au sein de la résistance, aussi éclatée que l’échiquier politique. Lui, le socialiste convaincu, est tiraillé entre la droite et les communistes, qu’il soupçonne d’être ordonnés depuis Moscou, et d’autres factions encore, pilotées par Washington. C’est bien lui pourtant qui aura le devoir d’unifier les différentes légions de la rébellion.

Jean Moulin, l’homme

Si Jean-Marie Besset titre sa pièce Évangile, il ne verse jamais dans l’hagiographie. Jean Moulin n’est pas un saint, ni une statue. Il s’agissait, pour le dramaturge, d’en faire un homme, dont on ne sait finalement que le sacrifice. À ce petit jeu, le comédien Sébastien Rajon campe un personnage autoritaire, froid et passionné, le profil droit comme une statue d’airain. Jean-Marie Besset ne cherche pas à le rendre sympathique, il ne l’est pas beaucoup. Sont aussi évoquées ses vieilles caricatures antisémites, ou une éventuelle tendance homosexuelle. Sa tendance à l’emphase est contrebalancée par une recherche documentaire pointue et précieuse. « Derrière chaque réplique, se cache un livre ou une interview», racontait Besset au Figaro quelques semaines plus tôt.

Avec De Gaulle, l’homme de droite, Moulin ne partage que l’amour de la France. La terre, au sens de nation, est symbolisée ici par de la tourbe sur scène. Stéphane Dausse, lui, accuse une ressemblance troublante avec le grand Charles. Il incarne un chef longiligne, victorien, pas dénué d’humour. À Londres, il adoube Jean Moulin avec un néon bleu comme un maître Jedi. Ce que ne supporte pas Henri Frenay (Laurent Charpentier, excellent), comme d’autres chefs de la résistance. Entre ces héros de l’ombre, la tension monte.

La mise en scène n’omet pas le point de vue allemand. Klaus Barbie et ses sbires en chemise brune échappent – de peu – à la caricature. Pour eux, les résistants sont de terroristes. Dans une histoire d’apparence si masculine, les femmes ont aussi un rôle d’importance. Son amour secret Antoinette Sachs (Sophie Tellier), sa sœur Laure (Laure Portier) et Lydie Bastien (Loulou Hanssen), agent double pour les Allemands, participent activement au destin du héros.

Les nuances du clair-obscur 

C’est d’ailleurs à cause de cette dernière que Jean Moulin tombera. Sur la scène du Déjazet, la vie du résistant se joue dans un clair-obscur permanent. Dans une curieuse mise en scène, une série d’armoires imposantes se tirent comme des tiroirs, faisant office de cellules, de bureaux, de murs ou de portes. Les scènes se succèdent rapidement, faisant oublier les 2h15 de spectacle, une musique classique de plus en plus grandiose rythmant l’intrigue.

Dans Villa Luco, sa première pièce, Jean-Marie Besset imaginait la rencontre entre De Gaulle et Pétain dans sa cellule à Yeu. Après un spectacle sur l’assassinat du père Hamel, l’auteur et metteur en scène revient donc au théâtre documentaire. Avec brio. Dans Jean Moulin, Il rejette tout manichéisme, ne se laisse pas déborder par le lyrisme patriotique, mais aborde avec beaucoup d’intelligence un homme complexe, à la tête d’une époque faite elle aussi d’ombre et de lumière.

Par Jean Talabot

«Jean Moulin. Evangile», au Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple (IIIe)
Du lundi au vendredi à 20h30, les samedis à 16h et 20h30. Jusqu’au 17 novembre.  Tél.: 01 48 87 52

Source: Le Figaro